SALAIRE ET PROFIT
Si la question du salaire est une question importante, cette question aurait bien de la peine à rentrer dans la catégorie des sujets amusants. Ne m'en veuillez pas cependant de me risquer à traiter aujourd'hui ce sujet devant vous ; il n'y a eu là de ma part rien de prémédité.
A la suite d'une conférence faite par un membre de l'Association philotechnique, les organisateurs de cette réunion ont pensé qu'il serait bon que la questhm du salaire fût traitée devant vous par un socialiste, et ils se sont adressés à moi. Tout en appréciant l'hoxmeur qu'ils m'ont fait, je crains que cet honneur ne soit pour vous une cause d'ennui. Mais, puisque des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont conduit ici, puisqu'il faut que je m'exécute, et que je vous exécute sans pitié, je tâcherai, du moins, de le faire aussi clairement qu'il m'est possible. Inca*
• ) Conférence faite à Suresnes, le t% avril 1894.
t»2 Pf.INCîPES SOCIALISTES
pable avec un pareil sujet de vous divertir, je chercherai à dissiper quelques erreur^ très répandues à propos du salaire, à vous faire corn* prendre les causes d'un état de choses fâcheux et ies moyens d'y remédier.
Ainsi, je vais vous signaler tout de suite une des erreurs contre lesquelles on se heurte le plus souvent parmi les ouvriers. Vous savez que, s'il y a de braves gens parmi les patrons comme partout, il y en a aussi qui ne valent pas cher. Les patrons sont forcément aujourd'hui des exploiteurs de la classe ouvrière et ce n'est pas nous qui le leur reprocherons personnellement, à la condition qu'ils ne dépassent pas le degré d'exploitation à eux imposé par le milieu économique. Ce que n'impose pas le milieu économique, c'est la friponnerie dont je vais parler et dont vous avez eu, hélas ! presque tous, sinon tous, des exemples sous les yeux.
Considérons un patron ayant besoin de i.aoo heures de travail par jour : il pourrait prendre loo ouvriers, les faire travailler 12 heures par jour — ce qui est déjà joli — et les payer 6 francs par jour, soit o fr. 5o l'heure. Au lieu de cela, il s*avise de ne payer l'heure que o fr. 3^5, je suppose ; puis s'inspirant de la devise : diviser pour régner, il partage les 100 ouvriers en deux groupes de 5o chacun par exemple, et dit aux 5o qu'il croit les plus dociles : « Je vous garantis, au pri^ de o fr, 3j5 l'heure, un nombre d'heure»
PRIXCIPES SOCIAUSTKS ^.'y
*|ui vous permettra d'arriver à 1.800 francs par au ». Avec ces 5o ouvriers fournissant alors, pour 6 francs en moyenne, 16 heures de travail par jour, le patron obtient 800 heures de travail sur les 1.200 qu il lui faut. Les autres 400 dont il a besoin, il les accorde, toujours au prix de ofr S^S, aux 5o ouvriers restant, à ceux dont il est le moins sûr, qu'il soupçonne notamment d'être syndiqués, ce qui fait en moyenne à ceux-ci 8 heures de travail par jour et 3 francs de salaire.
Le patron qui ne recule pas devant un pareil tour de coquin, a tout ce qu'il faut pour être sacré chevalier... d'industrie; et voici ses avantages. D'abord il fait sur les salaires un gain extraordinaire qui est, dans notre exemple, de i5o francs par jour; ensuite il entretient une division entre ses ouvriers en en rendant certains jaloux des autres et les empêchant par là de s'entendre ; il en tient une partie par la vie qu'il leur assure en les exténuant, et l'autre par la misère, par la menace constante de voir réduire encore ou même supprimer un salaire insuffisant. En se comparant à ces derniers à qui il n'est pas permis de travailler assez pour gagner — étant donné le bas prix de Theure de travail — les subsistances qui leur sont indispensables, les autres se considèrent comme privilégiés, parce qu'ils sont admis à travailler 16 heures par jom\ Tous aspirent à un travail de longue durée, seulement les uns se félicitent de l'avoir et les autres se plaignent d'en
être privés. Et cela se comprend chez tous : par ilnfériorité du prix de Tlieure, l'ouvrier doit forcément vouloir travailler de longues heures (i).
(i) Un fait du même genre se produit à propos des 'heures supplémentaires; certains patrons ont une journée normale de dix heures, par exemple, avec un prix normal de l'heure très pou élevé, et ils payent à un prix supérieur les heures faites par les ouvriers en sus des dix heures normales. Les ouvriers qui se préoccupent surtout d'une chose — et en cela ils n'ont pas tort — du total de ce qu'ils touchent par jour, sont ainsi amenés à solliciter eux-mêmes les heures supplémentaires et on en voit alors, comme les ouvriers d'une usine de Puteaux {Le Temps j 20 juin i89'>, tribunaux) réclamer le droit « de travailler » quatorze heures et demie par jour.
En réalité, ce que revendiquaient ces ouvriers, c'était le droit pour leur patron de les faire travailler, plutôt que le droit de travailler eux-mêmes aussi longtemps. Personne, parmi les socialistes, n'a jamais songé à empêcher quelqu'un de travailler, si bon lui semble, vingtquatre heures par jour: ce droit-là chacun le gardera, de môme que le droit de se suicider. Ce que nous voulons seulement supprimer, c'est le droit pour certains de tuer les autres, soit d'un coup, soit à petit feu, c'est le droit pour les patrons, non pas de travailler euxmêmes tant qu'il leur plaira, mais de faire travailler les autres au delà d'une certaine limite.
Tout en ignorant si c'était le cas de ces ouvriers, n'oublions pas que les capitalistes ne dédaignent pas d'imposer à leur personnel la signature de pétitions en leur faveur ; ce fut là un des procédés du patronat anglais contre la loi sur les fabriques, et Marx cite le fait (!«' vol. du Capital, éd. française, p. 122) d'ouvriers, pétitionnaires malgré eux, qui « déclaraient dans leurs interrogatoires qu'on les avait contraints à donner leurs signatures, qu'en réalité ils étaient bien opprimés, mais non point par la loi susdite ».
1?RING1I^£S SOGIALISTKS 91
L'ouTriep a raison lorsqu'il tient à obtenir un certain salaire par jour et, en fait, il ne tient qu'à cela. Il désire travailler longtemps, parce qu'à l'heure actuelle il n'y a pas pour lui d'autre possibilité de réaliser un salaire suffisant. Où il se trompe — et c'est là l'erreur que je voulais signaler — c'est lorsqu'il proteste contre TafErmation que le meilleur remède à cette manœuvre patronale et à d'autres de cet acabit, est la réduction légale de la journée. Ne voyant que le bas prix de l'heure qu'il a plu au patron de fixer, il s'écrie : « Comment voulez-vous que nous puissions vivre, si on nous empêche de travailler i4, 1 5 ou 16 heures? » Je crois pouvoir établir qu'à la suite de la réduction légale de la journée, le patron serait, par la force des choses, obligé de hausser le prix de l'heure de travail et de renoncer au truc malhonnête dont je viens de parler ; et les ouvriers toucheraient, au bout de huit heures, au moins autant que maintenant après la, i4 ou 16 heures.
Mais, d*abord, qu'est-ce que le salaire ?
Le salaire paraît être le prix du travail exécuté, mais ce n'est là qu une apparence et il est facile de le comprendre. Le salaire ne pourrait cti'e, en effet, qu'inférieur ou égal à ce prix. Si le travail exécuté valait, je suppose, lo francs, et si l'ouvrier toucliait moins de lo francs, on arriverait à la conclusion saugrenue qu'un travail valant lo francs vaut moins de lo francs. Si, le travail valant lo francs, l'ouvrier touchait lo fbàùcs, quel serait l'intérêt du capitaliste à faire cette opération ? Vous voyez que, d'aucune ma nière, le salaire ne peut être le prix du travail exécuté. Qu'est-il alors ?
Vous êtes-vous demandé comment il peut se faire que l'argent, fonctionnant en qualité de capital, fasse des petits et rapporte à son propriétaire une somme plus grande que celle qu'il a avancée ? C'est là le point essentiel, aussi estce là ce que je vais tout d'abord expliquer.
Le mouvement du capital pondant de la plusvalue, c'est-à-dire une valeur en sus de sa valeur propre, se divise en trois périodes.
PRINCIPES SOCIALISTES gj
Dans la première période, le capitaliste se présente comme acheteur sur le marché des mai^ chandises et sur le marché du travail. Sou argent se transforme en marchandises, ateliers, matière première, machines, en un mot, moyens de production, et en force de travail, c'est-à-dire qu'il achète les choses et les personnes qui sont les éléments de la production.
Dans la deuxième période, le capitaliste opère comme producteur de marchandises, et la production a pour résultat des choses désignées à la vente.
Dans la troisième période, le capitaliste devient vendeur des marchandises produites. Le but poursuivi par le capitaliste est que son capital, parti somme d'argent d'une certaine grandeur, lui revienne somme d'argent plus grande'; l'argent n'est pas dans son esprit dépensé, mais arincé pour grossir.
Lorsque, dans la première période, le capitaliste achète les moyens de production et la force de travail et lorsque, dans la troisième, il vend ses produits, il y a échange. L'écliano^e peut-il être la cause de la plus-value ? Examinons-le.
Qu'un homme qui possède beaucoup de blé, qui a besoin d argent et qui n'en a pas, échange avec un autre qui a beaucoup d'argent, mais à qui il manciue du blé, une valeur de 5oo francs en blé contre 5oo francs en argent, au point de vue de l'uliiité il y a avantage pour tous les deux :
gS PRINCIPES SOCIALISTES
réchange, à cet égard, est une transaction dans laquelle on gagne. des deux côtés. Mais, au point de vue de la richesse, l'échange de 5oo francs en blé contre 5oo francs en argent n'est une augmentation ni pour l'un ni pour l'autre des échangistes, puisque chacun d'eux était détenteur, avant l'échange, d*une valeur égale à celle qu'il a après. C'est la même valeur qui reste toujours dans la main du même échangiste ; seulement il la détient tour ù tour sous une forme différente; de même, lorsque nous échangeons un billet de banque de loo francs contre cinq pièces de 20 francs, il y a utilité pour nous, mais non changement dans la quantité de valeur.
