DE MANOU
« Il y a aussi des créations et des destructions de inondes innombrables; mais l’être exalté au suprême degré semble se jouer de tout cela, tant il l’accomplit avec facilité; de plus, il recommence sans cesse pour le seul plaisir de donner du bonheur aux êtres qu’il crée (*).
La compilation du Code de Manou ne fut ni l’œuvre d’un seul auteur, ni celle d’une même époque; aussi, est-ce à cela, sans doute, qu’il faut attribuer la plupart des inégalités qu’on y remarque , soit dans le style, soit dans la matière. Toutefois, plusieurs passages relatifs aux attributs et aux actes de «l’Étre infini et incompréhensible» y sont rendusd’une manière vraiment sublime , et traités avec une grandeur de conception remarquable; tels sont, entre autres, quoique passablement mystérieux , les fragments cités plus haut. Cette cosmogonie renferme tout à la fois tant d’imaginations puériles et tant d’absurdités monstrueuses, qu’on est souvent tenté d'imputer au hasard les faibles lueurs de vérité, ou la coïncidence apparente qu’on retrouve entre les dogmes orientaux et les faits observés. Cette prétendue révélation n’est pas, cependant un pur effet de l’imagination; il est aisé d’apercevoir les rapports qu’on y a ménagés avec
(*) Institutes de la loi hindoue, ou Code de Manou, traduit du sanscrit par Sir William Joncs, 171)6.
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les opinions et les observations des naturalistes. On y remarque certaines théories astronomiques évidemment déduites du raisonnement et de l’observation. Ainsi , par exemple , il y est énoncé qu’au pôle nord l’année était partagée en un long jour et une longue nuit; que le long jour était marqué par la présence du soleil vers le nord, et la longue nuit par son séjour dans la partie sud. Quant aux habitants de la lune, il est dit que leurs jours sont égaux aux mois des mortels (’). Si de telles propositions ne peuvent être considérées comme de simples conjectures, nous n’avons, par la même raison , aucun droit d’attribuer au hasard l’opinion si fort accréditée que la terre et ses habitants ont jadis subi une suite de révolutions et de catastrophes interrompues par de longs intervalles de tranquillité. Or , cette théorie peut avoir eu deux origines différentes : 1°, les traces évidentes et palpables des révolutions anciennes qui ont eu lieu sur tous les points de la surface de notre planète, et 2°, les débris d’animaux marins renfermés dans les couches solides du globe, lesquels sont si nombreux qu’on peut s’attendre à les voir devenir un sujet d’observation pour tous les peuples un peu avancés en civilisation, pour ceux surtout chez qui une certaine classe d’hommes
(') Manou, Inst. c. I, 66 et 67.
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s'adonne tout particulièrement à la méditation et à l’étude. Ces circonstances une fois établies, il semble naturel d’en tirer des conséquences, non-seulement en faveur des changements énormes qui ont dû s’accomplir dans les siècles passés, mais en faveur aussi des périodes de calme et de désordre qui se sont succédé alternativement; — de calme, alors que les animaux fossiles vivaient, croissaient et se multipliaient;— de désordre, alors que les couches dans lesquelles furent enfouis ces mêmes animaux, se trouvèrent transportées de la mer au sein des continents, et soulevées au point de faire partie de hautes chaînes de montagnes. Quelque portés que soient certains auteurs modernes à rabaisser l’avancetnent intellectuel et l’antique civilisation des peuples de l’Orient, ils peuvent, néanmoins, sans craindre de se livrer à des idées exagérées sur les progrès de la science parmi ces peuples, accorder aux théories curieuses soumises à notre examen, quelque fondement basé sur des faits observés. Quant aux catastrophes universelles et aux destructions d’êtres organisés, telles qu’elles sont interprétées par les brames , ce sont des théories vraiment insoutenables.
