LE PARTERRE
Les pauvres cultivent la gaieté. Jamais Mlle Aline n'avait ri autant que ce matin-là.
— Peut-on ? bougonna une vieille. T'amuser ainsi une heure avant ton concours I
La jeune fille éclata de rire.
— Mais, grand'mère, tu ne voudrais pas que je me présente à ces messieurs avec ta mine en zigzag. Et puis, que penserait la reine du concours, cette Rose naturelle qu'on va nous donner à peindre, si je posais devant elle une petite figure toute triste ?
Et Mlle Aline n'était pas triste, ah non ! Rêvez à des cheveux de mousseline, à une bouche qui ferait pchupchupchu du malin
au soir, à deux yeux marrons, fins nouveauvenus, dont les iris semblaient deux grelots, car certains regards font du bruit dans les cœurs qu'ils touchent. Mlle Aline, dix-sept ans, un essai de l'amour, notoriété de la ville où elle dirigeait un cours de Beaux- Arts pour jeunes personnes, quelque chose comme une fleur des pois toute fraîche épinglée sur le vieil habit de Cahors. Et du talent.
Ce concours, puéril dans sa forme mais si honnête d'intention, était la dernière bonne œuvre d'un peintre amateur mort sans gloire. En instituant un prix annuel de trois mille francs pour « le jeune homme ou la jeune fille, âgés l'un et l'autre de plus de quinze ans et de moins de vingt-cinq ans, qui reproduirait le mieux un paysage ou une nature morte, fleur du jour ou fruit de saison », l'artiste généreux léguait à ses compatriotes, sinon à ses tableaux, le soin de faire estimer sa mémoire. C'était la première année qu'on inaugurait ce concours. Il serait présidé par un membre de l'Institut
de Paris. Tous les pinceaux du département étaient conviés. « Voyez la guirlande, chuchotait Cahors, ils se mettent cinquante après une seule rose, ohj la pauvrette I )>
— C'est surtout aujourd'hui que je m'aperçois de nos misères. Ah ! grondait la vieille, si ton père n'avait pas été un gourmand (les prodigues sont appelés ainsi en Gascogne), il t'aurait laissé de quoi parer tes dimanches. Une pirouette ! Campe-toi devant moi. Sabre et canon ! j'aurai bien sur mes vieux bonnets un petit quéque chose à cueiUir. Il manque à ce chapeau une gloriole.
Elle trottait menu d'une chambre à l'autre. Le chapeau de Mlle Aline s'attifa d'un chou de tulle coquet. Les lutins doivent naître dans ces choux-là.
— Et ta robe? Tourne-toi. Vire. Parade un peu. Elle fait des bouffioles. Laisse-moi lisser ce faux pli.
La grand'mère cassa un fil.
— Avance maintenant ton pied. Tiens, tu. marcheras comme ca...
b PRINTEMPS
La jeune fille riait toujours.
— Te voilà chaussée-mignon. Ne ris pas. Taisez-vous, souci, tu me donnes la transe, on ne rit pas de cette façon-là dans les concours ; tu as Pair insolente comme un sifflet neufl
Tant de coquetterie amusait l'artiste.
— Es-tu assez J828, l)onne-maman ! Mé non, je ne rirai pas du corsage au nez de ces messieurs. Au contraire (elle mima un salut discret), je choisirai mon sourire.
— Il y en a donc plusieurs ?
— Apprenez, vieille petite fille, que j'en connais au moins deux, l'un pour le sansfaçon, l'autre pour la visite.
— Matin, godaillette î qui a pu Rapprendre... (Au coup de bronze de la cathédrale, la miiice vieille fît un saut de furet.) Mais ce n'est pas tout ça, Theure sonne. Ton chevalet, tes crayons. Est-ce tout?
Ah ! el ta boite! Queltintoin de penser pour deux, on oublie le meilleur. Allons, maintenant...
Elle se laissa choir sur un canapé, tarie.
— Ton baiser, fraîchette.
Elles s'erabrassèrent. Le soleil, dehors, avait l'air de dire : (c Eh bien, je vous attends. » L'artiste prit sa boîte de couleurs, tira sa voilette d'un hardi happement de lèvres roses qui signifiait : Ces messieurs du concours vont voir ! Et Mme de Colainville, restée seule, laissa lamentablement retomber ses bras ; elle avait perdu son entrain.
« Tout de même, se reprit-elle, cela ne doit pas être difficile à peindre. Et un prix de trois mille francs ! Si Aline pouvait faire comprendre à sa rose de quelle façon est tenu notre parterre, cette fleur serait capable de lui donner du talent. Quelle belle action, une rose qui sauverait deux femmes...
