CONCLUSION
Plus d'un lecteur se demandera quelle est notre opinion sur le meilleur gouvernement, et ne la trouvant pas exprimée dans les termes précis où il peut la rechercher, il comparera, je Tespère, l'auteur au physicien qui, écrivant un ouvrage sur les climats, serait admis à donner des conseils de prudence aux habitants des diverses zones, en jugeant oiseux de rechercher quelle est théoriquement la meilleure et la plus digne de recommandation pour les gens sans patrie, qui ne composent pas la plus grande partie de l'espèce humaine. •
Avant de se demander quel est le meilleur gouvernement, il faut rechercher en effet quel est l'objet du gouvernement en général, et ici déjà règne plus d'un désaccord.
Il y a des publicistes, parmi lesquels G. de Humboldt dans un écrit de sa jeunesse, il y a des économistes surtout, qui ont réduit la fonction du gouvernement à une mission de police. Réduite à cette tâche, la fonction du gouvernement serait si ç^imple que les formes politiques seraient toutes presqu'indifférentes.
Mais ni au dedans ni au dehors des Etats le rôle du gouvernement ne se réduit à ces termes rétrécis. Le gouvernement ne doit pas seulement faire vivi'e les citoyens en sécurité, il doit se proposer de contribuer dans certaine mesure à leur perfectionnement et à leur bonheur. .
Après s'être demandé à quoi se réduit la politique, Eomagnosi s'est répondu (*) : « A une grande tutelle associée à une grande éducation ; la première appartient à la force du gouvernement, la seconde à Taction des intéressés et à la vie commune. » Le mot de tutelle dépasse déjà la fonction presque négative que Ton a quelquefois attribuée aux gouvernements. La distinction entre la tutelle et Téducation est, en effet, bien délicate ; mais n'est-il pas d'une autre part très naturel à un gouvernement, syndic en quelque sorte des instincts de la vie commune, de chercher à développer ou à modifier ces instincts par une sorte d'action éducatrice, action que d'ailleurs les nations ont au moins dans le passé souvent désirée ?
En fait, tous les gouvernements se sont occupés directement de l'éducation non-seulement de la jeunesse, mais des masses. Tous ont méconnu la distinction subtile de Eomagnosi.
La pratique des gouvernements sous ce rapport a eu l'appui de théoriciens nombreux qui ont pensé que les institutions politiques devaient avoir pour but le bonheur et le perfectionnement de l'humanité (^).
(*) Dmtto publico universale, t. I", ch. u, g 366. (2) V. l'ouvrage de Bluntschli, Geschichte des aUgemeinen S'taa^srec/i^^, dans le passage suivant: %
Comment nier cette haute mission des gouvernements, dans les grands Etats surtout, qui concentrent sur quelques points donnés les foyers d'éducation et de science, la vie intellectuelle ei^fin d'un vaste pays, et comment leurs chefs laisseraient-ils inutiles pour le bien général les progrès qui peuvent s'accomplir avec le concours de la nation entière dans ses lieux d'études privilégiés ?
Quand on soutient, comme je crois devoir le faire, l'opinion que l'Etat a le droit d'enseigner, on ne fait pour cela objection ni à la théorie ni à la pratique de
t( Thomasius, dit-il , avait indiqué le.bonlieur de rhumanité comme le but suprême de toute institution du droit humain. En prenant cette idée, Wolff lui donna un nouvel essor. Il mit la perfection à la place du bonheur, et considéra reffort vers la perfection ou le perfectionnement comme le but moral de Tespèce humaine. Déjà Leibnitz avait énoncé la proposition que ce qui perfectionnait la société était juste. Mais Wolff fut le premier à ériger la pensée du perfectionnement, en principe dirigeant de son droit naturel. » (Bluntschli, p. 217.)
Ahrens, Cours du droit naturel , p. 352 et suiv., analyse les doctrines relatives au but de l'Etat ; les unes lui assignent un but trop large, les autres un but trop restreint.
Il classe dans les premières la théorie qui confond l'Etat avec la société entière et qui en fait le corps social vivant, pourvoyant à tous les besoins intellectuels, moraux et physiques de l'homme, même la théorie moins vaste qui place le but de l'Etat dans l'éducation de la nation, objet trop intime pour que l'Etat l'embrasse.
Une théorie qui assigne à l'Etat un but trop restreint est celle qui lui donne seulement mission de veiller au maintien de la sûreté intérieure et extérieure de la nation.
La vraie doctrine fait, suivant l'auteur, consister le but de l'Etat u dans la réalisation sociale du principe de justice d'après lequel l'activité de l'Etat s'étend à tous les domaines de l'ordre social, mais de manière h. former seulement les conditions extérieures de développement, en venant à leur secours sans intervenir cependant dans leur mouvement intérieur, et sans abandonner les principes de leur organisation au principe politique. » (P. 361.)
la liberté d'enseignement non plus que de toutes les autres libertés civiles.
Seulement, on reconnaît aisément que TEcole qui attache le plus de prix à ces dernières libertés, à la suite de Benjamin Constant (*) et de M. Laboulaje, perd quelquefois de vue le rapport que certaines de ces libertés (comme la liberté de la presse, par exemple) ont avec les libertés politiques, en même temps qu'elle se laisse trop facilement séduire par l'exemple un peu trompeur de l'Angleterre.
L'aristocratie, dans ce dernier pays, mitigé les libertés politiques par le petit nombre et les mœurs relevées de ceux qu'elle appelle à en faire usage ; et tout à la fois elle féconde les libertés civiles par la puissance des individualités qui s'en servent, et qui peuvent se livrer à des libéralités dans l'intérêt public, avec une munificence qui semble s'allier aux aspirations mêmes de la souveraineté.
Ailleurs la liberté civile ne se développe avec puissance qu'à défaut, pour ainsi dire, de l'organisation de l'Etat. N'est-ce pas le cas de l'Amérique du Nord, où d'ailleurs les majorités ne sont pas exemptes de tyrannie, puisque la vindicte publique tend parfois à y supprimer les formes les plus élémentaires de la justice ?
