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CHAPITRE PREMIER

PRINCIPES FONDAMENTAUX DE LA CONSTITUTION DES SOCIÉTÉS ET CLASSIFICATION DES GOUVERNEMENTS.

La société humaine est fondée à la fois sur le besoin le plus impérieux et sur Tintérêt le plus évident de tous ses membres.

A ne considérer que la condition physique de l'homme, sa faiblesse et sa misère lors de sa naissance, la lenteur de son développement, les conditions à Taide desquelles il peut procréer et élever sa postérité, la brièveté de son âge de force, les tristei^es de sa décrépitude, il nous apparaît comme dépendant de se^ semblables. L'individu a besoin de la famille, la famille a besoin de la société, non-seulement pour résister à Tactioû destructive des éléments et pour améliorer son existence physique, mais encore pour marcher au perfectionnement et au progrès.

Aussi le pacte social, pour reproduire une expression souvent employée, est-'il géoéralement un pacte tacite, imposé par des circonstances si impérieuses qu'il »'a été jamais débattu sur une grande échelle ni môme réfléchi.

L'enfant qui vient de naître n'est pas libre de discuter le pacte qui l'unit à sa famille, l'artisan ou le laboureur n'est pas libre, surtout dans les conditions de l'existence sociale ancienne, de discuter le pacte qui l'unit aux concitoyens de sa ville ou de son hameau; le citoyen plus fortuné même est rarement libre de quitter une patrie dont les institutions lui déplaisent, et s'il le fait, il est obligé le plus souvent d'adhérer d'une façon muette et absolue aux règlements de celle qu'il adopte.

Le pacte social est l'expression d'un rêve, si on veut lui donner une signification historique tant soit peu large : il est surtout l'indication d'un idéal pour lequel des philosophes ont imagé une société qui, discutant toutes les conditions de son existence, ouvrirait en même temps à tous ses membres le droit d'adhérer à .ses institutions ou de choisir une autre patrie, Conçu dans ces termes, le pacte social n'existe nulle part dans la parfaite expression de sa liberté.

J'ignore si 4ans les institutions les plus démocratiques le droit permanent pour toute individualité et toute famille, pour toute commune, pour toute province, de s'isoler de la société générale dont elles font partie, a été jamais consacré ou pratiqué. Quelques cantons suisses se sont fractionnés. Je doute que les nouvelles organisations détachées du groupe persistant

eussent pu librement sortir de la Confédération, et je sais d'un çtutre côté que le^ Etats méridionaux de la fédération américaine du Nord ont été retenus par la force des armes dans l'union dont ils avaient cherché à se séparer.

Le pacte social est donc un idéal plus qu'une réalité.

Si l'association est un besoin pour l'homme, ellç existe sous diverses formes et à di\ ers degrés.

Il y a l'association de famille qu'on peut trouver à peu près isolée sur les limites de la vie sauvage ; il y a l'association de la tribu; il y a l'association civile et politique qui prend naissance, quand une nation stable est formée.

La société politique est la conséquence de la communauté des intérêts et des besoins dç certaines populations fixées sur un sol déterminé et s' aidant mutuellement soit pour combattre les dangers qui les menacent, au dedans ou au dehors, soit pour développer et satisfaire les instincts d'amélioration qui se produisent parmi elles.

Cette société politique peut être plus ou moins étroite, plus ou moins intime, suivant la gravité des circonstances, et suivant la situation et le rapprochement des populations.

De plus grands dangers nécessitent par exemple de plus grands sacrifices pour la défense commune. La liberté individuelle, la propriété, subissent donc des atteintes proportionnées aux situations des peuples, et aussi à l'inclination de leur caractère qui se montre plus ou moins disposé à imposer-et & subir le joug des volontés réciproques et des besoins communs.

L'idée de VEtat qui résume la société politique varie donc d'intensité et d'importance, suivant que la communauté des intérêts et des volontés est en quelque sorte plus active, et comprend des objets plus étendus d'après les mœurs et les lois de chaque pays.

Quant aux éléments dominants de leur organisation, les sociétés politiques sont régies par deux principes opposés qui ne sont jamais complètement isolés, mais qui se complètent et se modèrent l'un par l'autre.

