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LE SALAIRE

ET

LA RÉMUNÉRATION FUTURE (i;

Dans ma conférence Jù 26 avril dernier sur « rÉtat et le socialisme », j*ai été amené à signaler l'ignorance ou la méconnaissance volontaire, par les adversaires de la théorie socialiste, du sens ique .nous donnons à certains mots. Ayant, à ce propos, cité incidemment le mot salaire, j'ai constaté que, selon nous, ce mot ne pouvait s'appliquer à n'importe quel système de rémunération, màiç seulement à un mode de rémunération présupposant le surtravail. Donc, ai-je dit, dans H'organisation sociale future, ne sera pas ce qui s'appelle salaire, une rémunération ne comportant plus surtravail par suite de la suppression du caractère de capital imprimé à cette heure sur la plupart des moyens de production.

Une observation m'a été faite là-dessus ; on m'a objecté que le surira vaii ne pouvait pas dis-

(i) Article publié dans là Jeunesse socialiste^ août 1896.

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paraître, car il faudra toujours un fonds de réserve : or, la partie consacrée aujourd'hui à ce fonds vient du surtravail ; dès lors, à cet égard, celui-ci est inévitable. A mon sens, ce n*est pas de cette façon qu'on doit raisonner ; peut-être y a-t-il quelque utilité a indiquer pourquoi, et à pi»6ciscr le caractère de la rémunération future.

Marx a démontre que « partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien, un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production ». Pendant une partie de sa journée de travail, le travailleur ne fait que reproduire l'équivalent de ce qu'il reçoit pour son entretien. Aussi, se plaçant au point de vue de la société actuelle, Marx a écrit : « Je nomme temps de travail nécessaire, la partie de la journée où cette reproduction s'accomplit, et travail nécessaire^ le travail dépensé pendant ce temps : nécessaire pour le travailleur, parce qu'il est indépendant de la forme sociale de son travail ; nécessaire pour le capital et le monde capitaliste, parce que ce monde a pour base l'existence du travailleur. La période d'activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l'ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui. Elle forme une plus-value

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qui a pour le capitaliste tous les charmes d'une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail temps extra^ et le travail dépensé en elle, surtravaiL » (i)

On voit ce qu'est le surtravail. 11 n'est point la formule théorique d'un rapport social qui a toujours existé et qui existera toujours. Ainsi que Fa écrit Marx, «la nature ne produit pas d'un côté des possesseurs d'argent ou de marchandises et de l'autre des possesseurs de leurs propres forces de travail purement et simplement. Un tel rapport n'a aucun fondement naturel, et ce n'est pas non plus un rapport social commun à toutes les périodes de l'histoire » (a).

De même que toutes les catégories économiques, le surtravail a un cachet historique et est, en conséquence, un phénomène transitoire. Il correspond à une situation déterminée, et ne doit pas être invoqué pour un milieu dont les conditions économiques seront différentes de celles qui lui ont donné naissance. Parce qu'une expression a un sens pour certaines époques, il ne faut pas vouloir qu'elle corresponde à quelque chose de réel dans toutes : si les catégories économiques doivent représenter des rapports réels, la réalité n'a pas à s'incarner dano les catégories dont la raison d'être historique a disparu.

( 1 ) Premier volume du Capital, édition française,p. 9 3 . (2^ Idem, p. 7a.

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Voilà pourquoi il ne saurait être question de surtravail, dans le seul sens que ce mot ait reçu, et qu'il comporte légitimement, lorsque la force de travail ne sera plus une marchandise dont le salaire est le prix, marchandise que son possesseur, dépourvu des moyens matériels de la mettre en œuvre, est obligé de vendre, et qui n'est vendable « qu'autant qu'elle conserve les moyens de production comme capital, qu'elle reproduit son propre équivalent comme capital, et qu'elle crée au capitaliste, par-dessus le marché, et un fonds de consommation et un surplus de capital » (i).

Oui, dans l'état actuel, le fonds de réserve est fourni par le surtravail, oui, il faudra toujours un fonds de réserve.

Est-ce à dire que, en omettant même les considérations générales contraires exposées tout à rheure, il soit possible de tirer de là une preuve de la persistance du surtravail? Produire est une chose, et la manière de produire est une autre chose. Parce qu'il a fallu et qu'il faudra toujours produire, cela ne signifie pas qu'on a toujours produit et qu'on produira toujours de la même manière; la persistance d'un fonds de réserve n'implique pas plus la persistance de la forme actuelle de réalisation de ce fonds, que la persistance de la production- n'implique la persistance de la manière de produire*

(i) Marx, idem, p. 272.

