‹ PrintempsChapitre 2 sur 11 · L' « AMÉRIQUE GUERRIÈRE · texte numérisé non relu

L' « AMÉRIQUE GUERRIÈRE

je demanderai aux consommateurs s'ils trouvent ta bouche trop grande.

Salandrine pinça le bras du sculpteur qui bouscula un passant. C'était un compatriote, un journaliste :

— Ah! par exemple! Justement, mon vieux Ruffec, j'allais t'écrire. Ta statue...

— Eh bien?

— Une revue de Chicago annonce que V Amérique guerrière a été remise par les autorités de Boston à la ville natale du donateur. Ta statue orne en ce moment la place d'un hameau. On lui a coupé le corps à la taille et on en a fait une fontaine.

— Bigre! dit Ruffec tout pâle, une fontaine?...

— Oui, à cause de la bouche... Rien de plus facile que ces transformations. Un tuyau de conduite dans le ventre, tu comprends... Teau est rejetée parla bouche...

— Fais taire ton ami, dit Salandrine, j'ai envie de vomir...

Ruffec s'était affalé sur une chaise du café de Madrid.

Le camarade n'y comprenait rien. Pour lui, une « Fontaine » ou une « Amérique Guerrière », c'était toujours une statue.

— Eh bien I qu^est-ce qui vous prend donc?

— Oh ! rageait Salandrine, débiter de l'eau pour la cuisine des sauvages! Par la bouche!...

Ruffec releva la tête. C'était un bon garçon qui avait du talent. Il oublia son orgueil d'artiste pour aller au secours de la vanité de sa maîtresse.

— Calme-toi, mon coco, lui dit-il doucement. Va, c'est pas seulement de Teau de cuisine que tu leur cracheras par la tête, à ces sauvages, c'est aussi de la poésie immortelle, c'est les vers des Châtiments^ c'est l'Expiation, le cri sacré de Waterloo...

— Le cri de Waterloo! s'écria Salandrine radieuse.

Et, rapetissant son « gueuloir » d*A?7iërique Guerrière, avec une bouche, cette fois, à la Musset, si étroite qu'une abeille l'eût prise pour un bouton de rose... elle acheva son whisky.

PEINTRE D' (( (EILS »

Sauf votre respect...

Vous avez dû remarquer, en traversant une rue de province ou en flânant parmi les baraques dune fête de banlieue, cet intime objet de ménage, en porcelaine, qu'un artiste jovial avait cru sans doute égayer en l'ornant d'un œil innocemment bleu.

J'ai connu autrefois un pauvre peintre de Montmartre qui, n'ayant pas le moindre sou pour faire du grand art, se mit au service d'une de ces fabriques indiscrètes, et innova dans le genre, car il avait du talent. Frachon créa l'œil « pers )>. Dès lors, le règne fut fini du bon regard honnête et

azuré des vases d'antan ; un œil fripon le remplaça, plus dessiné, enfin mieux compris, et, ce qui en augmentait le charme, d'une jolie couleur nuancée entre le vert et le bleu.

C'était une révolution, mais l'artiste n'en profita pas. Il resta aussi misérable que s'il avait peint toute sa vie des tableaux d'histoire. Son rêve, quand je le connus, était toujours de faire une figure, un tableau sérieux. Et son sot métier, comme chacun sent, le dégoûtait.

Ce jour-là, installé entre les fusains d'une brasserie de la rue des Abbesses, à côté d'une marchande de frites dont la froideur rhumiliait, un camarade de Frachon^ le sculpteur Clémentières finissait rageusement de préparer son absinthe. De l'absinthe au poêlon, il y avait Tespace de deux mètres. Cependant, malgré la distance infime, Clémentières n'en était pas plus avancé. A chacun de ses gestes, une longue cuillère brûlante le menaçait.

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— Enfin ! s'écria-t-il, vous êtes donc sage ?

— Mais oui que je le suis!

— Moi qui ne vais au café que pour vous. En comptant quatre absinthes par jour, j'en ai bu soixante depuis que je suis amoureux.

— Prenez-en cent vingt, ça sera le même prix.

— Le même ! Vierge mère I Ah ! si le patron du café pouvait dire comme vous !

Soudain, Clémentières aperçut Frachon.

Le malheureux descendait la rue d'un air abruti. Il songeait qu'il venait de peindre cinquante-huit œils, et il se croyait changé en saumon.

— Cyclope ! appela le sculpteur. Hé ! mon vieux Cyclope !

Le dédain de la marchande de frites avait exaspéré Clémentières. Il n'en fit rien voir, mais, pour calmer sa bile, il voulut dindonner Frachon.

— Je te regardais dans la rue, tu guignais les passants avec Toeil gauche, comme pour

rectifier leur alignement. Ça ne va donc pas?

— Je suis éreinté.

— C'est ce que je me disais. Tu as l'œil cave.

Fraclion, qui avait l'habitude d'être blagué, sourit.