L'étude des causes qui amènent la prédominance de l'un sur l'autre est une des principales bases de toute science politique. Trop souvent, faute d'avoir recherché les causes nécessaires de la forme des gouvernements, on a vu les hommes politiques tomber dans des abstractions chimériques, et presque toujours en même temps dangereuses. Que d'agitations perturbatrices, que d'efforts violents et coupables seraient peut-être arrêtés, si la connaissance exacte des Inis politiques, de ces lois qui ont aussi dans une certaine mesure leur inflexibilité , éclairait les passions ellesmêmes sur l'exacte portée de leurs entreprises et sur le maximum du résultat à espérer de leurs efforts !

Les deux principes opposés dont dérive l'organisation politique sont ceux de la subordination et de l'association, de l'autorité et de la liberté : « Le gouvernement civil, a dit Harrington, est l'art par lequel le peuple se dirige par lui-même ou est dirigé par autrui (*). »

J'appelle subordination tout ce qui est adhésion des

(*) Aphorismes poHliques, cli i*

volontés du grand nombre à celles d'un seul homme ou d'un petit nombre d'hommes. Il est facile de voir que cette subordination suppose nécessairement la notion de l'inégalité politique appliquée au bénéfice d'un ou de plusieurs.

J'appelle association libre tout ce qui est adhésion aux volontés délibérées des intéressés, simple prépondérance de la majorité sur la minorité des gouvernés; Ce régime suppose l'égalité, puisque les volontés n'y pèsent que suivant le nombre.

En attribuant plus spécialement à l'un des systèmes le caractère de l'autorité, et à l'autre celui de la liberté, je n'entends^ pas dire qu'il n'y a aucune liberté sous les gouvernements d'autorité, ni aucune autorité sous les gouvernements libres.

Il y a entre eux cette différence que dans les uns l'autorité sort de la délibération de tous, et que dans les autres la liberté reste subordonnée à l'autorité d'un petit nombre.

Une autre différence non moins saillante les distingue : dans les uns, l'élection domine l'hérédité ; dans les autres, l'hérédité domine l'élection. Dans les uns, l'idée du droit et de l'intérêt individuel l'emporte; dans les autres, la tradition a plus d'empire : l'intérêt et la raison des individus sont sollicités à plus de confiance dans la direction des chefs.

Il est impossible de n'être pas frappé, quand on parcourt l'histoire, de l'énorme influence du principe de* subordination dans les sociétés de toute nature.

Le pouvoir prépondérant et préexistant du père

asseoit la suboî^dînatioû comme un feit nécessaire au foyer de la famille .

L*histoîre fles peuples , surtout à leur berceau , montre rinflueuce presque constante d'éléments prépondérants qui soumettent tout autour d'eux, et qui même, par une sorte d'imitation de la Société domestique, contribuent à développer pour un temps dans la société politique la grandeur, la sécurité et le bien-* être. Il n'y a pas longtemps que l'Europe a vu la Prusse et la Russie sortir d'une situation voisine de la barbarie par l'influence de volontés puissantes qui s'imposaient à des sociétés dans l'enfance.

Cependant, à côté des Etats où le principe de su»bordination a en quelque sorte tout créé, tout gouverné, on a vu aussi le principe de l'association libre exercer sa prépondérance sur quelques sociétés, jusqu'à présent assez peu nombreuses en Etirope, sans toutefois que Taction du principe de subordination y soit jamais absolument effacée.

Voyez ces quelques milliers de citoyens des Républiques antiques. Là les lois, les jugements même, la décision des affaires communes, ne sont que lé résultat du vœu de la majorité. Et cependant dès qu'il s'agit d'exécuter ces décisions, le principe de subordination reparaît sous la forme d'une délégation, pour un temps plus ou moins long, dont J.-J. Rousseau, dans son Contrat social^ a très-bien compris qu'elle était une atteinte déjà considérable, mais nécessaire, au régime de la libre convention. Oejte délégation apparaît, avec une importance beaucoup plus grande.

dans les gouvernements constitutionnels et mixtes inventés dans les temps modernes.

Les apôtres des diverses théories politiques ont souvent discuté le mérite respectif des principes d'organisation dont nous venons de montrer en quelque sorte les types extrêmes. Ils n'ont pas assez vu, suivant nous, que ces principes correspondaient à des nécessités de situation, qui appelaient fatalement la prépondérance de Tun ou de Taùtre principe dans une société donnée. Que dire de mécaniciens qui, appelés & organiser sur le terrain un mouvement quelconque, s'abandonneraient à des discussions de fantaisie sur le mérite et la beauté de tel ou tel mécanisme, au lieu de rechercher avant tout la nature de la force première que la nature leur fournit, le sens dans lequel elle s'exerce, les obstacles que le sol leur présente, les résistances et les points d'appui avec lesquels ils doivent compter? A nos yeux l'étude des circonstances et de l'assiette des constitutions politiques est encore trop nouvelle. Elle est toutefois indispensable, et il est temps que, dans cet ordre si important des pensées humaines, l'expérience et la logique acquièrent les droits que partout ailleurs l'esprit humain leur concède.