C'était le mot juste. Sauvées, non par les trois mille francs, mais le prix marchait en tête d'une procession d'hommages. Le prix, c'est-à-dire un titre : première Dame peintresse du département, les élèves affluant en foule dans le clair atelier tendu en toile
de Jouy à fleurs bleues. Mieux qu'une fortune, ce prix, un avenir. »
La vieille Mme de Colainville, toute coite dans son canapé, les mains en coquille sur ses genoux, faisait ronronner ces rêves dans le creux de son tablier de soie, et les heures passaient. — « Ne serai-je point récompensée, se dit-elle quasi dormant, moi l'aristocrate têtue, de m'être mise au pas des gros souliers d'aujourd'hui? En perdant, toute jeune, famille et fortune, j'ai abandonné en même temps la chasse et la danse, j'ai vendu mes perles, je n'ai plus acheté de pralines et j'ai fait ma toilette à Teau glacée. Moi et mon diablotin, nous n'avons mangé que des mies depuis dix ans. (Mme de Colainville agitait faiblement ses lèvres sèches.) Lorsqu'elle a voulu apprendre la peinture, pardieubelle ! j'ai sorti mes épingles! Une Colainville, faire métier! Il n'y avait qu'elle qui riait : « Colainville ou Colainvillage, les temps sont changés, grand'mère, le roi est" mort, nous ne sommes plus que Colin tnmpon et Colin maillard, laisse-
moi travailler comme tout le monde. »
Alors, je Tai laissée à ses pinceaux. Ces messieurs du département devraient bien décerner le prix à tant de vertu.
Mme de Colainviile s'endormit doucement sur le mot « vertu » .
Nouveaux visages, le soir. Lorsqu'elle rentra, la jeune fille ne put cacher son souci.
— Tu ne parais pas contente, dit la vieille. Voyons, ce laurier du concours, il n'en pendra pas un petit brin pour nous ?
— Je crois que non. Le modèle était pourtant bien choisi. C'était une grande <( Gloire-de-Dijon » toute fraîche, et tu sais comme j'aime cette rose-là. Il me semble que j'ai peint joli et juste. Mais l'inspecteur est passé trois fois devant mon tableau sans s'arrêter. J'avais la place n'^ 9. Tandis qu'il s'arrêtait souvent pour en admirer d*autres, le 3i surtout. J'en aurais pleuré!
Alors Mme de Colainviile se fâcha :
— Quelles idées ripopées ! Assieds-toi,
mon 9 chéri, et mangeons. Nous avons beau être pauvres, je t'ai machiné ce soir un petit plat lin-bec. Dieu! qui a mis là ces fourchettes? (elles avaient oublié leurs dents au fond du bulfet). Mais c'est un épouilleux de crétins que ton inspecteur, je voudrais le connaître !
— Comme je terminais mon tableau, d'autres messieurs sont encore passés, ils ne se sont pas arrêtés non plus.
Une des rares larmes qui dormaient dans ces jolis yeux trembla une seconde sur la pointe d*un cil.
— Déjà, il me semble que je déteste le chiffre 9. Je n'ai pas de talent.
— Mange de cette crème I Qui m'a vu ?... Voyons! Ta rose n*" 9, ma belle, un roi la boirait avec sonnez I T'auras le premier prix, ne . })leure plus. Sur les trois mille francs, nous glanerons nos provisions d'hiver, nous serons riches-richardes, et tu deviendras « cheveux l)lancs » dans le pays qui t'a vue petite fille. Essuie tes joues, tu me fais battre le sang à bouillons. Ce jury ! bêtes comme des coqs
sur un vaisselier. Sais-tu les noms de ces messieurs?
— Il y a M. Carolus Duran, mais il est trop personnage, il ne viendra pas ; M. le premier Président Baconel, M. de Saint-Félu, M. Prades, l'horticulteur, M. Lambeye, le conservateur des hypothèques. Et les autres, je ne les connais pas.
— J'irai les voir !
— Je t'en prie, oh non ! Demain matin, d'ailleurs, le jury se rassemble. Il donnera le prix.
— A toi!
— Non. Je sais qui l'aura : une rose exsangue et maladive qui semblait charmer ces messieurs. C'était d'une jeune personne de Figeac, joHe blonde, la troisième du rang à ma gauche. M. de Saint-Félu a môme applaudi.
— Ta tête est un vrai sac de pièces fausses» tu parles! tu t'agites! Lorsqu'il verra au jour ton n° 9, M. de Saint-Félu battra du cœur, sinon des mains. La lune est déjà sur l'orme, allons nous coucou !
Et elles allèrent dormir.
Le lendemain, à dix heures, dans une grande salle de la mairie aux verrières ouvertes, ces messieurs étaient rassemblés devant les cinquante tableaux. On procédait par élimination. Dès la première heure, quinze toiles furent écartées, les plus mauvaises. Comparées entre elles, vingt autres sur les trente-cinq eurent le même sort, c'étaient les médiocres. lien resta quinze. De ce groupe de quinze on en retira sept, puis trois.
Sur leurs chevalets, ces trois roses peintes semblaient également jolies. Mais pour d'autres yeux que ceux des hommes, elles n'étaient pas de valeur égale ; il devait y avoir sur Tune un peu plus d'on ne sait quoi (jue sur les deux autres. Perplexité...
