IV AVANT-PROPOS
C histoire du second Empire et sur la situation actuelle de la France étaient V Epilogue naturel de ce livre. Ces Considérations, publiées sous un anonyme transparent, n'étaient pas passées inaperçues. Plusieurs éditions successives (la dernière de 1873), et de nombreuses citations qui en ont été faites dans des écrits sérieux (^), témoignaient assez de leur importance.
Dégagées de tout esprit de personnalité, ne jugeant les faits que d'après leur philosophie et renseignement qu'ils comportent, elles nous ont paru se rattacher sous plusieurs rapports au livre de 1870. Nous avons donc pensé ne pouvoir mieux faire que de demander à l'auteur de terminer la seconde édition des Principes en y ajoutant son nouveau travail, et en revoyant et complétant à cette fin l'édition des Considérations publiée en 1873.
L'Éditeur.
1« Août 1875.
(*) Spécialement dans V Histoire diplomatique de la guerre franco- allemande f par M. Sorel.
INTRODUCTION
Tout le monde admet que la politique est un art. Tout le monde n*est pas aussi conyaincu qu*elle est une science.
La cause de celte disposition d'esprit résulte de ce que la politique a été, en effet, un art longtemps avant d'être une science.
Là même où toute la politique résulte des décisions arbitraires d'un souverain, assisté de serviteurs distribués à divers degrés hiérarchiques, et où l'idée d'une loi indépendante de cette volonté n'existe pour ainsi dire pas, c'est un art pour le courtisan que de gagner les faveurs de ce maître unique, en étudiant son caractère, ses qualités et de préférence peut-être ses faiblesses : c'est un art pour lui de supplanter les rivaux qui lui disputent Vinfluencei
Tl INTRODUCTION
d'assujettir ses inférieurs à la soumission Q et de conduire sa fortune personnelle.
Tout cela n'est qu'un art ; car c'est une pratique habile, plus ou moins honnête, suivant les caractères par lesquels elle est appliquée; qui a ses secrets dans la conception et l'exécution, et ses résultats à la fois brillants et personnellement utiles. Maison pourrait écrire tous ces secrets, et démontrer la possibilité de ces résultats qu'on hésiterait à appeler cela une science.
Au contraire, dès que l'esprit sest porté moins sur les moyens d'exploiter une forme politique que sur le jugement de cette forme elle-même, sur les conditions de son existence, sur sa comparaison avec d'autres formes différentes, sur les rapports
(^) « Ainsi, comme tout arbre ne reçoit pas, a dit Plutarque, ou ne peut pas porter la vigne entortillée à l'entour de son tronc, il y en a quelques-uns qui la suffoquent, et empêchent de croître et de profiter, ainsi es gouvernement des villes, ceux qui ne sont pas vraiment gens de bien et amateurs de la vertu seulement, ains ambitieux et convoiteux de l'honneur et des grandeurs, ils ne laissent point aux jeunes gens des moyens et occasions de faire de belles choses, ains par envie de jalousie, les reculent, et tiennent loin le plus qu'ils peuvent. »
*Au goût d'étouffer leurs jeunes rivaux possibles, certains hommes d'Etat joignent parfois l'immoralité de combattre systématiquement les projets dont ils ne sont pas les auteurs. C'est de cette circonstance que s'est inspiré Mably dans un passage des Entretiens de Phocion (troisième entretien) : « Si Aristide et Cimon eussent eu alors les mœurs basses et corrompues de notre temps, ils se seraient soulevés contre un projet dont ils n'étaient pas les auteurs : ils auraient préféré la perte de la République et de la Grèce entière, au chagrin jaloux de les voir sauver par un autre. Ce fut Thonnéteté des mœurs publiques qui permit & Thémistocle d'être un grand homme et de vaincre les Perses. » (Edition de 1383, t. II, p. 49.)
INTRODUOTION
de la politique générale et de la morale» on est passé du domaine de Tart à celui delà science. L'étude des connaissances formées dans celte roie, leur caractère supérieur à la description des procédés de Tarn- Mtion ont fait naître l'idée d'une véritable science, qui juge les gouvernements existants, et décide ce qu'ils doivent être dans un pays donné.