(*) Benjamin Constant a considéré comme droits individuels, indépendants de toute autorité politique :
!• La liberté personnelle; 2" le jugement par jurés; 3* la liberté religieuse; 4* la liberté d'industrie ; 5'rinviolabilité de la propriété; 6" la liberté de la presse (Cours de politiqtie eonstitutionnelky édition de 1861, t. I, g. 254. (Voir ce que nous avons dit à ce sujet, 5Mprà, page 20.)
Ce n'est pas seulement au reste du perfectionnement ' des conditions morales et matérielles d'existence de leurs citoyens que les gouvernements ont à s'occuper. N'est-il pas évident que certains d'entre eux ont de plus une sorte de fonction extérieure et en quelque sorte humaine à remplir ? Peut-on nier sous ce rapport la destinée spéciale des nations?
La mission de la Suisse et celle de la Grande-Bretagne sont-elles les mêmes dans le monde ? Le territoire de la France et celui du Danemark ont-ils été destinés à servir d'assiette à des nations douées de la même faculté d'expansion et d'influence générale ?
Non, la politique extérieure de^ nations dessine des devoirs et des ambitions légitimes, différentes, suivant les lieux et les temps. Les gouvernements ne peuvent méconnaître cette mission.
A ce point de vue, qu'il est difficile de répondre d'une manière générale aux questions sur le meilleur gouvernement !
Nous avons remarqué d'abord que la science politique n'est pas complètement achevée, et que certains.de ses principes n'ont pas encore donné toute leur mesure, soit à l'état isolé, soit à l'état de combinaison avec d'autres principes. Mais au milieu même d'expériences peut-être encore incomplètes, on peut dire que pour l'action extrême ou urgente à une époque donnée, pour certaines transitions ou transformations rapides, la monarchie a des avantages.
Pour une politique lente et suivie avec profondeur, l'aristocratie est singulièrement recommandable . Pour la vie générale du corps social, pour la prospé-
rite du plus ^and nombre, la démocratie bien ordonnée, suffisamment préparée et mûrie par Téducation du temps et même par celle des obstacles, a une grande prééminence, outre cette force secrète d'avenir qu'elle semble posséder à l'époque actuelle, mais qui aurait peut-être ses périls, si elle déterminait l'abdication prématurée des autres influences légitimes.
Une conséquence naturelle de l'existence de ces qualités diverses est à l'avantage du gouvernement mixte, susceptible d'être établi dans la plupart des Etats, et qui, sans avoir, il est vrai, aucune des qualités de chaque forme à un degré absolu, évite du moins les effets pernicieux de chacune, et permet de penser (*) que l'élément le plus nécessaire pourra prédominer à son heure, parmi ceux que la constitution mixte peut combiner.
Cette crainte à l'égard des gouvernements d'une forme trop absolue est l'une des conclusions les plus appuyées par un grand nombre d'esprits sages (^),
(<) Cicéron a dit avec une grande élévation de pensée dans sa R^nUiquCy 1-29 : « Quantum quoddam genus republicse maxime probandum esse censeo, quod ex bis, quae prima dixi, moderatum et permixtum tribus; — et 1-45, il ajoute : « Placet enim esse quiddam in republicâ prœstans et regale, esse aliud auctoritati principum partitum ac tributum, esse quasdam res servatas judicio voîunlaliquemultitudinis. » — Mais Tacite dans ses Annales IV-33 n'a pas cru à la durée possible du gouvernement mélangé de monarchie, d'aristocratie et de démocratie: « Délecta ex his et consociata reipublicae forma landari facilius quàm evenire, vel si evenit hand diuturna esse potest. »
(2) Nous citerons, parmi les modernes, Machiavel, qui a parlé des trois mauvais gouvernements: du tyran, du petit nombre et du grand nombre, et Romagnosi, qui a repoussé tout type de gouvernement absolu. « Si puo stabilire, » a-t-il dit, « come sicuro esse
parmi ceux qui- se sont consacrés àTétude de la science politique.
La préférence du gouvernement mixte sur les autres ne vient pas seulement du désir d'emprunter quelque chose aux qualités de chacun, elle dérive aussi du but supérieur des gouvernements, qui est de faire triompher dans la société les conseils de la raison sur les entraînements de la passion. Un écrivain du dernier siècle a exposé cette vérité avec T emphase de son temps :
« Pour moi, a dit Mably, je fais de la politique le ministre de notre raison, et j'en vois résulter le bonheur des sociétés {*). »
C'est l'imperfection de la nature humaine qui recommande sous ce rapport les gouvernements mixtes ; c'est elle aussi qui oblige à concilier l'autorité nécessaire contre les mauvais instincts avec la liberté utile pour les bons Q. La politique a deux bases d'observa-
ogni governo assoluto governo dissoluto, meutre rende gl'i individiu e i popoli Isbpli balordi e cattivi. «(V. Œuvres de Roma gnosi publiées par Giorgi, t. VIII, p. 687 et 688.)
(*) Entretiens dcPhocion^ t. II, p. 102.
(2) tt S'il y avait un peuple de dieux, a dit J.-J. Rousseau, Use gouvernerait démocratiquement. »
L'auteur des Entretiens de Phocion a dit aussi (t. I", p. 73) a J'ai souvent entendu .Platon raisonner sur cette matière. Il blâmait la monarchie, la pure aristocratie et le gouvernement populaire. Jamais, disait-il, les lois ne sont en sûreté sous ces administrations, qui laissent une carrière trop libre aux passions. Il craignait le pouvoir d'un prince qui, seul législateur, juge seul de la justice de ses lois. Il était effrayé dans l'aristocratie de l'orgueil et l'avarice des grands, qui, croyant que tout leur est dû, sacrifieront sans scrupule les intérêts de la société à leurs avantages particuliers.