Sans doute L^s passions jouent ici leur rôle spécial ; mais les passions aussi peuvent avoir à s'irriter devant les lois de l'ordre physique, et à s'incliner en définitive devant elles. Sans assimiler des lois qui n'ont ni la même nature ni la même rigueur, il y a, suivant nous, certaines lois politiques non moins impérieuses que celles de l'ordre matériel, et qui sont même liées avec elles et participent à leur inflexible empire.

Quelques personnes peuvent s'étonner qu'on établisse un rapprochement entre la politique et les sciences d'observation (*).

Sans doute le sentiment de la justice et de la sympathie humaine, qui élève le but des gouvernements et fait du bonheur social le terme des efforts de l'homme politique, appartient à l'intuition morale de l'homme d'État. Mais l'appréciation du mécanisme gouvernemental, qui convient à une condition morale et physique donnée, est une question presque aussi subordonnée aux lois de l'expérience qu'un problème d'architecture ou de dynamique.

La seule chose qui puisse obscurcir en cette matière les droits de l'observation, est la complication des éléments que doit suivre l'observateur.

On a souvent comparé la politique à la navigation. Comme celle-ci, en efiet, la politique a sa force motrice propre dans la volonté de l'homme d'Etat; sa force empruntée, et quelquefois obUque ou contraire, dans l'opinion du moment ; le point de résistance de 8on gouvernail dans les intérêts du pays.

Mais si la complication des éléments que le naviga« teur doit dominer ne le dispense pas de précision dans l'observation, et de déférence pour l'expérience, il en est de même des devoit^ de l'observateur politique, suivant la juste pensée d'un écrivain de nos jours. « Ce n'est pas seulement parce que Machiavel a considéré la politique sous le point de vue expérimental

(*) V, au confraire Touvrage de M. Dufau sur la Méthode d'observation dans son application au;ç sçiçnces morales et politiques,

qu'il est tombé dans bien des excès; c'est encore parce* qu'il n'a pas fai$ un emploi large et intelligent de cette méthode, si féconde dans Y Esprit des Lois, et qui même, sans le respect des lois de la conscience, eût pu le sauver de cet excès (*). »

Les trois principales circonstances qui, surtout quand elles sont réunies, déterminent nécessairement la prépondérance de tel ou tel principe dans l'organisation politique d'une société donnée, sont :

1° Les circonstances géographiques ;

2^ Les circonstances économiques ;

3^ Les circonstances intellectuelles et morale?.

Sous le rapport géographique, n'est-il pas évident que l'étendue du sol d'un Etat y rend l'association libre difficile et parfois impossible? La délégation est intervenue, souvent à plusieurs degrés, pour combler les intervalles de la distance, lorsque le gouvernement par libre association a été essayé dans de vastes territoires. Mais la délégation est souvent l'usurpation en germe des droits du mandant, et en tout cas sa suspension momentanée. De là une inégalité considérable entre le mandant et le mandataire, inégalité qui tend à se perpétuer, à se reproduire, jet à procurer au principe de subordination une certaine occasion de s'imposer.

Au reste, c'est une opinion souvent formulée que l'affirmation de la difficulté d'établir la République dans les grands Etats.

(*) Moniteur de 1863, p. 851, arficle de M. Franck sur Machiavel.

Montesquieu a dit: « La propriété naturelle des petits Etats est d'être gouvercée en République, cjelle des médiocres d'être soumis à un monarque; celle des grands Empires d'être dominés par un despote. » Un peu plus tard, Ferguson écrivait : .« Les petits Etats sont inclinés à la démocratie parce qu'une grande proportion des peuples est aisément et fréquemment assemblée (*). > M. de Maistre, dans ses Considéra-' lions sur la France ^ a comparé une vaste république à un cercle carré. Romagnosi dit de son côté que la -démocratie absolue ne peut exister que dans les sociétés très-petites (*).

