SECTION IV
Soit dans leurs efforts pour compléter leurs territoires, soit dans leurs expansions colonisatrices, les nations
ont engagé des conflits armés, qui constituent l'un des côtés les plus dramatiques de l'histoire.
Le passé a été un peu indulgent pour la guerre, et il est facile de s'en rendre compte.
Montaigne a attribué aux Romains la pratique de la guerre, pour tenir leurs hommes en haleine (^), et les débarrasser de l'oisiveté, et aussi pour servir de saU gnée à leur république.
« Il y en a plusieurs en ce temps, poursuit-il, qui discourent de pareille façon, souhaitant que cette émotion chaleureuse qui est parmi nous se peut dériver à
quelque guerre voisine Et de vrai une guerre
étrangère est un mal bien plus doux que la civile : mais je ne crois pas que Dieu favorisât une si injuste entré-
es) Les RuineSy par Volney, ch. xix.
(') Essais, ch. xxi, livre II. Les mauvais moyens employés à bonne fin. Montaigne y rappelle le passage de Ju vénal :
Et patimnr longa paeis maU : SttTior ariris
Luxuria incumbit. (Sat. vt.>
prise d'offenser et quereller autrui pour notre commodité C). »
Le sentiment aristocratique des sociétés primitives qui avait dicté la maxime : humanum paudsvimtgenus^ maxime que notre siècle a maintenant peine à comprendre, endurcissait le philosophe et Thistorien au spectacle des hécatombes humaines sacrifiées à l'idole de la guerre.
D'un autre côté, l'esprit qu'on a appelé théocratique a souvent pris aisément son parti des souffirances de l'humanité, considérées sous un aspect régénérateur. Bossuet a dit que la guerre est souvent un baume nécessaire où se retrempent et se régénèrent les nations (*).
M. de Maistre a pu aussi appliquer au phénomène de la guerre la même poésie résignée qui lui a servi à relever la figure du bourreau . Cependant, il a fait aussi ressortir son côté anormal. « L'homme, dit-il, étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement Q? »
(<) Ce que Monlaigne n'approuve pas semble s'être réalisé souvent dans l'histoire. Aussi un savant historien allemand a-t-il parallèlement fait observer que les Etats démocratiques de rantiquiié ont été plus agités intérieurement et plus belliqueux au dehors que les Etats aristocratiques. Nous ne trouvons, dit Hegewisch dans ses Etudes géographiques et historiques sur les colonies des Grecs (p. 209), aucune trace dans les anciens documents que Grotone, Métaponte et Locres aient jamais pris les armes pour s'agrandir. Au contraire, les colonies démocratiques, comme Tarente et Syracuse, étaient toujourâ ambitieuses d'agrandir leur territoire et d'étendre leur souveraineté, soit sur les peuples italiens voisins; soit sur d'autres oolonies grecques*
(3) Revue Contemporaine 1 1. LXUI, juin 1868. \ (») Septième entretien. Soirées de Saint- Pitérsbùurg,
M. Cousin a eu sur les racines indestructibles de h guerre et sur la moralité de ses succès des paroles qui lui ont été reprochées (*),, peut-être parce qu'elles ont été mal comprises.
Hegel a considéré le terrible phénomène qui nous occupe comme contribuant par une agitation utile à la santé morale des nations (^).
D'où vient donc que la guerre, malgré tous les maux qu'elle déchaîne, a pu paraître, soit aux yeux des foules, soit aux regards d» certains penseurs, non-seulement marquée du sceau de la nécessité, mais encore empreinte d'une mystérieuse grandeur, et revêtue en quelque sorte d'un caractère sacré ?
L'humanité a commencé par la dureté. Sa constitution originaire lui rendait plus naturel le respect de la force brutale qu'il ne lui est possible de le garder aujourd'hui. Il est difficile aussi de ne pas voir dans les luttes armées des occasions d'héroïsme et une cause de prestige exceptionnel pour le développement de certaines facultés humaines.
Mais ces considérations ne suffisent pas pour expii-
ez) V. Barni, la Moralité dans la démoeratie, W leçon.
<( J'ai absous la victoire, a dit, en eifet, V. Cousin, comme nécessaire et utile. J'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot; j'entreprends de démontrer la moralité du succès ... Il faut prouver que le vainqueur non-seulement est le civilisateur, mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. » {Bévue des Deux- Mondes, t. XXXn, p. 212.)