Mais, en levant la tête, son sourire rencontra le regard de la marchande de frites. Le regard et le sourire, en volant, se caressèrent comme deux pigeons qui se croisent.

— Ahl tu l'as, toi, l'œillade! s'écria Clémentières en surprenant la rencontre du regard et du sourire. Tu es amoureux de notre marchande de patates. Case voitàTœil nu.

— Moi ? murmura Frachon. Je ne sais même pas comment elle s'appelle.

— Iris.

— ^^Si c'était un effet, hein! protesta la jeune marchande, je m'appelle Clarisse.

— - Tu blagues les femmes, Clémentières, ce n'est pas bien, dit doucement Frachon.

— Vos amours coupables ne sont plus un secret. J'ai un témoin oculaire. Garçon!...

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— Parbleu, dit le peintre épouyanté, appelle donc le commissaire, pendant que tu y es.

— Et la commissure aussi. Ah ! Cyclope, tu l'as fascinateur, l'œil, après ton travail!

Fraction, qui voyait les joues de la marchande se pommeler de rose, était désolé. Il sepréparait à viderson absinthe d'un coup, lorsque soudain Clémentières changea de voix.

L'enragé blagueur venait dé trouver une idée.

Il connaissait le rêve de Frachon, cet espoir mille fois désabusé de posséder un jour quelque beau modèle, de se consacrer à une œuvre sérieuse, de faire une « Œuvre ».

Pour se venger de la marchande de frites, il imagina de l'envoyer poser chez Frachon, c'est-à-dire dans la fabrique d'œils, ne doutant pas qu'au milieu de cette pétaudière, l'ingrate s'évanouirait de honte et d'indignation.

Il se fit câlin.

— Voyons, mon vieux, ne fais pas atten-

tion, je blague. Mais je te connais; tu as du talent. Qu'est-ce qu'il te manque pour faire un chef-d'œuvre? Rien qu'un bon modèle.

Je sais, dit le sculpteur en montrant la marchande de frites, une généreuse petite déesse qui ne se doute pas qu'elle ferait la gloire d'un peintre, si elle consentait à poser pour lui.

— Sans blague ? demanda Frachon naïvement.

— Mademoiselle Clarisse, voici mon ami Frachon que je vous présente. Il peint l'œil comme un ange ; il a révolutionné la manière de peindre l'œil. Les vôtres sont superbes. Allez chez lui. Il vous peindra les deux yeux en un clin d'œil et même sans sourciller.

La jolie marchande de frites, insensible à ces calembours, regardait Frachon avec sympathie.

Le peintre ne savait quoi dire ni quoi faire. Blague à part, son ami avait dit la vérité. Il se sentait du talent, mais n'était pas assez riche pour se payer un vrai modèle.

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De son côté, la petite marchande réfléchissait en remuant ses frites. Tout à coup, elle abattit la fumée avec le couvercle de son grand poêlon et montra au peintre ses dents rieuses.

— C'est-il vrai, monsieur, que vous me tireriez mon portrait, si je posais pour vous?

— Oh ! mademoiselle !

— Oh! mademoiselle! répéta Clémentières.

— Vous, allez au mail cirer mes souliers ! Alors, comme ça, monsieur Frachon, mon portrait en couleur ? Toute la tète?

. — Sauf la mâchoire, intéressante seulement pour un peintre de chevaux.

— A la fin, mon vieux, dit Frachon tout rouge, tu dépasses... Oui, mademoiselle, ajouta-t-il en posant son mouchoir sur sa tête et en s'essuyant la bouche avec son chapeau de feutre, tellement le bonheur l'égarait, non seulement votre figure, mais votre buste entier. Rue Lepic, 109, quand il vous plaira. Bonjour, mademoiselle.

— Merci, monsieur, répondit la petite

marchande en admirant, derrière la fumée de ses frites, le chapeau Rubens de Frachon et la manière dont il balançait en marchant son manteau noblement usé, mais de coupe espagnole.

L'aventure eut un dénouement que ne prévoyait pas Clémentières. La petite marchande alla poser chez Frachon et, le lendemain matin, quand le sculpteur vint prendre son apéritif, il vit au fourneau une tête inconnue.

Pendant un mois, pas de marchande de frites.

Le printemps commençait. Alors courut la nouvelle, dans Montmartre, que Frachon avait exposé une toile rue Lafhtte. Les camarades s'y arrêtèrent. Cette Femme a,ux yeux bleus était un bijou.

Une si jolie toile ne resta pas longtemps exposée. Quand le portrait fut vendu, l'ancienne marchande de frites se montra au bras du peintre, fraîche comme un brin de buis, avec un sourire légèrement retroussé

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qui n'était pas sans orgueil. Elle s'appelait, depuis la veille, Mme Frachon.

Ils rentraient chez eux. C'était l'heure où Montmartre est baigné d'ambre. En traversant la rue des Abbesses, ils virent le sculpteur courbé sur son absinthe.

— Voilà encore ce boisseau de puces, dit Mme Frachon; j'ai envie de lui apprendre que tu viens de gagner six cents francs en or.