Est-il nécessaire d'établir l'rtcistence et les droits de la science politique? Platon les a depuis longtemps proclamés en disant que la science est préférable à l'esprit et à l'éloquence dans le gouverneinent des hommes C). Est-ce que les besoins des sociétés civiles n'appellent pas le concours les procédés les plus sérieux, les plus élevés de l'esprit?
Dans l'ordre de la vie physique, si une organisation humaine est menacée de ruine par un mal se^ cret, personne ne dédaigne les secours d'une science médicale, même pleine de conjectures. S'il faut construire un navire nouveau, ou élever un édifice commode et utile, nui n'écarte non plus les conseils de la science architecturale. Dans la destinée des peuples, il y a aussi quelque chose de plus que
(<) Voyez la citation de la République de Plalon, dialogue ft, donnée dans les termes suivants par Romagnosi, p. S8: />é//a scienza délie costituzionii Nisi philosophi civilatibus dominentuVi vel hi qui nune reges poteniesque sunt légitime sufficienterque philosopheniury in iisdemque civilis potenUa et philosophia cori" currant, neque, quod nunc fit^ a deversis duobus tractenlur ingeniis^ non erit civitatiy ni meg, fert opinio, hominumque generi requies ulla matorum. Voir aussi dans les OEuvres morales de Plutarque le discours intitulé : QuHl faut qu^un philosophe con* verse avec les princes et grands seigneurs*
Vni INTRODUCTION
les expédients du savoir-faire, les triomphes de rhàbileté et les menées de l'intrigue; quelque chose de plus élevé que Téclat des distinctions extérieures ou la conquête accumulée des récompenses matérielles : c'est le droit de la science éclairée et patriotique, conservatrice parce qu'elle paralyse les passions destructives, indépendante parce que sa lumière vient d'en hâut, durable parce qu'elle repose sur la vérité immuable. Un maître de l'art des cours distinguait déjà l'homme heureux de Thomme sage, et il disait de ce dernier : « Si son siècle lui est ingrat, les siècles suivants lui font justice C). >
« La science intermédiaire entre la philosophie et l'histoire du droit et qui relève de tous les deux, a dit un écrivain belge il y a quelques années, c'est la science politique qui, en s'introduisant d'un côté à la philosophie du droit, du but et des principes généraux d^organisation de la société civile, et en consultant d'un autre côté, dans l'histoire, les précédents d'un peuple, le caractère et les mœurs qu'il a manifestés dans ses institutions, et en examinant l'état actuel de la culture et ses rapports extérieurs avec d'autres peuples, indique les réformes auxquelles il est préparé par son état précédent, et qu'il peut réaliser d'après les données de son état présent O. »
(*) Vhommc de cour, Maxime 20 : vl Si este no es su siglo, muehos otros lo seran. »
(2) Ahrens, Cours du droit naturel. Bruxelles, 1838, p. 30.
INTRODUCTION K
A côté de Tart, en un mot, qui peut aider à captiver et à conduire les hommes, il y a les règles d'une science qui classe les faits, montre par la logique et l'histoire les liens entre les principes et les conséquences, oblige la routine à reconnaître les lois du progrès, comme la témérité à constater les exigences de la tradition, et conduit enfin au bien par la considération du vrai. II y a eu des jardiniers avant qu'il y. eût des botanistes; mais la science des plantes constituée, il est difficile de la dédaigner. Il y a eu des pilotes avant que les géographes aient pu dresser des cartes marines ; mais, ces cartes établies, il est impossible aux navigateursde les négliger.
La science n'a pas seulement pour résultat d'élever les esprits politiques dans une sphère plus haute et plus clairvoyante que celle de^'art : elle a encore pour effet de moraliser la politique/
L'antagonisme des intérêts engagés dans le gouvernement des nations a pour conséquence, de même que toute autre lutte, de placer les rivaux sur la pente de la violence et de la ruse, comme moyens, extrêmes de succès.
Les limites entre l'emploi légitime et l'emploi brutal de la prépondérance, entre la finesse et la perfidie, s'obscurcissent aisément dans les combats livrés pour la conquête du pouvoir ou des divers résultats qui font l'ambition de l'art politique.