Evidemment tels ou tels capilalisles peuvent duper ceux qui traitent avec eux, ils peuvent, dans la première période, acheter moins cher qu'elles ne valent les choses et les personnes dont ils ont besoin pour produire, et ils peuvent, dans la troisième, vendre leurs produits à un . prix supérieur à leur valeur. Toutefois, s'il y a Ik, vous allez le voir, déplacement de valeur qui profite à une individualité, il n'y a j)as création de valeur, il n'y a pas plus-value
Nous supposons que Pierre est très malin, peu scrupuleux, et qu'il réussit à tromper Paul et Jacques. Pierre achète à Paul des matières colorantes dont il a besoin pour sa teinturerie, et il paye 4^0 francs des matières qui en valent 5oo : bénéûcCi 100 francs, pour la première période ;
dans la troisième, qui est la période de vente des produits, il vend pour 600 francs à Jacques des tissus teints qui en valent 5oo : second bén,é£ice de 100 francs. Pierre fait ainsi un bénéfice de aoo francs, ce n'est pas douteux ; mais ne regardons pas seulement la chose au point de vue de Pierre, regardons-la aussi au point de vue général.
Avant ces opérations, nous avions 4<>o francs d'argent chez Pierre, 5oo francs de matières colorantes chez Paul, 600 francs d'argent chez Jacques, total i.5oo francs. Après les opérations de Pierre, nous avons 600 francs d'argent chez Pierre, 5oo francs de tissus teints chez Jacques et 4^0 francs d'argent chez Paul, total i.5oo francs. La valeur circulante n'a pas grossi d'un centime, il n'y a de changé que sa distribution entre Pierre, Paul et Jacques ; c'est comme si Pierre avait volé 200 francs. Un changement dans la distribution des valeurs circulantes n'augmente pas leur quantité.
A quelque point de vue qu'on se place, avec l'échange, les choses prises dans leur ensemble ne se modifient point. Il ne se forme point de plus-value si on échange des valeurs équivalentes et, si on échange des valeurs inégales, il ne s'en forme pas davantage. La quantité des valeurs jetées dans la circulation ne pouvant s'y accroître, la façon dont elle se distribue pouvant seule Tarier, il faut chercher, en dehors de la circula-
lOO PRINCIPES SOCIALISTES
lion ou de rechange des marchandises, ce qui ilclerniinc Tapparition d'une plus-value, d'une valeur nouvelle.
On arrive donc à ceci : doivent être écartées toutes les roueries qui n'aboutissent qu'à des changements de poche sans grossir la totalité de la valeur circulante ; néanmoins, le possesseur d'argent, en commençant par acheter certaines marchandises exactement ce qu'elles valent, et en les revendant ensuite à leur stricte valeur, est à même de réaliser plus d'argent qu'il n'en a risqué. Cette augmentation ne pouvant avoir lieu — jious venons de le voir — ni dans li première période, lorsque le capitaliste achète les éléments de la production, ni dans la troisième, lorsqu'il vend les produits, s'effectue nécessairement dans la deuxième période, la période de production.
Dans cette période, le capitaliste se sert des choses et des personnes qu'il a achetées pour produire. Ces achats faits, il a en sa possession la marchandise qui a la propriété spéciale de créer la valeur, c'est la force de travail, autrement dit, l'ensemble des qualités musculaires et intellectuelles dont l'homme est doué et qu'il met en mouvement quand il veut produire des choses utiles. La force de travail étant une faculté de rindividu vivant, la condition essentielle de sa durée est que l'individu se conserve et se reproduise. Celui-ci, pour son entretien et sa reproduction» abesoin d'une certaine quantité de moyens
PRINCIPES SOCIALISTES lOI
de subsistance, et c'est la quantité de subsistances exigée, dans un pays et à une époque donnés, pour que le travailleur perpétue une force douée des connaissances nécessaires au travail, qui détermine la valeur de cette force.
Admettons que la valeur journalière de la force de travail soit 4 francs et que, au bout de cinq heures de travail, l'ouvrier ait ajouté, à la valeur représentant la matière travaillée et l'usure des instruments employés, une valeur nouvelle de 4 francs. Si le travail s'arrêtait là, le capitaliste aurait une valeur égale à celle qu'il a déboursée, il payerait véritablement la valeur du travail exécuté, il ne perdrait rien, mais il ne gagnerait rien ; or c'est le gain qu'il poursuit, il veut que son argent augmente, fasse des petits .
Le capitaliste a, pour les 4 francs que représente, dans notre hypothèse, la valeur journalière de la force de travail, acheté l'emploi de cette force durant un jour. Dès lors, l'usage de cette force lui appartient pendant une journée, aussi continue-t-il à la faire travailler après qu'elle a, au bçut de cinq heures avons-nous supposé, reproduit une valeur équivalente à la" sienne ; la force de travail peut donc, en un jour, produire plus qu'elle ne coûte, et c'est la prolongation du travail au delà de la fraction de 'a journée suffisant à produire l'équivalent du salaire, l'équivalent du prix des moyens de cou-, sommation iiécessaires k la conservation ib lu
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force ouvrière, qui, seule, peut être cause de la plus-value. Le travail poursuivi après que Téquivalenl du prix d'achat de la force ouvrière, après que Téquivaleut du salaire est produit et ajouté k la valeur conservée des moyens de production, voilà ce qui engendre l'excédent de la valeur de Tobjet produit sur celle de ses éléments constitua tifs, moyens de production et force de travail.
La production de plus-value n'est, par conséquent, rien de plus que la production de valeur, n'est, autrement dit, que Tac lion de travail, prolongée au delà du point où le salaire, le prix de Aa force de travail, payé par le capital, est remplacé par une valeur équivalente. La quantité de travail que fournit l'ouvrier après avoir déjà produit une valeur équivalant à son salaire, constitue ce que Marx a appelé, ce que les socialistes après lui appellent le surtravail.
L'ouvrier «st obligé de vendre sa force parce que les conditions pour en faire quelque chose — les moyens de production et les moyens de subsistance qui sont les moyens de production de la force elle-même — se trouvent séparées de lui et sont la propriété d'autrui. Les éléments matériels du travail sont d'un côté, la force de travail est de l'autre. Et cette séparation n'est supprimée que par le fait que le possesseur de la force de travail vend sa force au possesseur des moyens de production.
En définitive, que vend le possesseur dé lu
PBINGIPEÔ SOCIALISTES ,o'i
force de travail ? Il vend seulement le travail à rétat de possibilité, la force capable de manœuvrer les moyens de travail qui ne sont pas à lui, et d'exécuter ainsi le travail voulu. Que paye le possesseur des moyens de travail ? Il paye non le prix du travail exécuté, nous avons vu que c'était impossible, mais le prix de la force employée (i).
Tel est le rapport réel entre ouvrier et capitaliste, tandis qu'en apparence le salaire se présente comme payement direct du travail; que l'ouvrier semble toucher toute la valeur due à son travail, c'est là un résultat heureux pour le capitaliste : son [capital est censé fructifier par sa vertu propre, par génération spontanée, ou, ce qui revient au même, par l'opération du Saint- Esprit, et le travail parait recevoir toute sa rétribution. Dans le système de la corvée, il était facile d'apprécier le temps donné au maître et le temps consacré à soi ; avec le salariat il y a, de même qu'avec la corvée, un travail gratuit pour le maître, mais cela ne saute pas aux yeux.
La prétendue association du capital et du travail (2} où chacun toucherait sa part, est une asso-
(i) Voir ci-dessus, p. 17 et 18.
(2) « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s'anime qu*en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre, qu'il en pompe davantage. » (Marx, i*"" vol. du Capital, éd. française, p. 100.)
« Toutes les formes développées du procès de production capitaliste étant des formes de la coopération, rieri
I04 TRINCIPES SOCIALISTES
dation où le premier des associés touche plus qu'il ne met et où le second met plus qu'il ne touche. Et alors même que le travailleur toucherait une valeur égale à celle de sa force, c'est-à-dire un salaire lui permettant la complète satisfaction de ses besoins, il devrait fournir une valeur plus grande que celle qu'il recevrait (i) : la durée du travail exigé pour un salaire déterminé dépasse nécessairement, dans notre état économique, quelles que puissent être les bonnes intentions individuelles, le temps qu'il faut au travailleur pour ajouter, à la valeur des moyens de production consouimés, une valeur* égale à ce salaire ; et c'est ce travail en sus, c'est, en un mot, le surtravail, qui forme la phis-value du capitaliste. Le salaire implique toujours sur travail et, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, le surtravail, créateur de la plus-value, est toujours du travail non payé.
n*est naturellement plus facile que de faire abstraction de leur caractère antagoniste et de les transformer ainsi d'un coup de baguette en forme d'association libre. » (Marx, idenij p. 23o, note.)
(i) « Qu'elles soient peu ou prou favorables, les conditions de la vente de la force ouvrière impliquent la nécessité de sa revente continue et la reproduction progressive de la richesse capitaliste. Il est de la nature du salaire de mettre toujours en mouvement un certain quantum de travail gratuit. L'augmentation du salaire n'indique donc au mieux qu'une diminution relative du travail gratuit que doit fournir l'ouvrier ; mais cette diminution ne peut jamais aller assez loin pour porter préjudice au système capitaliste* » {Idew^ p, 27:1.)
PRINCIPES SOCIALISTES Xo5
Qaelle que soit la forme du payement, du salaire, cela ne change rien à sa nature qui comporte forcément une certaine quantité de travail non payé. Ce qui est vendu par l'ouvrier sous n'importe quelle forme, c'est sa force de travail; ce qui est payé, c'est le prix de cette force, prix qui s'écarte, comme pour* toutes les autres marchandises, plus ou moins de sa -valeur, et il ne touche ce prix, il ne touche son salaire, qu'à la condition de fournir plus qu'il ne reçoit. J'espère que cela ne fait pas doute maintenant pour vous en ce qui concerne le salaire à la journée, le salaire au temps : qu'on envisage l'heure, la journée, la semaine ou le mois, l'ouvrier payé d'après son temps de travail fournit dans une heure, une journée, une semaine ou un mois, une valeur plus grande que celle qui équivaut à son salaire.
Avec le salaire aux pièces, il semble qu'on paye à l'ouvrier la valeur du travail contenu dans le produit ; c'est encore ici une fausse apparence, et nous allons voir que le salaire aux pièces n'est, en réalité, qu'une autre forme du salaire au temps. Supposons que la journée de travail ordinaire dure la heures, que, sur ces 12 heures, il y en ait 6 de $urtravail, et que, pendant les 12 heures, il soit produitune valeur de 6 francs; cela veut dire que 6 heures sont payées et 6 non payées, et que fr. 5o sont le produit d'une heure de travail. Or l'expérience a, admeltoa$*ixous, démontré
qu*ea travaillant avec le degré moyen d'intensité et dliabileté, en employant, par conséquent, le temps de travail ordinairement nécessaire à la production d'an certain article, un ouvrier peut fabriquer, en la heures, la de ces articles. Ces 12 articles valant 6 firancs, nous Tavons supposé, en dehors même de la valeur des moyens de production consommés pour les produire, chacun d'eux vaut o fr. 60. n sera convenu, par exemple, que l'ouvrier recevra o fr.^uS par article; il gagnera ainsi, en la heures^ 3 francs, alors que les marchandises, produits des la heures de travail, valent 6 francs, en sus de la valeur qu'elles contiennent des moyens de production usés. Alors que, dans le cas du salaire à la journée, l'ouvrier travaille 6 heures pour lui-même, pour remplacer le salaire qu'il touche, et 6 heures gratuitement pour le patron, ou la moitié de chaque heure pour lui-même, la moitié pour le capitaliste, ici chaque article fabriqué est à moitié payé et à moitié non payé, ou bien la valeur nouvelle de 6 articles est . l'équivalent du prix de la force de travail, et la valeur nouvelle des 6 autres, fournie gratuitement par l'ouvrier, constitue la plus-value; mais^ en fait, tout cela revient au même. Si la mesure du salaire au temps est la durée immédiate du travail, celle du salaire aux pièces est la quantité produite dans un temps donné. Le salaire aux pièces n'est donc qu'une forme modifiée du salaire au temps; cela ne saurait
PRlNGIPEè SOCIALISTES lOj
étonner les ouvriers qui travaillent aux pièces et à qui souvent on entend dire : voilà ce qu'on me paye cette pièce et il me faut cependant tant de temps pour la faire.