— Moi, dit familièrement le conservateur des hypothèques, je suis sûr que si Carolus (sic) était dans cette salle, il voterait pour le n«22.
— 11 y a des fautes de dessin, dit M. le
premier Président Baconel. Le 9 est d'une facture trop sobre; comment dirai-je ? c'est trop simple, trop naturellement exécuté. Le 18 est plus pittoresque, je vote pour le 18. L'horticulteur, un peu paysan, ne disait rien. Courbé, ses gros doigts noueux sur les genoux, il regardait les roses, le 22, le 9, le 18, avec une attention qui ne respirait pas.
— Ces tableaux sont charmants, susurra M. de Saint-Félu, et je crois bien qu'il faudra créer des ex sequo. Point de premier prix, deux seconds et un troisième, voilà mon avis.
A ce moment, au-dessus de ces messieurs, entré dans la salle par les verrières, un petit papillon blanc descendit se poser sur Tune des trois roses et se prit les pattes à sa peinture encore fraîche.
— Moi, dit en se redressant Thorticulteur, je donnerais le prix au n° 9.
Ce fut le 9 qui l'obtint ; on n*osa réfuter Tarrèt de l'insecte. « La gloire et trois mille
francs sous les ailes d'un papillon! » s'écria le soir bonne-maman. L'artiste avait demandé aux membres du jury la permission de délivrer son bienfaiteur, mais lorsqu'elle rôta de la toile il était mort. Couché dans Tun de ces médaillons où les femmes supers^titieuses mettent un trètle, il voltige maintenant au poignet de Mlle de Colainville, qui Tinvoque gentiment lorsqu'elle peint.
Après avoir dîné, bien dîné, trop bien dîné au restaurant Italien, comme il traversait le passage Choiseul, le peintre Caminade, un peu ivre, eut encore assez de sang-froid pour observer — ce qui l'immobilisa dans une longue méditation — que la plupart des gens qu'il coudoyait semblaient revenir d'un déluge. Si ces gens étaient mouillés, donc c*est qu'il pleuvait. Caminade ne se dit pas qu'il était, lui, protégé par la voûte du passage.
Sûr et certain qu'il pleuvait partout sur la surface de la terre, il ouvrit son parapluie et
s'y abrita, en relevant le collet de son pardessus.
Comme il restait là, blagué par les loustics, regardé de travers par les vieilles dames et gênant tout le monde avec son parapluie ouvert, une jeune femme passa près de lui en le regardant curieusement.
Aussitôt, avec toute la grâce chancelante que put réaliser le geste de sa main gauche, Caminade oifril à la jeune personne la moitié de son toit de percale.
Elle s'arrêta... essaya de se fâcher, puis soudain éclata de rire :
— Vous en avez du front, vous, d'ouvrir votre parapluie sous le passage Choiseul ! Non, qu'est-ce que vous avez bu !
— Oui, répéta paresseusement Caminade, enchanté de trouver une réponse sans avoir à réfléchir, j'ai bu du massique et du cécube, j'en ai même bu trois bouteilles.
— En v'ià des boissons !
— Les crus des auteurs latins, ma bonne amie, un nectar auprès duquel votre Suresnes...
En bavardant, ils étaient arrivés au bout du passage. Une grêle de gouttes de pluie tomba sur la tête du peintre et lui coupa la parole. Cette fois, il pleuvait.
— Maintenant, dit la jolie fille, je veux bien me glisser sous votre parapluie; mais faut que je me retrousse, rapport à ma robe blanche.
Elle s'empara hardiment du bras de Caminade et ils partirent sous la pluie d'un pas inégal.
— Dites donc, drôle de type, savez-vous au moins où vous demeurez ?
— Rue des Martyrs, se rappela vaguement Caminade.
— Tiens ! c'est justement mon chemin, je demeure rue Pigalle. Et qu'est-ce que vous faites, m'sieur, de votre métier?
— J'esquissite et je brossaille, je suis peintre.
— Vous tirez des portraits ?
— J'en tire même plus qu'on ne m'en retire. Et vous, demanda l'artiste en imitant la jeune femme avec cette volubilité
soudaine des ivrognes, comment que vous vous n'appelez et kék vous faites n'a c't'heure si tard sur le coup de ménuit rue Montmartre en robe de mousseline qu'est toute blanche ?
— Je m'appelle Armande Godefroy, répondit-elle en le pinçant. La vérité pure, je viens du théâtre avec ma « première » et je me rentre chez nous.
— Bien, Armande, rentrons chez nous; tu vois, je fais toutes tes volontés.
Malgré la pluie battante, il balançait son pépin comme un encensoir. Brusquement, elle le lui arracha :
— Mais couvrez-moi donc ! ma mousseline est déjà toute fripe ! Oh I murmura-telle en entraînant le peintre, ce qu'il a dû s'en verser pour être casquette à ce point-là !