Ajoutez aux tentations de l'immoralité directe celles de la complicité par faiblesse ou flatterie, les
X INTRODUCTION
abus de Tautorité comme ceux du talent, les mensonges de certaine diplomatie comme les sophismes et les surprises de la parole, je dirai presque de l'éloquence elle-même : et vous apercevrez ce vaste domaine d'un art, qui n'exclut pas absolument la probité des concours auxquels il préside, mais qui est trop souvent déshonoré par les imperfections et les passions humaines.
La science politique tend par la gravité de ses maximes à purifier le domaine des passions, sans supprimer l'importance, et même, sous certains rapports, les progrès de l'art, ennobli par le contact de ridée, et par le respect des règles.
Appliquer, en effet, les principes aux circonstances, pourvoir quotidiennement aux besoins de Tordre public, assurer le succès des combinaisons et des entreprises gouvernementales, soit par l'action, soit par la plume, soit par la parole, et ordinairement avec l'aide d'auxiliaires intelligemment choisis et dirigés avec soin, sera toujours la base d'un art politique honoré par toutes les sociétés, sous toutes les formes de gouvernement, quoique abaissé peut-être progressivement parmi celles que domine l'esprit de la démocratie : art exigeant d'ailleurs des facultés ou du moins des préparations parfoiii distinctes de celles qui font et les savants et les grands publicistes (*).
(<) « J'ai entendu quelquefois regretter, a dit M. de Tocqueville, que Montesquieu ait vécu dans un temps où il n'ait pu expé-
*.it -.».-
INTRODUCTION XI
Comme Vart de la politique en a devancé la science, la littérature de l'un est de beaucoup antérieure à celle de l'autre. Quand les nations du nord de l'Europe s'éveillaient encore à peine, quand elles cherchaient leur vie pour ainsi dire, et attendaient la puberté de leur génie, l'Espagne et l'Italie, l'une dominante et forte , l'autre morcelée et souffrante, obéissaient à des inspirations politiques imparfaites, mais brillantes par leur précocité.
L'Espagne, régnant sur une partie de l'ancien univers et conquérant le Nouveau-Monde, avait un gouvernement absolu et puissant, souillé de plus d'un préjugé superstitieux ou barbare, mais dans lequel toute l'expérience de l'art des cours avait pu se développer et grandir, en raison même des conditions d'un pouvoir, obligé de concentrer sur un point unique la direction de nations diverses.
Cette expérience de la conduite au milieu des cours, combinée, quand il le fallait, dans la mesure du possible, avec le respect des règles morales, trouva ses écrivains, et le livre deGracian, Oraculo manual y arte de Prudencia, si souvent édité chez nos pères
rimenter la politique, dont il a tant avancôjla science. J'ai toujours trouvé beaucoup d'indiscrétion dans ces regrets. Peut-être la finesse un peu subtile de son esprit lui eût-elle fait souvent manquer dans la pratique ce point précis où se décide le succès des affaires : il eût bien pu arriver qu'au lieu de devenir le plus rare des pùblicistes, il n'ait été qu'un assez mauvais ministre, chose très commune. » {Discours à V Académie des sciences morales ^ 1852.)
XU INTRODUCTION
SOUS ua nom qui le rapetisse (*)• n'a pas été, dans son genre, dépassé.
En Italie, Machiavel avait déjà, à une époque antérieure, embrassé un ordre d'idées beaucoup plus étendu et plus profond, et avait opéré la transition de l'art à la science. Quoiqu'il fût beaucoup plus préoccupé de l'utilité des actions politiques que de leur justice, le secrétaire de Florence fut amené par l'étude de l'histoire : par cette lecture des grands écrivains à laquelle il se hvrait chaque soir dans sa petite maison des champs, après avoir secoué, comme il l'écrivait à Vettori, la moisissure de sa tête : enfin par le spectacle varié qu'avait offert avant lui l'Italie moderne, à comparer les diverses formes des gouvernements. On a cité de lui des observations dont le caractère général est tout à fait scientifique C), et, ainsi qu'on l'a observé, il s'éleva parfois à un certain idéal, dans des écrits généralement empreints d'un réalisme quelquefois odieux C).
Après les travaux inspirés à l'Angleterre par les grandes luttes intérieures du XVIP siècle, qui ont plus ou moins instruit Hobbes, Harrington, Sidney
(*) L'homme de cour^de Balthazar Gracias, traduit et commenté par A. de la Houssaye.