Loin d'être favorable à l'ouvrier, le salaire aux pièces favorise l'exploitation capitaliste.
Avec ce mode de salaire, l'ouvrage est exigé d'une qualité moyenne appréciée arbitrairement par le patron ou son représentant, sinon le prix convenu n est pas payé. A cet égard le salaire aux pièces entraîne, au détriment des travailleurs, une foule d'abus et devient, comme l'a écrit Marx, <c source inépuisable de prétextes pour opérer des retenues sur les gages de l'ouvrier et pour le frustrer de ce qui lui revient » (i).
Ne rétribuant pas, sous cette forme de salaire, le temps employé, mais la quantité faite, et faite dans les conditions de qualité par lui requises, le capitaliste, ainsi assuré de la qualité et de la quantité, peut économiser une grande partie du travail de surveillance et, de ce chef, augmenter son gain.
En outre, l'immixtion d'exploiteu^'s secondaires entre le capitaliste et le travailleur, le marchandage, sont facilités par le salaire aux pièces et Test avec eux l'exploitation de l'ouvrier ; car c'est uniquement la différence entre le prix payé par le capitaliste pour un travail déterminé, et la
(i) i*» vol. dix Capital, éd. iVançabe, p. 240.
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fraction de ce prix attribuée par le marchandeur aux ouvriers, qui constitue le bénéfice de l'intermédiaire, du marchandeur. Une disposition légale formelle prohibe le marchandage en France, il n'en prospère pas moins comme s'il n'était pas défendu. Cela n'empêche aucun de nos gouvernants d'avoir la bouche pleine du respect qui est dû par tous à la loi; vous voyez qu'il faut comprendre : aux lois qui leur-sont favorables. Les quelques rares lois qui gênent eux ou leurs amis les capitalistes, n'ont droit à aucun respect. On n'a pas toujours le courage de les abroger, mais on oublie d'en tenir compte. Ces messieurs respectent et font surtout respecter les lois qui leur conviennent; quant aux autres, ils les mettent, et ils s'en vantent, sous les pieds (i).
(i) « Une police d'Etat existe à Lyon, et, depuis quarante ans, y assure l'ordre, car Lyon est aujourd'hui l'une des villes les plu? tranquilles de France. Au contraire, à Marseille, il y a une police municipale dirigée par un adjoint et on sait à merveille que, depuis .six mois, les incidents se sont produits ea si grand nombre que le préfet a dû — un peu illégalkment, mais très judicieusernent — mettre la main sur la police et faire arrêter l'adjoint qui la commandait. » {Le Temps, ao décembre 1893, i'° page.)
A rapprocher, ainsi que la non exécution de la disposition prohibant le marchandage, des extraits suivants :
« Ou peut demander une modification de la loi, mais tant que celle qui existe actuellement n'aura pas été changée, le gouvernement manquera à son devoir en la laissant violer douze fois par an. » {Journal des Débats^ éd. blanche, 2 août 1896, i»**' pogc.)
«c L'ordre social, et surtout Tordre démocratique, î*c-
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Avec le salaire aux pièces, qui fixe le prix du temps du travail d'après une quantité établie de produit, l'intérêt personnel amène l'ouvrier à abuser de sa force, à la maintenir dans un état permanent de tension et à faciliter, de la sorte, au capitaliste l'élévation de l'intensité ordinaire du travail et de son exploitation. Que des ouvriers plus forts ou plus habiles, poussés par le désir de gagner davantage, réussissent à faire plus ou mieux que leurs camarades, et le patron imposera à ceux-ci, sans augmenter le salaire, une quantité ou une qualité approchant davantage de celles réalisées par les plus forts ou les plus habiles, ce qui obligera les autres à prolonger leur journée de travail sans compensation aucune. S'il en résulte augmentation du salaire à l'avantage de quelques-uns mieux doués, il y a, au point de vue de la masse des ouvriers, abaissement de son niveau, puisqu'ils doivent travailler plus pour le même prix, et finalement c'est le capitaliste qui y gagne.
Le salaire, sous n'importe quelle forme, impliquant que la dm'ée du travail exigé en compensation d'une somme déterminée, dépasse inévitablement le temps employé par le travailleur à ajou-
pose, comme ledîsait Montesquieu, sur la « vertu », et la vertu consiste essentiellement, pour chaque citoyen, à se soumettre aux lois, toujours et partout, quelles qu'elles soient et quelque opinion individuelle qu'on ait sur leur équité^. » (Je Temps, i6 décembre 1895, i'« page.)
IIO PRINCIPES SOCIALISTES
ter, à la valeur des moyens de production consom mes, une valeur égale à cette somme, l'ouvrier ne fournira pas moins de surtravail, moins de travail non payé, parce que le système de la participation aux bénéfices ou tel autre système viendra adjoindre, à son salaire^ un surcroit apparent de rétribution. Au contraire, peut-on dire.
L'ouvrier s'imagine, en effet, qu'en travaillant davantage, c'est pour lui, dans ces conditions, qu'il travaille, et qu'il touchera d'autant plus qu'il produira plus. Le résultat de ce travail acharné n'est, en fin de compte, qu'un accroissement du degré d'exploitation. Le supplément de rétribution qui pousse l'ouvrier à user ses forces à produire, est calculé de telle sorte que, ajouté à ce qu'il touche sous la forme habituelle de salaire, le tout ne constitue que l'équivalent d'un salaire ordinaire. Seulement, à ce salaire ordinaire correspond, au grand bénéfice du patron, un travail extraordinaire de l'ouvrier dupe, je viens de l'expliquer, du prétendu supplément de rétribution.
Et lorsque je dis qu'il n'y a là qu'un truc de capitaliste, que tous les soi-disant suppléments de rétribution ne sont qu'une partie du salaire ordinaire sous un autre nom, ne croyez pas qu'il y ait la moindre exagération ou le moindre parti pris de ma part. C'est là un fait avoué par les adversaires les plus acharnés du socialisme^ ainsi que le prouve le passage suivant du Journal
des Débats^ passage dont l'auteur est un des collaborateurs habituels, en matière économique, de M. Léon Say. Vous remarquerez toutes les tournures de phrase si obstinément louangeuses pour les patrons, ce qui donne plus de prix à la constatation finale.
Parlant des institutions patronales que les capitalistes « ont fondées dans l'intérêt de leurs ouvriers», et qui leur valent tant de compliments comme s'il y avait là de leur part un grand sacrifice désintéressé, M. Joseph Chailley-Bert écrit :
« Ces institutions consistent en fondations de toutes sortes : écoles, hôpitaux, caisses de secours contre les maladies, retraites pour cause d'invalidité par suite d'accident ou par suite de vieillesse. Ces fondations sont à la charge, les unes, exclusivement des patrons, les autres, à la fois des patrons et des ouvriers et, assurément, pour une plus large part, à la charge des patrons. Gela est hors de doute.
« Mais, comme analyse, cela est superficiel.
Étudiez ces chiffres de près. Toutes ces institu- ^ tions sont entretenues sur le salaire. Les patrons se sont dit: Pour avoir les ouvriei's les plus habiles, les plus probes, les plus disciplinés, les plus fidèles, offrons-leur les salaires les plus élevés, et, ces salaires, divisons-les en deux parties : une partie certaine et actuelle, payable surle-champ en argent, et une partie conditionnelle et payable à terme fixe ou incertain (maladie.
lia PRINCIPES SOCIALISTES
accident, vieillesse). Et salaire ac/aeP ou salaire différé^ ces deux parties imposent sans doute aux patrons des sacrifices considérables, mais ces sacrifices ne dépassent pas, à leur estimation, l'intérêt qu'ils ont à se procurer un bon personnel. En sorte qu'en bonne comptabilité, qu'il s'agisse du salaire actuel ou du salaire différé, le tout doit figurer sous cette rubrique : Frais de personnel ou de main-d'œuvre, ou, plus nettement, salaire. » (i)
En résumé, il résulte de ce que je viens d'exposer, que le moyen nécessaire pour faire faire de l'argent à Targent, est le mouvemelit de production. C'est à l'acte de production exclusivement qu'est dû l'accroissement de valeur.
Toutes les autres formes sous lesquelles l'argent parait faire des petits, sont subordonnées à celle-là.
Afin d'accomplir l'acte de production, le capitaliste achète la force de travail de ceux qui n'ont pas autre chose à vendre et qui sont obligés de ^ la vendre pour vivre ; et, cette force achetée, le capitaliste l'exploite pendant le temps pour la durée duquel il Ta achetée. Le temps d'exploitation se divise en deux périodes : pendant l'une, le fonctionnement de la force de travail ne produit qu'un équivalent de son prix, qu'une valeur égale à son salaire ; pendant l'autre période, le
(i) Journal des Débats, édit. rose, i«' février 1894.
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travail est gratuit et rapporte, par conséquent, au capitaliste une valeur qui ne lui coûte rien, une valeur en sus de celle qu'il a avancée, en un mot, une plus-value. Toute plus-value, quelle qu'en soit la forme particulière, — profit, rente, intérêt, etc. — est, en substance, le résultat d'un travail non payé (i^.
Tout le secret de la faculté de faire des petits que paraît avoir le capital, est dans ce simple fait, que le capital dispose d'une certaine quantité du travail d'autrui qu'il ne paye pas. Ce sont les travail] eurs qui créent le profit des capitalistes en leur donnant plus qu'ils n'en reçoivent. Voilà la vérité qui défie toute contradiction, voilà le point essentiel dont il faut bien se pénétrer.