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« Quelle que soit la forme sociale que le procès de production revête, a écrit Marx, il doit être continu ou, ce qui revient au même, repasser périodiquement par les^nêmes phases. Une société ne peut cesser de produire, non plus que de consommer. Considéré, non sous son aspect isolé, mais dans le cours de sa rénovation incessante, tout procès de production sociale est donc en même temps procès de reproduction. Les conditions de la production sont aussi celles de la reproduction. Une société ne peut reproduire, c'està-dire produire d'une manière continue, sans retransformer continuellement une partie de ses produits en moyens de production, en éléments

de nouveaux produits (i) Dans les sociétés les

plus différentes au point de vue économique, on trouve non seulement la reproduction simple, mais encore, à des degrés très divers, il est vrai, la reproduction sur une échelle progressive. A mesure que Ton produit et consomme davantage, on est forcé de reconvertir plus de produits en nouveaux moyens de production. Mais ce procès ne se présente ni comme accumulation de capital, ni comme fonction du capitaliste, tant que les moyens de production du travailleur, et par conséquent son produit et ses subsistances, ne portent pas encore l'empreinte sociale qui les transforme en capital » (a)»

(i) Iderrij p. 247.

(2) Idem, p. 26a.

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C'est en ces termes que Marx parle de la reproduction et de Taccumulation ; celles-ci, étant en période capitaliste, et seulement alors, sous la coupe du capital, il est tout naturel qu'elles aient le surtravail à leur base. Car, là où règne le capital, en dehors des frais d'entretien des travailleurs, en dehors, autrement dit, des salaires qui sont le produit du travail nécessaire, tout le reste provient de la plus-value, c'est-à-dire du surtravail. Evidemment, le capitaliste « qui extrait directement de l'ouvrier du travail non payé et fixé dans des marchandises,...., n'en reste pas le dernier possesseur. Il doit, au contraire, la partager en sous-ordre avec d'autres capitalistes. La plus-value se scinde donc en diverses parties, en fragments qui échoient à diverses catégories

de personnes et revêtent des formes diverses

Mais ce fractionnement ne change ni la nature de la plus-value, ni les conditions dans lesquelles elle devient la source de l'aceumulation » (i).

Si la reproduction et l'accumulation ont ainsi, aujourd'hui, ^comme la production, le surtravail à leur base, pas plus que celle-ci, elles ne conserveront cette base, lorsque le caractère de capital de la plupart des moyens de production aura disparu, et, avec lui, la distinction qu'il implique entre travail nécessaire et surtravail. Et, non seulement c'est là ce qui résulte de l'interprétation

(i) Idem, p. 246.

de la théorie de Marx, c*est encore ce qae Marx a explicitement exposé.

On lit, en eflet, dans le premier Yolnme du Capital :

m Gelni-ci (le régime capitaliste) supprimé, le surtrayail disparaîti'ait, et la journée tout entière pourrait être réduite au travail nécessaire. Cependant, il ne faut pas oublier qu'une partie du surtravail actuel, celle qui est consacrée à la formation d'un fonds de réserve et d'accumulation, compterait alors comme travail nécessaire, et que la grandeur actuelle du travail nécessaire est limitée seulement par les frais d'cDtretien d'une classe de salariés, destinée à produire la richesse de ses maîtres » (i).

Le passage, il me semble, est catégorique ; il l'est même tellement qu'on m'a fait observer que cette netteté était peut-être simplement le résultat de la traduction française. Je me suis alors reporté au texte allemand, et voici la traduction littérale du passage essentiel pour la question qui nous occupe :

« La disparition du mode de production capitaliste permet de restreindre la journée de travail au travail nécessaire. Néanmoins ce dernier, dans des circonstances restant, à ceci près, égales, augmenterait de durée. D^un côté, parce que les conditions de vie du travailleur seraient meil-

(i) Edition française, p. 228. j

leures et les exigences de la vie plus grandes. D'un autre côté, une partie du surtravail actuel compterait comme ti^avail nécessaire, savoir le travail nécessité par la réalisation d'un fonds social de réserve et d'accumulation » (i).