(') Par exemple, lorsqu'il a dénoncé comme mauvais / ire governi rei di tiranni di pochi e di molli, citation tirée du t. III des œuvres de Romagnosi, p. 687. {Sommario deJla teoria constiiuzionale di Romagnosi fatlo da lui stesso,)
(5) Geschichte des Allgemeinen Slaalsrechls und der politik, par Bluntschli, p. 15.
INTRODUCTION xni
et Locke, c'est en France que la science politique devait grandir et se développer. A Montesquieu, plus qu'à aucun autre écrivain moderne, revient rhonneur d'avoir fondé la science politique par des études d'ensemble sur les lois générales des nations.
Après lui, sous l'influence complexe de réflexions laborieuses et de révolutions marquées d'un caractère nouveau, cette science, que d'Argenson considérait de son temps comme étant dans l'enfance C)i a fait encore des progrès sensibles.
Rousseau et Tocqueville se sont surtout inspirés du spectacle et de Tintelligence des institutions dé-^ mocra tiques. Bonald et de Maislre ont recherché dans les ruines des révolutions les éléments de l'autorité monarchique, dont l'Europe de leur temps désirait l'influence et appelait le retour.
Romagnosi a senti la grandeur d'un plan qu'il n'a pas eu la force d'exécuter, lorsqu'il, s'est proposé de construire un monument qui ne serait pas la rrécropole des générations passées, mais la cité de toutes les générations vivant sous des lois modérées 0 .
(<) Considérations sur le gouvemefnent ancien et présent de la France, Amsterdam, 1856, p. 17.
Un contemporain peut-être trop sévère a même dit de nos jours : « Dans rétat présent des connaissances , la politique, loin d*6tre une science, est un des arts les plus tardifs. » (Buckle, cité par la Revue des Deux-Mondes^ p. 401, t. LXXIV.
(3) Opère di G, Romagnosi riordinate ed illustrâtes di À. de Georgi, t. VIII, p. 687.
XIV INTRODUCTION
Malgré ces travaux utiles, la science politique me paraît avoir encore de nombreux progrès à faire. « 11 y a dans plusieurs Elals, disait il y a quelques années Frédéric Ancillon , de fausses monnaies d'idées que le peuple léger ou passionné reçoit comme argent comptant avec une présomption ridicule C)."»
Est-il possible de rectifier ces erreurs, de résumer et de contrôler ce qu'il y a de substantiel dans les aperçus des meilleurs écrivains, d'y rechercher ce qui est dégagé de l'esprit de système, et d'arriver ainsi à certains éléments de la science politique, indépendants des passions de tel moment et de telle contrée?
Voîlàcoquej'ai esssayé de faire, dans les loisirs qu'ont pu me laisser mes occupations politiques et administratives, en cherchant à profiter avec soin de tout ce qui a été écrit avant moi, et à éviter le reproche de vouloir présomptueusement commencer la science, que j'aurais plutôt, à certains égards, la simple ambition de résumer.
Un écrivain politique studieux, M. Cornwall Lewis, dans son Traité des méthodes d'observation et de raisonnement en politique, a censuré sous ce rapport avec raison plus d'un de nos devanciers :
« Nous ferons remarquer, dit-il en terminant un aperçu rapide des progrès de la littérature politique, qu'un défaut capital des hommes qui écrivent
(*) Uber den Geisi der Staaisverfassungen, etc., préface.