^ (i) Marx s'est, en particulier, occupé de l'intérêt et de la rente foncière dans la 2™* partie de sou 3°»« volume du Capital; on trouvera un aperçu de sa manière de voir sur la rente dans le Devenir social^ mai 1896, p. 192-193. Il est de mode aujourd'hui d'objecter aux socialistes la baisse du taux de Fintérêt. Gomment ne voit-on pas que ce qui baissera avec le taux de l'intérêt, ce sera non la fortune de la classe riche, mais le nombre des membres de cette classe ? Tandis que, pour les capitalistes, pour les gros propriétaires, l'augmentation des capitaux compensera amplement la baisse de l'intérêt, pour les moyens et les petits, au contraire, cette baisse accroîtra leur infériorité économique, préparera leur décadence et, par suite, la concentration de leurs propriétés entre les mains des gros. A la vie plus difficile pour un plus grand nombre, correspondra l'accaparement de la richp«^" par une minorité plus restreinte et plus dangereusement puissante.
Ces constatations ne sont naturellement pas du goût des capitalistes ; aussi leurs apologistes à gages, les économistes, ont-ils cherché des explications. Ces messieurs ont fait, je n'en doute pas, tout ce qu'ils ont pu ; mais vous allei voir qu'ils n'ont pas pu trouver grand'chose de bon.
L'ouvrier, s'écrient-ils, prétendrait-il tout faire par la seule action de ses mains, s'imagine-t-il qu'il lui serait possible de produire quelque chose à lui tout seul ? N'est-ce pas au capitaliste qu'il doit et la matière et les instruments, sans lesquels le travail ne saurait s'effectuer ou resterait stérile ? Et le capitaliste ne se ferait rien donner en échange de ce service ? Mais est-ce que précisément l'échange ne consiste pas en ce que l'ouvrier lui rend le service de convertir ses matières premières en produits, en marchandises ? Est-ce que, répliquerons-nous au capitaliste, en retournant l'argument, il aurait la prétention de produire des marchandises sans travail ? Le capitaliste a beau rabaisser le concours de l'ouvrier pour essayer d'augmenter
rimportance du sien, ce qui importe ici ce n'est pas précisément — quoiqu'il y ait à dire là-dessus — la grandeur du concours prêté, c'est encore moins l'appréciation du capitaliste sur cette grandeur, ce qui importe avant tout, c'est le fait qu'il y a concours et que ce concours est indispensable. En essayant de rabaissée la collaboration de l'ouvrier, les capitalistes et leurs avocats imitent cette jeune fille qui, ayant fait un enfant sans la permission de monsieur le maire, disait pour s'excuser : « Oh! il était si petit ! » Petit ou non, il y était; de même pour les capitalistes : quel que soit le concours de l'ouvrier, ce concours leur est absolument nécessaire et ils l'ont ; s'il est vrai que l'ouvrier ne pourrait rien faire sans leurs moyens de production, ils ne pourraient, eux, rien faire de leurs moyens de production sans l'ouvrier ; donc, en recevant de lui des produits contenant et la valeur de leurs moyens de production et la valeur qu'ils lui donnent, ils seraient quittes et, sur ce terrain, il n'y a rien qui puisse légitimer la plus-value .
Mais n'ai-je pas travaillé moi-même, ajoute le capitaliste ? Est-ce que vous comptez pour rien mon travail de direction et de contrôle, et ce travail ne doit-il pas être rémunéré ? Soit, seulement alors contentez-vous des appointements que vous ou vos confrères ou les sociétés donnez, le cas échéant, à un directeur pour ce genre de travail. Pourquoi ce travail vaudrait-il, lorsque
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c'est VOUS qui l'exécutez, plus que ce à quoi vous Testimez quand vous en chargez un autre ? Rien encore ici qui justifie la plus-value ? Au contraire, nous avons là un argument contre les capitalistes qui ne travaillent pas ; en effet, le fait de chercher à prouver que l'entrepreneur prend une part active à la production des valeurs en dirigeant le travail, cette tentative de justification de son gain, aboutit à établir que n'est pas justifiée la participation au produit de qui ne travaille pas.
Le profit des capitalistes, continue-t-on, vient de leurs privations. Oh ! les pauvres gens I Tous ascètes et martyrs; très vertueux, à les en croire, mais, par exemple, ne voulant pas faire de la vertu à l'œil. Examinons un peu ces privations, quand ce ne serait que pour nous apitoyer, un jour que nous aurons le temps, sur le sort de ces malheureux millionnaires ignorants, comme chacun sait, du luxe et de ses jouissances.
De la plus-value une partie est consommée par le capitaliste et l'autre ajoutée au capital (i). Ce partage dépend, c'est évident, de la volonté du capitaliste, et on lui fait un mérite de ce qu'il s'abstient — c'est le mot employé — de tout manger.
(i) « Le capital veut être non pas seulement entretenu, mais reconstitué incessamment : si la classe patronale, découragée, laisse son capital improductif, ce ne sont pas ses revenus seuls qui diminueront, c'est le
Il aurait pu, c'est Trai, tout dissiper en fêtes et débauches ; mais, s'il l'avait fait, il n'aurait plus son argent; tandis qu'en ne le faisant pas, il le conserve et il l'augmente. Et devrions-nous lui savoir gré de n'avoir endommagé ni sa caisse, ni son estomac ?
Il aurait pu garder son argent dans son coffrefort, c'est encore vrai ; mais il aurait pu se convaincre alors que c'est là le moyen le plus certain de ne pas le capitaliser et que l'argent, à lui tout seul, ne sait pas faire de petits : il aurait beau compter et recompter ses louis, il ne les trouverait jamais en plus grand nombre.
Il aurait pu, au lieu de se donner le tracas de faire travailler, se défaire de ses ateliers, machines, etc. D'accord, mais s'en défaire c'est les vendre : il est trop bon commerçant pour s'en débarrasser d'une autre manière ; or s'il les vend, tout cela, au lieu d'appartenir à Paul, appartiendra à Pierre, ce qui est complètement indifférent au point de vue général. De plus, à moins d'enfermer son argent, — et il ne l'enfermera pas s'il veut des bénéfices — il dépendra toujours, d'une façon plus ou moins détournée, de la production ; cap, s'il n'exploite plus directement lui-même, il
capital lui-même qui périra. » {Journal des Labats, édit. rose, 24 mai 1894.— M. J, Cliailley-Bert.)
Plus que personne « la classe patronale » (tiens, il y a des classes!) est donc intéressée à produire, et elle ne peut produire sans l'aide de la classe ouvrière.
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achète des actions, des parts d'entreprises où on fait travailler ou dépendant de celles où on fait travailler : c'est toujours, en fin de compte, du travail des autres que sortent ses bénéfices.
Que le profit du capital vienne de privations, la chose n'est guère douteuse, mais pas des privations des capitalistes. Ce qui enrichit ceux-ci, ce n'est pas, comme pour le paysan et l'artisan indépendant, son travail et sa frugalité personnelle, ce n'est pas leur renoncement aux jouissances, c'est le renoncement à toutes les jouissances de la vie qu'ils imposent aux travailleurs, ce n'est pas le travail qu'ils accomplissent, c'est la quantité de travail gratuit qu'ils soutirent aux autres. Ce n'est pas l'abstinence du capitaliste, c'est l'usage du capital employé productivement qui est la source du profit, et pourquoi faudrait-il le récompenser de s'enrichir, c'est-à-dire de remplir sa fonction de capitaliste ? Parlant de son amour pour Roméo, Juliette dit : « Plus je donne, plus j'en ai. » Le capitaliste peut dire de même :«Plus je donne de travail, plus j'ai de moyens de jouissance, plus j'ai à consommer. » Il daigne, le cher homme, se dessaisir de son argent pour acheter la force ouvrière, mais le fait de s'en dessaisir implique le retour de cet argent accru, implique son enrichissement. Dans ces conditions, on avouera que le mérite du capitaliste est assez ;médiocre et qu'il n'y a guère lieu de le glori-
Il faut une certaine audace pour oser recourir, comme moyens de justification, à des ironies aussi cyniques que la prétendue abstinence des capitalistes. Si c*est une abstinence que de ne pas jeter son argent par la fenêtre et de faire valoir son capital en incorporant la force ouvrière à des moyens de production, tout est abstinence (i).
D'ailleurs, certains économistes n'ont qu'une préoccupation qui est de toujours approuver les capitalistes, quelles que soient les divergences de ce qu'ils approuvent. Quand le capitaliste veut bien prendre la peine d'accroître son argent, c'est de l'abstinence dont nous devons lui être reconnaissants ; quand, au lieu de s'abstenir, il dépense, tout ce qu'il dépense, proclament les économistes, va en salaires, et il faut être reconnaissant au capitaliste de dépenser. En somme, les travailleurs doivent le payer pour sa peine, quand il s'abstient de dépenser ; ils doivent aussi le payer pour sa peine, quand il dépense. Conclusion : ils doivent toujours le payer
Tout passe en salaires parce que, disent mes-
(i) « Les économistes vulgaires ne font jamais cette simple réflexion que toute action humaine peut être envisagée comme une « abstention » de son contraire. Manger, c'est s'abstenir de jeûner ; marcher, s'abstenir de rester en repos ; travailler, s'abstanir de ne rien faire ; ne rien faire, S'abstenir de travailler, etc. » (Marx, i«' vol. du Capital^ éd. française, p. 261.)
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sieurs les économistes, chaque fois que le capitaliste achète quelque chose, son argent va à un fabricant ou à un fournisseur, celui-ci en garde une partie et l'autre passe à ses ouvriers ; la partie qu'a gardée le fabricant ou fournisseur est aussi employée par lui d'une manière ou d'une autre et va, à son tour, à un autre fabricant ou à un autre fournisseur chez qui une partie encore passe en salaires et, ajoutent-ils, « ainsi de suite». Toute la force apparente de l'argument se trouve, a dit Marx(i), « dans les mots « et ainsi de suite » qui nous renvoient de Caïphe à Pilate, sans nous laisser entrevoir le capitaliste entre les mains duquel le capital constant, c'est-à-dire la valeur des moyens de production, s'évanouirait finalement ». C'est justement quand la curiosité est éveillée, quand la difficulté apparaît, que cessent indications et recherches. Si, en fin de compte, le capital s'évaporait entièrement en salaires, d'où viendrait tout ce que les capitalistes continuent à avoir, en quantité croissante, entre les mains, même après en avoir, suivant la susdite théorie, payé en salaires toute la valeur?
Ce qu'achètent les capitalistes pour leur satisfaction ou leurs besoins retourne en salaires, diton, eh bien 1 soit. Que tout aboutit ainsi à être dépensé en salaires, et cela prouverait que, sans le travail qui est rétribué par ces salaires, le ca-
(i)i»» vol. an Capital, éd. française, p. 258,
pitaliste ne pourrait rien avoir ; s'il a donc besoin du travail, s'il ne paye des salaires que parce qu'il ne peut pas faire autrement pour avoir ce qu'il lui faut, pourquoi serait-il loué d'agir conformément à son intérêt le plus vulgaire? Autre chose : tout est dépensé en salaires, dit-on ; mais tout salaire, nous lavons vu, comporte surtravail, c'est-à-dire que toute quantité de travail payé comporte une certaine quantité de travail gratuit. Dès lors, si tout se résout en salaires, tout se résout : i<» en travail dont le capital paye l'équivalent; 2® en travail gratuit dont il profite; par conséquent, au lieu de dire que tout se résout en salaires, il serait plus juste de dire que tout, même les salaires payés aux ouvriers, l'argent dépensé par eux pour acheter les produits dont ils ont besoin et dont le prix est supérieur à ce qu'ils ont touché pour les réaliser, que tout se résout en profits capitalistes.