L'Amérique du Nord déroge à cette loi ; mais c'est gr&ce à la forme fédérative et à l'état économique qui, par l'élévation des salaires et le bon marché des terres, supprime les ferments de discorde démocratiquet

Aussi l'ingénieux écrivain qui, dans ce siècle, a fait le tableau politique des Etats*Unis d'Amérique, ne diflFêre-t-il presque en rien de l'avis de Montesquieu, de Ferguson, de J. de Maistre, de Romagnosi.

« L'histoire du monde, a dit M. de Tocqueville, ne fournit pas d'exemple d'une grande nation qui soit restée longtemps en république, ce qui a fait dire que la chose était impraticable. Pour moi, je pense qu'il est bien imprudent à l'homme de vouloir borner le possible et juger l'avenir* lui auquel le réel et le présent échappent tous les jours, et qui se trouve sans

(*) Principle of moral and political science (publiés en 1792), part. I, ch. m, section X. Voyez dans le même sens aussi, part, ch. 6, section X.

(2) La sdenza délie Consiiiutionh etc. y p. 190.

DE LA CONSTITUTION DES SOCIÉTÉS y

cesse BUfprifl à Tltnprôviste datis les choses qu'il connaît le mieux ; ce qu'on peut diï'e avec certitude > c'eôt que Texistence d'une grande république es* toujours plus exposée que celle d'une petite (^ )< »

L'étendue du sol n'est pas au reste ici le seul fait à considérer* Les difficultés de communication produi* sent le même résultat, et nécessitent une plus forte interrention du principe d'autorité, si elles n'amènent pas, comme en Suisse, une sorte d^isolement de canton à canton*

Au contraire, prenez un Etat composé d'une ville, par el^emple ; vous trouvez les républiques de l'antiquité> les viUles libres de l'Allemagne, de l'Italie et de la Hollande ; et vous comprenez que la démocratie sort essentiellement des institutions municipales (*).

Vous voyez même que, là où les deux principes ont été en lutte, comme dans les Provinces-Unies des Pays*-Bas, le républicanisme a eu son siège habituel dans les villes comme le principe monarchique dans les campagnes (^).

La forme insulaire n'est pas sans quelque influence sur le développement de la force publique, et par suite sur celui du principe d'autorité. Suivant la remarque de Destutt de Tracy, il n'existe jamais dans une île de raison pour avoir sur pied une armée de terre très-forte.

(*) De la Démocratie en Amérique^ chap. viii, édition de 1860, p. 191.

(2) Esprit des Lois ; livre VIII, ch. xvi. Lord Brougham dit: Democrac^ i^ muth rmre nalufal io iownt or ùities than to couniry distriùts (PolUicai Sketches, Paris, 1644, p. 2t8).

(3| V. les Mémoires de Jean de Wili.

Le seconde raison qui pèse sur Torganisation politique d'un pays est le mode économique de la répartition des richesses.

Harrington (*) a très-Lien dit que Tempire suivait la balance de la propriété. « And such (except it be in » a city that bas little or no land, and wbose revenue » is in trade) as is tbe proportion or balance of domi- » nion or property in land, such is tbe nature of tbe » Empire. »

Cette vérité est confirmée par Tbistoire à un double point de vue.

D'abord l'inégalité de la répartition des richesses amène directement une certaine intervention supérieure de la part des privilégiés de la fortune à l'égard de ceux qui dépendent d'eux.

L'histoire d'Angleterre, qui nous découvre l'influence que l'enrichissement des bourgeois anglais a exercé sur la révolution de 1640 (*), nous fait voir aussi en définitive le gouvernement ramené dans ce pays à une aristocratie savamment constituée qui depuis a dominé également la propriété du sol et les conseils de l'Etat.

La Révolution française a compris profondément ce principe et en a tenu compte dans les lois successorales auxquelles elle a soumis notre société civile.

Au contraire, l'égale répartition des richesses cons-

(MP. 87 del'Oceana.

(2) M. Guizot, Histoire de la Bévolution d'AngleierrCt édition de 1847, p. 9 à 11. « La^chambre des communes, dit-il, était en 1638, trois fois plus riche que celle des Lords. »

tîtue un équilibre de forces qui empêche la domination de quelques-uns (* ).