Arrêté devant la rue des Martyrs, Caminade parvint à s'équilibrer suffisamment :
— Je ne sais ce qui se passe dans mon cœur, Armande... Est-ce le massique, ou le cécube?...
— Eh bien! dans ce cas, il y a rieu de
tel qu'une soupe à Toignon. Vous avez bien un coin de cuisine?
— Quelle question, Armande! Mais rappelle-toi donc ; tu as nettoyé les cuivres ce matin.
Malgré son trouble, le peintre reconnut sa maison et s'arrêta. Vraiment, il paraissait très malade. Elle eut pitié :
— Vous m'avez Tair d'un trop bon type, came décide. Peut-être que vous me prendrez pour ce que je ne suis pas, tant pire! C'est vicieux, ce que je vais faire : je vais vous aider à monter vos escaliers. Mais une fois devant votre porte, bonsoir! vous ferez votre soupe tout seul.
Moitié riante et moitié confuse, elle poussa Tivrogne jusqu'à son cinquième.
Il grommelait, en se laissant conduire :
— Une soupe à Toignon I Mais Armande, Lu oublies que nous avons payé le terme ce matin... mais, Armande, tu n'auras même pas do quoi nous faire tiédir une ciboule...
— Ali! l)ien, dit-elle eu l'introduisant
dans son atelier, vous croyez que je vais vous la faire cuire !
— Une révolte, Armande ? . . . On se rebelle?... Après tant d'années de ménage!
Est-ce bien ta voix ?... Oh! cruel soupçon ! elle oublie le passé!...
Il s'affala sur un divan :
— C'en est trop! Elle ne m'aime plus.
Armande, tu vois un orphelin!...
— Est-il ! Est-il ! murmura le trottin embarrassé. Si on me voyait, à minuit vingt, dans la chambre d'un homme que j'ai rencontré à minuit moins dix... C'est vrai qu'il n'est pas méchant, il est si pistache ! Là ! je vous dis! s'écria-t-elle, je vais la mettre sur le feu, votre soupe, mais je n'y goûterai pas ! jamais de la vie! je partirai avant! Allons, donnez-moi vos croûtes...
Caminade, enfoncé dans son divan, désignales murs chargés d'ébauches :
— Dix croûtes, Armande... non, pas dix, cinquante... non, pas cinquante, cent... Une soupe, une immense !
Le bas de sa robe de mousseline épingle
derrière sa ceinture, la jeune femme trottait par l'atelier, ouvrait les tiroirs, écartait les cadres et furetait partout, aisée, en égrenant des brins de chansonnettes.
— Magicienne... ô miracle!... murmurait Tivrogne, elle a déjà trouvé du beurre !
— Et du sel, et du pain, et de l'oignon, et touti Mais ce que j'ai remué des choses! C'est la boutique à Moïse, votre atelier. Comment qu'on peut vivre dedans ?
Elle déposa devant lui la casserole fumante :
— Voilà une soupe qui va vous ôter votre ripolin... Et maintenant que j'ai fini, frrrt! je pars! '
Un sanglot, à ces paroles, s'éleva dans la chambre, aigu et prolongé comme la plainte d'un ballon qui se dégonfle.
Elle comprit ce désespoir réel, médita quelques secondes, puis, posant une assiette et une cuiller sur la table :
— Chiche ! puisque vous m'invitez, je veux bien rester un boutde temps. D'ailleurs, ajouta- t-elle en riant, j'avais préparé un autre couvert en cachette.
Elle dépingia sa robe, et sans plus de façons, s'installa en face de Caminade.
— Féerique ! répétait le peintre, abîmé dans de profondes songeries ; une soupe à l'oignon ici! cbez; moi! Un oignon... dix oignons cbez moi!.,.
— Mangez, bavette; j'en ai trouvé que deux, de vos dix oignons.
— Pas... pas assez... deux oignons, bafouillait Caminade en tâtonnant autour de sa bouche avec sa cuiller.
— Regardez-moi-le ! Vous ne savez donc plus oii est votre bec? Tiens... c'est que c'est vrai qu'on ne les sent pas, dit l'ouvrière étonnée, en prenant une perle de soupe sur sa langue et en la dégustant comme une goutte de vin ; mais c'est-il ma faute ? Y en avait que deux, que je dis, deux vieux oignons, des oignons du temps du père Cyprien, avec de la barbe!... Et cachés sous de quoi? Sous une... sous une place qu'il m'a fallu rudement chercher pour les trouver. Des oignons sous une tête de mort !
Elle n'avait pas achevé, que Tartiste se dressa tout droit...
Il ne dit rien d'abord. La terreur était dans ses veines, Mais debout devant cette jolie fille qui s'épouvantait lentement, il regarda au fond de Tatelier, du côté de la tête de mort.
— Vous dites?... Que ditez-vous ? balbutiat-il, que vous avez pris sous la tête...
— Deux oignons.
— Sous. . . la tête de mort ?
— Oui.
Caminade, blême, fît un mouvement pour empoigner cette femme inconnue, la rouler, la jeter, par la porte défoncée, dans l'escalier noir.