— Bah \ répondit le peintre avec douceur. Sans lui, qui sait? je n'aurais peut-être pas maintenant une jolie femme que j*aime bien.

Frachon n'a pas le génie d'un Monet, mais il a eu la veine de pouvoir montrer son talent.

Depuis son mariage, on ne voit plus d* (( œil pers » chez les marchands de faïence. L'artiste est sauvé. Il peint pour la rue Laffîtte des tableaux où l'on admire toujours la beauté mutine de la petite marchande, ses yeux surtout, qui font penser aux bouquets

de bluets que les charpentiers de campagne plantent sur le toit, pour annoncer aux passants que la maisonnette est finie.

Elle est finie. Grâce à la « femme aux yeux bleus », Frachon a des commandes. Et pour finir comme dans les contes de fée, puisque Mme Frachon en est une, j'ai le plaisir de vous dire qu*ils sont heureux.

Il n'y a que ce rageur de Clémentières qui essaie encore quelques calembours. A ceux qui veulent l'entendre, le soir, au café, il raconte l'histoire de Frachon et la tourne à son avantage. Jamais il ne manque de dire que c'est lui qui a lancé son camarade, et il satisfait sa rancune secrète en ajoutant :

— C'est le meilleur peintre du globe.

Ferréol est un exquis musicien. Il est ignorant, mais il a le frisson. Il est doué. Lorsqu'il a piqué sur une feuille une cinquantaine de notes qui ressemblent aux hirondelles de son pays aveyronnais, gentiment posées sur les fils du télégraphe, il donne cette « machine » aux Escholiers ou aux Mathurins, et lorsqu'on entend sa musique chatouilleuse, imagée, ardente, qu'on dirait chipée à une guitare de Malaga ou à un violon du Danube, on ne se dit pas que Beethoven est un pou, bien sur, mais on pense quand même que « ça y est ». Et quelquefois, ça y est tout à fait.

Ferréol avait quinze ans et habitait avec sa famille dans les environs de Rodez, lorsque l'instituteur du village, qui aimait le jeune musicien, lui demanda d'écrire une chanson pour ses élèves. Le soir môme, sur trois phrases copiées dans un livre, Ferréol composa une mélodie :

Le destin qui me voit, Une heure qui m'échappe, Une éternitô qui iirattend.

Pas gais, ces vers libres. Mais c'était comme c'était. Un coup d'emballement.

D'ailleurs, les enfants artistes ont toujours de Tombre dans l'àme.

Ce chant ne pouvait être interprété que par une seule voix. L'instituteur le comprit :

— Il y a un contralto à l'écolfi des ûlles ; je vais lui porter ça.

Ferréol ne put assister aux répétitions de la fillette. Mais un soir, passant devant Técole, il entendit sa mélodie.

L'enfant était assise dans le préau, devant

riiarmonium de l'instituteur, et elle s'accompagnait elle-même en chantant.

Elle tournait le dos à Ferréol.

Une voyait que sa longue natte blonde et sa petite tête raide de vierge primitive.

Elle chantait exquisement. Parfois, ses mignonnes mains étincelaient à la lueur des bougies, suspendues, immobiles, sur un point d'orgue ; puis, rauque, sous la caresse d'un pied léger, la musique rouvrait sa grande aile et Ferréol, ému et caché, en sentait la fuite sur ses joues...

Les années passèrent. Quinze années. Le .musicien avait oublié son cantique. Les notes s'étaient fondues dans sa mémoire, une à une.

De même, la fillette s'effaça. Dans le souvenir de Ferréol, il ne resta qu'une silhouette transparente de petite sainte, une main qui brillait en l'air, sur un point d'orgue...

Et Ferréol n'en parlait jamais, comme s'il craignait, avec des mots, d'effeuiller cette rose légère.

Il y a trois jours, le musicien, un peu pochard, entrait dans un café de nuit, lorsqu'il s'entendit appeler par des voix joyeuses. La bande l'entoura et il fut impitoyablement traîné jusqu'au piano.

— Lucie! demande donc à l'auteur de Fanta de nousjouerun petit quéque chose !

L'auteur de « Fania », cet exquis chefd'œuvre joué à Milan et dans les villes d*eaux, renversa d'un coup d'ongle son haut de forme, qui s'arrêta en équilibre sur une oreille.

— Mes enfants, dit-il, je vais vous siffler un air pour vous faire danser. C'est comme ça qu'il est ce soir, l'auteur de Fanta!

Le sympathique ivrogne posa son cigare sur le piano, mit un genou sur le tabouret, puis, tourné vers les fêtards, il commença, en sifflotant, un air de polka banal, dont les

mesures trémoussantes ressemblaient à de petites folles ivres.

— Ce que c'est dansant! crièrent les soupeuses.

Entraînée par cet air joyeux, la fête tourbillonnait et se cognait aux tables chargées de Champagne et de roses.

