II. — Méthodes de dépouillement
160. Nous ne parlerons pas ici des procédés mécaniques, dont la description se trouve au chapitre suivant; nous envisageons uniquement les méthodes de dépouillement sous leur aspect le plus général : la méthode de pointage et la méthode de comptage par bulletins individuels ou par fiches. La méthode de pointage consiste à dépouiller chaque bulletin séparément et à marquer l'enregistrement d'une unité de chaque espèce en portant, dans la colonne réservée à ces unités, une barre verticale | et en indiquant la cinquième unité dépouillée au moyen d 'une ligne oblique \Jff\ . Cette méthode est simplifiée dans la pratique courante : au lieu de remplir les colonnes de la feuille de dépouillement
(1) Reports of the Department of Commercial Labor. Washington, 1912, p. 49.
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de barres verticales et obliques, on a coutume d'effectuer ce comptage sur des feuilles sommaires ; on reporte, après un certain temps, ces résultats sur la feuille de dépouillement mais en les marquant en chiffres. Cette méthode présente l'avantage de conserver aux feuilles de dépouillement un aspect plus propre, de sorte que, après avoir totalisé les différents chiffres portés dans chaque colonne et les avoir inscrits à l'encre, le manuscrit peut, sans être recopié, être envoyé à l'impression.
M. Bertillon a proposé un système un peu différent du pointage. Il consiste à inscrire, au heu de barres, autant de chiffres correspondant au numéro d'ordre de la colonne où on les inscrit. « Il est clair, dit M. Bertillon, qu'il n'est pas plus long d 'écrire un 2 que de tracer un bâtonnet, et, d 'autre part, cela ôtera toute chance d'erreur, car on n'aura jamais la tentation d'écrire le chiffre 2 dans la colonne des 3. » Et il ajoute : « Cette manière de faire n'est pas toujours pratique. » Nous sommes pleinement d'accord sur ce point : il est évident que ce procédé de notation perd de sa valeur à mesure qu'on s'avance dans l'ordre des nombres. Dès la dizaine, le procédé n'est plus pratique; or, nous avons vu (cfr. n° 117) qu'une dizaine de subdivisions dans l 'échelle de classification des unités peut être regardée comme insuffisante, en général.
161. La méthode de dépouillement par pointage est impraticable dans le cas où il s'agit d'un matériel statistique contenu dans des registres. Elle ne s'applique qu'au rype de bulletin collectif et elle suppose, pour son application rationnelle, qu'il s'agit d'un dépouillement peu compliqué et peu étendu. Elle présente, en effet, une série de désavantages qui deviennent surtout sensibles quand le matériel statistique est fort considérable. Ce sont les suivants :
1° Le pointage suppose le maniement fréquent de tout le matériel statistique. Or, ce matériel est pondéreux, encombrant et d'un maniement désagréable, peut-être même dan-
gereux, à cause de la poussière dont il se couvre dans les salles destinées au classement des archives ;
2° L 'employé peut, en inscrivant la barre, se tromper de colonne ;
3" Il peut aussi douter de l'inscription d'une unité;
4° Le contrôle de ces erreurs est généralement impossible dans le cas visé au 2° ; il peut être efficace dans le cas prévu au 3°, à la condition que d'autres colonnes soient réservées à des unités de même genre, mais ces corrections exigent beaucoup de temps et une attention scrupuleuse.
162. La seconde méthode est la méthode de comptage ; elle porte aussi le nom de méthode des « fiches », par allusion à la forme matérielle sous laquelle elle se réalise.
L'emploi des fiches pour le dépouillement se rattache à l'utilisation du bulletin individuel dans les recensements. Alors que le recensement de la population se faisait encore, en général, au moyen d'évaluation, le comte de Chabrol, préfet de la Seine, donna son adhésion à un projet soumis par ses bureaux, d'après lequel le recensement de Paris se ferait, en 1817, au moyen de bulletins nominatifs. Ces états nominatifs, d'après M. Bloch, s'appliquaient à « chaque location séparée », c'est-à-dire à chaque ménage (1). Le bulletin nominatif par ménage fut étendu à toute la France en 1836, alors qu'à Paris le bulletin collectif avait déjà été remplacé par le bulletin individuel. En Italie, lors du recensement effectué le 31 décembre 1871, le relevé exécuté par les communes avait été transcrit en vue du dépouillement, sur des fiches individuelles portant le même numéro d'ordre que le bulletin (cartoline) : l'essai des fiches pour le dépouillement avait déjà été fait en 1867 par Ernst Engel, mais l'expérience faite en Italie lui suggéra l'idée de remplacer le bulletin collectif par un bulletin individuel qui
(1) Cfr. Bloch (M.), Traité de statistique, pp. 303 et 359.