D'ailleurs, continuent nos adversaires, ces profits existent-ils toujours? Ne sont-ils pas nombreux les capitalistes dont les opérations se chiffrent en perte ? D'abord, même individuellement pour chaque capitaliste, il faut examiner non un cas isolé, mais Tensemble des afiaires. Ensuite, s'il est incontestable que des capitalistes perdent, il est également incontestable que, en masse, la fortune de la classe capitaliste ne cesse pas de s'accroître considérablement. Les pertes réelles de telles ou telles individualités n*ont que deux
sources : leur responsabilité incombe soit au capitaliste lui-même, soit au milieu capitaliste.
Ou un capitaliste organisera mal son exploitation, sera incapable de la diriger, se livrera à des essais défectueux, voudra pour gagner davantage faire les choses trop en grand, conclura de mauvais marchés; il gaspille ainsi du sm'travail, comme un autre jette l'argent par les fenêtres, et, au lieu d'encaisser un profit, il éprouve une perte. En quoi cela empêche-t-il le surtravail d'être la cause du profit, là où il y a profit ? Et pourquoi l'ouvrier serait-il associé à la faute du patron, dans une forme de production où celuici est le souverain maître ?
Ou, malgré toute son habileté et sa compétence, ttn capitaliste sera ruiné par des concurrents qui, ayant les reins plus solides, pourront entreprendre contre lui une guerre au couteau. Qu'est-ce que cela prouve contre l'origine du profit ou au détriment de l'ouvrier ? C'est la condamnation du milieu capitaliste, et voilà tout (i).
Enfin, en désespoir de. cause, les économistes ont l'habitude de se rabattre sur l'amélioration progressive du sort de l'ouvrier qui aurait de la sorte, selon eux, sa part dans les profits ; à les en croire, sa situation actuelle est pour lui le paradis en comparaison d'autrefois. Quand les salai-
(i)Voir, sur cette question des pertes, l'article de A. Delon, dans la Jeunesse socialiste^ avril ièo5.
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res seraient aujourd'hui nominalement plus élevés, la vie est aussi plus chère et beaucoup d'ouvriers ne connaissent de nos jours encore d'autre nourriture que le pain, d'après M. Paul Leroy- Beaulieu lui-même. Voici, en effet, ce qu'il écrivait dans \e Journal des Débats (i), à propos des droits sur les blés, — il ne l'aurait peut-être pas écrit dans un article sur les salaires :
c< Un ouvrier consomme au moins 4oo kilog. de blé par an ; beaucoup même en consomment moitié de plus, ceux qui se livrent à des travaux pénibles et qui n'ont pas des salaires suffisants pour varier beaucoup leur nourriture, en y faisant entrer de la viande, du poisson et des légumes frais, li
Quelques jours avant, M. L. de Mandat-Grancey disait dans le Figaro (2) :
« Si l'on tient compte de la difiérence du prix de l'argent, et surtout des chômages, les salaires sont loin d'avoir monté. »
Sans insister là-dessus, je veux bien admettre qu'il y a eu amélioration sur le passé, mais que peut prouver une pareille comparaison? On s'abstiendrait de la faire, si on n'oubliait pas que le bien-être est une chose essentiellement relative. Pour se rendre exactement compte du changement en bien ou en mal survenu dans l'état des
(i)Ed. blanche, 12 février 18^4.
(2) No du 2 janvier 1894.
travailleurs, il faut comparer non pas ce qu'ils consomment aujourd'hui avec ce qu'ils consommaient autrefois, mais Fécart existant entre la vie oRvrière et la vie patronale autrefois et aujourd'hui.
Parce que l'ouvrier a du linge de nos jours, peuton affirmer qu'il est beaucoup plus heureux que le sauvage qui, s'il n'en a pas, n'a même pas ridée d'en avoir ? La vérité est qu'il faut distinguer entre ne pas satisfaire des besoins qu'on ignore, et éprouver des besoins qu'on ne peut satisfaire. En définitive, on ne doit pas comparer la situation actuelle de l'ouvrier à sa situation ancienne, mais la situation respective, aux différentes époques, de ceux qui sont en haut et de ceux qui sont en bas de l'échelle sociale. Et, sans vouloir être le moins du monde un apologiste du temps passé, on doit reconnaître qu'il y a une chose certaine : autrefois le salaire de l'homme suffisait à lui seul à la vie de toute la famille et aujourd'hui, pour ne pas vivre mieux par rapport au degré de civilisation atteint, il faut que le travail de la femme et celui des enfants viennent s'ajouter à celui de l'homme.
Du reste, quand bien même les salaires actuels permettraient à l'ouvrier de mieux vivre qu'autrefois, ce n'est pas cela qui changerait quelque chose au fait que l'ouvrier ne touche son salaire, quel qu'il soit, qa'à la condition de fournir une certaine quantité de travail qui ne lui est pas
payée, une certaine quantité de surtravail, et que c'est ce surtravail qui constitue Texploitation de l'ouvrier et le profit du capitaliste . Vous devez voir maintenant que rien de ce qu'objectent les capitalistes et leurs défenseurs, n'entame cette constatation (i). La race ou la religion des pos-
(i) Mus, de même que le prix de toutes les marchandises, y compris la force de travail, de môme que le salaire, prix de cette dernière marchandise, évoluent autour d'une base qui est leur valeur déterminée par la quantité de travail nécessaire en moyenne, dans des conditions sociales définies, à leur production, de même le profit qui a pour base le surtravail, peut être supérieur ou inférieur à la quantité de surtravail, c'est-à-dire de valeur en plus, de plus-value, qu'il renferme. Par suite, en effet delà concurrence des capitaux entre eux, il s'établit un taux de profit moyen.
C'est là ce que Marx a exposé dans le troisième volume du Capital, Il s'est aussitôt rencontré de bons apôtres, plus mal intentionnés que bien inspirés, pour s'écrier que Marx démolissait ainsi lui-même sa théorie.
J'avoue que, pour ma part, une seule chose m'a paru extraordinaire, c'est l'étonnement plus ou moins sincère, dépité là, triomphant ici, de tous ces bruyants critiques; car le troisième volume du Capital ne peut étonner que ceux qui n'avaient pas compris le premier. Que Marx ait démoli leur façon de le comprendre, c'est possible; mais il n'a point démoli ce qu'il avait réellement écrit. Aussi ce qu'ils auraient de mieux à faire maintenant, serait-il, au lieu de crier après Marx, de tâcher de comprendre qu'ils n'avaient pas, et pourquoi ils n'avaient pas, compris l'œuvre de celui qui, loin d'agencer un système préconçu, s'est avant tout et en tout toujours montré soucieux de la seule réalité.
De même qu'une forte demande de force ouvrière peut amener une hausse des salaires, celle-ci un nombre élevé de compétiteurs, qui ramène à son tour le salaire à un niveau plus conforme à ce qu'il est ailleurs, de même la
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sesseurs du capital ne change rien à Taffaire. Qu'ils soient juifs ou catholiques, le mal, pour l'ouvrier, vient, non de là, mais de ce que, par la possession du capital, ils ont les moyens de l'exploiter, de lui soutirer du surtravail, ce dont ni juifs ni catholiques ne se privent.
différence des profits, née de la différence de la quantité de surtravail soutirée dans les diverses branches d'industrie, pousse le capital vers les branches privilégiées, vers celles qui rapportent davantage. Cette affluence de capitaux et la concurrence qui en résulte, entraînent une baisse des profits. Par le jeu de la concurrence, par rémigration des capitaux, qu'elle provoque, d'une branche d'industrie vers une autre, les profits finalement s'équilibrent et voilà d'où sort le taux du profit moyen.
Rien n'est plus naturel que cela, et la preuve c'est que, dans mon Cou7*s d'économie sociale {VEvolution du capital j IV Machinisme et grande industrie) publié en i884, j'ai écrit page i8 ; « Dès que les profits dans une branche d'industrie dépassent le taux moyen, des capitaux additionnels sont alléchés et s'y jettent ». Je ne faisais là qu'interpréter ce que Marx avait déjà écrit. On lit, en effet, dans la Misère de la philosophie (Misère de la philosophie^ réponse à la Philosophie de la misère y de M, Proudhon, Paris et Bruxelles, 1847) P* ^^9 • " ^^ concurrence tendant toujours à niveler les profits, ceux qui s'élèvent au dessus du taux ordinaire, ne sauraient être que passagers ».
En quoi, je le demande, la fluctuation des profits et leur taux moyen pourraient-ils les empêcher d'avoir le surtravail pour base? Est-ce que, lorsque deux gamins se balancent à l'aide d une poutre placée en équilibre sur un tronc d'arbre, le fait d'aller plus haut ou plus bas que le point d'appui, nuit à Texistence de celui-ci ou à son importance?
(Voir sur cette question, l'article de Conrad Schmidt, dans le Devenir social, n^ de mai 1896 et le dernier travail d'Engels, le Devenir social^ n* de novembre 1895).
Tant que les moyens de production appartiendront à certains et que ceux qui les mettent en œuvre ne posséderont que leur force de travail, ces derniers seront obligés de vendre leur force aux détenteurs des moyens de production, et ils ne pourront la vendre qu'à la condition de livrer à ceux-ci une quantité de travail plus grande qu'il ne faut pour compenser le prix de leur force, pour compenser leur salaire, qu a la condition de se laisser exploiter. Le profit des uns et Texploitation des autres ne disparaîtront qu'après une transformation de la propriété, transformation qui consacrera le caractère social, commun, ou collectif, que la propriété a déjà, transformation qui réunira dans les mêmes mains, de la manière compatible avec les faits, les moyens de production et la force de travail. Le surtravail et l'exploitation ouvrière persisteront autant que la séparation des moyens de production et de la force de travail, mais cela ne veut pas dire qu'en attendant leur réunion, il n'y ait pas d'amélioration possible. Sans cette
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réunion qu'eflfectuera la socialisation des moyens de travail ayant déjà manifesté des tendances collectives, si on ne peut pas supprimer le mal, on peut l'atténuer, et c'est le moyen de l'atténuer que je vais maintenant exposer.