Soudain, comme Ferréol, d'une seconde pichenette, renvoyait son chapeau sur l'autre oreille, une main ruisselante de pierreries griffa le col de son frac et rejeta le musicien en arrière, tandis qu'une voix embrasée, au souffle odorant et violent, lui jetait ces mots :

— Misérable! retirez-vous! laissez-moi !

Déjà la jeune femme jouait ; on s'aperçut

à peine de l'interruption.

Mais l'ivresse de Ferréol tomba tout à coup. L'air qu'il venait de siffler, cette femme Tavaitrepris, recommencé et divinisé, et de ces doigts féminins ce n'était plus une danse sautillante qui s'envolait, c'était maintenant un beau chant large.

C'était le cantique.

Ferréol comprit-il la grossièreté commise

par sa mémoire et pourquoi cette chaste mélodie d'enfant était remontée àses lèvres, transformée en polka pour caboulots ?

L'ivresse, peut-être... Il venait de souiller sa propre musique. Mais une femme s'était indignée.

Et quelle femme !

Plus de doute; la fillette d'autrefois était devant lui. Ferréol regardait ses yeux fixes comme deux sanglots vitrifiés, ses diamants, et sa bouche secrète, au sourire mort. Où retrouvait-il la vierge primitive de son enfance ? Sa voix légèrement éraillée avait encore de beaux éclats. Elle chantait avec une sincérité qui effrayait. Sa vie de mensonge, tout ce qu'elle avait repoussé de bonheur et trahi d'amour s'avouait lamentablement dans cette clameur d'angoisse : une heure qui m'échappe. Enfin elle regarda ses amies d'un air furtif et désespéré ; sa voix trembla, s'étrangla, et, dans un (^huchotement de terreur inexprimable, les derniers mots du poème : une éternité qui m'attend^ dits plutôt que chantés, résonnèrent comme

des pelletées de gravats sur une tombe.

Subitement, l'extase tomba.

Tous ces noceurs étaient stupéfaits.

Une femme se détacha des bras de son amant.

— Qu'est-ce que tu nous as chanté là, Lucie ? Tu en as une santé !

— Et Ferréol ?

— Tiens ! Ferréol n'est plus là...

Le musicien était descendu précipitamment, avait hélé un fiacre et rentrait chez lui, exalté jusqu'à la fièvre. •

Le sentiment qu'il avait eu pour la fillette, il comprit qu'elle l'avait ressenti pour lui, sans plus le connaître et pendant les mêmes années. Le cri de cette femme, en le chassant du piano, n'était-il pas un cri de vénération outragée et peut-être même d'amour raillé et sali ?...

Mais qu'importait I L'enfant à la natte blonde et à la petite tête droite comme une vierge primitive n'existait plus.

Qu'on imagine ce qu'il y a de spontané, de vif, de fou, de gaiement ivre'dans la tête d'un écolier de treize ans et qu'on le glisse dans le cœur de ce Jean Gauderie, dont la moustache ressemblait à un petit bout de fusain brisé en deux.

* Pas joli, cet élève des Beaux-Arts, seulement gentil garçon, avec beaucoup de charme, des yeux inattentifs et caressants, les doux yeux clairs d'un gosse qui vient de fumer pour la première fois et qui en est ravi, énormément, et étonné, un peu. Et puis des dents blanches, un teint italien, une volute de cheveux fauves traînante sur un

côté du front ; le regard fin et intelligent lorsqu'il plaisantait, l'air gauche et puéril quand il fallait être sérieux. Bizarres contradictions. Mais tous ces détails « s'arrangeaient très bien ensemble » ; ainsi l'assurait tout bas Mlle Hélouis.

En cette matinée devacances, sur la petite rivière qui bordait le jardin, dans une barque de fée, si légère qu'un simple nénuphar, parfois, écartait sa marche, leurs avirons au repos, les deux amis se laissaient aller.

Le peintre était silencieux. Pour la première fois depuis deux ans, il venait de découvrir une femme dans sa camarade d'enfance. Elle n'avait plus sa natte d'écolière ; son chignon blond découvrait un joli cou blanc. Son rire d'autrefois s'était apaisé en sourire. Ses yeux s'étaient ombrés d'une douceur plus chaude, plus ardente, — et il sentit, à son tour, dans le fond de son cœur, qu'il avait changé, comme la jeune fille.

Eveil. Frisson tristement délicieux. Premier doute et première torture. Il semblait

au peintre qu'il avait aimé toute sa vie. De cette minute d'amour, il emplit cinq années de jeunesse. Son cœur s'élança pour oser, pour parler, avouer... Mais, timides, ses yeux se baissèrent ; il prit un aviron et balaya l'eau étourdiment.

— Que faites-vous, Jean? Nous allons piquer sur le lavoir ! Quel novice ! Ramez donc à gauche !

Tout en ramant, il sentait ses veines battre, à petite chocs, sur le dos de ses mains, le cours léger du sang s'arrêter aux poignets et repartir. Des lumières passaient devant ses yeux comme des papillonschassés parle vent. Elle devina, peut-être... et se pencha sous son ombrelle, un doigt tendu : ' — Oh î le beau nénuphar !