(3) V. l'analyse de son opinion dans Y Histoire du droit des gms en Europe^ par Henry "Wheaton. Leipzig, 1841, p. 432.
quer la place immense de la guerre dans rhistèire. On doit se demander si elle n'a pas été une vaste et progressive expiation jadis nécessaire aux progrès de la civilisation.
Qu'on étudie, en effet, Tétat des sociétés anciennes, leur içolement, leur ignorance, leur dédain, leur aversion réciproque, situation telle que la piraterie fut longtemps dans l'antiquité une profession licite (*), et qu'à une époque plus récente, après de longs rapprochements, les Grecs anciens se piquaient encore de ne pas parler le latin Q, et les Romains de ne pas parler le grec (*).
Dans cet état de claustration et d'isolement mutuel
(<)« Pendant les temps héroïques de la Grèce, la piraterie était généralement exercée, dit 'Wheaton, et au temps même de Selon les Phocéens étaient obligés, & cause de la stérilité de leur sol natal, d*errer sur les mers en qualité de pirates, ce qui, suivant un historien ancien, était considéré alors comme une profession honorable. Selon toléra, tout en leur imposant certains règlements, les associations de pirates qu'un antique usage avait déjà établies. Les Etrusques, auxquels les Romains empruntèrent leurs arts et leurs institutions, étaient des pirates reconnus et commettaient dans la Méditerranée toutes sortes de déprédations. » (Dictionnaire général de la Politique^ v» Guerre,
(2) Sur le mépris des Grecs pour les Romains, tel qu'il est exprimé par Libanius, V. p. 19C de l'ouvrage sur les Colonies grecques après Alexandre, par Hegewisch.
(*) Suétone rapporte l'aversion de Tibère pour les mots d'origine grecque. Les Romains donnèrent à des princes aMcains les bibliothèques de Garlhage, dédaignant d'en garder autre chose que les livres de Magon sur l'agriouUure. (V. Bonstetten, Voyage dans le Latiwn, p. 208 et 333.
De Maistre a dit dans seb ûorrw,^:
« La France ne se doutait pas il y a trente ans qu*il y eût plus dune langue vivante en Europe. » (De Maistre, Soirées, t. I", p. IM.)
permanent chez les nations de l'antiquité, au milieu d'idées particulières étroites, sans contrôle réciproque, sans horizon de progrès, la guerre était tristement utile pour faire tomber les barrières qui empêchaient le progrès social, et- plus d'un conquérant a été un missionnaire de civilisation. Ainsi la guerre a été souvent fondatrice : elle a élevé les empires, fusionné les peuples, formé la grandeur de certaines races, hiérarchisé les familles humaines, constitué des protectorats qui ont abrité des générations nombreuses.
Mais ses arrêts ont-ils été justes ?... Unique critérium autrefois possible entre des civilisations. diverses, a-t-elle servi la. cause du progrès? Aristote a dit : « La victoire suppose toujoyrs une supériorité louable à certains égards (*). » Il est permis de trouver en effet certaine justice aux décisions de la victoire, soit qu'on considère ses causes ou ses résultats.
Le principe de civilisation supérieure a eu à son service habituel cette force morale, dont un grand capitaine a dit qu'à la guerre elle est à la force physique ce que trois est à un, et aussi cette force intellectuell® qui s'exprime si souvent dans le perfectionnement des procédés militaires.
La guerre a été souvent, sous ce rapport, une ordalie intelligente, un jugement de Dieu, auquel Dieu n'était pas en réalité absolument étranger.
Supposez Rome détruite parCarthage ; n'avez-vous pas changé le cours de la civilisation ?
L'empire romain n'a-t-il pas eu pour la^propaga-
(M Politique : traduction de Barthélémy St-Hilaire, Jiv. I, ch. 2.
tîon des notions juridiques dans Tunivers, et pour la préparation du règne des idées chrétiennes en partîculier, une incontestable utilité ? Oui ; et tout n'a pas été exagération patriotique dans ce vers du poëte, résumant par une prophétie supposée la grandeur de Borne :
Impenum terris^ animas œqmbit Olympo.
Je passe quelques siècles ; et je crois voir encore, dans le centre de notre France, Charles Martel faire triompher par les armes la cause de la civilisation.
Le monde cependant a changé de face : les races se sont fixées : les types civilisateurs se sont confondus ou rapprochés.