Mais il parvint à se maîtriser. Il se contenta de craquer des dents et de faire trembler la table comme une feuille, sous le doigt qui s'appuyait dessus. Cette hésitation sauva la femme.
Caminade, dégrisé, remarquait pour la première fois cette Parisienne en mousseline, qui était chez lui, assise à sa table, il ne
savait trop pourquoi, et qui ressemblait à ces moineaux hardis de la fontaine Pigalle, qui venaient becqueter dans sa main, sans craindre de voir la main se refermer.
Il la trouvait jolie. Et puis sa couleur chanta dans ses yeux de peintre. En regardant avec attention ces deux morceaux de regard bleu, ces faibles mains qui demandaient grâce et cette bouche si petite qu'il eût fallu déchirer une groseille en deux pour l'y faire entrer, il subit le charme inconnu... Lentement il pressa sa tête, la pensée y revint.
— Nous venons, dit-il avec mélancolie, de faire un souper bien cher. Deux oignons d'orchidées, laissés en dépôt par un amateur et que j'avais soigneusement cachés sous ma « tète de mort », pour éviter qu'on ne me les chipe. Ils valaient sept cents francs chacun.
Un silence tomba sur ces mots. La jeune femme pleurait tout bas.
— Amie jolie, reprit Caminade, dites que je ne suis pas généreux : une soupe de qua-
torze cents francs I Encore, si ces oignons lui avaient donné un bon goût... mais elle n'avait aucun parfum, votre soupe.
— Oui, murmura-t-elle, atterrée, ils avaient fondu...
Devant cette douleur, le peintre se rapprocha :
— Vous voilà engagée à revenir ici, pour m'aider à solder lanote. Eh bien, tant mieux pour moi, vous poserez. Car il va falloir que j'en fasse, des tableaux, avec votre tète de petite reine de Suède, pour payer ces deux orchidées à mon amateur furieux I
Elle se levait pour partir.
— Vous reviendrez, n'est-ce pas?
— Oui...
— De cette façon, murmura-t-il d'une voix caressante à son oreille, puisque nous avons chacun notre orchidée dans l'âme, ce sera très amusant, vous verrez, de connaître celle qui fleurira la première.
— Bonjour, voisine, avez-vous bien dormi ?
— Très simplement.
— Vrai ! vous avez de la chance ! Vous trouvez que c'est simple, vous, de pouvoir dormir? Et les rêves, voisine jolie ; faitesvous quelquefois de bons rêves ?
— Très souvent.
— Ahl et à quoi donc rêvez-vous, si je ne suis pas indiscret?
— Ma foi I voisin, à quoi peut rêver une modiste? Je rêve... par exemple.., que je viens d'inventer une nouvelle forme de chapeau pour la saison prochaine, et que
ma patronne m'augmente de trois sous par jour. C'est bête comme de trouver une épingle, vous voyez.
— Vous êtes sur une pente fatale, voisine, vous rêvez d'argent.
— Je me demandais aussi, reprit la jeune fille joyeuse, à quoi pourraient me servir ces quatre francs cinquante de bénéfice par mois^ mais le rêve que j'ai eu cette nuit m'a répondu. Voisin, ne vous penchez pas si en avant, vous allez tomber dans la cour î
— Soyez sans crainte, les poètes sont amis de l'espace. Et que vous a-t-il répondu, votre rêve?
— Il m'a dit : Mais tu ne penses donc pas à ta fenêtre ? Voyons, une tulipe — car je raffole des tulipes, voisin — une jolie tulipe, là, entre deux roses de France, le tout garni de chèvrefeuille et de jasmin grimpant, tu crois que ça ne ferait pas mieux que cette rampe de fer peinte en noir? Aussi, je me suis promis d'avoir un amour de fenêtre quand l'été viendra. Mais rentrez donc, voisin, vous me faites mourir de peur 1
— Ne craignez rien, je vous dis. Si je tombais, je m'envolerais. Je me penche seulement pour vous dire en secret : Admettez, fée Mab, que vous avez fait cette nuit un chapeau, posé comme ça, l'aile gauche légèrement relevée, un chou derrière, une plume à droite, partant d'ici et s'arrètant là, un chapeau, enfin, qui va rendre jolies les femmes laides, exquises les jolies et divines les exquises ; admettez également, malgré mes moustaches, que c'est moi la patronne et que je vous augmente de trois sous. Alors je vous propose de mettre chaque jour ces trois sous dans un petit porte-monnaie à part, ici, par exemple, dans cette poche de mon corsage, et quand il y aura dedans quatre francs cinquante centimes, d'acheter avec cette grosse somme la tulipe rêvée. Voulez-vous qu'on s'arrange ainsi ?
— Mais...
— Entendu I Je suis de ce matin votre caissier et votre jardinier, le jardinier breveté de la petite fée des jolis chapeaux de
Paris. Ne répliquez pas, je vais commencer mon travail. D'ailleurs, sept heures sonnent, j'ose vous rappeler que c'est le moment de partir à votre magasin. A ce soir, voisine-aux-tulipes !