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équivaut à une fiche. Depuis lors, l'idée du bulletin individuel a fait son chemin; elle se trouve réalisée dans un grand nombre de pays. Dans certains bureaux de statistique, on a préféré s'en tenir au bulletin de ménage, mais on a malgré cela recouru à l'emploi des fiches pour le dépouillement. M. von Mayr a longuement exposé son système caractérissé par l'emploi de couleurs différentes suivant les catégories de fiches et l'emploi de signes ou notations conventionnelles. Lorsque le dépouillement n'est pas centralisé, comme c'est encore le cas en Belgique pour le recensement de la population, les agents des communes chargés des premières opérations doivent employer des fiches pour procéder à leur travail ; les instructions sur la matière leur prescrivent la marche à suivre pour utiliser les cartes individuelles et les classer. Il est permis de dire qu'à l'heure actuelle, la méthode de comptage, soit à l'aide de bulletins individuels soit au moyen de fiches, est généralement admise pour les- recensements. Comme il s'agit là d'une partie essentielle de la statistique, l'expérience faite dans ce domaine est décisive à l'égard du reste.
163. Dans certains cas, d'ailleurs, l'emploi de la fiche est obligatoire ; chaque fois que les données statistiques doivent être extraites d'un registre, il n'y a d'autre moyen d'organiser pratiquement le dépouillement que de transcrire sur fiches les indications à dépouiller ; les données se succédant dans un ordre différent du classement statistique, l'agent dépouilleur devrait constamment changer de cadre pour y porter les unités, ce qui serait impraticable.
Le pouvoir représentatif de la fiche est beaucoup plus élevé que celui du simple bulletin individuel. Dans un sens large, il est exact de dire que le bulletin individuel est une fiche, mais il ne possède pas, loin de là, toutes les qualités spéciales de celle-ci en vue du dépouillement. Tout d'abord, le bulletin individuel a été manipulé par un grand nombre de personnes, a séjourné dans des locaux plus ou moins
salubres et arrive finalement au bureau central dans un état de propreté qui laisse beaucoup à désirer. Il est encombrant et l'on doit disposer de vastes locaux pour en classer les paquets, qui se remplissent rapidement de poussière. Rien ne distingue les bulletins d'après le sujet dont ils émanent; ni le sexe, ni l'état civil, ni la profession, ni la situation géographique, ni aucune donnée quelconque ne s'y marquent par un signe apparent. Il faut toujours, pour les découvrir, recourir à la lecture, ce qui rend les classements longs et pénibles. Ajoutons que la mauvaise écriture de ces bulletins est un obstacle à leur utilisation rapide et sûre. Aussi, n'est-il pas douteux que la fiche, spécialement préparée en vue du dépouillement, est supérieure au bulletin individuel employé comme fiche.
164. Avant de faire le schéma de la fiche, il faut avoir arrêté les tableaux de présentation. On reporte alors sur les fiches les indications relatives à chaque unité contenues dans les bulletins ou formulaires.
Nous reproduisons en premier lieu le modèle de la fiche employée lors du « recensement général des industries et métiers en Belgique », en 1896. Le type de fiche suivant, utilisé pour la statistique des accidents' du travail ayant entraîné une incapacité de travail permanente, combine les indications écrites avec la notation conventionnelle.
Dans la fiche employée lors du recensement général des industries et des métiers en 1896, les indications en abrégé servent à désigner les industries les plus fréquentes ; celles qui se rencontrent plus rarement sont indiquées au moyen du numéro de marquage porté à la liste générale. Les annotations typographiques reproduites en marge de la fiche permettront au lecteur de se rendre compte de l'utilisation de celle-ci; ainsi, par exemple, aucun arrondissement administratif ne comprend plus de 199 communes; la commune 125 (classement alphabétique) est indiquée par la perforation des chiffres 1 à la colonne des centaines, 2 à celle des dizaines, 5 à celle des unités.
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165. Les avantages que présente l'emploi des fiches sont nombreux ; on pourrait croire que le temps employé à leur confection pourrait être mieux mis à profit; cependant, l'expérience a prouvé que cette méthode est à la fois plus expéditive, plus économique et plus sûre que toute autre :
1° Comme nous l'avons fait déjà remarquer, la méthode des fiches est la seule qui convienne dans le cas où les données statistiques doivent être extraites de registres, comme les registres- de l'état civil, par exemple;
2° Le principal avantage des fiches à l'égard du bulletin individuel consiste dans leur pouvoir représentatif, qui est fort étendu. En utilisant des couleurs, des formats et des profils différents, on différencie facilement un grand nombre de données; de cette façon, on supprime des lectures fatigantes et on abrège beaucoup la durée des classements ;
3° Un grand nombre de données se trouvant réunies sous un faible volume grâce aux indications conventionnelles portées sur les fiches, il est permis de classer le matériel dans des meubles spéciaux. Les fiches étant réunies par des tringles, on évite d'en égarer, ce qui arrive fréquemment pour les bulletins individuels au cours des nombreux classements qui se font au cours des opérations. De plus, le maniement des fiches n'est pas antihygiénique ;
4" Les fiches peuvent être perforées à l'endroit correspondant où telle qualité de l'unité se trouve indiquée. En les groupant d'après tel ou tel caractère, il est facile de s'assurer qu'aucune fiche étrangère à ce classement n'a été, par erreur, glissée dans ce paquet ;
5° Les modifications de classe et les combinaisons entre plusieurs données sont rendues beaucoup plus faciles ;
6° Après le classement des fiches, les résultats numériques peuvent être obtenus rapidement à l'aide des machines à calculer, sans transcription nouvelle des données.