MÉTHODE NATURELLE DE JUSSIEU
On peut évaluer à 60,000 le nombre des plantes aujourd’hui connues et décrites; celui des familles naturelles s’élève au-delà de 200. Néanmoins, le nombre des végétaux employés en médecine 11e dépasse guère 7 à 800 , et parmi ceux- ci, il en est plus d’un quart qui croissent hors de l’Europe. Mais que l’on ne pense pas qu’il suffise au pharmacien de connaître par leur nom et leurs principaux caractères ce petit nombre de plantes si précieuses à Fart médical, car il s’exposerait à commettre de graves erreurs. Un très-grand nombre de familles offrent, dans les genres qui les composent, une telle conformité apparente, qu’il est très-facile de les confondre. Il en est de même, fort souvent, des espèces qui composent un même genre. D’une autre part, il est parfois utile, pour l’usage médical, de pouvoir remplacer certaines plantes difficiles à se procurer , par d’autres plantes analogues qu’on appelle des succédanées, et qui, le plus souvent, appartiennent à la même famille ou à des genres voisins. Enfin , le catalogue des plantes médicinales n’est point tellement arrêté, que celles qui n’en font point partie aujourd’hui ne soient destinées à y figurer quelque jour. Un fait imprévu peut mettre en lumière l’efficacité jusqu’alors ignorée d’une plante; comme tant d’autres, long-temps préconisées, sont main tenant rentrées dans l’oubli. On ne saurait donc trop encourager les jeunes gens à étudier la botanique d’une manière suivie. 11 ne faut pas s’y tromper, le dédain que fon montre pour cette science vient souvent du peu de zèle et de persévérance que fon a mis à surmonter les
premières difficultés de sou étude; difficultés réelles, mais qui disparaîtraient bien vite si l’on suivait, à cet égard, la marche simple et rationnelle que nous allons essayer de tracer en peu de mots.
Il faut d’abord herboriser beaucoup, et disséquer attentivement toutes les plantes qui tombent sous la main [voyez noteD). Lorsqu’en cela on peut être dirigé par un professeur, les progrès sont faciles et rapides. Dans le cas contraire, après l’examen approfondi des organes essentiels de chaque plante , il faut recourir aux méthodes artificielles de classification. La plus commode est sans doute celle de Linné, puisqu’il suffit le plus ordinairement de considérer les étamines pour trouver la classe, d’observer les styles pour connaître les ordres. Parmi les ordres, il n’est pas difficile de découvrir le genre, et, par suite, de déterminer l’espèce. Mais il est un moyen encore plus simple et plus facile : c’est la méthode analytique de Lamarck. Gette méthode, développée et appliquée aux planie$ de notre climat, dans la dernière édition de la Flore Française, consiste à diviser d’abord le règne végétal en deux grandes classes, au moyen d’un caractère bien tranché; à séparer ces deux classes en deux parties de la même manière; puis chacune de ces parties en deux autres, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à n’avoir à comparer que deux pi antes, encore distinguées Fune de l’autre par un caractère très-prononcé. On s’applique, dans cette suite de bifurcations, à mettre toujours en regard des caractères très-opposés, de telle aianière que l’un soit exclusif de l’autre, et que l’on ne
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puisse jamais hésiter dans le choix. Empruntons au savant collaborateur de Larnarck, de M. Candolle, un exemple qui puisse donner une idée exacte de celte méthode.
«Supposons qu’un élève connaissant les ternies, et n’ayant jamais su le nom d’aucune plante , ait à la main un myrte dont il veut apprendre le nom botanique ; il y sera conduit par les questions suivantes : La plante a-t-elle des fleurs distinctes ou indistinctes P Prenant le premier parti, il sera conduit par un numéro à une seconde question , savoir : A-t-elle les fleurs conjointes, c’est-à-dire, réunies dans une enveloppe commune, ou bien les a-t-elle disjointes P Ce dernier cas étant évident, un numéro le conduira de même aux questions suivantes : A-t-elle les deux sexes dans la même fleur, ou les a-t-elle séparés? A-t-elle des pétales ou n’en a-t-elle point? A-t-elle l’ovaire libre ou dans la corolle, ou bien l’a-t-elle adhérent ou sous la corolle ? Cette corolle est-elle monopétale ou polypétale? A-t-elle cinq pétales , plus ou moins de cinq pétales ? A-t-elle plus ou moins de cinq étamines? Sa tige est-elle herbacée ou ligneuse? A-t-elle un ou plusieurs styles? Ses feuilles sont-elles entières ou découpées? Sa fleur est-elle Manche ou rouge ? Ces diverses questions conduisent nécessairement l’élève au nom de la plante, et l’y conduisent avec une grande certitude, en lui faisant parcourir tous les caractères de la plante qu’il a sous les yeux. »
Cette méthode a surtout l’avantage de se prêter à toutes es variations connues des plantes , et de n’exiger dans la recherche des noms, que des connaissances très-élé-
DE PlUMIÀCKUTJQUJi.