Il n'y a pas, on le voit, possibilité de doute. Le premier volume du CapiVa/ est formel : le surtravail ne persistera pas sous le mode de production sociale ; toutefois une partie du surtravail actuel deviendra travail nécessaire.

Ici, un nouvel argument m'a été opposé : on m'a renvoyé à un passage du troisième volume du Capital^ passage dont la J;raduction a paru dans la Jeunesse socialiste (2). Je reproduis la partie intéressante, pour mon sujet, de cette traduction :

« Le surtravail ou travail au delà de la mesure des besoins déterminés sera toujours maintenu. En régime capitaliste tout aussi bien que dans le système esclavagiste, le surtravail est, à la vérité, l'expression d'un antagonisme et supplée à Toisiveté d'une partie de la société. Mais la prévoyance contre les incertitudes du hasard et l'extension progressive de la production (nécessitée par les progrès de la population et la multiplication des besoins) réclament une certaine quantité de surtravail » (3).

(i) Quatrième édition allemande, p. 492-493.

(2) Numéro de février 1895, p. io5.

(3) Troisième volume du Capital^ 2« partie, p. 354.

aUfà «PRINCIPES SOCIALISTES

Je répondrai tout d'abord qu'à mon avis cette traduction ne serre pas suffisamment le texte de près et que, justement pour la question envisagée en ce moment, elle laisse peut-être entendre, dans le sens que je crois erroné, plus que ne dit l'original. Je n'insisterai cependant pas là-dessus, parce qu'il me semble évident que le texte allemand lui-même n'a pas la rigueur caractéristique de la forme achevée de Marx. A cela rien d'étonnant, puisque nous savons que cette partie de l'ouvrage, écrite en i864-65, est restée à l'état d'ébauche. En admettant — ce qui me paraît être le cas ici où la différence est, selon moi, plus apparente que réelle — qu'il y eût vraiment contradiction entre ce passage du troisième volume et le passage que j'ai cité du premier, c'est incojitestablement celui-ci qui exprimerait la véritable pensée réfléchie de Marx : publié en 1867 et revu depuis par lui, il a été complètement mis au point voulu, ce que la maladie et la mort n'ont malheureusement pas permis à. Marx de faire .pour les volumes suivants.

Après avoir, d'une façon générale, expliqué que le surtravail ne saurait être un phénomène permanent, j'ai cherché, à établir, en citant le plus possible Marx, que Marx partageait bien cette manière de voir et ne pouvait être légitime ment invoqué en faveur de la thèse contraire J'ai tenu à faire cette démonstration parce que Tavis de Marx m'avait été tout spécialement opposé; ma démonstration a-t-elle pour base des arguments sérieux? Je juge que oui ; mais, lors même que je ferais erreur sur l'opinion de Marx en cette matière, je n'en croirais pas moins êtic fondé à soutenir, pour les raisons générales indiquées plus haut, qu'il n'y aura ni surtravail, ni salaire, dans une organisation sociale reposant sur la socialisation des moyens de production.

Si tout ce qu'a enseigné un homme tel que Marx, mérite d'être étudié avec le plus grand soin, on ne doit cependant pas viser à n'être qu'un disciple servile ; moins que tout autre peutêtre, Marx aurait eu de l'indulgence pour une imitation de ce ^enre, si çoatr^ire ^ 3^3 propre^

procédés d'investigation. Prenons à Marx sa méthode, engageons-nous dans la voie qu'il a le premier et si merveilleusement déblayée ; mais, si modeste que soit notre capacité intellectuelle auprès de celle de ce géant de la pensée, n'abdiquons pas notre droit de penser, nous aussi, par nous-mêmes. Adhérons à ce qu'a dit Marx quand notre intelligence comprend que Marx a raison, et non simplement parce que Marx Ta dit : à Facte de foi, le théoricien génial du socialisme moderne préférait certainement l'adhésion par raisonnement ou même la critique raisonnée.

Donc, en période socialiste, il n'y aura plus de surtravail, le temps de travail de chacun sera limité au travail nécessaire ; dans ces conditions, la rémunération de chacun ne comportant plus la moindre quantité de travail gratuit, ne sera plus ce qui s'appelle salaire.