On était au début de novembre. Paul Granger prit le train pour Beauvais et alla cajoler son oncle.
— Bien, mon ami, très bien ! lui dit le bonhomme, puisque tu m'assures que tu as enfin délaissé la poésie pour le droit...
Granger venait de faire un mensonge.
— Puisque tu prétends que tu seras un jour avocat, comme c'est le désir de ton père et le mien, je ferai volontiers le sacrifice que tu me deaiandes; c'est avec joie que je me
• séparerai du plus beau sujet de ma collection. La tulipe que je vais te doi^ner possède toutes les qualités recherchées par les connaisseurs les plus sévères. J'en parle savamment ; j'en eus une semblable l'année dernière. Plante-la, soigne-la, et tu verras au mois d'avril la merveille I C'est la tuUpe
LÀ TÛLiPB 31
d'Orient. Une forte hampe la supporte, sa corolle est de six pétales bien étoffés. En outre, ses couleurs sont prodigieuses. A ce point de vue, je t'offre une folie, une extravagance. Cette tulipe aura trois couleurs : d'abord flamme de punch, d'un bleu léger, puis porcelaine, d'un gris bleuté ou atdoisé, ensuite pers, qui tient, comme tu le sais, entre le vert et le bleu. Voilà, termina le collectionneur en remettant à son neveu l'oignon bien ficelé dans du papier de soie. Maintenant, pour reconnaître ce gros sacrifice, remets-toi au Code.
Dans une jardinière qui avait tout juste la longueur de la fenêtre de sa voisine, Paul Granger planta l'oignon de tulipe comme le lui avait enseigné son oncle, à huit centimètres de profondeur. Puis, plein de respect, il posa la caisse sur sa cheminée, et n'y toucha plus.
L'hiver arriva. Malgré la ^ froidure, la
croisée de la voisine continuait de s'ouvrir chaque matin. Aussitôt, le poète poussait la sienne.
— Bonjour, fée du grésil !
— Bonjour, voisin gracieux! Ciel! je rentre... Vous finirez par tomber! Et ma tulipe?
— Elle pousse sans rien dire, dans son petit lit de terre chaude, mais vous verrez le miracle ! Ah I voisine, comme vous avez bien fait de vous fier à moi ! Je suis devenu un tulipomane ! Je suis un poète emballé dans la tulipomanie! Je suis maintenant très fort. Enfoncée la tulipe jaune ! la tulipe agathe ! et même la Bâloise ! Je suis en train de vous dorloter la tulipe la plus précieuse, la plus rare, la plus belle, Tulipa, gesnerianal Vous verrez, voisine, vous verrez le grand air qu'elle aura, entre vos roses de France, parmi les astragales de votre chèvrefeuille et les festons de vos jasmins! Et son cd'ur ! Vous verrez les onglets qui forment son cd'ur devenir peu à peu d'un blanc pur, voisine fanfreluchée, blanc et pur
comme le vôtre, vous verrez I vous verrez ! Mais la petite fée du grésil avait déjà refermé sa fenêtre pour partir à son magasin.
Bientôt le printemps parut, sourit. Granger donna un premier binage à sa tulipe. Quand le temps était sec, il arrosait.
— Triomphe! délivrance! s'écria-t-il un matin, au moment où sa voisine osait à la fenêtre son nez de chatte. Votre tulipe va fleurir! Ça y est ! Elle sera ce soir dans ses beaux atours, entre ses colonnes de chèvrefeuille, sous son toit de jasmin, avec ses deux roses de France pour lui présenter les armes. C'est le moment défaire votre balcon. Depuis six mois que j'attends ce plaisir-là... Vite ! Je vous chasse I Partez de chez vous ! Votre clé I A ce soir la surprise !
Rougissante, la jeune fille passa la clé au poète.
— Ne faites pas trop attention, crut-elle devoir chuchoter ; vous trouverez, voisin, un ménage bien pauvre.
Du bout de la rue, le soir, en rentrant, Suzette regarda son balcon. Mais il faisait nuit.
— Je ne verrai bien ma tulipe que demain matin, se dit-elle. Quel gentil réveil!
La concierge, qui la guettait, l'arrêta dans Tescalier :
— Mademoiselle, à votre place, tenez, j'irais tout droit chez M. Paul. Le pauvre garçon ! Comme vous pourriez le croire plus mal qu'il n'est, j'aime mieux tout vous dire...
— Quoi donc!... Je vous en supplie, parlez vite !
— Eh bien, en essayant une planche, avec son pied, pour mettre dessus sa caisse de tulipes, il lui est arrivé malheur, le bois s'est cassé...
— Oh ! cria la jeune fiUe en pressant ses mains sur ses yeux.
— Il est tombé du deuxième étage et s'est cassé une jambe. Heureusement il n'est pas mort; c'est raffairo de deux mois de repos. Entrez donc chez lui on passant ; le pauvre garçon ne parle (jue de vous.