INTRODUCTION
sur la science politique consiste dans Thabitude qu'a chacun d'eux de commencer de novo, en se reportant peu ou point à ses prédécesseurs. Ainsi Hobbes fonde sa doctrine sur les principes généraux de la nature humaine, sans faire aucune allusion aux travaux de ceux qui ont écrit avant lui ; et Locke, quelques années plus tard, publie un traité sur le même sujet, sans faire mention du travail de Hobbes. Quelquefois le silence gardé sur ceux qui ont écrit antérieurement est considéré comme un mérite et comme une preuve d'originalité de jugement. Ainsi, M. Stewart rapporte avec satisfaction ce fait que Montesquieu ne cite jamais Grotius, et Grotius lui-même, interrogé, dit-on, sur les meilleurs écrivains, répondit à son interlocuteur de prendre un volume de papier blanc,, et d'y inscrire ce qu'il avait vu et ce qu'il avait entendu. En réalité, cependant, l'étude des écrivains qui nous ont précédés ne gêne pas l'esprit, et ne fait nul obstacle à l'originalité réelle et à l'indépendance de la pensée. Ces recherches, au contraire, conduisent à la vérité et empêchent que l'auteur, ayant une pensée qu'il croit originale, soit accusé de reproduire comme une nouveauté ce qui était connu avant lui. Si, au lieu d'être arrivés au vrai, ces travaux précédents sont erronés, on peut y puiser des enseignements et apprendre en tous cas quelles sont les erreurs qui ont besoin d'être réfutées. Chaque auteur qui traite de la science politique devrait s'efforcer autant que possible de s'approprier ou de combattre les œuvres de ses prédécesseurs. Cette façon de penser a
XVI INTRODUCTION
été si peu comiDuna jusqu'ici* que les ouvrages po* litiques sérieux gardent, comme les œuvres d'art, un caractère individuel. Leur valeur n'est pas diminuée par les travaux subséquents, dans lesquels on ne tient aucun compte de ce qu'il y avait de bon à y prendre. Cette habitude de remonter continuellement aux premiers principes, sans donner aucune raison pour laisser de côté la voie suivie par les écrivains antérieurs, amène la dissemblance des pensées et empêche les divers auteurs de se rencontrer sur un terrain commun, même dans la mesure de leur véritable accord C). »
Partageant sur ce point les idées du savant écrivain qui fut aussi un administrateur éminent, je serai par cela même excusé des citations assez nombreuses auxquelles je me suis livré. Lors même en effet qu'une idée aurait spontanément frappé mon esprit, lorsque je l'ai trouvée déjà formulée par un devancier, j'ai habituellement préféré le citer que de paraître renouveler sa découverte, en bravant au besoin à ce sujet les critiques piquantes de La Bruyère (").
En écrivant mes réflexions sur la science politi-
(3) « Hérile, soit qu'il parle, soit qu'il harangue oa qu'il écrive, veut citer : il fait dire au prince des philosophes que le vin enivre, et k l'orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le divin Platon qui assure que là vertu est aimable, le vice odieux, ou que l'un ou l'autre se tourne en habitudes. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est môme capable de penser, il veut leb devoir aux anciens, aux Lalins, aux Grecs. » (Caraclèrmtj vol. If, cbop. xii.)
INTRODUCTION XVII
que, je n'ai pas du reste la prétention d'avoir échappé absolument à ce qui a été le sort commun de ceux qui m'ont précédé, à savoir d'écrire avec les idées de leur temps, de leur pays et de leur situation.
Nul ne peut méconnaître le Français du XVr siècle dans Bodin, le magistrat parlementaire du XVIII* dans Montesquieu, l'aristocrate bernois dans Haller, le démocrate genevois dans J.-J. Rousseau (*), le pasteur écossais dans Ferguson C), l'émigré savoisien dans J. de JloistreC).
On trouvera peut-être aussi quelques reflets de ma vie dans mes écrits. Après avoir connu l'activité politique et n'avoir jamais connu l'oisiveté, je me suis souvent trouvé dans cette position de spectateur bien placé, que certains philosophes ont déclaré préférable à celle de V action. Je chercherai, si je ne puis éviter certaine corrélation involontaire, à faire de chacune de ces deux parties de mon existence la justification de l'autre, pette justification ne
(*) Sans la culture politique de Genève, le Contrat social n^aùt pas été fait, a dit avec raison Heeren dans son Fragment sur la formation et F influence pratique des théories politiques,
(*) Voyez surtout ses Principes de science morale et politique, où il professe le respect des inégalités sociales et des gouvernements existants, à la date de 1792, avec tout le calme d'un philosophe vivant au second rang dans une société fortement assise sur le sentiment de la stabilité et du progrès régulier. Gonsultez sur la biographie de Ferguson VEdinburgh Heview, de janvier 1867.
(*) Bonald regrettait la connétablie, le service de la cavalerie féodale, rinféodation des terres. (Voir Législation primitive^ 1. 1", p. USS, 327, 346.) G'était plus rétrospectif encore que l'atmosphère dans laquelle le publiciste avait vécu : c'était le domaine de la rêverie personnelle. **
xvni INTRODUCTION
dût- elle résulter que de la logique de rimperfection. N'est-il pas d'ailleurs plus aisé de prétendre dans le inonde politique au rôle d'observateur et de narra-teur qu'à celui déjuge?