» Il redoutait, dans la pure démocratie, les caprices d'une multitude toujours aveugle, toujours extrême dans ses désirs, et qui
tîon impérissables : la psychologie et Thistoire (*).
Quant au caractère dominant qui distingue, sauf certains contre-poids, les diverses formes politiques, il est évident que ces formes caractérisées avec leurs avantages propres conviennent mieux à certains pays, à certains territoires, à certaines missions nationales, les unes que les autres ? On peut appliquer à la science politique elle-même sous ce rapport ce que Portalis a dit de Yart de gouverner, à savoir qu'elle n'est point une théorie métaphysique el absolue Q). Et il y a un grand fond de vérité dans Topinion de Macaulay : qu'il est impossible de déduire une théorie complète de gouvernement de la nature de l'homme en général (').
Il y a donc ici des mérites divers, et partant des convenances locales différentes. Ajoutons, au reste, qu'il y a des convenances de temps également diverses, mais qui pourraient à la longue agir d'une manière assimilatrice et convergente sur la variété des convenances locales.
On ne saurait nier que l'avantage pour un peuple consiste à être gouverné par les éléments les plus incondamnera demain avec emportement ce qu'elle approuve aigourd'hui avec enthousiasme.
» Ce grand homme, poursuivit Phocion, voulait que, par un mélange habile de tous ces gouvernements, la puissance publique fût partagée en différentes parties propres à s'imposer, se balan* cer et se tempérer réciproquement. »
(«) Barthélémy Saint-Hilaire, iPr^/acô de la Politique d'Arisiote, 2* édit., p. 159.
(2) Lettre du 23 septembre 1799, à Mallet du Pan, citée par M. Lavollée dans son volume sur Portalis, sa vie et ses œuvres. Paris, 1869, p. 124.
(5) Misceîlaneous Writings^ t. I, p. 321.
DBS GOUVERNEMENTS m
telligents qui se trouvent dans son sein, par ceux qui possèdent la plus grande somme de sagesse et de justice. Et Ton a pu prôner justement, sous ce rapport, de même qu'en pensant au contrôle réciproque des diverses forces politiques, la souveraineté delà raison (*).
Or, le centre où réaident ces éléments n'est pas le même dans tous les temps et dans tous les pays.
J'imagine qu'aucune assemblée populaire ni aucun Sénat dominant n'aurait eu pour le développement rapide de la Eussie et de la Prusse la valeur de Pierre P"^ et de Frédéric IL
Là, où il y a peu d'individualités douées, si je puis m' exprimer ainsi, de pesanteur politique, mais plutôt un très-grand nombre de grains de poussière intellectuelle, qu'on me passe cette comparaison, le centre de gravité n'est pas le centre réel du corps formé d'éléments trop inégaux et trop disparates.
Cette vérité a frappé les esprits, même ceux qui cédaient le plus facilement àl'influence d'une formule, lorsque certaine philosophie a éclairé leurs recherches Q.
N'hésitons pas à le dire, là où les masses sont sans instruction et sans intelligence politique, elles ne pourraient être investies du pouvoir que pour en user folié-
es) M. Sudre pense que la souveraineté de la raison est la base des théories politiques des philosophes grecs. {De la Souveraineté, t. I, p. 150.)
(2; « Un gouvernement vaut surtout dans la pratique, dit M. Vacherot {La Démocratie^ p. 399), par la société à laquelle il est adapté. Là où cette société est foncièrement aristocratique ou monarchique, le gouvernement démocratique, si beau qu'il soit en théorie, peut devenir le pire des gouvernements ; car on en voit sortir plus vite que de tout autre l'anarchie ou le despotisme.»
ment, pour l'employer à abattre envîeusement la tête de la société, enfin pour le déposer plus tard avec la honte et le découragement de Timpuissance.
« L*anabaptisme politique, a dit un écrivain, est la plus grande calamité qui puisse affliger les nations (*).»
Le respect des principes est le fondement de la philosophie politique. Mais le respect des principes ne se sépare pas souvent du respect des faits, sinon dans les esprits courts et trop ardents, qui prennent leurs passions pour des lumières et leurs vœux pour des principes.
La loi des légitimités relatives et des développements historiques nécessaires est Tune des bases de la philosophie politique.
Le prétendu vrai qui n'est pas mûr n*est pas le vrai. Car la vérité politique ne se sépare pas du possible, du praticable et de Futile. Il faut donc, suivant les cas, discerner si c'est un monarque entouré d'administrateurs, ou une aristocratie, ou les masses elles-mêmes, qui possèdent mieux l'intelligence des besoins de la nation et le moyen de les satisfaire. Ici encore l'expérience vient apporter sa sanction aux résultats du raisonnement ; et la fortune des principes politiques dépend, dans une certaine mesure, des hommes qui les représentent.
Sans le côté prestigieux et brillant du génie de Napoléon P*", la vague de l'histoire se serait refermée sur sa race, comme elle l'a fait en Angleterre sur les descendants de Cromwell. Peut-être même le rétablissement de la forme monarchique en France opéré par
0) BomagDOsi, p. 314.
le premier consul eût-il été considérablement ajourné.
Sans le caractère élevé, moral et ferme de Washington, la fondation du régime démocratique dans r Amérique du Nord eût pu subir des difficultés.
Voyez, d'autre part, les initiateurs anticipés de la démocratie pure en France, à la fin du XVIII* siècle. Armés de principes qui étaient prématurés dans Tétat moral de la nation, dépourvus eux-mêmes de valeur intellectuelle et de considération suffisante pour dominer paisiblement et d'une manière durable la société de leur temps, ils ont été entraînés à Temploi de la violence pour soutenir une œuvre éphémère. Tout n'a pas été inefficace sans doute dans leurs efforts ; mais il n'est pas sûr qu'ils aient hâté le succès de leur cause, et ils ont laissé dans l'histoire une page ensanglantée, par la condamnation des vieillards et des femmes, page néfaste dont l'horreur a été bientôt la génératrice naturelle de réactions aisées à comprendre.