Les prêtres égyptiens n’ignoraient pas que les couches inférieures des plaines du Nil renfermaient des coquilles marines; ils savaient fort bien aussi que les collines environnant la grande vallée en contenaient
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également (*); d’ailleurs, les excavations considérables que nécessitait la multitude de travaux nationaux exécutés anciennement par les monarques d’Orient, font regarder comme une chose impossible que les philosophes de ces contrées n’aient pas eu connaissance des fossiles nombreux que renfermaient certaines couches de terrain alors en exploitation. Beaucoup de ces travaux consistaient en citernes et en canaux immenses; or, nous savons qu’en des temps plus récents (au quatorzième siècle de notre ère) , le déplacement de terre auquel des entreprises semblables donnèrent lieu, mit au jour des phénomènes géologiques qui attirèrent l’attention d’un peuple moins civilisé que ne l’étaient jadis un grand nombre de nations orientales (**).
(*) Hérodote. Euterpe, 12.
(**) Il est fait mention de cette circonstance dans un manuscrit persan de l'historien Ferishta , relatif à l’établissement et aux progrès de l'empire mahométan dans l’Inde. Ce manuscrit, qui aujourd’hui fait partie de la bibliothèque de la Compagnie des Indes orientales, appartenait originairement a la bibliothèque du sultan Tipoo, d’où il fut rapporté en 1799 par le colonel Briggs. La même circonstance a récemment éveillé l’attention du docteur Buckland , qui est entré à ce sujet dans d’assez longs détails. — (Geol. trans., 2 d. sériés, vol. II, part. III, p. 389.) — L’historien Feristha rapporte qu’en 762 (ou 1360 de notre ère), le roi, dans la vue d’opérer la jonction des rivières Sélima et Sutledge , employa 50,000 hommes à couper un monticule; et que, dans ce monticule, on trouva des ossements
ch ap. H.) COSMOGONIE ORIENTALE.
Mais, quoique les Brames aient pu, tout aussi bien que les prêtres de l'Égypte, avoir connaissance des fossiles existant dans certains terrains , il est possible que ces preuves n’aient servi qu’à corroborer la doctrine des destructions et des reformations successives du monde ; et que cette doctrine, de même que les traditions religieuses de la plupartdcs nations, ait eu pour origine première le peu d’avancement de l'état social. D’un autre côté, il se pourrait également qu’elle eût pris naissance dans les récits exagérés des catastrophes partielles, mais souvent effroyables, auxquelles donnent lieu, parfois, certaines combinaisons de causes naturelles. Les déluges et les éruptions volcaniques, ces deux puissants résultats de l’action de l’eau et du feu, sont, à la surface du globe, les principaux instruments de destruction. Plus loin, nous signalerons l’étendue d’un grand nombre de phénomènes terribles qui, dans le cours actuel de la Nature, se reproduisent de temps à autre ; nous nous bornerons, quant à présent, à observer que, d’une part, ces événements sont tellement propres à inspirer une grande terreur, etque, de l’autre, ils entraînent des suites si souvent funestes à des
d'hommes et d’éléphants, dont quelques-uns étaient pétrifiés , tandis que d’autres avaient conservé leur apparence osseuse. Les proportions gigantesques observées dans ceux de ces ossements qu’on croyait être des ossements humains, prouvent qu’ils ont appartenu à quelques-uns des plus grands pachydermes.
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multitudes de peuples, qu’il n’est, pour ainsi dire, besoin ni de l’amour du merveilleux qui caractérise les nations ignoranteset à demi civilisées, ni moins encore de l’imagination exaltée des écrivains orientaux , pour qu’on soit disposé à les transformer en conflagrations et en cataclysmes généraux.