Ce rôle de témoin sincère, je l'ai toujours rempli dans toutes les branches de mon activité, et je me plais à penser qu'il ne faut pas appliquer à tous les temps l'antithèse chagrine attribuée au baron de Stein : « Ainsi est le monde qu'on ne peut aller loin ensuivante droit chemin, et que c'est un devoir de ne pas prendrelescheminsdétournésC).*
Si j'avais réussi à tracer avec justesse quelque chose comme les éléments de la science politique, je croirais avoir rendu service à un pays dans lequel j'ai vu si souvent, d'une part la solidité des^ principes méconnue pour les brillantes qualités de l'esprit, et d'autre part la diversité infinie des idées, suite de l'absence de règles et de maximes fixes, se traduire en révolutions et en commotions de tout genre, dont la source pourrait bien n'être pas tarie à jamais.
La science unit les hommes : les passions et les caprices les divisent. En politique, la science peut diminuer le désaccord, et contribuer à ce rapprochement des esprits, qui fait le bonheur d'un peuple au dedans et sa puissance au dehors. Elle donne à la fois le motif des subordinations transitoires mais nécessaires, et la raison des espérances de l'avenir. Elle
{*) Cité par Besobrasof, p. 47, de son Mémoire sur Vinfluencn de îa science économique sur la vie de l'Europe moderne.
INTRODUCTION
enseigne le vrai, d'où ressort la mesure du possible. Sa propagation dans le pays de Montesquieu serait une force nationale de plus, en même temps qu'un honneur pour l'humanité.
N'y a-t-il pas des erreurs politiques qui se soldent avec des ruines et du sang? N'y a-t-il pas des cratères révolutionnaires aux éruptions desquels l'ignorance a fourni la matière comme la passion la chaleur? La meilleure préparation de la liberté n'est-elle pas dans la sagesse des idées du grand nombre? Enfin n'est-ce pas en s'écrivant, si je puis m'exprimer ainsi , -en se soumettant à la pubhcité> que
la politique trouve la véritable voie des ambitions les pluslégitimes C), et suivant l'expression de Kant, le critérium pratique de son union avec la morale, celte union qui, suivant lui, doit la faire briller d'un éclat incomparable C).
Mon livre n'est pas écrit pour servir de manuel aux hommes d'Etat, pour lesquels les applications sont quelquefois plus délicates que les principes. Si
(<) La valeur des hauts emplois politiques appréciée par le vulgaire en raison directe de la puissance des hommes qri les occupent, tend à se ramener pour le moraliste au mérite des desseins, des moyens, et des résultats appartenant à la politique dont il s'agit déjuger et d'apprécier la collaboration. C'est là un des points de contact nécessaires à établir entre la morale et la politique, celle-ci toujours voisine de la morale, s'il s'agit de la science, souvent ennemie, s'il s'agit de l'art. A ce point de vue les droits de l'intelligence élevée s'agrandissent dans une politique soustraite à l'arbitraire, et on trouve quelque chose de prophétique dans la pensée de Rousseau qu'il faut renoncHr à « ce vieux préjugé inventé par l'orgueil des grands que l'art de conduire les peuples est plus difficile que celui de les éclairer. » {Pensées, p. 91.)
(3) Voir le Projet de paix perpétuelle^ trad., p. 95 et suiv.
XX INTRODUCTION
j'avais la prétention d'éclairer les premiers d'entre eux, je craindrais avec Descartes de ne pas paraître « moins impertinent que ce philosophe qui voulait enseigner le devoir d'un capitaine en la présence d'Annibal. » Quant à ceux qui tiennent avec moins d'habileté le timon des affaires, plusieurs livrés à la recherche des expédients, ne trouveront pas le loisir de me lire, et la mission de quelques autres n'estelle pas d'assurer aux célèbres critiques d'Oxenstiern une jeunesse immortelle?
Je n'élève pas mes vues plus haut que la sphère élémentaire de la science, et je voudrais écrire pour tous, et surtout pour ces-générations nouvelles qui commencent la vie avec la' sincérité et la bonne foi de la jeunesse.