Les mots outrés, les formules trompeuses sont de g^rands obstacles au bon ordre politique. Si la passion et la rhétorique les produisent, c'est à la science politique de les châtier et de les réduire. C'est à elle de déchirer ces voiles brillants, derrière lesquels sont pour les peuples les déceptions et les larmes.
Quand des idées mal faites, quand des conceptions hybrides et inconséquentes encombrent l'esprit d'une nation, elle n'y remédie que par la réflexion et l'expérience. Des malentendus en politique suffisent pour allumer des incendies et faire couler le sang ; et quand le sang ne coule pas, il est des circonstances où l'instabilité des vœux, l'inconsistance des vues, l'oubli
des respects comme des craintes de la veille, les palinodies de l'opinion publique enfin laissent couler des veines d'un peuple, suivant Texpressiou d'un orateur anglais, quelque chose comme Thonneur.
. J'ai pensé, dans cet Essai sur les Principes de la Science politique, que quelques déductions logiques, quelques formules rigoureuses pourraient servir à diminuer un mal trop souvent regretté. Les sophistes et les rhéteurs politiques ont été comparés aux faux monnayeurs. Mais ce ne sont pas quelques individus qu'ils trompent: il peut dépendre d'eux d'atténuer en quelque sorte la circulation entière du capital intellectuel de la nation.
L'esprit systématique et impatient est l'un des grands périls de cette politique superficielle et passionnée qui, surtout chez les peuples doués d'une imagination vive, peut paralyser les dons les plus heureux de l'intelligence nationale, en retardant les progrès de l'esprit public.
« La morale, a dit un écrivain de nos jours, considérée comme une science, comme la science de nos devoirs, non comme un recueil d'observations sur les mœurs, ne peut admettre que des principes absolus... La politique, au contraire, ne cherche et ne peut rencontrer que des vérités relatives ; c'est une science d'expérience, de composition ^t de transaction ; car le système de gouvernement et de législation qu'elle propose aux hommes, il faut que les hommes puissent le supporter {*), »
(*) Franck. Rapport à l'Académie des sciences morales et politiques, Moniteur du 5 août 1864.
Il me paraît utile de poser la loi de la diversité, comme utile dans la recherche du meilleur gouvernement, non des peuples, mais quelquefois de chaque peuple, si l'on tient compte de la suite des temps. Et je crois que Vécrivain politique le plus en garde contre les exagérations de la poésie peut s'approprier en partie à cet égard certaines maximes classiques de littérature (*). Cette diversité tend toutefois, suivant moi, à s'affaiblir par les communications des peuples, et par le perfectionnement rationnel et concordant de leurs institutions politiques.
L'homme est un sous toutes les variétés nationales. Quand il connaît mieux ceux qu'il croyait différer beaucoup de lui, il est fier de sa ressemblance avec eux, et le sentiment de la prétendue supériorité de sa race particulière est remplacé avantageusement par le sentiment de la fraternité et de la grandeur immenses de la famille humaine.
Il y a donc un rapprochement constant quoique lent des institutions des divers peuples, et les transitions capricieuses qu'on a pu signaler dans les révolutions du passé sont probablement rayées de notre avenir Q.
(<) Corneille, parlant des aptitudes des peuples pour les diverses formes de gouvernement, a dit :
Telle est la loi da ciel dont la sage équité
Sème dansTanirers cette diversité ;
Les Vacédoniens aiment le monarchique,
Kt le reste des Grecs la liberté publique ;
Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
£t le seul consulat est bon pour les Romains.
(2) En Grèce, M. Sudre a signalé la succession historique suivante : Monarchie, aristocratie de naissance, tyrannie, république timocratique ou démocratique.
Outre une science politique nationale, il peut ou il pourra y en avoir jusqu'à un certain point une gêné* raie. Le développement de la démocratie me semble pouvoir être indiqué comme le signe de cette politique de conciliation future, mais en y mettant pour con* dition un sage équilibre dont la marche du progrès doit respecter la loi (*).
Il me semble que mes vues sous ce rapport se trouvent déjà au moins en germe, chez un écrivain enlevé depuis quelques années à la science politique.
Est-il un gouvernement par excellence plus propre que tous les autres à assurer le bonheur des gouvernés? Telle est la question sur les développements de laquelle Comewall Lewis a institué le dialogue intéressant qu'il a publié quelque temps avant sa mort Q.
Le personnage qui représente dans ce dialogue les opinions de l'auteur, CritOj n'admet point « qu'il
Rome ancienne a passé de la monarchie à la république et est retournée de la république à la monarchie.
Venise et Berne ont passé de la démocratie à Paristocratie.
La Hollande républicaine est devenue monarchique.
La monarchie élective, tentée dans quelques Etats de TEurope orientale et septentrionale, sous des influences aristocratiques qui •a sont Taccompagnement naturel {Esprit des Lois, livre XI, ch. xiii), semble depuis longtemps abandonnée comme n'ayant ni la stabilité de la monarchie héréditaire, ni la mobilité régulière et prévue de la république.
(*) La mission de Phomme d'Etat consiste à prévoir les révolutions menaçantes, à les prévenir autant que possible par de sages mesures, ou si la chose est impossible, à les modérer et à faciliter la transition. (Bodin, IV. 2, cité par Bluntschli, p. 36, GeschichU des allgemeinen Staatsr$chts.)