Nous savons que le salaire est le prix de la force de travail payé sous la forme de prix d'une somme de travail, et que cette somme de travail contient du surtravail. C'est le salaire qui, à trop juste titre, préoccupe avant tout les ouvriers disposés, la plupart du temps, à passer par toutes les autres conditions, les uns pour en conquérir un quelconque, les autres pour accroître autant que possible celui qu'on leur accorde. Or, de quoi dépend pour les uns ce salaire qu'ils n'ont pas et qu'ils désirent, pour les autres le degré d'élévation du salaire qu'ils ont?
Des socialistes mettent en avant, à la suite de Lassalle, la prétendue loi d'airain sur les salaires d'après laquelle ceux-ci seraient toujours déterminés, sauf de petites oscillations peu importantes, par l'équivalent des moyens d'existence absolument indispensables ; le salaire, en un mot, serait déterminé par le minimum des moyens d'existence. Puisqu'on n'admet que de petites oscillations, comment, avec une loi pareille, pourrait-on expliquer les variations souvent importantes de salaires dans le même lieu, c'est-àdire avec le même prix des moyens d'existence, d'une industrie à une autre, n'exigeant toutes les
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deux qu^'une somme équivalente de connaissances techniques, ou la réduction fréquente des salaires, dans un même endroit et une même industrie, sans réduction correspondante du prix des moyens de vivre ?
Les économistes, eux, prétendent que les salaires sont déterminés par la loi de Toffre et de la demande. Que l'offre et la demande aient une action sur les salaires, c'est ce que nous reconnaissons nous-mêmes, et je dirai tout à l'heure quelle est cette action. Seulement le rapport de l'offre et de la demande ne saurait jamais expliquer que les variations de prix au dessus ou au dessous d'un certain chiffre. Supposons, en effet, que l'offreet la demande se balancent exactement, leurs actions modificatrices sur le prix s'annulent, mais ce prix n'en existe pas moins. Par quoi donc est-il déterminé dans cet état d'équilibre? Voilà la question. L'offre et la demande qui peuvent parfaitement occasionner des oscillations dans le prix, ne sont pas les causes de ce prix.
Ce qui détermine le prix des salaires, c'est le prix des produits normalement nécessaires à la conservation quotidienne de la force de travail, à sa reproduction familiale, et à son éducation technique : la quantité des produits nécessaires varie suivant les mœurs, suivant les besoins des ouvriers, 11 n'y a pas de loi économique qui oblige ces besoins à se trouver toujours réduits à leur strict minimum. Mais le but vers lequel tendent lea
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capitalistes est de réduire le plus possible les salaires, et tout leur est bon à cet égard. Tantôt ils abusent de ce que le travailleur a quelques petites ressources ; écoutez ce qu'écrivait M. L. de Mandat-Grancey, dans l'article que j'ai déjà cité (i), à propos des ouvi'iers de la campagne qui possèdent un petit bout de terre :
c< L'accession de l'ouvrier à la petite propriété n'a pas eu pour effet de lui donner un revenu qui, ajouté à son salaire, lui aurait procuré l'aisance. C'est le salaire au contraire qui a baissé de telle sorte que, ajouté à son revenu, il forme l'appoint strictement nécessaire pour le faire vivre. Le coùpeurde boisauquelje donne trente sols, jene pourrais pas lui en donner quarante, parce que, tous mes voisins ne lui en donnant que trente, mes prix de vente seraient insuffisants pour me couvrir de l'augmentation de ma dépense, mais il n'en est pas moins vrai que je ne lui paye pas ce que vaut son travail, puisque le salaire doit nourrir l'ouvrier et qu'il ne peut pas vivre en ne gagnant que trente sols. Et, en réalité, ce n'est pas lui qui jouit de son capital, c'est moi — puisque c'est uniquement parce qu'il a ce capital que je puis ne le payer que trente sols. »
Tantôt donc*ils abusent de ce que le travailleur a quelques petites ressources, tantôt ils font fonctionner à leur profit — et c'est ici que nous la re^
( I ) t e Figaro, 2 janvier 1 8^4 •
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trouTons — la loi deroffre et de la demande. C'est grâce à la présence, sur le marché du travail, d'une masse de bras qui chôment et qui sont prêts à travailler à n'importe quel prix, qu'ils peuvent dicter leurs conditions à qui travaille : la faim de ceux qui chôment engendre ainsi la misère de ceux qui sont occupés. Ce qui est nécessaire au capital pour pouvoir payer le moins possible à l'ouvrier, c'est la présence de sans-travail, de ce que Marx a appelé « l'armée de réserve industrielle » ; et, pour maintenir à sa disposition cette armée, cette surabondance de bras, le capital a recours à tous les moyens ; non content d'attirer dans les villes les ouvriers des campagnes, il appelle à son secours, en bon patriote, les malheureux belges, allemands ou italiens. Par cette concurrence soigneusement entretenue, que des ouvriers sont toujours prêts à faire à des ouvriers, par l'ofire plus grande que la demande, le capital oblige ceux qu'il occupe, non seulement à se contenter du minimum que leurs besoins comportent, mais à réduire leurs besoins : au lieu de café, de viande et de vin, par exemple, l'offre, toujours menaçante, de bras inoccupés force le travailleur à se contenter de pommes de terre, de pain et d'eau. Le minimum des besoins n'est alors pas atteint. Les besoins les plus urgents, tels que le cube d'air indispensable dans un logement sain, ne sont plus satisfaits et, au lieu du minimum de ce qu'il faut pour vivre, c'est le
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minimum de ce qu'il faut pour retarder leur mort, que touchent seulement de trop nombreux ouvriers.
Le plus grand intérêt de la classe ouvrière tant que notre société capitaliste n'aura pas été transformée ainsi qu'elle tend à Tétre, est de réduire autant que faire se peut l'armée de réserve du capital, le nombre des sans-travail. Contre l'abus des bras étrangers à bon marché, il n'est qu'un remède efficace, c'est l'interdiction légale d'employer des étrangers à un salaire inférieur à celui des nationaux, avec de fortes amendes pour les fraudes exactement comme en matière de fraudes douanières. Vous voyez que nous ne demandons ni expulsion, ni impôts dont les malheureux feraient les frais ; nous voulons simplement que les patrons ne puissent plus payer les étrangers moins cher que les nationaux, qu'ils n'aient plus, dès lors, intérêt à affamer leurs compatriotes.
Mais le plus puissant moyen pour diminuer le nombre des sans-travail, de ces sans-travail grâce auxquels les patrons peuvent faire travailler beaucoup et payer peu, c'est la limitation légale de la journée de travail à huit heures. Avec elle les ouvriers qui travaillent, n'ayant plus à craindre ou n'ayant à craindre que dans des conditions beaucoup moindres, la concurrence des ouvriers qui chôment, pourraient non seulement, tout en travaillant moins, toucher autant qu'aujourd'hui, mais encore demander et obtenir une augmenta-
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tion, et c'est ce que je vais essayer de vous prouver. Ce qui influe sur le salaire pour le déprimer, c'est la présence en grand nombre des inoccupés, Sachant qu'il peut vous remplacer du jour au lendemain, le patron vous tient ; sachant que vous pouvez être remplacés, vous vous soumettez à ses volontés et vous ne pouvez pas faire autrement. Supposez la situation retournée : par suite, sinon de la disparition, impossible dans le milieu capitaliste, du moins d'une forte diminution des inoccupés, le patron ayant besoin d'une certaine quantité de travail, d'un certain nombre de bras, sait qu'il ne trouverait pas immédiatement assez de bras aptes à remplacer ceux qu'il occupe, si ceuxci suspendaient le travail ; ses ouvriers le savent également, ils en profitent et réclament une aug«« mentation de salaire. Que voulez-vous que fasse le patron ? Il ne peut faire qu'une chose, céder, céder la mort dans l'âme ou dans la bourse, mais céder. Or, comme avec la réduction générale do la journée à huit heures il faudrait embaucher plus d'ouvriers pour avoir la même quantité do travail, le nombre des inoccupés diminuerait du coup considérablement, et diminuerait aussi, en même temps que la concurrence des candidats au travail, la facilité pour les capitalistes de main-> tenir les bas salaires.
Je sais très bien que l'intensité du travail, qui tire de l'ouvrier plus d'activité dans le même temps» pourrait progresser et permettre, dans certains cas
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et dans certaines limites, de regagner en eflScacité ce qu'on perdrait en durée, d'obtenir, autrement dit, après la réduction de la journée, autant de produits qu'avant avec le même nombre d'ouvriers. A cet égard il vient d'être fait en Angleterre, au grand contentement des patrons et des ouvriers, une très intéressante expérience dans un établissement dlngénieur-constructeur occupant douze cents ouvriers (i). Seulement on passait là, de 53 heures de travail par semaine, à 48 heures, de 9 heures à peu près en moyenne par jour à 8 heures. Dans ces conditions les ouvriers occupés sont plus heureux puisque, leurs salaires restant les mêmes, ils ont une heure de plus de liberté, et vous avouerez que c'est quelque chose ; toutefois, le nombre des inoccupés ne diminue pas.
Si nous passions, en France, de l'état où nous sommes à la journée de huit heures, ce nombre diminuerait forcément, l'intensité du travail ne pouvant pas subitement devenir assez puissante pour suppléer à la diminution de sa durée.
Aussi, est-il certain que le premier et le plus important effet de la réduction légale de la journée à huit heures, serait de réduire énormé-
(i) Il s'agit delà maison Mather et Platt, près de Mancliester ; les détails de cette expérience racontés par un (1 ^s patrons lui-môme, M. Mather, ont été publiés dans le Times du 29 mars 1894 et reproduits dans le u^ du 3o dix Journal des Débats, éd. rose.
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inent le chômage ; or la diminution du nombre de ceux qui chôment, comporte la possibilité, pour les ouvriers, de conserver leurs salaires actuels et même de les faire augmenter.
Et ce maintien ou cette élévation des salaires avec Journée moindre qui, effectuée aujourd'hui par quelques-uns, isolée, pourrait réduire les bénéfices de certains patrons soumis à ce régime, deviendrait, au contraire, si elle était généralisée — et ce serait le cas avec la réduction légale de4a journée à huit heures — avantageuse pour les patrons en môme temps que pour les ouvriers. Car les forts salaires — et nous avons vu que les salaires tendraient à s'accroître par suite de la difficulté de résister à ur.e demande d'augmentation, difficulté résultant pour les patrons de la diminution de la concurrence ouvrière — les forts salaires, dis-je, aboutissent à une plus forte consommation et celle-ci à un plus rapide écoulement des produits ; de telle sorte que, en fin de compte, à la multiplication, pour les ouvriers, des occasions de travailler, correspondraient, pour les patrons, des occasions plus nombreuses de vendre et de gagner.