La jeune fille vola le long des deux étages.
Blanc et souriant, Paul Grange r reposait, entre un interne de ses amis et une garde.
A l'irrésistible sanglot qui l'arrêta, les mains sur son cœur, sans voix et sans courage, la jeune fille comprit qu'elle adorait son voisin.
— Ah ! dit faiblement le blessé, je vous attendais! Allons, ne pleurez pas. C'est ma faute; j'aurais dû vous écouter. Mais, malgré ma maladresse, vous aurez votre joli balcon. Regardez, ajouta-t-il, en lui faisant signe avec ses yeux; voyez la fameuse tulipe, ces belles roses, -tout ce petit jardin enchanté sur ma table, là... Demain, on le placera sur une planche plus solide. Ne sera-t-il pas joli, demain, votre balcon ?
Puis, tout bas, avec ce sourire ingénu et tendre des poètes :
— J'ai été bien inspiré, n'est-ce pas ? d'appuyer un pied sur la planche, pour l'essayer. Elle portait une raie invisible dans lo cœur du bois. Si je n'avais pas ^fait cet essai, le jardin tout entier tombait dans la cour.
Alors, voisine, votre tulipe ! Six mois de soins, de rêves, tout cela perdu...
Il pâlit. Ce nuage blanc passé, il murmura :
— Tandis que cette chute heureuse, voisine, vient de sauver votre tulipe !
L'interne se détournant pour regarder la fleur, le blessé coucha son front pâle entre les bras de la « petite fée des jolis chapeaux de Paris » et, bien à leur aise, ainsi, ils gardèrentun doux silence. Mais, surleursfigures penchées, deux troupes de muets charmants : leurs regards, leurs cils, leurs joues, leurs haleines, parlaient entre eux. Les uns disaient : Je vous aime. Les autres répondaient : Moins que moi.
L' c( AMÉRIQUE GUERRIÈRE »
Dans son atelier de la rue Denfert-Rochereau, le sculpteur Ruffec sautait à pieds joints par-dessus ses chaises : on venait de lui commander une statue.
' Le riche Américain devait offrir son œuvre à la ville de Boston, pour cqmmémorer le souvenir de la dernière guerre contre les Espagnols.
Mais il imposait le sujet. L'héroïque nation de Roosevelt devait être représentée par une femme qui, le drapeau pressé sur sa poitrine, appelait aux armes ses enfants.
— Diable! monsieur le baron (Ruffec appelait ainsi tous les amateurs qui entraient
dans son atelier), c'est difficile, vous savez, en sculpture, les femmes qui ouvrent la bouche pour crier aux armes. Elles ont plutôt l'air de crier du mouron pour les petits oiseaux; ou bien, la plupart du temps, on dirait qu'elles baillent.
L'idée ne lui plaisait pas ; elle manquait d'originalité. Mais l'Américain était un type de dominateur. Du reste, il payait bien. L'artiste se résigna.
— Je ferai poser Salandrine, pensa-t-il.
Salandrine était une bonne amie tendre qui terminait sa dernière année de Conservatoire, classe de tragédie. Une tète de jeune lionne au poil roux et aux yeux féroces. Le vrai mulle de TAnglo-Saxonne.
Elle accepta de poser la « libre nation américaine » et entra un malin, toute fraîche, chez Ruffec.
L'œuvre fut bientôt ébauchée et la tète se dégagea, expressive et puissante, du bloc de glaise.
Ruffec soignait surtout la bouche. Il y revenait sans cesse. Il voulait faire une
l' (( AMÉRIQUE GUERRIÈRE )) 39
(( gueule épique», il voulait épater les États- Unis, et même les autres avec.
— Mais déclame donc! Mais pose donc!
criait-il à la comédienne. Tu ne saccages pas assez les vers! Vas-y, bijou! Flanque-moi des Châtiments sur le torse! La douche à soixantQ-dix degrés! Faut que ça brûle!...
Le manteau ouvert en rafale, son col de guipure dégrafé, Salandrine déclamait la page roulante et retentissante de Victor Hugo :
Derrière un mamelon, la Garde était massée. La Garde ! espoir suprême et suprême pensée! Allons! faites donner la Garde! cria-t-il.
— Bien! bien! piailla Ruffec. Crie!
Grince! Du creux! Aie donc! des beaux coups de foudre !
Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour ses légionnaires...
Attentif aux rugissements de la comédienne, le sculpteur, son ébauchoir à la main, corrigeait la bouche, creusait un pli ou faisait voler en l'air un copeau de glaise.
Cuirassiers, canonniers qui traînaionl des tonnerres,
Portant le noir colbak ou le casque poli,
Tous...
— Ça va ! Tu y es presque ! Du vent ! Du poumon I Lance-toi dans la phtisie galopante ! Chipe le tubercule à force de crier ! Rage à mort! Ta bouche, bébé! Mon génie, c'est là-dedans que ça y est !