(') Quelle est la meilleure forme du gouvernement t traduit d« l'anglais par Mervoyer. Paris, 1867.
existe une forme de gouvernement qui soit la meilleure pour tontes les sociétés, pour toutes les situations (*). »
« Y a-t-il, ajoute l'auteur, un vaisseau, un fusil, un couteau, une bêche qu'on puisse appeler les meilleurs — indépendamment des usages auxquels on les applique? De quel droit supposez-vous qu'un certain régime vaut mieux qu'aucun autre pour toute communauté politique, quel que soit son état intellectuel et moral? »
Et à la fin même de ce petit livre, le même interlocuteur, résumant pour ainsi dire le débat, déclare qu'il « regarde le problème abstrait de la meilleure forme du gouvernement comme purement idéal, et comme n'ayant aucun rapport avec la pratique Q. »
Tout en admettant le fonds de cette observation, le savant auteur a reconnu peu auparavant (') « que la science législative a fait de grands progrès, et que les travaux des juristes et des économistes ont fourni aux hommes d'Etat un grand nombre de principes généraux d'une vérité incontestable, lesquels, convertis en maximes ou en règles de conduite pour être appliqués aux faits, conduiront à des conclusions pratiques sûres et bien fondées. »
Si l'on admet cette vérité, si l'on constate en même temps que les changements les plus récents de la législation ont abouti presque tous dans le XIX® siècle à développer le principe démocratique, à lui faire une part
(<)P. 3, dans sa préface, Fauteur rappelle le sentiment de Platon *. « Que les républiques idéales ressemblent aux étoiles qui sont trop élevées pour donner de la lumière. »
de plus en plus large, dans les constitutions, il est naturel de penser que les formes diverses, et longtemps permanentes dans leur diversité, des Etats qui existent de nos jours, doivent se rapprocher, et peut-être, dans un avenir éloigné, presque se confondre sous des types constitutionnels généralement empreints du caractère de la démocratie.
Les conclusions d'Ahrens sur la valeur relative des formes politiques méritent d'être citées :
« La combinaison, dit-il, pour être juste, doit être telle qu'elle permette un agrandissement successif de l'élément démocratique, à mesure que la civilisation s'étend sur une plus grande partie de la nation.
» La valeur des différentes formes de gouvernement et de leurs combinaisons est avant tout historique, et proportionnée aux différents degrés de culture d'un peuple. La meilleure forme est toujours celle qui, à une époque donnée, satisfait le mieux les intérêts généraux, en plaçant le pouvoir dans les mains de ceux qui peuvent faire triompher avec le plus d'indépendance et d'intelligence le principe de justice, sur l'ignorance et l'intérêt particulier. L'état de culture d'un peuple peut donc pleinement justifier la forme monarchique ou aristocratique pure ou mélangée, lorsque la grande masse du peuple ne possède pas l'instruction, les connaissances nécessaires pour participer avec intelligence à l'exercice effectif du pouvoir souverain. Introdm're dans un tel état de culture la démocratie pure, ce serait entraver le progrès politique et social par des obstacles peut-être plus difficiles à lever que ceux qui se pn'îsentent dans les autres fotmes. Car l'histoire poli-
tique nous prouve par plusieurs exemples que les Etats organisés le plus démocratiquement sont souvent les plus stationnaires(*). »
Ces observations sont justes, et ne permettent pas de séparer jamais le goût pour telle ou telle forme gouvernementale de l'appréciation du mérite des hommes qui peuvent, dans une société donnée, réaliser ce gouvernement et le diriger.
Au nïilieu donc du développement dés institutions populaires, il faut peut-être qu'un conseil de notre part s'ajoute à nos réflexions spéculatives.
Quand j'entrevois les progrès de la démocratie, quand l'émets le vœu que la marche des nations dans le sens de cet intérêt s'opère avec dignité et équilibre, j'exclus les violences révolutionnaires, mais aussi les inconséquentes légèretés qui entendent associer les contraires, et arriver au gouvernement populaire avec les habitudes de Ja servilité, et spécialement avec le goût du luxe et des mœurs monarchiques. Je ne crois pas que cette marche soit bonne et possible. Les serviteurs transatlantiques de la monarchie Très-Catholique, avec leurs traditions peu tolérantes, n'ont pas été, suivant moi, suffisamment transformés par le seul défaut de dynastie en parfaits républicains, et l'état social des populations de l'Amérique espagnole, pour être démocratique, ne paraît pas digne d'envie. Ce ne sont ni des courtisanfl défroqués ni des esclaves révoltés qui ont fondé la seule grande démocratie qui soit debout dans
(*) Cours de droit naturel^ p. 386. L'auteur cite en note les cantons les plus démocratiques de la Suisse.
le monde ; ce sont de graves puritains, pieux et instruits, planteurs laborieux, plus résignés qu'irrités, et ayant établi d'avance un état égalitaire dans la modestie pure de leur vie autant que dans les allures pratiques et simples de leurs tendances sociales.
La connaissance complète des principes politiques et des conséquences qu'ils entraînent dans les idées, les habitudes et les mœurs, peut donc seule assurer aux transformations des gouvernements la solidité et la forme virile. Il faut que les diverses parties de chaque nation sachent s'attendre dans certaine mesure ; il faut que les idées gagnent les mœurs, que les sentiments entraînent les intérêts ou vice versây pour que l'enfantement des institutions nouvelles s'accomplisse avec la force majestueuse de la nature, sans les perturbations cruelles de l'infirmité et de la mort.
Les idées de politique sont dans beaucoup d'esprits tellement liées à celles d'actualité et de localité que plusieurs Français, s'ils lisent ce livre, se demanderont avec insistance quelles sont les conséquences à tirer des idées et des observations qu'il renferme, quant à la manière de penser, de voir et d'agir relativement à la constitution et aux affaires de notre pays.
Il n'est pas dans l'obligation absolue de celui qui pose des principes d'embrasser les applications, et il doit beaucoup laisser à l'intelligence de ceux qui se préoccupent surtout de cette dernière partie de la politique.
Je ne puis ni ne veux sous ce rapport me reconnaître et accepter un trop rigoureux devoir. Il est permis d'écrire des traités de géométrie, sans que leurs auteurs
puissent être pour cela mis en demeure d'arpenter les terres de leurs voisins, et celles surtout qui ont beaucoup d'aspérités, de rochers et de broussailles épineuses.
Je ne me tairai pas cependant sur certaines observations et sur certaines règles de conduite, que j'oserai proposer aux hommes qui veulent penser, vouloir, et agir sagement dans Tordre politique de la France, avec les aspirations contradictoires qui me semblent la caractériser.