Naguère, sans quitter l'aviron, il eût simplement cueilli la fleur en ghssant, puis il eût fait mine de l'offrir, l'eût reprise et l'eût redonnée, avec une joie et des éclats de rire d'enfant taquin. Mais, depuis une heure, son âme s'était toute transformée, allblée dans un rêve de dévouements impossibles.

Ce que sa bouche pâle n'osait dire, son geste le cria. D'une violente enjambée, il s'enfonça dans la rivière, v'iouf! tout le corps plongé jusqu'aux épaules, une main au rebord de la barque, tandis que l'autre, jaillie du fond de l'eau, se tendait, tremblante et ruisselante, vers la jeune fille,... avec le long nénuphar.

— Oh ! le fou ! s'indignait au déjeuner la vieille Mme Ilélouis. Mais quel âge a-t-il donc, monsieur Gauderie, votre écervelé de peintre, pour faire encore de pareilles choses? Berthe lui demande une fleur. Çà nous paraîtrait tout simple, à nous autres ; mais que fait ce « second grand prix de Rome )) qui ne devrait pas avoir de moustache sous le nez ? Il plonge, il risque de se noyer, de s'enliser ; il se jette dans l'eau pour otïrir à ma lille un nénuphar avec ses racines ! Ce sont ses propres termes, monsieur Gauderie : A-vec-ses-ra-cines ! N'est-

ce pas à rêver? Il croyait faire, m'a-t-il dit, « un cadeau plus rare )>. Vous avez fait là un charmant gamin ! Je vous félicite. Et dire qu'on raconte qu'il a déjà du talent. S'ils sont tous comme le vôtre, les artistes, ah ! leurs pauvres femmes ! En attendant, le chou a une fièvre de rhinocéros. Laissezmoi monter, monsieur Gauderie, que je voie sa température !

Et Mme Hélouis, en rentrant chez elle, se remit à bavarder sur la folie « archi-folle » des artistes, qui n'aimaient que les choses bizarres et ne savaient rien faire comme tout le monde. Et la vieille dame prenait sa fille à témoin.

Mais la jeune fille ne dit pas un mot.

Couché dans son lit, le peintre se lamentait :

— Je veux la voir! Qu'elle vienne ! Va la chercher ! disait-il en tendant les mains au père Gauderie.

— Elle viendra, elle me l'a promis, ré-

pondait le bonhomme ; calme-toi, dors.

— Non ! non ! Je ne dormirai qu'après l'avoir vue! Va la chercher! Va lui demander quand elle viendra 1

— Je peux te le dire tout de suite ; elle a l'intention devenir aujourd'hui.

— Ahl... quand?

— Ce soir, vers six heures.

— Si tard ! Pourquoi pas tout de suite ? Le père Gauderie n'était pas très fin. Mais

à l'accent de son fils, à ses yeux surtout... il faillit deviner.

— Qu'est-ce que tu as donc après cette petite ? Elle te manque donc ? Est-ce que je ne suis pas là ?

— Elle viendra... murmurait le malade en recouchant sa tète dans l'oreiller, elle va venir, je vais la voir... Il est déjà deux heures.

Il comptait sur ses doigts, comme jadis, tout petit, devant son devoir de calcul :

— Trois, quatre, cinq, six...

Le père Gauderie, hochant la tùte, s'en retourna au jardin écheniller ses rosiers.

Mais comme il traversait la cour, à quatre heures, sur la pointe de ses sabots, pour ne pas faire crier le sable, il vit une ombre errer dans la chambre de son fils.

— Tiens ! qu'est-ce qu'il y a ?

Il quitta ses sabots et gravit en hâte l'escalier. Avant d'ouvrir, une idée lui vint, il colla son œil sur le trou de la serrure...

Puis il releva la tête, stupéfait, et redescendit sans rien dire.

Quand elles arrivèrent, le papa Gauderie envoya Mlle Berthe au jardin et prit à part la vieille dame :

— Ecoutez donc. Je viens d'en découvrir une bien bonne. Mon fils est amoureux de votre fille. Amoureux fou, amoureux à lier et à enfermer. Si je ne le connaissais pas, je me dirais que c'est un idiot. Mais un second grand-prix de Rome a une tête à part. S'il a fait ça, voyez-vous, c'est qu'il doit être bigrement amoureux I

— Qu'a-t-il donc fait ? Cela peut-il s'entendre ? demanda la vieille dame en rougissant.

— Qu'est-ce qu'il a fait ? \'ous voulez savoir ce qu'il a fait ?

Le père Gauderie regarda la fenêtre, puis le chapeau bergère de Mlle Hélouis qui papillonnait au milieu des roses du jardin et se mit à rire :

— Vous savez que mon artiste voulait à toute force voir votre fille : « Va me la chercher! Je la veux! Quand viendra-t-elle ? — A six heures. — Et il n'est que deux heures. . . ah ! c'est bien tard ! — Finalement je le laisse et je vais fumer ma pipe au jardin. A quatre heures, j'entends du bruit dans sa chambre, je monte et qu'est-ce que je vois ? Notre « Raphaël » grimpé sur une chaise et tournant l'aiguille de Thorloge pour la faire avancer d'une heure !