Avec le commerce et les communications établies de nos jours, les familles diverses de Thumanité peuvent le plus souvent s'élever par un enseignement mutuel, sans le douloureux ressort des combats. La guerre a ainsi perdu une grande partie de ses excuses. Elle risquerait souvent, si elle était entreprise dans un but civilisateur, d'être un barbarisme dans la langue du progrès, aussi bien qu'une barbarie dans la pratique de la vie.
Sans doute, il y a des observations qui tendraient à faire désespérer de la régénération de certaines races abruties par des siècles de vie sauvage. Néanmoins la prolongation de l'influence bienveillante des peuples avancés sur les peuples arriérés est encore un fait nouveau, dont il est difficile de mesurer exactement la puissance, mais dont le bon résultat est incontestable à l'égard des Etats un peu avancés. Combien de pré-
jugésr nationaux ne sont pas tombés déjà ? Combien de progrès n'a pas faits Tidée de ce que M. de Maistre appelait la civilisation des nations ?
jOe n'est pas seulement l'isolement presque sauvage des populations anciennes dans Tordre moral qui était une cause de guerre, et qui empêchait entre elles toute conciliation amiable. Certaines causes de lutte ont disparu par le progrès des temps, lorsque les intérêts matériels des nations et leur indépendance ont été compris d'une manière plus intelligente et moins exclusive.
Qui admettrait aujourd'hui comme des causes de conflit armé, par exemple, ces rivalités commerciales qui ont mis en guerre les Anglais et les Hollandais au xvii® siècle, les Anglais et les Espagnols en 1739, les Anglais et les Français en 1756 ?
Les ambitions de monarchie universelle, pour avoir tenté plusieurs grands Etats, n'en semblent pas moins aujourd'hui supprimées du programme des cabinets modernes (*).
(*)0ampan6lla lui-même commençait à douter de la possibilité d'une monarchie universelle, comme on le voit par le passage suivant de son écrit sur la monarchie espagnole : « Quoiqu'il ne soit pas absolument nécessaire que tous les royaumes du monde soient soumis à un seul sceptre, il serait cependant utile, à mon avis, que j)ar la seule force du droit et non des armes une monarchie de cette sorte régit les nations, non par des vice-rois ou des préfets, mais par des princes tels quHIs ne fussent pas moins soumis au pape que les évéques. Mais comme une pareille monarchie ne pourrait s'établir sans beaucoup de violence et de sang répandu, il f^ut s*en tenir aux paroles de saint Augustin (Cité de Dieu^ liv. IV, ch. xv) : « Les choses humaines seraient en meilleur état, fii tous les royaumes étaient petits et vivaient en bon voisinage. » (Gampanella, p. 524. Edition d'Amsterdam, Louis Elxevir, 1640.)
La propagande et la résistance religieuses sont restées longtemps au nombre des causes de conflits entre les nations. C^était à la fois dans un sentiment religieux et dans un sentiment d'hostilité de race que les chrétiens croisés et les musulmans soutinrent pendant le moyen-âge, depuis la bataille de Tours jusqu'à celle de Lépante, une lutte si importante pour la marche de la civilisation (*). 11 n'est pas nécessaire d'ajouter à ces grands souvenirs le tableau des guerres entre les partisans des diverses sectes chrétiennes;
Les symboles politiques ont remplacé dans la suite les signes religieux, pour guider les nations au combat, et nul ne peut méconnaître leur influence dans les luttes de la Révolution française, dont Pitt a pu dire : C était la guerre des opinions armées (^).
« Quand l'Angleterre prit les armes contre la France en 1793, a dit un écrivain, quelle raison donnât-elle de sa détermination? Elle déclara qu'elle ne pouvait plus être en paix avec un pays où la propriété était violée, où les citoyens étaient bannis, où les prêtres étaient proscrits, où toutes les lois qui protègent rhumanité et la justice étaient abolies Q. » En résumé, la longue lutte de l'Angleterre contre la
(^) « Sans ces guerres saintes, toute la race bumaine serait peutêtre encore de nos jours dégradée jusqu'aux plus profonds abîmes de laservitude et de la barbarie. » [Quarterly RevieWy septembre 1819.)
(') Séances et travaux de V Académie des Sciences morales et politiques, t. XXXVIII, Mémoire de Portalis sur la guerre considérée dans ses rapports avec les destinées du genre humain, p. 37 et suivantes.
{^) Chateaubriand. Préface de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, édition de 1827.
Révolution française et l'Empire a commencé par n'être que la conséquence d'une violente aversion politique.