Quand on recherche ce que sera cette rémunération ou comment s'opérera la nouvelle distribution des produits, il faut éviter de se placer au point de vue qu'imposent, dans la société actuelle, le mode actuel de distribution et la forme de propriété qui le détermine. Avec un mode de production qui déchaîne en tous ordres une concurrence telle que le bien des uns provient forcément du mal des autres, il y a évidemment tendance à n'apprécier les choses qu'au point de vue personnel; mais, lorsque les moyens de production seront la propriété commune de la société.

de renseinble des travailleurs, ce n'est plus dans ce qui sera strictement iadiyiduel que résidera par dessus tout l'avantage de chacun. A cet égard, quelle sera la réalité?

La réalité sera que ,des choses qui ne concernent aujourd'hui que la minorité possédante, revêtiront pour chacun un caractère de nécessité, et qu'il y aura satisfaction pour chacun dans des institutions sociales qui, lorsqu'elles existent, ne représentent aujourd'hui, pour la plupart des gens, que charges sans compensations équivalentes.

N'est-il pas, en effet, de toute évidence que, de même que l'intérêt du capital individuel ou collectif oblige celui-ci à consacrer une partie de la plus-value produite par le surtravail au remplacement de la valeur des moyens de production usés, à la rétribution de frais d'administration, à la constitution d'un fonds de réserve et d'assurance, à l'accroissement de la production, de même ces dépenses s'imposeront à chaque travailleur devenu copropriétaire du fonds social, actionnaire de la grande société ? A ceux qui ont les profits du travail, à assumer la charge de la reproduction de ces profits. Ce qui est, à l'heure présente, le cas des capitalistes, concernera, dès lors, demain, l'ensemble des travailleurs.

Devant enfin avoir tous les bénéfices de son travail, le travailleur aura aussi, conformément à la nécessité des faits, à assurer le renouvelle-.

ment régulier de ses bénéfices et leur extension. La nécessité du travail se doublera pour chacun de la nécessité de se garantir à soi-même la continuité de ce travail dans les conditions les plus avantageuses. Dès Tinstant que les dépenses énumérées plus haut constitueront incontestablement pour chacun une nécessité économique, on comprend combien il sera naturel de les incorporer dans le travail nécessaire. Le transfert au travail nécessaire de frais incombant actuellement au surtravail, loin d'être une fantaisie sans fondement, sera donc complètement justifié, il n'y aura pas là modification arbitraire de dénomination, le changement de nom ne devant être que la conséquence d'un changement correspondant dans la réalité des choses.

N'est-il pas évident aussi, d'autre part, que chacun profitera non seulement de ce qui tombera dans sa consommation individuelle, mais encore de tout ce qui sera d'un usage commun. S'il doit y avoir avantage individuel des deux façons, ne serait-il pas étonnant que le travail de chacun ne vint pas contribuer à la réalisation de tout ce qui sera pour chacun un avantage ? Donc, chacun aura à travailler pour obtenir et ce qui ne pourra être utile à chaque individu que consommé individuellement par lui, et ce qui, tout en servant indistinctement à tous, n'en sera pas moins utile à chacun, comme ce sera le cas des divers services publics d'hygiène, d'iustruction.

d'entretien des incapables de travail (enfants, infirmes, vieillards), etc.

Toutes les dépenses de ces services publics, y compris, en dehors même du devoir de solidarité qui sortira alors des conditions mêmes de la vie, celles énumérées en dernier lieu, sont de nature à intéresser directement tout le monde. Or, du moment que, sous une forme ou sous une autre, la totalité du travail individuel aura son équivalent en avantages, il n'y aura pas de fraction de ce travail pouvant être qualifiée de surtravail, le caractère essentiel du surtravail étant de ne procurer aucune compensation à celui qui le fournit, et, par suite, il n y aura plus socialement qu'une espèce de travail, le travail nécessaire.