— C'est gentil, dit Mme Hélouis qui était encore sentimentale. Eh bien! j'ai fait aussi mes observations ; il me semble que Berthe

adore votre benêt de fils. Comment faire ?

— Marions-les.

— Un garçon de vingt-deux ans...

— Bah ! répondit le père Gauderie en bourrant sa pipe, c'est nous, cette fois, qui donnerons un tour à l'horloofe.

Dans la bande des poètes et des petites Muses de l'ancien Chat-Noir ^ un professeur de grammaire s'était sournoisement glissé, pour boire des absinthes en musique et entendre les beaux vers gouailleurs d'Emile Goudeau et ceux, jolis et micacés, de Maurice Donnay.

Buveur superbe. De six à huit heures, l'absinthe tombait dans son gosier avec l'inlassable ardeur et l'intarissable écoulement d'une minuscule cascatèlle verte.

De neuf heures à minuit, il ne demandait qu'un coin de chaise, là-haut, dans la petite salle du Théâtre d'Ombres, avec deux vagues

centimètres carrés au bord d'une table, de quoi y poser sa pile toujours montante de soucoupes.

— T'es donc ricbe, Favori? lui demanda un jour le sculpteur Masse.

— Je n'ai pas le Pactole, mais je suis à mon aise.

— Bon. Tu vas nous aider. Un de nos camarades vient de mourir. Un poète, le fils d'un boulanger, un garçon de dix-neuf ans, qui serait allé loin. Son père vient d'être forcé de se remettre au pétrin, chez les autres, à soixante-cinq ans, avec une maladie de poitrine. Hein, Favori, pas gai ! Il travaille maintenant dans un sous-sol de la rue Lepic. Alors, nous avons juré entre copains, par amitié pour son fils, de le tirer de la mistoufle. On s'est adressé au ministre. C'est même moi qui ai écrit la pétition. Il paraît que je moule. A propos, comment que tu écris le mot pétition?

— D'après cette règle qui veut qu'un t entre deux i se prononce ci.

— Favori, dit Masse, tu as une manière

de parler ferblanteuse. C'est pour cacher que tu n'en sais pas plus que moi. Enfin, j'ai écrit une pétition aux Beaux-Arts pour faire donner un secours au père Tomahawk.

— Comment s'appelait ce jeune poète?

— Tomy Deschamps. De Tomy, que le fils s'appelait, nous avons appelé son père Tomahawk.

M. Favori tapota son bock avec sa main plate.

— Tomy Deschamps, dit-il avec mépris, un poètereau sans talent. Une forme nulle, bourrée de syllepses et de tautologies. Il faudrait être ivre pour donner à ces vers-là.

Ce langage le dénonça.

— Toi, murmura le chansonnier Mau- Hsset, lu nous as monté le coup, tu es professeur, et même de grammaire!

Masse était anéanti.

— Dis donc, Maurisset, pour le punir, si on le mettait sens dessus dessous ? proposa tout bas le sculpteur.

— Rien de plus simple. Il l'a dit lui-même: il n'y a qu'une bonne cuite qui le rendra

généreux. Donc, faisons-le boire jusqu'à ce qu'il devienne honnête homme.

— Compris, dit Masse, je vais préparer la « consommation ».

Un instant après, M. Favori commençait à boire une absinthe-bière-calvados d'un goût confus. Mais il bavardait et n'y lit aucune attention. A minuit un quart, il en avait trois dans son torse.

Tout le Chat-Noir le surveillait. Masse projetait sur lui son regard de lynx.

Les spectateurs étaient descendus. Il ne restait dans la salle qu'une trentaine d'amoureux de vingt ans : deux ou trois groupes de jeunes barbes, de pipes dans des barbes et de jolies filles dont les profils à bandeaux glissaient dans la fumée comme de petites muses pour rire.

Soudain, le professeur constata que les murs dansaient et il vit les artistes et même les petites muses debout sur leurs têtes.

— La biture nidoreuse...

— Favori, dit Masse, exprime-toi mieux.

Tu n'as pas honte ! Qu'est-ce qu'elle pen-

LE ÔON ESCROC 79

serait, ta famille, noble poivre? Qu'est-ce qu'elle dirait, ta grand'mère, si elle te voyait?

— Ma grammaire grecque, bafouilla le professeur, plongé dans la plus saumâtre confusion.

— La pauvre femme est grecque? Jiens, Favori, tu m'indignes encore plus !

— Ça y est maintenant, dit le chansonnier ; parlons à sorî cœur.

Il mit sa main sur le verre vide :

— Monsieur Favori, vous avez exprimé tout à rheure, sur le talent de notre pauvre camarade Tomy Deschamps, des critiques amères qui nous ont monté jusques aux sommets de la stupéfaction.