Aujourd'hui, les mêmes causes qui résolvent pacifiquement les conflits politiques dans l'intérieur des Etats suppriment par cela même certains motife de luttes internationales.
On a donc vu disparaître la plupart des motifs de lutte armée entre les Gouvernements, sans que cette amélioration puisse être compensée par quelques autres causes de guerre, surgissant, par exemple, de l'affinité ou de la répulsion des races, jetées sans façon par le passé dans des creusets gouvernementaux qui semblent aujourd'hui perdus (*).
Les motife les plus évidents, les plus déterminants de certains conflits anciens n'ont plus de nos jours été suffisants à eux seuls pour justifier la guerre, si aucune violation du droit établi, aucune injure ne leur mettait, pour ainsi dire^ les armes à la main (^),
Il semble dès lors que la guerre, si on envisage les motifs qui en sont l'occasion, n'est un droit pour une
(^) Voir pour les développements à cet égard, outre la première section de ce travail sur la Politique internationale^ VEcrit de M. Paul de Bourgoing^ ancien ministre de France en Russie et en Allemagne, Paris, Dentu, 1859, p. 8 et suiv. « Pour bien concevoir, disait Térudit diplomate, ce qui se passe en ce moment d*un bout de TEurope à l'autre, il faut être verso non- seulement dans la géographie et l'histoire , mais encore dans Pétude des langues vivantes dont très-peu de personnes en France surtout se sont occupées. » {Les guerres d'idiomes et de nationalités,)
(') Pour constater le caractère, progressivement amélioré jusqu'à un certain point, de la définition des causes justificatives de la guerre, il suffit de comparer l'autorité de Grotius et celle de Martens :
D'après Grotius, liv. II, ch. i" : « Il est certain qu'il ne peut y avoir d'autre cause légitime de guerre que quelque injure ou
366 DE LA POLraQUB INTORNATTONALE
nation que lorsqu'elle est une injustice criminelle pour la nation opposée.
Et certes on pourrait dire, d'autre part, qu'il n'y a pas de guerre légitime, si aucun de ces grands intérêts qui touchent à l'intégrité et & la formation des na* tiens, à leurs liens civilisateurs, aux droits du commerce, ne se trouve blessé ; car les violations des traités qui toucheraient à de vains points d'honneur ne sont plus considérées comme des raisons suffisantes pour déverser sur l'humanité le fléau de la guerre. Il n'y a de lutte internationale légitime que celle qui est justifiée non-seulement par la défense d'un droit, mais encore par la comparaison de ses avantages pro-
quelque injustice de la part de celui contre qui on prend les armes. Iniquiias partis adversas justa bella ihgerit. (Saint Augustin, Cité de DieUjliy. IV.) » — Et plus loin : « La plupart des auteurs distinguent trois causes légitimas de guerre, savoir : la défense, le recouvrement de ce qui nous appartient et la punition. Mais cette « division ne renferme pas la poursuite de ce qui nous est dû. Saint Augustin remarque que Ton entend d'ordinaire par guerres justes celles qui vengent les injures. » (V. p. 246 et 248, 1. 1*', Amsterdam, 1729.)
D'après Martens, liv. VIII, ch. m, p. 203 : a Aucune violation d'unsin^ple devoir de morale, de politique ou de bienséance ne peut, considérée en elle-même, être une raison justificative pour faire la guerre. Mais tout acte portant atteinte à Tindépendance d'une autre nation et à la libre jouissance de ses droits acquis, soit par occupation, soit par traité, que cet acte soit passée présentf ou probablement à craindre pour Vavenir, peut être une raison justi* iicative de la guerre entre les nations, lorsque après avoir vaine* ment tenté des voies plus douces, on en vidnt à cette extrémité et qu'on n*y a pas renoncé. » (V. aussi Tarticle Guerre dm& le Die* tionnaire général de la Politique,
Fénelon, dans ses directions pour la conscience d'un roi, recon* naît un seul cas où la guerre devient nécessaire, « c'est le cas où l'on ne pourrait l'éviter qu'en donnant trop de prise et d'avantage à un ennemi injuste, artificieux et trop puissant. >»
bables avec l'étendue des maux qu'elle est susceptible d'entraîner (*). « Un prince, a dit Montesquieu dans sa 56® Lettre Persane, ne peut faire la guerre parce qu'on lui aura refusé un honneur qui lui est dû, ou parce qu'on aura eu quelque procédé peu convenable à l'égard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles ; non plus qu'un particulier ne peut tuer celui qui lui refuse le pas. La raison est que comme la déclaration de guerre doit être un acte de justice, dans lequel il faut toujours que la peine soit proportionnée