Les statisticiens bourgeois ont calcule qu'il y a un peu plus de neuf millions d'ouvriers qui profiteraient actuellement, en France, de la réduction légale de la journée à huit heures. Que, dans ces conditions, on veuille bien admettre une simple augmentation d'un franc en moyenne par
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jour pour la moitié des intéressés, c'est-à-dire pour quatre millions et demi d'ouvriers et raccroissement, ainsi obtenu, de la capacité d'achat des consommateurs français équivaut à une augmentation de plus du tiers du chiffre annuel de nos exportations. Un débouché nouveau d'un milliard trois cent cinquante millions n'est pas à dédaigner, et l'activité dont il serait la source aurait d'heureuses conséquences pour tous»
Si notre industrie est dans un état d'infériorité qui faisait écrire, il y a quelques mois, au rédacteur scientifique du Temps, dans une étude sur l'outillage : « Nos industriels devraient renoncer énergiquement aux nombreux fiisils à pierre industriels, pour adopter les fusils à répétition qui forment l'armement des puissantes usines voisines », c'est que, tant qu'il leur sera possible de suppléer à la qualité de leurs machines de fer par la quantité de travail et le bon marché de leurs machines de chair, la plupart de nos patrons feix)nt l'économie du matériel perfectionné en dehors duquel, tôt ou tard, dans le milieu capitaliste, il n'est pas pour eux de salut. La hausse des salaires aurait donc une importance capitale au point de vue du progrès économique, elle obligerait tous les patrons à faire ce que leur intérêt leur commande et ce que leur cupidité maladroite les empêche de faire, sauf de rares exceptions : elle les obligerait à tran9-
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former, à renouveler un outillage vieilli et démodé. Ce qui contribue à maintenir l'industrie française dans un état d'infériorité, c'est donc que l'ouvrier français travaille trop et à trop bon marché ; et il est contraint à travailler beaucoup, pour toucher peu, par la foule, toujours prête à prendre sa place, des sans-travail.
Bien que l'évidence de ces idées ressorte, a mon sens, de leur exposé, je ne me contenterai pas de vous faire comprendre par le raisonnement la justesse de ma thèse, et je rappellerai certains faits qui sont des preuves.
Vous savez que la durée du travail industriel est fixée, en Angleterre, à cinquante-six heures par semaine, soit dix heures par jour pendant cinq jom'S, six heures seulement le samedi et repos complet le dimanche. Or, l'Angleterre, qui a la plus courte journée de travail de tous les pays d'Europe, a aussi les salaires les plus élevés ; et les résultats indéniables sont une consommation plus forte, une production plus développée, un meilleur outillage que partout ailleurs. Donc, après avoir plus dépensé que les patrons français pour leur outillage, les patrons anglais dépensent encore plus que ceux-ci pour les salaires; et quoique la journée de travail soit chez eux plus courte que chez nous, ils gagnent plus que nos patrons et, d une façon générale, leur production l'emporte sur la nôtre. Les faits sont
là : ni les salaires, ni les bénéfices des patrons,
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ni rimportance de Tindustrie, ne souffrent de la réduction de la journée.
Voici, en outre, un petit fait qui démontre la vérité constante de la thèse que, loin de diminuer, les salaires augmentent avec cette réduction. Je vous ai rappelé qu'en Angleterre, une journée de neuf à dix heures est payée par un salaire j)lus élevé que ne Test chez nous une journée beaucoup plus longue ; eh bien ! dans certaines industries qui ont pu, en Angleterre, obtenir la journée de huit heures (i), on gagne encore plus que dans celles où la journée est restée de neuf à dix. D'après le journal anglais Justice, du lo mai 1890, en effet, les ouvriers plombiers anglais touchaient, avec la journée de huit heures, un salaire plus élevé, par heure, d'un penny, de dix centimes, que celui de la plupart des autres ouvriers en bâtiment dont la journée était cependant plus longue. "^
Enfin, le collaborateur de M. Léon Say, que j'ai déjà cité, M. J. Chailley-Bert, va nous fournir une nouvelle preuve prise aux États-Unis (2).
« En 1874» l'Etat de Massachusetts vota une
(i) D'après le rapport du Comité parlementaire des Trade-Unions au 27® congrès, tenu en septembre 1894, à Norwich, on comptait alors, dans le Royaume-Uni, y compris les employés des administrations de l'Etat, 9!.3i3 travailleurs, ayant 48 heures de travail par semaine, soit huit heures par jour avec repos le dimanche. [Journal des Débals, édit. rose, 6 septembre 1894.)
(2} Journal des Débats^ édit. rose, 09 mars 1894,
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loi « de dix heures ». Le Massachusetts, cependant, était dans une condition particulièrement délicate. Il est de tous côtés entouré de concurrents : le Maine, le New-Hampsire, le Connecticut, Rhode-Island, etc., renferment, comme lui^ nombre de filatures et de tissages de coton ; et aucun d'eux n'avait limité par une loi la durée de la journée de travail. Qu'allait-il devenir de l'initiative prise par le Massachusetts ?
« Au bout de six ou huit années, M. CarroU-D. Wright fut chargé de faire sur ce point une enquête. Cette enquête révéla les faits suivants En i83i le Massachusetts détenait^ à lui seul, la moitié de la production totale du coton aux États- Unis : soit, la à i3 millions de dollars. En 1880, il détenait encore la même proportion ; seulement les la à i3 millions étaient devenus 72 millions de dollars. Donc, malgré la loi de 10 heures, l'industrie du Massachusetts avait parfaitement soutenu la concurrence. Ce n'est pas tout. En comparant la durée du travail et le taux des salaires dans les divers États intéressés, M. CarroU-D. Wright arrivait aux résultats suivants :
Heures de travail
Salaire moyen
Etats.
par semaine.
par semaine.
Maine
35 fr. 20
New-Hampsire
37 fr. 20
Connecticut. .
39 fr. o5
Rhode-Island.
43 fr. o5
New-York . .
37 fr. 85
Massachusetts .
41 fr. 60
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€ En faisant la moyenne pour les cinq premiers États, on trouve une durée de travail de 65 heures 1/2 par semaine avec un salaire moyen de 38fr. 35. La comparaison avec le Massachusetts donne pour ce dernier un surcroît de salaire de 3 fr. a5 avec 5 heures i/a de travail en moins.
« Ajoutons encore ce détail, qui a son importance : encouragés par ces résultats, les États de Rhode-Island, New-Hampsîre, Maine, Vermont, qui, jusqu'alors avaient été opposés à la loi de 10 heures, l'adoptèrent à leur tour. »
A en croire les adversaires de la réduction légale de la journée, qui ont réussi à le persuader à beaucoup de travailleurs, forts salaires et courte journée s'excluraient, tandis que, partout où l'expérience a été faite, le contraire a été incontestablement établi. Parce que nombre d'ouvriers touchent un prix de l'heure très bas et aspirent, dès lors, à travailler de longues heures pour réaliser un salaire suffisant, ils s'imaginent qu'après la réduction légale à huit heures, ils ne pourraient plus vivre; c'est qu'ils tablent toujours, comme prix définitif, sur le bas prix de l'heure qui leur est accordé, et c'est là leur erreur. Tous les faits prouvent que, avec la réduction légale de la journée, c'est -à-dire avec la défense pour les patrons de faire travailler plus de huit heures par jour, le prix de l'heure hausserait.
Et cela se comprend facilement. Quand le patron a le pouvoir d'agir à sa guise, il en abuse :
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longue journée et petit salaire lui semblant avantageux deviennent le régime normal de ses ouvriers . Au contraire, à mesure que les circonstances favorisent moins la toute-puissance du patron, la journée raccourcit et le salaire s'accroît (i).
La prolongation de la journée et Tavilissement des salaires ont la mêmQ origine — possibilité de pression de la part du capital, grâce à la présence de sans-travail qu'il a à tout instant la faculté d'embaucher en nombre suffisant. Inversement, journée courte et fort salaire sont liés à leur tour et proviennent du pouvoir de résistance des ouvriers qui grandit lorsque diminue reffectif des sans-travail capables de les remplacer. En définitive, abaissant le nombre des sans-travail, la réduction de la journée à huit heures vous rendrait plus forts en face de vos patrons qui le seraient moins], et vous permettrait de leur imposer une hausse de vos salaires.
Acculés à cette vérité que les faits relatifs à l'Angleterre et aux États-Unis, cités tout à
(i) Eo Australie, la plupart des ouvriers ont la journée de huit heures. Or, voici ce qu'on lisait dans une « lettre d'Australie » publiée par le Temps du 22 juin 1894 : « Les ouvriers australiens sont d'une exigence dont rien n'approche . Quoique la vie soit en Australie moins dispendieuse qu'en Europe, ils sont payés très cher. » Ici encore, nous constatons la coïncidence de la journée réduite, des salaires élevés et de la vie à bon marcher
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l'heure, rendent éclatante, nos adversaires font une dernière objection. Si les salaires haussent, concluent-ils, les patrons, pour se rattraper, élèveront le prix des produits dans les mêmes proportions. Telle est Tobjection ; mais, pour qu'elle fût fondée, le salaire devrait seul avoir une action déterminante sur les prix ; en fait, il n'en est rien, et le salaire ne participe le plus souvent au prix de vente des marchandises que pour une fraction bien minime. Dans la grande industrie principalement, la quantité de produits sur laquelle porte la répartition des salaires, est telle qu'une importante augmentation de ceuxci ne constituerait, pour le prix de chaque produit particulier, qu'une élévation imperceptible et irréalisable. La preuve, du reste, que le prix des marchandises n'est pas à la disposition des patrons, libres de recouvrer par son renchérissement le surplus donné en salaires, se trouve dans les doléances de ces messieurs en face d'une demande d'augmentation. N'accorderaient-ils pas plus fréquemment l'augmentation réclamée, plutôt que de courir les risques d'un arrêt de travail, s'ils étaient maîtres de la fixation des prix, de façon à compenser la diminution du taux de la plus-value qu'entraîne la hausse des salaires, par une élévation correspondante du prix de leurs marchandises ?
Ce qui vient de se passer pour le blé, démontre clairement que les propriétaires ne peuveat paa
fixer les prix de vente à leur gré, ni même au taux qu'exigerait leur prix de revient. Le blé avait beau leur revenir en France à 20 francs en moyenne les 100 kilos, cela ne l'empêchait pas de se vendre plus bas, et, pour qu'ils ne fussent pas obligés de le livrer à 14 francs et au dessous, comme il se vend en ce moment (avril 1894) à Bruxelles, il a lallu voter en leur faveur un droit de 7 francs sur les blés importés. En matière de prix, il faut compter avec la concurrence non seulement nationale, mais étrangère. Aussi, des capitalistes ne peuvent vraiment déterminer le prix d'une espèce de marchandises, que s'ils parviennent à accaparer toutes ou à peu près toutes les marchandises de cette espèce à même d'être offertes : le fait s'est produit, notamment, pour les cuivres et pour les pétroles. Ces opérations réclament des capitaux énormes, or l'énormité des capitaux nécessaires limite les espèces de marchandises dont Taccaparement est possible ; et quand des accapareurs règlent les prix de la marchandise qu'ils détiennent, il y a là, de leur part, une spéculation qui n'a rien à voir avec le taux des salaires.