Les idées politiques courantes dans notre pays sont tellement diverses, et empruntées à des ordres si différents, qu'elles permettent les confusions de langage les plus frappantes et le rapprochement en quelque sorte littéraire des idées les plus contraires. Il n'y a pas d'inconséquence que certaine rhétorique ne puisse faire triompher momentanément dans un pays dont mille incidents ont troublé l'éducation politique.
Règle de sagesse dont devraient bien se pénétrer et ne jamais se départir tous ceux qui, en France, se livrent spécialement aux spéculations politiques : ne pas isoler leur manière de voir de celle de la société tout entière.
Jean-Jacques Rousseau l'a dit avec raison :
« L'homme civil n'est qu'une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l'entier qui est le corps social. »
J'ajouterai que les hommes adonnés à la politique doivent analyser soigneusement et leurs propres idées et celles de leurs concitoyens ; qu'ils doivent surtout combattre et déraciner dans leur propre esprit, et s'il y a lieu dans l'esprit de ceux avec lesquels ils sont en rapport,
vœux inconséquents et réciproquement incompatibles. Ceux d'entre eux qui, guidés par la tradition, ou rebutés par des expériences mal réussies, ont pour la forme républicaine une aversion prononcée, doivent savoir accepter certaines limitations nécessaires des principes de liberté et d'égalité: ces principes, sous l'empire desquels, lorsqu'il est absolu et radical, une monarchie, avec ses conditions logiques et avec les accessoires qui en paraissent inséparables, n'est guère possible à établir sur des bases solides. Ils doivent se rappeler que Platon lui-même redoutait l'exagération dans la démocratie de son pays, de cette liberté, de cette égalité : versées toutes pures par de mauvais échansons. Ils peuvent sans doute estimer les principes de 1789 et leur donner une part considérable d'application dans la politique; mais ils doivent hésiter à y voir toute la politique, et toutes les garanties que le principe d'autorité monarchique réclame (*).
(*) Les dix-sept articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, votés en 1789 et résumés dans le préambule de la Constitution de 1791, ont cela de remarquable qu'ils s'occupent beaucoup plus des droits de l'individu en société que de ses devoirs. Ils supposent d'ailleurs l'indifférence absolue au sujet de toute forme spéciale de gouvernement, indifférence qui incline cependant vers la forme républicaine plus que vers toute autre, puisque sans réserve du droit monarchique supérieur, tout agent public est déclaré comptable de son administration à la Société (art. 15), et que le principe de la distinction sociale n'obtient qu'une faible et vague réserve dans l'article !•'. — Il est curieux de voir surtout comme la question de responsabilité du souverain, question vitalepourune monarchie si elle est mise dans les choses, fut éludée en 1789. Ecoutons le témoignage officiel : « M. de Lameth observe qu'il pourrait se fairequesous le nom (Tagent l'on comprit la personne du roi et que l'on prétendit exercer la responsabilité contre lui. • Cette réflexion, dit le Moniteur (n" 47), n'arrête pas la discussion.
Ce serait une présomption de leur part de trop compter d'ailleurs sur la durée d'une construction politique dont le centre serait destitué d'appuis latéraux, et entouré d'institutions trop diamétralement contraires au principe monarchique.
Il ne leur est pas permis non plus de trop dédaigner le passé dont le prestige a été le plus souvent un des appuis de la forme monarchique Q, et dont les engagements transmis de générations en générations servent de bases à la stabilité recherchée pour l'avenir.
Il faut leur conseiller d'un autre côté d'éviter toute idée qui les obligerait à ne concevoir qu'un souverain parfait, toujours jeune, toujours également actif et capable, à la fois bon comme Louis XII et Henri IV, magnifique comme Louis XIV, capitaine habile et fascinateur comme Napoléon.
En subissant les intermittences et les chances nécessaires de l'héritage monarchique, et en les atténuant le plus possible par un système représentatif qui restreigne la puissance de séduction du pouvoir central, système à la formation duquel le labeur courageux de rindépendance n'est pas superflu, ils doivent chercher
Le meilleur commentaire des principes de 1789 me semble ôtre au reste dans la Constitution de 1791, qui met le délégué héréditaire du pouvoir monarchique en face d'une seule Chambre avec un veto suspensif . M. Bluntschli paraît avoir bien jugé l'œuvre de la Constituante, lorsqu'il a dit (p. 284 de son AllgemeinesStaatsrechis): « La Constituante française de 1789 voulut, avec Rousseau, partager l'autorité supérieure entre deux parts égales pour le peuple et pour le roi. Msûs la contradiction intime et le manque de solidité de cette constitution apparut dès qu'on voulut l'appliquer. »
(<) « Das Jahr iibt eine heiligende Kraft,» a dit Schiller dans son Wallensteiîi,
dans le gouvernement quelque chose d'intermédiaire entre cette incidence inévitable des infirmités de la lignée monarchique, et la rotation périodique du personnel supérieur du gouvernement, telle qu'elle est organisée dans les républiques.
Un ministère comptant sérieusement avec les Chambres, intelligent des besoins de la conservation, mais aussi de ceux du progrès, surmonté d'un pouvoir exécutif plus responsable dans les apparences ou dans les hauteurs de l'ordre moral que dans les réalités habituelles, pouvoir d'ailleurs représenté par un souverain qui préside plutôt avec fermeté à la lutte des partis qu'il n'est immiscé dans tout le gouvernement comme un administrateur universel, dont les ministres risqueraient de devenir indifférents à tout ce qui ne l'intéresse pas personnellement : tel me parait devoir être ce correctif, nécessaire aux temps modernes, du principe monarchique. Il devient désirable, dans cet ordre d'idées, d'entretenir avec soin dans l'opinion publique des sentiments de respect pour l'autorité souveraine, conciliés avec une liberté réelle à l'égard des agents du pouvoir. Tout en reconnaissant qu'une cour avec son éclat se rattache naturellement à cette organisation politique, il faut se précautionner contre l'excès périlleux de son influence, la légèreté éventuelle de ses préférences, ses aversions possibles pour le vrai mérite (*).