mentaires. La Flore Française de MM. de Lamarck et de Candolle, la Flore de Belgique de Lestiboudois » et celle d’Orléans par l’abbé Dubois , sont disposées d’après la méthode analytique , et sont évidemment les ouvrages les plus commodes pour servir de guide dans les herborisations.
Lorsqu’on a recueilli et déterminé ainsi un certain nombre de plantes , il faut les dessécher et les conserver comme objets d’étude , et c’est à quoi l’on parvient en composant un herbier . Un soin important , lorsqu’on herborise, c’estde ne choisir que des plantes bien développées, pourvues d’organes bien entiers, complètes autant que possible, c’est-à-dire munies de tous les organes essentiels : racine , feuilles , fleurs et fruits. On peut aussi recueillir plusieurs échantillons delà même plante, à diverses époques de sa végétation ; et lorsqu'ils sont d’une trop grande dimension , on peut les diviser. On étale avec soin chaqueplante sur quelques feuilles de papier sans colle, que l’on recouvre par d’autres feuilles semblables. Sur celles ci on place une seconde plante , puis du papier , puis une autre plante , jusqu’à ce que l’on soit parvenu à former un cahier d’une certaine épaisseur, que l’on comprime avec une presse ou avec des poids. Chaque jour on enlève le papier devenu humide, et on le remplace par du papier sec. Il faut que la dessiccation des plantes soit assez rapide pour qu’elles n’aient pas le temps de s’altérer ou de moisir. Au bout de quelques jours, on achève, de les dessécher en les plaçant dans une étuve, ou sur la voûte d’un four mo-
dérëment chaud. Enfin , avant de les renfermer dans leur enveloppe définitive, il faut les mettre à l’abri de l’attaque des insectes, en les plongeant dans une solution alcoolique saturée de deulo-chlorure de mercure , qu’on laisse évaporer à l’air libre.
La formation d’un herbier est un puissant moyen de progrès dans la connaissance des plantes. Les soins qu’on doit en prendre chaque jour familiarisent peu à peu les yeux avec leur port, et la mémoire avec leurs noms. Il est évident qu’on ne peut pas toujours recourir à l’anatomie d’une plante pour la déterminer; il faut donc, pour devenir botaniste, qu’on s’accoutume h la reconnaître avec promptitude, que son aspect frappe à la fois l’œil et le souvenir, et que son nom devienne en quelque sorte inhérent à sa forme extérieure. Tout cela ne peut être le résultat que du temps, d’une sagacité particulière, et surtout d’une longue habitude.
Les plantes étant bien desséchées, on place chacune d’elles dans des feuilles de papier d’une grandeur uniforme, avec une étiquette qui indique son nom, le lieu où on l’a recueillie, F époque de sa fleuraison, etc. C’est alors qu’on s’occupe de les classer. L’ordre alphabétique est peut-être le plus commode pour les recherches; mais il a quelque chose de puéril et n’apprend rien à l’esprit. La meilleure disposition est, sans contredit, celle qui se rapporte à la méthode naturelle, parce qu’en réunissant les plantes par familles, on s’accoutume à rapprocher leurs caractères, h les considérer sous un point de vue d’ensemble , h envi-
sager, enfin, le règne végétal dans ce qu’il a de plus philosophique et de plus fécond en applications.
Nous n’avons pas le dessein de conduire l’élève plus avant parmi les diverses branches dont se compose la science des végétaux. Ainsi, la physiologie végétale e t la phylographie , ou Fart de décrire les plantes de la manière la plus utile aux progrès de la science, pourront devenir plus tard l’objet de ses études; mais il ne doit pas s’attendre à trouver ici des notions suffisantes sur les parties transcendantes de la botanique, que la lecture des traités spéciaux lui permettra seule d’approfondir.