(< ; On peut, à cet égard, appliquer à ht guerre, en la généralisant, l'observation présentée par Paley sur le droit de résistance au gouvernement intérieur d'un pays :
« Aussi longtemps que l'intérêt de la société entière le requiert, c'est-à-dire aussi longtemps que le gouvernement établi ne peut pas être contrecarré ou changé sans inconvénient public, mais non davantage, la volonté de Dieu (cette volonté qui détermine universellement notre devoir) est que Ton obéisse au gouvernement établi. Ce principe étant admis, la j ustice de chaque cas particulier de résistance est ramenée à la comparaison de la quantité de danger et de dommage d'un côté, avec la probabilité et les frais de redressement de l'autre. Mais qui sera juge de cela? Nous répondrons : Chaque homme pour lui-même. Dans les conflits entre le souverain et le sujet, les partis ne connaissent aucun arbitre, et il serait absurde d'en référer la décision à ceux dont la conduite a provoqué la question, et dont Tintérêt personnel, l'autorité et le destin sont immédiatement en cause. Le danger de l'erreur et de Tabus n*est point une objection à la méthode de convenance, parce que toute autre méthode est également sujette à ce danger ou à de plus grands, et toute règle qui peut être proposée sur ce sujet (comme toutes les règles qui en appellent à la conscience ou qui l'enchaînent) doit dans l'application dépendre du jugement privé. L'on doit observer cependant qu'il faut également compter l'exercice du jugement privé de l'homme, qu'il soit déterminé par des rûsonnements et des conclusions personnels ou dirigé par l'avis des autres, pourvu qu'il soit libre de choisir son guide. » (Paley, Principùs on moral and polilical Philosophy, liv.VI,ch. m.)
h la faute, il faut voir si celui à qui on déclare la guerre mérite la mort ; car faire la guerre à quelqu'un, c'est vouloir le punir de mort (*). »
Les divers intérêts matériels et moraux, dont la conservation est le principal but de la politique étrangère des nations, sont rarement, par eux-mêmes, considérés comme des motifs de bouleversement ou de modification Jans les limites des Etats. Mais lorsque les rivalités que ces intérêts déterminent ont été changées par tel ou tel incident en cauôe de conflits, l'issue des luttes engagées devient souvent, par le droit de conquête et par les adhésions et fusions d'intérêt qui s'ensuivent (^), un principe de modification dans l'assiette et la circonscription des Etats, principe dont il faut dire avec Montesquieu parlant du droit de conquête : « Un droit nécessaire, légitime et malheureux qui laisse toujours àpayer une dette immense pour l'acquitter envers la nature humaine ('). »
(^) « La guerre, dit Grotius, ne doit pas être comptée au nombre des métiers ; au contraire, c'est une chose si horrible qu'il n'y a qu'une extrême nécessité ou la vraie charité qui puisse la rendre honnête. » (Grotius, liv. II, ch. xxv, l 9, Du droit de la guerre él de la paix,)
(2) Bossuet, dans sa Politique de VEcriture Sainte^ veut que le droit de conquête se confirme par Tacquiescement des peuples : « Ainsi, dit-il, on voit que ce droit de conquête, qui commence par la force, se réduit pour ainsi dire au droit commun et naturel du consentement des peuples et par la possession paisible. Et l'on pré suppose que la conquête a été suivie d'un acquiescement tacite des peuples soumis qu'on avait accoutumés à Tobéissance par un traitement honnête, ou qu'il était intervenu quelque accord, semblable à celui qu'on a rapporté entre Simon Macchabée et les rois d'Asie. »» {Œuvres de Bossuet, t. XXXVI, p. 82.)
(3) Esprit des Lois, liv. X, ch. iv*
Malheureusement, les iatéréts cachég derrière leg théories, le défaut d'arbitrage régulier entre les nations, obscurcissent beaucoup la pratique du droit des gens, dans le règlement et la détermination des causes légitimes de guerre ; ils lui imposent souvent comme un système d'hyipocrisie à peine déguisée, que la science a de Tenibarras h définir, mais qu'elle excuse ou du moins comprend, en ce sens qu'il est un hommage rendu à autre chose que la force brutale. L'impartiale histoire doit presque toujours constater des causes réelles de guerre, cachées sous les causes purement apparentes. Le plus souvent, les grandes luttes armées ont été la suite de rivalités faisant explosion à telle ou telle occasion, en vertu de tel ou tel prétexte.