(1) « Il ne suffit pas à un roi d'avoir une cour, car ce sont les cours qui perdent les rois. » (Portails, cité par Ren6 Lavollée : i'ortaliSf sa vie et ses œuvres , p. 122.)
Montesquieu, dans le liv. III, eh. v, de V Esprit des Lois, ft été
Quant aux Français qui se sentent attirés par la forme républicaine, soit en elle-même, soit dans son rapport avec les idées de liberté et d'égalité qu'ils recherchent dan^ ce sens le plus absolu, qu'il n'est à certains égards jamais possible d'atteindre, leurs devoirs sont plus délicats et plus épineux encore.
Il s'agit en effet pour eux de mettre leurs sentiments, leurs mœurs et celles de leurs concitoyens en rapport avec les idées, au succès desquelles ils veulent travailler. De nombreuses expériences leur apprennent que des minorités hardies et entreprenantes ne peuvent, d'une manière durable, conquérir la direction d'un pays qui n'accepte pas sérieusement leurs idées.
Mais ce n'est pas seulement de leurs compatriotes et du grand empire du passé qu'ils doivent se défier, ils doivent encore sonder leurs propres pensées.
Leur devoir logique est de renoncer aux aspirations du prestige monarchique. Des magistrats destinés à rentrer dans l'ombre après avoir donné à leur pays la fleur de leur activité et de leur initiative, à l'époque où le suffrage national les y a appelés, ne peuvent pas être entourés d'un éclat et d'un pouvoir, après lesquels la retraite modeste leur serait impossible , et coûterait aussi aux clients de leur pouvoir une abnégation impossible à la nature humaine • .
Il faut donc, à ce point de vue, qu'ils acceptent un pouvoir affaibli et divisé, demandant ses élans à l'o-
pius sévère encore contre les cours, dont les influences ont été, il y a lieu de le croire, en raison directe parfois de la concentration même du pouvoir monarchique.
pinion générale plus qu'à Tautorité d'un souverain et d'un cabinet. Il est impossible de méconnaître qu'en faisant h un plus grand nombre d'hommes certaine part dans la puissance politique, la démocratie tend à restreindre la part de chacun. Les ambitions viagères qt héréditaires doivent subir sous sa domination une réduction inévitable.
Le grand pouvoir des chambres et des masses, la destruction des moyens arbitraires par lesquels les gouvernants se créent des partis et des clientèles personnelles, la revendication des droits préférée à la recherche des faveurs arbitraires d'un maître, le mépris des récompenses de la servilité, la décentralisation à un degré considérable, deviennent des nécessités de cet ordre d'idées, dans lequel il faut affaiblir l'enjeu des grandes luttes de parti (*). Une constitution privée de l'élément modérateur et calmant de la monarchie héréditaire, retire d'ailleurs éventuellement aux chances de la tranquillité sociale une partie de ce qu'elle peut, attribuer de trop à la liberté. Il est nécessaire de s'en rendre compte, pour éviter la déception et l'insuffisance des précautions exigées par le changement supposé de l'assiette gouvernementale.
Une autre condition de cette tendance est la nécessité pour les citoyens de se former par l'étude de la politique pratique et des affaires publiques à la connaissance directe des intérêts généraux, et en outre à l'étude sévère des antécédents , de la moralité, de la
(<) Prévost-Paradol. La France nouvelle, p. 140 et Ut.
capacité exacte des hommes placés sur la scène politique (*).
C'est là une condition préalable pour que les citoyens participent eux-mêmes, par Tintelligence de leurs votes, à la direction de leur gouvernement et au choix de leurs principaux magistrats, avec le scrupule éclairé d'hommes consciencieux qui, sacrifiant au bien public quelques-unes des heures consacrées aux affaires ou aux loisirs de la vie privée, savent à la fois censurer et respecter les mandataires choisis par eux, et ne comptent pas sur les miracles de la Providence, mais sur l'effet des causes secondes, pour la bonne conduite des affaires de leur pays.
D'autre part, il faut, dans cet ordre d'idées, rechercher non-seulement certaine simplicité dans les mœurs des gouvernants, mais encore le triomphe général de ces idées de religion et de moralité qui, tout en admettant les ressorts puissants de l'intérêt, circonscrivent les luttes réciproques des hommes dans les barrières que marquent le respect des droits d'autruî, le maintien des principes de la propriété, de l'hérédité et de la famille, l'aversion de la violence et de la guerre daiis l'intérieur et, autant que possible, même dans les
(*) Même pour la forme monarchique représentative, cette connaissance des hommes publics par le pays est une condition essentielle; et la rosponsabilité ministérielle n'est guère possible là Où le prestige du chef unique est en quelque sorte la seule étoile politique de la nation. « Il se passera longtemps, disait naguère un journal anglais, avant que les millions d'électeurs français soient capables de faire les distinctions que les électeurs anglais sont do longue date habitués à établir entre les leaders tories et les leaders libéraux. > (Economist du 13 février 1869.)
40a DU BUT BT DB LA UBULLBUBB FOHMB
relations extérieures des nations. La crainte des utopies réformatrices inopportunes (*), la défiance à l'égard des exagérations de la presse et de la tribune sont des précautions salutaires à recommander à tous ceux qui désirent une éducation politique solide pour les masses. Il faut peut-être à la vie républicaine plus de bon sens que de chaleur, plus de jugement que d'imagination, plus de maturité que de promptitude.
Voilà ce que j'exposerais, à l'occasion, aux esprits de la deuxième catégorie que j'ai marquée parmi mes compatriotes.