Le grand déluge des Chinois, que leurs traditions font remonter au temps de Yaou , c'est-à-dire, à un peu plus de 2000 ans avant l’ére chrétienne, a été confondu par quelques auteurs avec le déluge universel de l’Ancien-Testament. Mais M. Davis, qui a accompagné en Chine deux ambassadeurs anglais, et qui a étudié avec le plus grand soin les traditions écrites des Chinois, rapporte qu’il y est fait mention de leur déluge, plutôt comme ayant interrompu les travaux de l’agriculture, que comme ayant entraîné la destruction générale de l'espèce humaine. Il ajoute qu’après l’inondation, des actions de grâces furent rendues au grand Yu pour avoir «ouvert neuf canaux à l’effet de retirer les eaux qui couvraient les collines peu élevées, et baignaient le pied des plus hautes montagnes. v M. Davis donne à entendre qu’un grand débordement des eaux de la rivière Jaune, l'une dos plus considérables de la terre, pourrait , même à l’époque actuelle , occasionner un nouveau déluge , semblable à celui de Yaou , et ensevelir sous ses eaux les plaines les plus fertiles et les plus peuplées de la
en a p. ii.}
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Chine. La rupture des digues d’un canal artificiel , dans lequel une partie des eaux de la rivière Jaune ont été détournées, a, plusieurs fois, dans les temps modernes, donné lieu aux plus terribles accidents; la possibilité qu’un pareil malheur se renouvelle, est pour le gouvernement une source d’inquiétudes continuelles. Or, n’est-il pas aisé d’imaginer combien cette inondation peut avoir été . plus considérable encore, si jamais quelque tremblement de terre violent ébranla la vallée en question (*)?
M. de Humboldt rapporte qu'en 1766, après le tremblement de terre qui engloutit une grande partie des habitants de Cumana, il y eut, à la suite des grandes pluies dont furent accompagnées les convulsions souterraines, une saison d’une fertilité extraordinaire. « Suivant les idées d’une antique superstition, les Indiens, dit-il, célébraient par des fêtes et des danses la destruction du monde et l’époque prochaine de sa régénération (**). »
L’existence de tels rites parmi les nations grossières de l’Amérique du Sud est des plus importantes, en ce qu’elle montre l’effet que peuvent produire sur l’esprit d’un peuple ignorant et barbare les retours plus
(■) Voyez l’article de Davis sur « les Chinois, » publié par la Société pour la Propagation des Connaissances Utiles, vol. 1, pp. 137, HT.
(*•) Humboldt et Bonpland. Voy. Rclat. hist., vol. 1, p. 30.
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ou moins éloignés de ces grandes catastrophes. Les superstitions d’une tribu non civilisée se propagent • successivement parmi les divers étages de la société, jusqu’à ce que , frappant l’esprit du philosophe, elles en viennent à exercer sur lui une influence puissante. Les traces des révolutions anciennes de la surface du globe lui révèlent alors l’origine évidente des traditions qui ont été transmises, de génération en génération, sur la foi du chasseur sauvage, dont l’imagination effrayée traça une image infidèle de ces manifestations terribles de déluges et de tremblements de terre, à l’aide desquels toute la partie de la terre à lui connue fut simultanément ravagée.
Cosmogonie Egyptienne. — Quant à ce qui regarde la cosmogonie des prêtres égyptiens , on en retrouve beaucoup de traces dans les auteurs appartenant aux sectes grecques, <5ui empruntèrent de l’Égypte la plupart de leurs traditions, celle, entre autres, des anciennes destructions et reformations successives du monde (*). Plutarque nous apprend que cette doctrine, rapportée des bords du Nil par Orphée, ce poëtc si célèbre dans les temps fabuleux de la Grèce, fut le sujet d'un de ses hymnes. Dans les vers d’Orphée, la durée de chaque monde successif se retrouve exprimée,
(*} Mythol. Egypt. de Prichard, p. 177.
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comme dans les systèmes indiens ('). Les retours de ces grandes catastrophes étaient déterminés par la période de l’Annus Magnus, ou grande année, — cycle qui • se composait des révolutions du soleil, de la lune et des planètes , et dont l’accomplissement était marqué par le retour simultané de tous ces astres, au signe d’où l'on supposait qu’à une époque très-éloignée ils avaient dû partir. La durée de ce grand cycle était diversement évaluée. Suivant Orphée, elle était de 120,000 ans; d’autres la croyaient de 300,000; et selon Cassandre, enfin , elle dépassait de 60,000 ans ce dernier nombre (**).