Les statisticîensqui ont observé dans desfaits,touchan en partie à l'ordre moral, le retour de certaines lois, ont appliqué parfois aussi leurs observations à la guerre .
L'un d'eux, écrivant en 1825 (*), calculait que depuis 1659 jusqu'à la révolution, la France avait supporté le fardeau de huit périodes de guerre alternativement précédées ou suivies de huit périodes de paix ; la durée moyenne des périodes de guerre était de cinq à six années, et celle des périodes de paix de dix à onze années. Il ajoutait que les mêmes calculs se reproduisaient avec peu de différence dans les alternatives de la situation des autres puissances, et il en induisait, à la suite des temps de guerre écoulés depuis 1793, une
(*) M. d'Hauterive, Notions élémentaires d: économie politique. Introduction, p. lxiv.
probabilité de 42 ans de durée pour la période de paix qui recommençait lorsqu'il écrivait.
Ainsi que Técrivain le prévoyait en partie lui-même, ces espérances n'ont pas été réalisées. Mais il est vrai que les guerres intervenues depuis 1825 ont été courtes pour notre pays : et sous ce rapport la statistique n'est pas contraire au progrès des périodes pacifiques, étudiées par l'auteur que nous citons.
En constatant la diminution incontestable des causes de conflit armé entre les nations, nous n'osons certes marquer comme déjà venu le terme de ces tragédies affligeantes pour l'humanité.
La guerre sort le plus souvent des passions. Leur empire peut se restreindre ; les aliments qui les nourrissent peuvent souvent disparaître. Mais elles sont tellement inhérentes à l'humanité qu'il est difficile de marquer le dernier terme de leurs plus violents eSetSy tout en souhaitant que ce terme soit prochain. •
Outre l'empire des passions et celui des réactions qu'elles entraînent, il y a, nous devons en convenir, dans le règlement des intérêts internationaux que nous avons étudiés dans les sections précédentes, des causes de conflit difficiles à éviter, parce qu'elles placent les dignités nationales en présence.
Là où, par exemple, des nations n'ont pas une expansion légitime et proportionnée à leurs racines dans l'ensemble des faits matériels et moraux d'une époque, une excuse pour la lutte subsiste en permanence ; et l'un des écrivains de nos jours qui a le plus loué la tendance de l'abbé de Saint-Pierre n'a pas fait difficulté d'avouer que ce noble philanthrope, en prenant pour
base de son projet de paix perpétuelle la constitution de l'Europe, formée par le traité d'Utrecht, avait négligé non-seulement de scruter l'esprit des institutions alors existantes, mais encore de se demander si TEurope était bien ou mal organisée, si son état était conforme ou contraire aux droits des peuples, s'il était juste et bon qu'elle restât éternellement comme elle était {*).
Non, ces questions n'avaient pas été approfondies au siècle dernier, et il faudrait encore les poser de nos jours à celui qui reprendrait le beau et respectable rêve de l'abbé philosophe du xviii® siècle.
Et cependant il nous parait incontestable que les éléments pacifiques s'accroissent notablement dans l'organisation et dans la situation des nations modernes. De là, des changements dans la circonscription des nations, qui ont parfois été préparés par les vœux de l'opinion (^). Ce qui permet de dire avec Kant que si la paix perpétuelle est impraticable, elle est, qu'on nous passe l'expression, indéfiniment approximable Q.
L'un des résultats de la civilisation est de diminuer les causes de guerre. Un autre de ses effets est de rendre la guerre plus humaine.
Dans l'antiquité, bien que déjà certaines règles tutélaires, comme la nécessité de la déclaration de guerre et l'inviolabilité des ambassadeurs, fussent admises, les
(*) La Morale et la Démocratie^ par Jules Barni, p. 2i7.
(2) Il est impossible de méconnaître certaine action de ce genre dans les circonstances qui ont précédé Pabandon de la Vénétie par TAutriche, abandon qu'un historien contemporain a affirmé avoir été antérieur aux hostilités entre TAutriche et la Prusse. (Klaczko, Revue des Deux-Mondes^ du 1*' octobre 18H8, p. 532.)
(') Cité par Proudhon, La Guerre et la Paix^ t.P% p. 159. ♦
luttes armées faisaient peser leur influence sur tous les individus de la nation belligérante. Les personnes sans défense, comme les femmes et les enfants, étaient en danger perpétuel d'être maltraitées par l'ennemî, réduites en esclavage, vendues ou mises à mort.