D'un autre côté, les grandes richesses résen'ées à quelques-uns provoquent chez les classes inférieures des passions qui rendent difficile le gouvernement par libre association. Les idées de justice et de conservation qui constituent le fond de toute société politique peuvent être aisément troublées par des pensées de spoliation jetées dans le cœur des masses. Une réaction nécessaire se produit alors, et le socialisme a parfois creusé la tombe des républiques (^).

Une question plus complexe, quant aux rapports de l'état économique avec Tétat politique d'un pays, résulte de Tappréciation de l'influence qu'il feut accorder aux tendances professionnelles des populations.

Nous ne croyons pas qu'il y ait ici une cause aussi énergique et aussi constante que celle qui précède. L'industrie et le commerce ont, il est vrai, quelquefois paru disposer les populations à l'association libre plutôt qu'à l'acceptation passive du principe de l'autorité ; tandis que l'agriculture semblait encourager des rapports calmes et réguliers, favorables à la stabilité du pouvoir.

« Si nous considérons, a dit Romagnosi, la pro- » priété foncière entre les citoyens, elle est certaine-

(•) Voir M. Cherbuliez, touchar*t Tinfluence des inégalités de forlune qui luttent contre la démocratie suisse, t. I*', p. 87 et 140.

(2j Voyez sur l'Amérique, sous ce rapport, les prévisions alarmantes de Macaulay, p. 44 do PIntroduction au Gouvtrneipent représentatif (le M. Stuarl Mill^ traduit par M. Dupont White.

» ttifint le premier moyen de la domination privée » et de la dépendance respective, parce que le besoin » de subsister est le premier besoin de l'homme, et la 9 terre est l'unique source des moyens de subsistance, » La propriété industrielle au contraire (dans laquelle » je comprends aussi la propriété commerciale), ap-^ » partient essentiellement à la'liberté, et ne vit que n par elle ('), »

La fusion de l'esprit mercantile avec l'esprit et les intérêts des municipalités, la liberté dont le commerce a besoin, les rapprochements qu'il produit, l'influence qu'il e:^erce sur l'accroissement rapide des fortunes, la mobilité qui en résulte dans la répartition des richesses expliquent le dernier résultat que nous venons d'indiquer, et que pe contredit pas d'ailleurs l'instinct d'ordre et de sécurité inspiré aussi par les besoins de l'industrie et du commerce (^),

Mais d'un autre côté, si l'on en croit Aristote « la classe la plus propre à la démocratie est celle des laboureurs : aussi la démocratie s'établit sans peine partout où la majorité vit de l'agriculture ('), »

Il est vrai qu'Aristote ajoute : « Comme elle n'est

(*) LaScienza délie Consiilulionù p. 364.

(2) D'après Plutarque , les Irenie tyrans d'AUiôncs tourneront vers la terre la tribune du Pnyx, auparavant placée du côté de la mer. • Ils pensaient que la puissance maritime engendre la démo- » critie, et que Tagriculture était moins inquiétante pour l'oligar- » chie. » Vie de Thémislocle, XIX. — Burnouf. Archives des missions scientifiques, 1" cahier de 18S0.

D'après Bodin, les habitants de3 montagnes sont plus indépendants que ceux des plaines, Bluntschli, Ge^chichle des allgemeinen Slaals RechlSt p. 4K

(3j Banhôlomy Siint-Hilaire : J)j la vraie PéniQcraiie^ p. 8] .

pas fort riche, elle travaille sans ceBâe et ne peut s'assembler que rarement pour les réunions politiques, »

Comment douter que cette dernière raison ne soit plus favorable à un état d'obéissance passive qu'à un état de liberté ? Toutefois il me semble que la différence des professions n'exerce sur le développement exclusif da la démocratie aucune influence décisive, si ce n'est par le rapport que ces professions peuvent avoir avec le fait de l'agglomération urbaine dont nous avone énencé l'importance.

Le développement intellectuel des nations, isolé de toute autre circonstance favorable; n'a pas une in^fluence absolue sur la prépondérance plus ou moins considérable de la liberté politique dans un pays. On a vu en effet des sociétés avancées en civilisation subir longtemps le pouvoir absolu d'un homme, de môme que l'hiEtoire nous montre des démocraties grossières, dàs les premiers temps connus.