La bouche crispée et béante, les yeux luisants d'éclairs rouges, excitée par Tébauchoir de Ruffec et par cette glaise docile qui sautait en éclats au moindre mouvement de ses lèvres, Salandrine reprit du souffle dans une grande enflée de son sein :
Tous, ceux de Fricdland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu debout ilansia tempête; Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'Empereur!
— Arrête! interrompit le sculpteur en mettant brusquement la main sur la bouche de sa maîtresse et en jetant son ébauchoir au fond de l'atelier. Arrête. Souffle sur ta voix. Ça y est !
l' « AMÉRIQUE GUERRIÈRE » 41
— Tu m'as éreintée, dit Salandrine haletante sur un divan. Si je criais comme ça au théâtre, on me prendrait pour une folle.
— Tais-toi, fille de Corneille, parle plus, bois des sirops. Regarde la margoulette qu'elle a, ma machine. Non, mais regarde sa bouche, à cette femme guerrière ! Est-ce que tune l'entends pas? Hein I quel boucan elle fait dans l'atelier ! T'es éteinte à côté, ma fille, t'es glapie, rogomme, sotto voce!
— Dis donc! quand tu auras fini de m'insulter. Une autre fois, mon cher...
Pendant que Ruffec, qui savait un peu d'italien (l'italien des prix de Rome), traduisait à sa maîtresse la locution sotto voce, elle, campée devant un miroir, se coiffait et remettait en ordre ses guipures. Ensuite elle regardala statue, puis Ruffec.
— C'est pourtant beau, ta « machine ».
— Pas encore, dit le sculpteur, qui se dégrisait peu à peu de sa fièvre et rêvait, assis devant sa statue. Mais si ma main ne me trompe pas, l'œuvre sera passable. Alors je te paierai un voyage en Amérique. Nous
irons voir notre « bonne femme », V Amérique guerrière. Dis, est-ce que ça ne te ferait pas plaisir, puisque ma statue te ressemble, de voir frissonner devant ton portrait les soldats de Roosevelt, les combattants de Cuba? C'est la gloire, ça. La petite mort sous la peau, une flamme au cœur, brûlante, lorsqu'ils verront ta tête de lionne, tes yeux sauvages et ta bouche surtout, ta bouche pleine de cris de guerre...
Salandrine rêvait.
— Et pis après, roucoula RufTec en enveloppant la taille de la comédienne, nous irons entendre les castagnettes d'Espagne. Là, nous flânerons de ville en ville. Nous verrons les Primitifs. Là-bas, en Espagne, on s'aime mieux qu'ici. Tu n'entendras plus ces airs laids, ajouta-t-il en tirant une corde pour fermer le toit en verre de son atelier, ces glapissements des marchands d'asperges et d'artichauts. L'Espagne ne connaît pas nos « quatre saisons ». Il n'y en a qu'une en Andalousie, c'est le soleil, l'amour...
— Dire, murmura la comédienne, que le
l' « AMÉRIQUE GUERRIÈRE » 43
gentil garçon qui babille en ce moment sur mon épaule, c'est le même qui m'engueulait tout à l'heure. Ce que tu es grossier, trésor, quand tu travailles !
— Moi, dit Ruffec en se levant joyeusement, quand je masse, j'ai le délire. Maintenant, allons chez Brifmann croustiller un petit déjeuner au vin de Médoc.
La statue en bronze était partie depuis six mois quand l'Américain mourut subitement. Ruffec apprit la nouvelle par le New-Yorli Herald.
Le « baron » n'avait pas oublié de payer l'artiste, mais il avait oublié dans son testament de fixer le sort de la statue. Elle resta dans un chantier, à Boston.
Une année s'écoula. Puis deux. Les six mille francs qu'avait rapportés l'œuvre n'étaient plus qu'un souvenir de gants, de bas de soie, d'entre-deux de dentelles et de petits déjeuners au vin de Médoc, et le sculp-
leur, pauvre comme naguère, se consolait en songeant au triomphe qu'il remporterait à Boston, quand la statue serait en place. A son tour, Salandrine essayait de s'illusionner.
— Les six mille francs sont rôtis, mais je m'en moque ! J'aurai la gloire de représenter l'Amérique. Tu feras dire dans les journaux que c'est mon portrait, hein, chéri I Ce que le Conservatoire va trépigner! Pensestu que ma bouche n'est pas trop grande ?
— Si on peut dire ! Ta bouche, la lucarne du baiser.
— T'es bête comme une fève, je te parle de ma bouche sur la statue.
— La bouche de ma statue ne récite pas des élégies à la Musset; c'est le gueuloir de V Amérique guerrière^ c'est la bouche qu'il faut pour le clairon d'Hugo.
— Tout ce que tu diras ; je crois qu'elle est trop grande. J'ai déclamé trop fort.
— Quelle idée! dit Ruiïec. Tiens, nous passons devant le café Américain ; crie de toutes tes forces : <( A Cuba ! A Cuba ! » Après,