Les temples des dieux offraient seuls quelque protection contre la férocité des soldats triomphant dans un assaut. « Que d'un côté, a dit l'auteur de V Esprit des LoiSf Ton se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains, et de l'autre la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs, Timur et Gengis-Khan, qui ont dévasté l'Asie , et nous verrons que nous devons au christianisme et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître.
« C'est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses: la vie, la liberté, les lois, les biens, et toujours la religion, lorsqu'on ne s'aveugle pas soi-même (*). »
Malgré l'observation de Montesquieu, les progrès ont été lents, même au sein de la chrétienté. Le moyenâge et la guerre de Trente- Ans ont offert encore de tristes exemples de barbarie, témoin le sac de Magdebourg par les soldats de l'armée de Tilly (*).
Grotius se bornait à interdire d'abuser des femmes. Vattel a mieux fait ressortir les droits des individus qui restent étrangers à la lutte, ou qui déposent les
(*) Livre xxiv, chap. m.
(2) Bluntschli, Bas moderne Vœlkerrecht, p. 32.
armes. La science étrangère rend hommage au mérite des propositions de ce publiciste dans cette interprétation humaine et progressive du droit de la guerre (*).
Du respect des personnes découle celui des propriétés privées.
L'antiquité et le moyen-âge regardaient comme de bonne prise les biens de tous ceux que Ton considérait comme ennemis.
Le droit moderne distingue entre la propriété publique et la propriété privée de Tennemi, et il exclut même de la propriété publique, considérée comme de bonne prise, les biens des églises, des hôpitaux, des écoles, ainsi que les bibliothèques, les laboratoires et les collections d'art (^), et même la propriété privée du prince (').
Si les droits de la guerre maritime sont plus étendus que ceux de la guerre terrestre, s'ils ont admis la capture des bâtiments de commerce à cause peut-être de la facilité qu'il y avait autrefois à convertir les vaisseaux marchands en bâtiments de guerre, cependant
(*) Bluntschli, Das moderne Vϔkerrecht, p. 33.
De nouveaux efforts sont tentés chaque jour, à l'honneur de la civilisation du XIX* siècle, pour adoucir les maux causés par la guerre.
Citons notamment la convention internationale pour l'amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne, qu'ont signée ou à laquelle ont adhéré tous les souverains de l'Europe; la constitution dans les divers pays de sociétés de secours aux blessés militaires; enfin, la récente convention par laquelle les principales puissances européennes se sont interdit Tusage de certains projectiles explosibles en temps de guerre. (Voir sur ces différents progrès le livre intitulé : La Guerre et PHwnanité au xix* siècle^ par M. Léon de Gazenove, 1869.)
(2) V. Tarticle 34 des instructions pour le gouvernement des armées des Etats-Unis en campagne, annexées à l'ouvrage de Bluntschli sur le droit des gens moderne.
(3) Bluntschli, p. 37.
le droit de course^ flétri par Franklin, répudié par le traité de 1785 entre la Prusse et les Etats-Unis de TAmérique du Nord, a été enfin condamné par la déclaration du Congrès de Paris en 1856.
Les autres principes adoptés dans le même Congrès et d'après lesquels le pavillon neutre couvre la marchandise ennemie h l'exception de la contrebande de guerre, comme d'un autre côté la marchandise neutre est protégée sur le vaisseau ennemi, et enfin la nécessité du blocus effectif, sont des restrictions considérables du droit de prise maritime, droit qu'il est désirable de voir supprimer lui-même, et qu'en attendant il faut améliorer par l'impartialité de son application (*).
Si l'on résumait ces adoucissements progressifs dans la pratique de la guerre, on pourrait adopter la formule suivante d'un auteur contemporain: « Si l'homme d'Etat le plus habile est celui qui réduit à son minimvm l'emploi de la guerre dans la politique, le meilleur général est celui qui réduit à son minimum l'emploi de la forcé dans la guerre, etc. (*). »
Ces perfectionnements dans les règles des luttes rfationales armées, ce désintéressement croissant imposé aux belligérants, peuvent contribuer à la suppression de la guerre elle-même. Ce qui est retranché
(*)I1 faut applaudir au précédent posé dans la guerre do 1854 et de 1«65 avec la Russie, et par lequel la Fronce et PAngleterre ont accordé un délai aux bâtiments russes pour sortir des ports où ils eussent pu ôlre arrêtés. Nous croyons devoir signaler aussi une décision du conseil d'Etat du 23 novembre 18G7,qui a adopté le principe d'une indemnité p; ur prise maritime reconnue mal fondée dans l'affaire du Milo:
(2) Prévosl-Paradol, la France nouvelle, p. 270.