Cependant on ne saurait nier que la propagation des lumières dans un pays n'y facilite oonsidérablement la substitution du principe de l'association libre à celui de l'autorité . Plus les hommes sont éclairés, et mieux ils connaissent leurs intérêts ; dès lors ils apportent plus d'ardeur à les défendre et il devient difficile qu'ils ne soient pas associés aux travaux de leur propre gou^ vemement. Enfin la même cause facilite ces rapprochements, ces concerts d'opinions, ces délibérations, qui sont l'indispensable condition de la liberté politique et de la formation même d'une conscience publique Q).

(^} Nous ne faisons point, malgré l'autorité de Montesquieu (^5

Ce qui a aussi une influence assea marquée sur les tendances politiques d'un pa^s, c'est la nature des qualités intellectuelles et des opinions philosophiques qui gouvernent les classes éclairées. Nul ne peut méconnaître combien le despotisme de l'Asie a été favorisé par le fatalisme oriental. On peut regarder la philosophie cartésienne comme ayant eu une assez grande influence sur la formation de ce qu'on appelle le libéralisme modems. Et l'on a dit avec raison qu'un malentendu avait fait accepter le sensualisme au xviii® ^cle comme la philosophie naturelle de la liberté (*). Qui refuserait au bon sens du peuple anglais une part considérable dans la durée de son gouvernement libre ? Qui ne comprendrait l'impossibilité, dans l'ancienne société russe, de tout autre gouvernement que le despotisme, à l'époque où, suivant Euler, le mot de justice n'existait pas dans la langue moscovite (?) ?

Peut-être faut-il jo'ndre à ces diverses causes l'énergie native du caractère, sans laquelle il n'y a pas de peuple libre. La race anglo-saxonne qui a donné au monde les plus grands exemples de liberté politique est celle aussi qui a excellé dans les conquêtes pénibles

prit des LoîSy liv. XXIV, ch. iv), entrer au nombre des causes qui délerminenl pinssamment le développement des formes poliques des gouvernemental, les diverses tendances religieuses. Bien que le protestanlisir.e paraisse par sa nature devoir développer le principe de rindépendance politique, il n'a pas atteint ce résultat d'une manière générale et considérable, d'après le seul examen do la^ïonstitution de plusieurs Etats protestants de PEurope moderne.

(*) Revue de Vlnslruciion publique^ du 8 juin 185i, article de M. Garo, sur Thistoiro do la philosophie cartésienne, par M. Bouillier.

(2) Dupont White, Le PosHxvisme, p. 36.

de la navigation et du commerce lointain. Le mot d'Horace « Illi robur et œs triplex » peut s'appliquer indistinctement à ceux qui réussissent dans ces deux genres d'entreprises, plus diverses dans leurs résultats qu'essentiellement différentes dans les conditions de leur succès, en ce sens qu'elles nécessitent toutes le développement de la patience et de la volonté (') .

En s' occupant du sort des sociétés politiques qui ont été organisées sur le principe fondamental de l'autorité et dans lesquelles l'amour de la liberté a été paralysé ou contenu fortement, on doit se demander quelles sont les causes qui ont fait que le pouvoir, restreint à un petit nombre de mains, a plutôt incliné vers la forme monarchique ou vers la forme aristocratique.

Les faits originaires jouent ici un rôle très-important. C'est une observation certaine que les sociétés politiques changent difficilement les formes primitives de leurs gouvernements.

Si un chef militaire a assis sa domination sur une contrée, la monarchie y est fondée.

Là où de riches citoyens se sont élevés, par la faveur publique et les progrès de leurs richesses, à la domination de leur cité, une république aristocratique sera constituée.

(') UinÛuence des aptitudes de race parait avoir été admise par les écrivains les plus radicaux : « Il est possible, a écrit M. Vacherot, que tous les peuples ne soient point d'un tempérament à supporter le régime politique et municipal des peuples anglosaxons. La vivacité des uns, la passion des autres, pourront ôtro des obstacles sérieux sinon absolus à un tel état de choses. » La Démocratie^ p. 3^C.

Indépendamment de ces faits historiques qui déterminent souvent la forme définitive du gouvernement d'un pays, il faut reconnaître, comme le complément même de ces faits, la différence fondamentale de la notion de Tautorité exercée au profit d'un seul ou au profit d'un petit nombre.

L'autorité d'un seul homme est, pour la plupart de ceux qui lui obéissent, entourée du prestig-e de l'éloignement. Elle s'associe en outre presque toujours à l'esprit militaire qui a servi souvent à la fonder, et dont les institutions lui servent fréquemment de piédestal et de modèle. Le prestige de l'inconnu, l'ascendant do la force matérielle et du commandement caractérisent Tinfluence que l'autorité monarchique exerce sur les masses.