Il en est une troisième, assez nombreuse : celle des hommes qui sont, ou qui se disent indifférents à toute forme politique. Cette troisième catégorie est considérable. Je rétends même aux littérateurs, aux hommes d'imagination, aux esprits capricieux qui n'aiment pas les principes, à bien d'autres encore que je ne pourrais nommer. Quant aux vrais politiques, je ne puis j en compter aucun, au moins dans le sens de la science véritable. Faire abstraction de la forme gouvernementale dans les questions politiques est la même chose que supprimer la considération du climat dans une recherche d'hygiène, ou prétendre répondre aux problèmes législatifs par les données d'une métaphysique pure.
(<) Parlant des efforts mutiles pour opérer une révolution sociale, M. Thiers disait en 1848 :
« SuflîL-il de le vouloir pour raccomplir? En eût-on la force qu'on peut quelquefois acquérir en agitant un peuple souffrant, il faut en trouver la matière ? Il faut avoir une société à réformer. Mais si elle est réformée depuis longtemps, comment s'y prendre l»De la Propriéléi livre !•% ch. !•%
DES G0U7EBNEMENT8 408
Je l'avoue donc, pour les personnes placées dans cette troisième catégorie, je n'ai pas de conseils à hasarder, ou si j'en avais, ce serait celui de comprendre la nécessité d'en sortir, si elles veulent s'occuper sé^rieusement de la science politique. Libre à elles d'y pester, si elles ne veulent faire que de l'art et quelquefois de Tart profitable. Libre à elles enfin de concilier, 6i elles le peuvent, les aspirations contradictoires du personnage tragique abandonné à la douce espérance :
• . . Que, dans le cours d*un règne florissant, Home soit toujours libre et César tout-puissant t
Qu'on ne me reproche pas, cependant, d'offrir des conseils à tous, sans marquer en rien quels sont les hommes dont je suis le moins éloigné, et auxquels je craindrais le plus d'avoir oublié de tracer l'avis nécessaire.
Je respecte et je pratique la constitution actuelle de mon pays. Cette constitution, rédigée en des jours difficiles, avec des vues conciliantes et élevées, me paraît utile à l'éducation des masses, pourvu qu'elle ne soit pas trop rapidement transformée, et il y a lieu de désirer sa durée et son perfectionnement sans brusques secousses. Nul n'ignore, toutefois, que les gouvernements changent quelquefois par la force presque mystérieuse des circonstances, ou plutôt par la faute des hommes, combinée avec l'antagonisme latent des principes. Ce que je désire et ce que j'espère, en tout cas, de mon pays, un jour, c'est cette aptitude à s'entendre avec lui-même qui assure les changements et les progrès réguliers, et qui éloigne les révolutions violentes. Si les partis, dont j'ai dû plus haut distinguer les tendances, doivent se
trouver parfois opposés, il me semble qu'il doit y avoir entre eux comme, un vaste domaine commun de patience, de bonne foi, de travaux appliqués à des questions neutres, domaine dans lequel leurs efforts pour le bien public doivent souvent se confondre.
L'éducation des masses dans le sens le plus social et le plus étendu ; Tinstruction économique et politique en particulier, au degré élémentaire comme au degré élevé.; les idées religieuses etmorales considérées comme sources de patience , de calme et de persuasion , préférées toujours à la violence; le progrès des sentiments de justice dans toutes les branches de la législation, progrès qui ne peut s'accomplir que par la solution d'une série de problèmes législatifs secondaires : tels sont les premiers besoins de notre situation.
S'il fallait dire toute ma pensée sur l'éloîgnement qui nous sépare, soit d'une monarchie vraiment libre et stable à la fois, soit d'une république, je trouverais peut-être que nous sommes à une certaine distance et de l'une et de l'autre.
Mais, dans les agitations de la mer, le navigateur battu par les flots ne demande pas à la fortune de lui donner des rivages fleuris, réalisant tous les rêves de son imagination. Il dirige le gouvernail vers la plage la plus voisine, et cherche avant tout un port, où il puisse regarder sans crainte les menaces de l'élément dont il veut éviter les fureurs.
L'homme politique est souvent dans le même cas, .et le meilleur conseil qu'il puisse habituellement adresser à ses concitoyens est de conserver, en l'améliorant sans relâche, le gouvernement que les antécé-
dents de sa nation lui ont préparé et mérité (*). Le présent, établi dans des conditions acceptées par les esprits modérés et justes, est donc la base nécessaire des progrès -et même des transformations pacifiques de l'avenir; et je crois sous ce rapport pouvoir terminer cet Essai, en citant aux esprits les plus impatients de changements les réflexions impartiales qu'écrivait, il y a vingt-cinq ans, un homme politique éclairé par une longue étude des sociétés européennes, réflexions auxquelles un quart de siècle écoulé n'a pas 6té tout leur poids.
« La question de savoir : si la nécessité d'un pouvoir excessif ayant une existence entièrement indépendante du peuple peut cesser d'être évidente, dans l'état de choses vers lequel sont tournés nos regards, constitue un problème très-délicat. Les dépenses que ce pouvoîi* entraine sont énormes, ses inconvénients nombreux ; il expose à de graves hasards; tous désavantages beaucoup plus clairs que sa nécessité. Si les peuples sont, en effet, à tous égards capables de choisir leurs représentants, pourquoi ne le seraient-ils pas également de choisir leurs magistrats suprêmes, dans l'ordre de
(*) La Bruyère et Ferguson ont été plus loin en considérant d'une manière absolue le gouyernement existant comme le meilleur pour un peuple. « Quand Ton parcourt, a dit La Bruyère, sans la prévention de son pays, toutes les formes de gouvernement. Ton ne sait à laquelle se tenir; il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de p'us raisonnable et de plus sûr, c'est d'es; timer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre. » (Caractères, Gh. X, Du Souverain ou de la République.)
L'auteur d^ l'article sur Spinosa, dans ]& Biographie univreselle, attribue la mémo doctrine à ce philosophe solitaire, ami cependant des frères de Witt. Etait-ce le corollaire du panthéisme de Técrivain hollandais ?