de ses brutalités rend ce qui en est conservé plu^ odieux et plus incompréhensible. En s'abstenant du pillage et des contributions forcées, elle devient si coûteuse pour les gouvernements belb'gérants, qu'on dirait une arme blessant la main même victorieuse qui s'en "sert (•).
Un grand progrès serait fait pour la suppression de la guerre le jour où, par une création supérieure à celle de Tancienne Grèce et dont nous avons déjà parlé plus haut, un conseil amphictyonique européen (^) pourrait être reconnu, sinon comme le juge, au moins comme le conciliateur nécessaire des nations sur le point d'en venir aux mains. Ce conseil préparerait aux heures sereines les perfectionnements à tirer de la paix, et, dans les moments périlleux pour riiarmonie générale, il s'occuperait de conjurer les horreui^ et les désastres de la guerre.
« L'expérience des siècles nous apprend, a dit le général Foy, qu'il n'y a de recours contre les excès de la force matérielle que dans l'empire exercé sur les passions des hommes par la plus puissante des forces morales, la justice. . . »
Constituer un organe public à cette force morale suprême et mettre à son service une influence, peut-être
{*) « La guerre, a dit Proudhon, t. II, p. 281, ne peut mentir à sa cause. Fille de famine, après avoir cherché pâture à l'étranger, mais forcée par le progrès de la civilisation de renoncer à l'étranger, elle va se rejeter sur les propres nationaux : comme Saturne, elle dévorera ses enfants, et c'est afin d'augmenter le nombre de ses victimes, et d'éloigner son suicide, qu'elle continue de chercher des conquêtes. »
(2) Le conseil des Amphictyons paraît n'avoir eu pour objet que l'adoucissement des maux de la guerre, et la défense du temple de Delphes. (Histoire du progrès du droit des genSf par Henry Wheaton, p. 6.)
un jour une force matérielle capable de faire respecter ses verdicts Q) : voilà le but clairement marqué aux progrès du droit international et aux efforts des esprits généreux appliqués à la suppression du fléau de la guerre.
J'admire les tableaux sublimes ou prétendus tels qu'elle a pu présenter à nos pères et qui ont inspiré, même de nos jours, plus d'un écrivain (^).
Les bienfaits de la civilisation , dérivant des luttes les plus horribles, sont sans doute un des contrastes les plus grandioses deThistoire de l'humanité. Mais le critérium de l'antagonisme des nations doit se transformer. Le règne de la Parole et de la Presse doit succéder à celui de la Force et de la Guerre ; et les vertus même du Testament ancien , s'il m'est permis d'employer ce mot, doivent pâlir devant celles du Testament nouveau .
(*) A tous les symptômes de réduction du domaine de la guerre dans Tavenir, on peut ajouter la neutralité imposée par les traités modernes à certains Etats, comme la Suisse et la Belgique, nonseulement pour la protection de leur faiblesse organicfue, mais encore pour Tavantage réciproque de leurs voisins, préservés par cet expédient d'invasions soudaines ou de dangers stratégiques particuliers. Il y a lieu de croire que celte neutralité à priori pourra recevoir d'autres applications. (V. la brochure de M. HuberSaladin sur les Petits Etats et la Neutralité continentale dans la situa' tion actuelle de V Europe, Paris, 1866.)
(2) « La guerre, a dit Proudbon, est le phénomène le plus profond, le plus sublime de notre vie morale. Aucun autre ne peut lui être comparé : ni les célébrations imposantes du culte, ni les créations gigantesques de Tindustrie. C'est la guerre qui, dans les harmonies d^ la nature et de l'humanité, donne la note la plus puissante : elle agit sur Tâme comme Téclat du tonnerre, comme la voix de Pouragan. Mélange de génie et d'accents de poésie et de passion, de suprême justice et de tragique héroïsme, même après ^analyse que nous ea avons faite et la censure dont nous l'avons frappée, sa majesté nous étonne, et, plus la réflexion la contemple, plus le cœur s'éprend pour elle d'enthousiasme. » T. ir, p. 384, La Guerre et la Paix.)