• Le professeur regardait Maurisset d'un œil atone.

— Vous dont l'intelligence est d'habitude si pondérée, si nette, vous déraisonniez. Sans doute aviez-vous bu sans mesure. La mesure, monsieur Favori, serait-ce vous qui oublieriez la mesure ? Mais maintenant que cette boisson saine et légère vous a remis en

sang-froid, vous vous reprenez, vous faites amende honorable, vous nous déclarez, au contraire, qu'il est désastreux pour notre pays d'avoir perdu un jeune poète qui fût devenu, selon vos propres termes, un admirable écrivain. Je parle de notre camarade Tomy.

M. Favori n'y était pas bien. Il eut cependant la force de répondre :

— En effet, Tomy Deschamps, Fauteur de la « Vieille Auberge », un délicieux poème.

— Eh bien ! dit le chansonnier, l'enfant qui l'écrivit n'est plus.

— Ciel! s'écria M. Favori.

11 commençait à sangloter, on l'arrêta.

— Monsieur Favori, martelait le creux de Maurisset, vos larmes sont vaines. Ne gémissez plus, mais accourez plutôt au secours du père Tomahawk. Rendez hommage au talent et au malheur. Inscrivez-vous sur cette liste pour une somme quelconque.

Croyez-vous qu'un louis...

Il trempa la plume dans l'encrier.

— Cinq louis! dit M. Favori. J'immole mes intérêts. Je dis cent francs. D'ailleurs, je les ai sur moi.

M. Favori, qui ne pouvait plus ouvrir ses yeux, chercha son portefeuille avec des gestes cassés de somnambule. Puis iltendit le billet :

— La pitié, messieurs, homo sum et nihil.., nihil humani...

Il avait perdu la mémoire.

— ... humani a me alienura Puteaux, termina Maurisset en pliant le papier. Mais, monsieur Favori, au nom du ciel, je vous en conjure, parlez plus bas, on vous entend...

— Qu'ai-je dit encore?

Le père Tomahawk tiré d'affaire, Maurisset voulut finir gaiement cette scène d'escroquerie.

— Est-ce là le langage d'un universitaire ? En prononçant le mot pitié, vous venez d'oublier la règle du mot « pétition ». Vous avez dit pitié, monsieur Favori, et vous savez pourtant que c'est picié qu'il faut dire.

— Picié! picié! aie picié! épicier! hur-

82 PRINTEMÎ>S

lèrent les poètes en commençant une bamboula autour des tables.

— Curieux, grommela l'ivrogne.

Sa tête de professeur travaillait.

Absinthe et grammaire aux prises. Le

résultat fut prodigieux. Loin de se combattre, elles s'entremêlèrent fraternellement.

— Monsieur Maurisset ?

— Monsieur Favori ?

— Faites-moi donc l'amicié de me répéter cette règle extraordinaire?

— Vous l'avez formulée tout à l'heure, et à l'instant môme, vous venez de l'appliquer avec à-propos : un t entre deux i se prononce ci.

— Curieux, répéta gravement le professeur. Ainsi donc, le père de cet héricier des Muses...

— Curieux ! dit le sculpteur Masse.

— ... ce brave homme, le père Tomahawk, comme vous l'appelez, pourrait être sauvé avec cet argent ? Si ce n'est pas assez, je puis...

— Arrêtez ! eus cent Iraucs suffisent.

Avec la moicié seulement, dit Maurisset d'un ton de ménagère, il pourra payer son fruicier.

— Et son laicier, riposta prestement le professeur. Etonnante, cette règle ! étonnante I

Il était deux heures du matin.

— La séance est levée, dit Maurisset ; allons nous faire absoudre parle père Tomahawk!

La troupe chancelante monta la rue Lepic.

— Père Tomahawk ! Eh ! père Tomahawk !

Maigre, le torse nu, le vieux bonhomme était au fournil. Il quitta la pâte, vit des chapeaux de dentelles et des feutres mous qui obstruaient le vasistas et reconnut les anciens amis de son fils.

L'air triste, il ne trouva rien à leur dire.

— Père Tomahawk! lui crièrent les jolies petites Muses, approchez ! Tendez votre bras ! Voilà, pour vous !

D'une grappe de mains crispées, comme si chacune voulait avoir la joie d'offrir, le billet de cent francs papillonna dans la cave. Quand le vieux boulanger releva la tête, la bande avait disparu.

— Eh bien ! cher monsieur Favori, n'êtesvous pas content d'avoir fait une bonne action ? disait Maurisset en poussant l'ivrogne.

— Si je le suis, chantre d'Achille I Je ne m'appellerais pas Favori ! Favori, c'est-àdire faveur de la fortune ! Favorisé par les cieux ! Favorable ! Favorablement ! Arrêtez, fils d'Apollon ! s'écria-t-il en voyant un café ouvert. Avant de nous séparer, encore une libation d'ambroisie ! Nous sommes. . . nous. . . sommes combien ? Dix-huit... soixante...

— Nous sommes onze.

— Alors, je vais faire servir onze bocks, sans faux-cols.