L'autorité aristocratique a de tout autres fondements. Bien qu'elle ne puisse se soutenir là où les distinctions auxquelles elle s'attache ne jouissent d'aucun prestige, cependant c'est moins le respect mystérieux de l'inconnu que la considération,.le respect et la reconnaissance qui la peuvent soutenir.

Dans les pays où l'aristocratie conserve son ascendant, c'est moins à un chef militaire reconnu pai* des vassaux qu'à un père de famille influent par son âge et ses services qu'on peut comparer le dépositaire de cette influence. Son pouvoir est plus simple, plus persuasif, plus patriarcal, mais aussi plus souvent senti ; on se rappelle dès lors ici ce qu'a dit Montesquieu de la modération nécessaire aux aristocraties.

Si l'esprit militaire accompagne souvent la fondation des monarchies, c'est un esprit différent et presque

contraire, c'est-à-dire celui de la propriété et même àa commerce, qui a vécu souvent au sein des aristocraties les plus puissantes. Souvenez-vous sinon de Carthage dans l'antiquité (*), ou au moins de Venise dans le moyen-àge. Mai<3 si Thistoire de ces Etats montre Taristocratie appuyée sur la richesse, elle semble prouver aussi que la propriété foncière seule lui sert de piédestal durable : piédestal encore résistant dans cette île voisine de nos côtes, dont l'organisation politique présente à la fois au continent européen l'exemple de ce qu'il ambitionne et de ce qu'il craint le jilus, à savoir la liberté politique et l'aristocratie*

Dans les nations continentales de l'Europe moderne, l'aristocratie a été en effet plus abattue que la monai chie, parce que l'esprit de liberté semble aroir dirigé d'abord ses coups contre son adversaire le plus rapproché, contre le pouvoir placé le plus près en quelque sorte du foyer.

La bourgeoisie dans l'Europe moderne a été d'ailleurs jusqu'à présent la principale instigatrice des révolutions. Or si elle a surtout été hostile aux priviléares nobiliaires élevés à côté d'elle, c'est à la monarchie qu'elle a demandé dans cette latte son appui, et c'est d'elle qu'elle a obtenu et le concours qu'elle désirait pour abattre l'aristocratie, et la faveur des emplois et des distinctions qui lui étaient n-^ctssaires pour égaler, éclipser ou faire oublier sa rivale.

Aux deux principes dominants d 3 l'autorité ou de la

(*) Contrairement aux anciennes asseï lions courantes, iurd Brougbam pense que la Constitution cartliaginGibe était au fo-^'i d^'iinocratique, Polilieal philosophy, 1, 92.

liberté se rattache la célèbre et ancienne division des trois formes de gouvernement : monarchique, aristocratique et démocratique.

tes deux premières de ces formes supposent la prédominance du principe d'autorité ; la troisième suppose la prédominance du principe de l'association libre.

Quand je- rattache l'aristocratie et la monarchie au ptlncipe de l'autorité, et la démocratie à celui de la liberté, il est bien entendu que je compte parler de cette liberté politique qui consiste pour chaque citoyen à n'obéir qu'aux décisions de la majorité sociale, et à prendre part à l'exercice de l'autorité. Je n'ignore pas que cette liberté politique peut se concilier avec une mesure un peu différente de la liberté civile,- de même que la prédominance de l'autorité dans l'ordre politique peut coexister avec un assez grand développement de la liberté civile (*).

La division des gouvernements en monarchie, aristocratie et démocratie y n'a point perdu son mérite depuis que les gouvernements mixtes ont pris dans l'Europe moderne un développement qu'ils n'avaient point encore obtenu dans le passé de l'histoire. Car ces gouvernements même diffèrent entre eux par la prédominance plus ou moins marquée de l'un des éléments qui caractérisent le système de ces trois formes politiques réduites à l'état pur.

(*) J'appelle liberté civile la liberté du citoyen dans sa situation de famille, dans l'accession à la propriéK^, dans le régime du sol, dans Texercice du travail, dans la protection contre les détentions arbitraires. Il y a là comme des ramificalions variées d'un même principe, dont chacune a certains liens aussi avec l'organisation politique du pays.

Sous les principes généraux qui animent alternativement les sociétés, se cachent des ressorts divers et nombreux qui caractérisent la politique des peuples.

