MODULATION GÉNÉRALE
498. Il est impossible et parfaitement inutile de donner des règles pratiques absolues relatives à la manière de moduler. D'après sa fantaisie et le but esthétique qu'il poursuit, tantôt l'artiste passera par des séries intermédiaires pour arriver à une tonalité éloignée, tantôt il modulera brusquement, soit par un contact immédiat d'accords, soit par un conduit monodique (ce que Reber, § 150, appelle changer de ton et non moduler, nous ne savons pourquoi). On ne pourrait qu'émettre des considérations très générales ayant plutôt rapport à la composition proprement dite qu'à l'harmonie schématique, et surtout constater les usages justifiés en somme, quoique modifiables, adoptés traditionnellement par les maîtres.
499. Dans un morceau destiné à présenter un sens fini, le premier principe est celui ft unité, résidant dans la prééminence d'une tonique autour de laquelle tout gravite et dont Y accord consonant supporté par celte tonique formera la conclusion. D'où les grandes lignes modulatives des pièces classiques développées à deux thèmes : en majeur, premier motif dans le ton principal, deuxième motif en mode majeur de la dominante, conservant le sentiment d'unité par suite de la tendance de la dominante à effectuer volontiers son mouvement de quinte inférieure, et préparant du reste la reprise de la première partie, à l'époque où elle était habituelle ; en deuxième partie, développement librement modulé ramenant, souvent par une pédale de dominante, en troisième partie, le premier puis le deuxième motif, mais cette fois tous deux dans le ton principal, suivis de la conclusion avant laquelle l'oreille accueille toujours favorablement une modulation épisodique à la série de la sousdominante. En analogie avec ce fait, la conclusion directe par la tonique immédiatement précédée du septième degré abaissé peut donner une excellente terminaison dans le ton V (477). Encore une preuve de l'existence des gammes multiples par série et en outre de la force du principe esthétique de l'unité de tonique.
En mineur, le plan est le môme, sauf que le deuxième motif appartient la première fois au majeur relatif, hommage au système diatonique : car cette fois on n'a pas osé attribuer au ton majeur de la dominante la seconde place et tirer l'extrême conséquence logique de l'attribution du rôle de degré naturel à une note sensible altérée.
Dans l'œuvre d'art, tout doit être équilibré; par conséquent, dans une pièce brève, les modulations, surtout à des tons non voisins, doivent être courtes et proportionnées à l'ensemble de la composition : autrement le sentiment d'unité tonale disparaîtrait. Nous parlons ici des modulations qui établissent une tonalité pour une durée appréciable, et non de celles qui sont purement transitionnelles et ne jouent à ce point de vue qu'un rôle analogue aux altérations. Un morceau très chromatique et surchargé d'accidents peut comporter une grande unité tonale, et un autre avec les conditions contraires être très maladroitement construit à ce point de vue.
500. En ce qui concerne l'application de l'harmonie modulante comme de l'harmonie diatonique à tontes les gammes naturelles, il ne faut pas se dissimuler que les procédés même les plus probables comme usuels ne pénétreront que peu à peu dans la pratique, à côté de ceux que la tradition a consacrés II y a en effet pour les musiciens à se créer des habitudes d'esprit particulières. Assurément la porte est ouverte et quelques artistes sont entrés dans la voie ; mais trop souvent encore se borne-t-on à traiter les tonalités que nous voudrions émanciper comme des sortes de produits exotiques comportant des effets simples, par exemple en bourdon, tandis que, soit épisodiquement, soit principalement, nous les croyons susceptibles de se mêler librement à tout instant à la contexture du discours musical mélodique et harmonique.