Enfin, l'exemple de l'Angleterre établit péremptoirement qu'une hausse des objets de consommation ne suit point nécessairement une augmentation des salaires ; l'ouvrier anglais vit, comparativement, à meilleur marché que l'ouvrier français, bien que son salaire soit plus fort; et, d'une
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façon générale, les produits anglais se vendent moins cher que les nôtres, quoique ceux-ci soient l'œuvre d'ouvriers travaillant plus longtemps pour im salaire moindre.
La hausse et la baisse des salaires nlndiquent que la proportion selon laquelle le produit d'une journée de travail est partagé entre capitalistes et travailleurs; une élévation de salaire ne change pas ou ne change guère le prix de la marchandise (i), elle diminue le surtravail. Le patron français a un moyen d'améliorer ses affaires, c'est celui dont se sont bien trouvés les patrons anglais qui gagnent plus, tout en li\'Tant leurs produits à meilleur compte, en rémunérant davantage leurs ouvriers et en les faisant moins travailler, c'est le perfectionnement de son outillage et la diminution de ses frais généraux (2). Or, tout perfectionnement sérieux de l'outillage industriel amène une économie dans la production, économie qui se traduit bientôt par une baisse du prix des marchandises. Donc,
(i) « La hausse et la baisse du profit et des salaires n'expriment que la proportion dans laquelle les capitalistes et les travailleurs participent au produit d'une journée de travail, sans influer dans la plupart des cas sur le prix du produit. » (Marx, Misère de la philosophie» p. 169).
(2) « Le succès ne tient pas à l'économie sur la maind'œuvre, mais surtout à l'habileté dans la direction, »> (Journal des Débats^ éd. rose, 6 décembre 1894. — J. Chailley-Bert).
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une hausse des salaires, au lieu de provoquer la hausse du prix des marchandises, aboutirait finalement, en obligeant à perfectionner l'outillage, à une baisse de leur prix.
Je suis persuadé que, à elle seule, la réduction légale de la journée de travail à huit heures, aurait immédiatement en France aujourd'hui, sous tous les rapports, d'excellents résultats; il est certain toutefois que, dans un temps plus ou moins long, ses heureux effejs, au point de vue ouvrier, iraient en s'atténuant : rien de bon ne peut être durable sous le régime capitaliste. Mais, à chaque jour sa peine ; préoccupons-nous donc surtout, à cette heure, du moment présent, La réduction de la journée ne détruira pas le régime capitaliste, elle peut seulement en atténuer considérablement les maux et rien, dans le milieu actuel, ne saurait les atténuer au même degré ; cela doit suffire pour amener tous ceux qui poursuivent sincèrement l'amélioration du sort de la classe ouvrière, à consacrer tous leurs efforts à l'obtenir.
D'ailleurs, comme deux précautions valent mieux qu'une, on pourrait, pour plus de garanties, adjoindre, à la réduction de la journée, les mesures auxiliaires que préconisent les socialistes.
Ainsi, il ne s'agit pas d'exténuer les ouvriers, avec une journée courte, autant ou plus qu'avec une journée longue, et de rattraper sur Tinten*
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site du travail ce qui serait perdu sur sa doi-ée; nous combattons Tépuisement de roi^nisme, quelle que soit sa forme. Aussi y aurait-il lieu de limiter Tintensité du travail comme sa durée ; ou pourrait, entre autres choses, pour cela^ faire appel à la collaboration légalement obligatoire des corporations ouvrières compétentes, des syndicats généralisés, dans le règlement des conditions particulières de chaque genre de travail.
On pourrait, d'autre part, recourir à la fixa^ tion légale d*un minimum des salaires déterminé diaprés le prix local de la vie. Cette fixation serait incontestablement juste. Be même qu*une machine ne fonctionne qu'avec un certain mini^ mum de force motrice, un minimum de nourriture, d'habillement et de logement est indispensable à l'homme, pour qu'il puisse continuer à vivre et à mettre en mouvement sa force de tra-> vail.
Est-ce qu'une intervention en ce sens des pouvoirs publics jurerait avec ce qui se passe sous nos yeux ? Est-ce que la loi ne garantit pas un minimum d'intérêts aux actionnaires des compagnies de chemins de fer; est-ce qu'elle ne fixe pas certains honoraires; est-ce qu'on n'a pas fixé également le prix de la course et de l'heure en fiacre ?
On objecte que cette fixation porterait atteinte à la sacro-sainte loi de roffre et de la demande ; mais est-ce que cette fameuse loi n'est pas violée
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tous les jours pour tous les traitements et salaires des fonctionnaires, employés, ouvriers de F Etat et des communes ? Vous devez vous souvenir de ces statistiques publiées de temps en temps^ qui établissent qu'il y a dix, vingt, cinquante, cent candidats pour une place, et cependant cette affluence excessive n'entraîne aucune baisse du traitement ou du salaire fixé. Pour quel motif ce qui est admissible ici, ne le serait-il plus dès que les simples travailleurs sont en cause ? Notez, du reste, que la loi de l'offre et de la demande pourrait continuer à fonctionner pour ces derniers, il y aurait seulement, suivant l'expression de Guesde, un cran d'arrêt empêchant le salaire de descendre au dessous de ce qui est indispensable pour vivre.
Quant à ceux qui soutiennent que la fixation d'un minimum légal des salaires est impossible à réaliser, ils ne se doutent pas certainement de l'argument qu'il y aurait là contre la société actuelle: s'ils avaient, en effet, raison de dire que ce qui est strictement juste, étant donné même le milieu actuel, est impossible dans notre société, ce serait la condamnation de cette société prononcée par ses défenseurs eux-mêmes.
En Fabsence même de la réduction légale de la journée à huit heures, la fixation d'un minimum des salaires aurait de bons effets, et on ne saurait trop engager les communes à inscrire ce minimum dans le cahier des chargea de leurs travaux» de
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façon que les rabais consentis par les entrepreneurs, ne soient pas efiectués au détriment de la vie même de leurs salariés. Avec la réduction légale de la journée à huit heures, Futilité qu'il y a à réclamer cette fixation réside surtout dans la nécessité, où se trouvent les socialistes, de rassurer les ouvriers qui ont le tort de confondre rinsufiisance de besogne d'aujourd'hui faisant la journée trop courte et le salaire incomplet, avec la diminution de besogne devant résulter d'une réduction générale de la journée de travail.
Le prix ordinaire du travail à Theure est calculé aujourd'hui sur co que la journée régulière est de douze heures par exemple, et, si en ce cas les ouvriers travaillent moins de douze heures, ils ne touchent évidemment pas assez ; tandis qu'après la réduction légale de la journée, le prix ordinaire du travail sera calculé sur ce que la j ournéc régulière sera de huit heures et le prix de l'heure en deviendra plus élevé, d'autant plus élevé qtie, la concurrence ouvrière étant moindre, l'ouvrier pourra plus efficacement demander et obtenir. Pour avoir un salaire insuffisant il faudra alors travailler moins de huit heures, alors qu'aujourd'hui il y a insuffisance de salaire si le travail n'est pas, par exemple, poussé jusqu'à douze.
Que les ouvriers se tranquillisent ; les socialistes ne veulent pas, bien au contraire, diminuer leurs salaires ; ce qu'ils veulent diminuer, c'est leur fatigue et leur exploitation. La preuve en est
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tournie précisément par le fait qu'ils réclament la fixation d'un minimum des salaires en même temps que la réduction légale de la journée à huit heures, quoique le seul établissement de celle-ci doive rendre inutile cette fixation parce que, par la force des choses, les salaires s'établiront au dessus.
J'ai terminé. J'ai essayé de vous montrer quelle était la nature du salaire et du profit, qu'ils impliquaient nécessairement l'exploitation des travailleurs, qu'il était impossible de supprimer cette exploitation dans le milieu économique actuel, mais qu'on pouvait l'atténuer, et que la réduction légale de la journée à huit heures était pour cela le meilleur moyen. Si vous voulez améliorer vos salaires, faites de la propagande en faveur de la journée de huit heures (i), dissipez les erreurs trop communes à ce sujet, ame nez de plus en plus vos camarades de travail à n'accorder leurs suffrages, à quelque degré que ce soit, qu'à des partisans résolus de cette réforme, contribuez à développer un mouvement d'opinion favorable en expliquant, ce qui est la
(i) « Il faut que les ouvriers ne fassent plus qu'une tôte et qu'un cœur ; que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au <;apital par « contrat libre », eux et leur progéniture, jusqu'à Tesclavage et la mort. » Cet obstacle c'est la détermination légale de la journée de travail (Marx, !•' volume du Capital, éd. française, p. i5o).
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vérité, que c'est de la réalisation de cette réforme qae dépend une hausse générale des salaires.
Plus on le saura et plus vous serez près du but. Savoir c'est vouloir et vouloir, pour le suffrage universel, en République, c'est pouvoir (i).
(i) Daas cette conférence sur un sujet qu'on m'avait demandé expressément de traiter, ,comme cela est expliqué page 91, c'est la question du salaire sous ses diverses faces qui a été avant tout envisagée ; la réduction de la journée à huit heures a été pour moi non le sujet principal, mais un sujet accessoire. On m'avait prié de répondre à certaines objectioas, c'est ce que j'ai fait, et c'est ce qu'on oublie lorsqu'on me reproche d'avoir trop parlé de certains avantages matériels -- transitoires, me di^on, et je l'ai dit moi-même page i45 — de la journée de huit heures, et pas assez de certains autres, tels que le temps ain^i gagné pour la propagande socialiste et dès lors une plus grande force de résistance des ouvriers aux exigences du capital.
Si je n'ai pas exprimé cette opinion dans la précédente conférence, je l'ai exprimée ailleurs. On peut lire» en effet, page 55 de mon Aperçu sur le Socialisme scientifique déik cité : i< C'est avec joie qu'ils [les socialistes] accueilleraient, par exemple, la limitation des heures de travail. Les heures exténuantes employées à enrichir les capitalistes, pourraient être alors utilisées pour l'action politique et la propagande socialiste, auxquelles est physiquement réfractaire l'ouvrier maintenu des douxe •t quinze heures dans les bagnes industriels. »
Ceci rappelé, je ferai observer d'abord qu'il ne faudrait pas considérer comme constamment avantageuse à cet égard une réduction de la journée du travail obtenue dans n'importe quelles conditions (voir page i45-i46 Tobservation sur l'intensité du travail). Je ferai observer ensuite que la force de résistance au capital se rencontre dans certaines masses ouvrières bien organisées corporativement d'Angleterre et des Etats-Unis, sans être dou" blée d'une véritable conscience socialiste.