Cependant je n'entends pas borner la portée accidentelle des vérités que j'aurais pu résumer. Si Napoléon i^' avait été instruit par Montesquieu, comme Alexandre le fut par Aristote, s'il y eût eu en lui ce respect de la philosophie qui fit dire une fois au moins au fils de Philippe : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène, » ce grand génie n'eût-il pas évité peut-être quelquesuns des écueils de sa sagesse et de sa fortune C)? N'est-ce pas avec raison que le marquis d'Argenson, parlant de Louis XIV, a dit de lui : « Son idée de la gloire n'était pas assez rectifiée parla philosophie^).»
(*) Voir le chap. x de l'Esprit des lois « D'une monarchie qui conquiert tout autour d'elle. »
(2) Considérations sur le gouvernement, ^p* 146.
INTRODUCTION xxi
Si un seul homme d'Etat pouvait donc trouver par hasard dans mes réflexions quelques lumières, ou du moins quelque chose d'analogue aux lueurs d'un phare sur certains récifs, j'en serais fier pour la science, dont j'aimerais à voir les enseignements mieux compris, mieux pratiqués, et en possession d'un crédit qui sera, quoi qu'on fasse, difficile à restreindre, toutes les fois que ces enseignements seront puisés à cette source ardue et entourée d'épines, qu'on appelle la vérité. ^
Peu importe queja science soit parfois considérée par les puissants de la terre comme l'ouvrière dont le travail doit fournir un rayon à leur auréole. A une époque où Ton disait que la philosophie était la suivante de la théologie, Kant ajoutait qu'il y avait lieu d'examiner si cette noble suivante précède sa dame le flambeau à la main, ou si elle lui porte la queue O-
Je ne parlerai pas de l'équitable impartialité de mes jugements, je chercherai à faire qu'on la reconnaisse spontanément.
Voilà les pensées et les sentiments qui ont inspiré ce livre.
Quant à son titre, à peu près produit déjà en tête d'un ouvrage marqué un peu d'un caractère de circonstance et publié il y a un demi-siècle C),
(') Projet de paix perpéluelle, trad., Paris, an VIII, p. 68.
(^) Principes de politique^ publiés par Benjamin C!onstant, en
XXII INTRODUCTION
j'espère qu'il ne paraîtra pas trop ambitieux. Mes recherche^ sont consacrées à la science politique. Considérant cette science dans ce qu'elle a de plus général, et cette science elle-même ne pouvant se séparer de la sagesse, j'avais d'abord voulu adopter le mot de philosophie politique, renouvelé il est vrai des Grecs C) > mais autorisé par des intermédiaires respectables, dans des recherches analogues aux miennes quoique notablement différentes C). Il y aurait à coup sûr autant de motifs pour justifier l'expression de philosophie politique quepour légitimer celle de pAilosophie de la guerre, employée par des écrivains de nos jours. Je me suis arrêté toutefois à un titre plus modeste dans un sens, et peut-être plus exigeant dans un autre. #
Je serais heureux si je pouvais avoir seulement fait 'entrevoir aux hommes nouveaux, avides de s'instruire, comme à ceux qui se reposent après les orages de la vie publique, les principes de la science telle que j'ai pu la comprendre et que la définissait Macaulay avec un peu d'optimisme, mais avec un fonds de vérité sereine qui doit dominer les déceptions et les découragements :
« Cette noble science, qui est aussi éloignée des
(*) Gicéron, de VOraleur, liv. III, l 28, nous apprend que les philosophes péripatéticiens avaient été autrefois nommés par les Grecs philosophes politiques. (Poîitici philosophi appellati universarum rerum publicarum nomine,)
(») Voir le titre de l'ouvrage de Paley, classique à l'Université de Cambridge .
INTRODUCTION
sèches théories des sophistes utilitaires que des petites règles, si souvent prises pour l'habileté de rhomme d'Etat par des esprits rétrécis dans les habitudes de rinlrigue, de l'agiotage ou de l'étiquette officielle : qui de toutes les sciences est la plus importante pour le bonheur des nations : qui de toutes les sciences tend aussi le plus à développer et à fortifier l'homme : qui tire sa nourriture et son ornement de toutes les parties de la philosophie et de la littérature, et qui rend en retour la nourriture et l'ornement à toutes C)- »
(*) Miscellaïuous Writings^ 1. 1", p. t2l.