Suivant que l'autorité agit par la crainte, le respect, Thonneur, la confiance ou la corruption, la nature du gouvernement se modifie. La liberté elle-même, qui devrait toujours s'adresser à la raison et à l'intérêt, saisit quelquefois le levier de l'intrigue et de la passion.

Ce sont là des ressorts, des moyens différents plutôt que des principes même de gouvernement. Je dirai plus : il est à remarquer que la plupart de ces ressorts se réunissent souvent sous un môme gouvernement, et il serait difficile par exemple de citer une monarchie ou une aristocratie dans laquelle l'autorité n'agirait point par la crainte de sa force sur quelques sujets, par l'influence de son prestige sur d'autres, par l'honneur et par la confiance sur plusieurs, et malheureusement aussi par la corruption sur un petit nombre. C'est la prédominance de l'un ou l'autre de ces ressorts qui peut seule caractériser un gouvernement.

Quand Montesquieu a dît que le principe du despotisme était la crainte, celui de la monarchie l'honneur, et le principe de la république la vertu, il a cherché à mettre en relief le ressort principal des divers gouvernements, et peut-être ne l'a-t-il pas fait avec une exactitude suffisante .

S'il est vrai en effet que la crainte est le ressort principal du despotisme , il faut constater que la monarchie absolue ne dédaigne pas toujours le prestige ou la corruption, et qu'en outre il lui est souvent donné

d'inspirer un certain degré de confiance aux populations qui subissent son joug.

Quant à l'honneur, dont Montesquieu faisait le principe de la monarchie, on pouvait certes rattacher à ce sentiment de fidélité chevaleresque l'attachement de l'ancienne noblesse française à son souverain ; mais il eût été inexact de ne pas constater aussi l'influence de la crainte et du prestige exercée sur les maspes qui constituaient sous ce gouvernement la majorité des sujets. L'honneur d'ailleurs, cette noble ambition qui demande des préférences et des distinctions (*), n'est pas étranger aux gouvernements aristocratiques et démocratiques.

Si la vertu est nécessaire dans les républiques, l'amour de l'égalité ne les caractérise pas moins (*).

Quelques écrivains ont été d'avis de ramener à deux formes la division des gouvernements, et de reconnaître seulement la monarchie et la polyarchie Q)y cette der-

(') EspiHt des Lois y livre I, ch. vn.

(2) Il Une république n'est point fondée sur la vertu ; elle Test » sur Tambition de chaque citoyen qui contient l'ambition des » autres, sur Torgueil qui réprime Torgueil, sur le désir de domi- » ner qui ne souffre pas qu'un autre domine. De là se forment des » lois qui conservent l'égalité autant qu'il est possible : c'est une » société où des convives d'un appétit égal mangent à la môme » table, jusqu'à ce qu'il vienne un homme vorace et vigoureux qui » prenne tout pour lui et leur laisse les miettes. » Voltaire, Pensées sur r administration publique (XXXVIII).

(3) V. Boxhorn et Toparelli: Saggio Uorico di Driito naturale^ t. l*%p. 163 et nSy sesta edizione.

C'est aussi la tendance de M. Hlppolyte Passy dans ses deux mémoires sur la forme des gouvernements, insérés dans les recueils de l'Académie des sciences morales pour 1865.

nière comprenant à la fois les gouvernements aristocratiques et les gouvernements démocratiques.

Nous ne croyons pas devoir nous arrêter à cette formule non plus qu'à celle qui, conformément aux réflexions que nous avons émises ci-dessus, réunirait la monarchie et Taristocratie sous une même division, en les considérant comme des gouvernements plutôt fondés sur l'autorité et la subordination que sur la liberté.

Nous avons eu déjà, et nous aurons encore l'occasion de montrer les différences assez nombreuses qui séparent l'aristocratie de la monarchie d'une part, et de la démocratie de l'autre, et c'est à ces trois termes: unusj pauci, plurimij que nous ramènerons la classification des divers types de gouvernement, en y joignant les gou nements mixtes qui rapprochent les éléments divers de ces types isolés. Toutefois en nous rapprochant ainsi de la division des gouvernements adoptée par Montesquieu, nous avons dû faire nos réserves à l'égard de ses idées sur ce qu'il a appelé le principe propre de chaque gouvernement, mot sous lequel il est facile de confondre l'idée qu*nn gouvernement représente avec le sentiment qu'il excite et encourage, le plus.

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