En fait, sur le produit total du travail social résultant de l'ensemble des travaux privés organisés, auront Jieu les prélèvements nécessités par le renouvellement des moyens de produire usés, par les frais généraux d'administration, par le fonds d'approvisionnement et d'assurance éventuelle contre les accidents météorologiques notamment, par l'extension à donner à la production afin d'accroître le bien-être de tous, par le coût des divers services publics d'hygiène, d'enseignement, d'assistance des incapables de travail, etc. (i) ; pour le reste, les travailleurs des

(i) Voir sur ce point une lettre de Karl Marx publiée dans \2LNeue Zeity année 1890-91, i«' vol., n« 18, et (?ûnt

deux sexes pourront recevoir des délégations, deâ bons (i), constatant leur droit à une somme de produits proportionnelle à leur temps de travail. Une pax'tie de la rémunération future sera, par conséquent, fournie en garanties sociales, en services publics de toute espèce, et une autre partie en objets de consommation personnelle, mais il n'y aura pas de travail sans équivalent, sans avantage direct plus ou moins immédiat^ c'est-à-dire qu'il n'y aura pas, je le répète, de surtravail. Et cette complète rémunération du travail social de tous, qui tendra à devenir, sous tous les rapports, à la suite de progrès nouveaux, de plus en plus abondante pour un travail de moins en moins long et pénible, sera en tous points difïérente du salaire qui implique nécessairement surtravail, et que le surtravail qu'il implique, tend toujours à diminuer.

une traduction française, due à M. G. Platon, a paru dans la Revue d'Economie politique, septembre 1894 (pa^-e 755).

(i) A cet égard, mon ami Edouard Fortin m'a signalé un passage du deuxième volume du Capital (p. 349) où Marx fait, à propos de ces bons, délégations ou mandais, la très importante observation suivante : « Ces bons ne sont pas de la monnaie. Ils ne circulent pas ». Il ne rentre pas dans mon sujet d'insister sur ce point et je me borne à rappeler que la représentation du travail, en régime socialiste, n'aura pas un cours illimité : le premier acte des bons ou mandats sera, en même temps, leur dernier acte. Ils pourront déterminer un déplacement de choses, mais cela seulement, et, une fois le déplacement opéré, ils n'existeront plus

En recherchant la manière d*être de la rémunération future, je me suis attaché à éviter l'emploi d'expressions qui ne concordent pas avec la réalité des choses. C'est pourquoi je n'ai pas parlé de a l'attribution à chacun du produit intégral de son travail ». Cette formule « produit intégral du travail » qui parait là signifier quelque chose, est, dès qu'on l'analyse, comme toutes les expressions de la langue politique ou entre le mot « intégral », privée du moindre sens précis ; il n'y a qu'à rappeler la critique que Marx a faite très justement de cette formule, pour en montrer le vide (i).

« Le produit intégral de son travail à chacun », dites- vous? Alors chacun recevra le produit même de son travail, à moins, ce qui est probable, qu'il ne s'agisse que de la valeur du produit. Mais^ même cette correction opérée, le chapitre des confusions reste ouvert ; de quoi est-il question, en effet? De la valeur totale du produit ou seulement ^ du surplus de valeur que le travail a ajouté à la valeur des moyens de production consommés ?

liC mot <f intégral » autorise l'hésitation. Et, si chaque travailleur reçoit a le produit intégral de son travail », que recevront ceux qui ne pourront pas travailler ? Arrêtons-nous là, car il est trop facile de continuer à accumuler les difficultés que fait naître la formule en question.

(i) Lettre de Marx déjà citée, traduction francise, p.

a'iO PRINCIPES SOCIALISTES

Ou il faut prendre cette formule avec le sens que les termes employés comportent, c'est aboutir à une absence de sens, et la formule pèche par le fond ; ou il faut lui faire dire autre chose que ce que disent les mots qui la composent, c'est admettre qu'on peut se servir des mots sans tenir compte de ce qu'ils signifient, et la formule pèche par la forme. Dans tous les cas, elle est défectueuse et devrait, dès lors, être abandonnée.

En fait, les socialistes français qui font usage de cette formule, n'ont que le tort de donner une forme mauvaise à une idée juste. Ils pensent, avec nous, que pour chacun, en société socialiste, toute fraction de travail dans le domaine de la production sociale, aura son dédommagement, que, dans ce domaine, il n'y aura pas, comme en société capitaliste, de travail gratuit, que la rémunération future, sous son double aspect d'avantages individuels et collectifs, sera pour chacun l'équivalent de tout son travail.

S'il faut Teconnaître que c'est là ce que représente aujourd'hui chez nous « l'attribution à chacun du produit intégral de son travail », je prétends qu'on ne devrait plus nous exhiber cette formule pour celle de la rémunération future, parce qu'elle dit très mal ce qu'on a raison de vouloir lui faire dire, et qu'elle oblige ainsi à savoir d'avance ce que pensent ceux qui remploient pour comprendre ce qu'ils disent*

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