Platon, dans son Timée, dit d’une manière expresse que les Égyptiens croyaient que de temps à autre le inonde était sujet à des déluges et à des conflagrations ; que c’étaient là les moyens dont les Dieux se servaient pour mettre un terme à la malice humaine, et pour purger la terre des crimes qui s’y commettaient;
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qu’après chaque régénération , le genre humain se retrouvaitdans un état parfait d’innoccnceet de bonheur; mais, qu’ensuite, il recommençait insensiblement à dégénérer, et retombait dans leviceet l’immoralité. C’est cette doctrine égyptienne qui a donné lieu à la fable
(*) Plut, de Defectu Oraculorum, cap. 12. Censorinus de Die Natali. Voyez aussi la Mytbol. Égypt. de Pcichard, p. 182.
(“) Mylhol. Égypt. de Prichard, p. 182.
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de l’âge d’or et de l’âge de fer. Les stoïciens adoptèrent sans aucune réserve le système de catastrophes •destinées à opérer, à de certains intervalles, la destruction du monde. Ils admettaient deux sortes de ces catastrophes : le cataclysme ou déluge, genre de destruction qui anéantissait l’espèce humaine entière , ainsi que toutes les productions animales et végétales de la nature ; et l’ecpyrosis ou conflagration , autre mode de destruction qui occasionnait la dissolution du globe lui-même. C’est aussi des Égyptiens qu’a été empruntée l’idée de la corruption progressive de l’homme. Suivant cette croyance, vers la fin de chaque époque de repos, les Dieux, poussés à bout par la méchanceté des hommes, leur envoyaient un déluge pour les exterminer; après quoi, Astrée redescendait des cieux , et rendait à la terre un nouvel âge d’or (*).
Le rapport qui existe entre la doctrine des révolutions successives du globe, et les époques marquées par la perversité de l’espèce humaine, est bien plus naturel et plus intime qu’on n’est porté à le croire d’abord. Les peuples non civilisés sont toujours prêts à considérer les grandes calamités comme des châtiments infligés par Dieu à la malice humaine. C’est ainsi que de nos jours , les prêtres persuadèrent à un grand nombre d’habitants du Chili, et cru-
('} Mylhol. Égypt. de Pricbard, p. 103.
en ap. H.) COSMOGONIE ÉGYPTIENNE.
rent peut-être eux-mêmes , que le tremblement de terre effroyable de 1822 était l’effet de la colère divine excitée par la grande révolution politique qui s’opérait à cette époque dans l’Amérique du Sud. Le récit fait à Solon, par les prêtres égyptiens, de la disparition de l’Atlantide sous les eaux de l’Océan, représente de même cet événement, qu'avaient précédé plusieurs secousses de tremblement de terre, comme une marque de la colère de Jupiter envers les habitants de cette lie, dont la dépravation était parvenue à son comble (*). Lorsque, par suite des causes qui viennent d’être exposées , ou de toute autre considération, l'opinion que la terre avait subi plusieurs destructions eut une fois prévalu, il devint naturel d’en conclure que l’espèce humaine avait été détruite et recréée autant de fois qu’il y avait eu de catastrophes; et comme ces exterminations successives étaient attribuées à la vengeance céleste, il fallait, en même temps, pour rendre hommage à la justice divine, supposer qu’à chaque régénération, l’homme renaissait dans son premier état d’innocence et de pureté.
Une très-grande partie de l’Asie , habitée par les plus anciens peuples dont les traditions soient parvenues jusqu’à nous , a toujours été sujette à d’effroyables tremblements de terre. Plus tard, nous au-
(•) Timée de Platon.