Le chansonnier était cruel :

— C'est sous l'ancien régime qu'on prononçait le mot col, dit-il en distribuant les

bocks. Vous savez, monsieur Favori : col, on lui a coupé le col, du terme décollation. Mais, de nos jours, il faut dire comme s'il y avait un u.

— Curieux ! parvint à bredouiller le professeur de grammaire ; encore une règle que j'oubliais.

Et, morne, collé à sa banquette, il dit au garçon :

— Soixante et onze bocks, sans faux-culs.

Il débutait dans la sculpture, et gagnait péniblement quelques louis à faire le (( boulo » des camarades riches. Comme il faudra le nommer dans cette histoire, j'ajouterai à son prénom deux lettres, je l'appellerai tout simplement Philippeau.

. Il habitait au numéro 14 de l'avenue du Maine, avec sa iempie, « Bijou d'Acajou )>, qu'il avait, en se mariant, libérée du magasin — robes et manteaux — pour qu'elle fût toujours près de lui ; et ils vivaient en ménagillon, bec à bec, au milieu d'un pot de géranium, d'une selle de sculpteur et d'un Montaigne.

L'avenue du Maine s'amusait, quand Bijou d'Acajou (pas jolie, mais si pimpante, en cheveux rouges, et une nuque !) sautillait à petits petons chez le boulanger, l'épicier, le fruitier et rapportait le picotin du jour : quatre œufs frais, une livre de pain, deux pommes, et parfois, le dimanche, deux mûres tomates.

Ils étaient heureux. Quelques statuettes, un talent de draper, délicat, et un jeune coup de pouce créateur de lignes qui semblaient n'avoir pas servi, placèrent notre camarade en vue dans les ateliers de Montparnasse. Une nuit aux lampions, la bande des Quat'-z-Arts, qui le savait de Toulouse, le couronna d'un diadème orné, en guise de rubis, d'une précieuse tomate, que Philippeau mangea dans la rue, car il était sur les dents. Le secrétaire du ministre lui promit une commande de l'État, et on parla de ses œuvres, un soir, aux cafés Napolitain et Julien. La première brise de la notoriété, aigrelette, glissa sur le gentil front du sculpteur, mais si matinale, si timide encore

qu'un cheveu à peine en trembla. N'importe.

— Ah! cria-t-il chez lui, un baiser, Bijou, j'ai du talent !

Ils s'embrassèrent. Le repas fut exquis. Le pain sentait l'ambre, et la quotidienne tomate, épanouie dans Tassiette, avait l'air d'une rose Paul Néron. Philippeau, ému, regarda sa femme :

— Ça se colore! Si j'ai une commande du ministre, nous ne prendrons plus sur notre ration de pain pour acheter du marbre, comme on a fait cet hiver. Nous mangerons des côtelettes « première » entourées de tomates au hachis de perdreau (ses doigts jouèrent dans les cheveux de Bijou), et je t'achèterai des beaux tits chapeaux de soixante francs. Un coup de reins encore, j'arrive...

— Es-tu sûr qu'avec ton prochain Salon?...

— Jamais je n'ai fait mieux!

Chaque soir, avant de se coucher, le sculpteur allait voir son œuvre. D'un piédestal

formé de livres massifs et d'un flot montant de feuilles manuscrites aux bizarres volutes, une femme sans voiles s'élevait, tendue comme pour l'essor, et offrait dans ses mains charmantes un flambeau et une branche d'olivier. C'était la Pensée, qui éclaire et apaise. Un nain hideux, jailli du piédestal, s'attachait désespérément à ces formes jeunes et belles; mais on devinait que la Pensée, victorieuse du Doute, allait bondir sur le monde pour Tilluminer dans les siècles. Un enthousiasme silencieux s'exhalait de cette œuvre à peine ébauchée. Philippeau, ensuite, la recouvrait de toiles, ces baisers muets du sculpteur, jetait dans un coin son bout de cigarette et allait à la cuisine taquiner Bijou. On entendait tinter la vaisselle.

— Va t*en, Michel-Ange ! (elle prononçait « Michel ))) t'es dans mon empêche !

« T'es dans mon empêche », traduction faubourienne : tu me gênes. Ce cri, que de fois Philippeau l'avait entendu! Bijou d'Acajou aimait l'espace. C'était un rouge-gorge

qui se moquait d'avoir froid et faim, mais qui voulait voltiger.

Ellenous semblait adorable d'avoir apporté, gardé, au milieu de tout l'art subtil de son mari, sa gentille franchise populaire, cette grâce hurluberlue pleine de mots d'argot chiffonnés comme les bleuets d'un bouquet de deux sous. Il fallait la voir chez elle, la cheville découverte, la robe épinglée haut, bouffante, comme une guêpe qui sinue à travers les fraises, voler d'un placard à l'autre et préparer les tomates pour Philippeau. Elle chantait tout le temps, a Oh ! vrai, ce que j'ai une grelotte I » Sa voix de poupée, fine, avait une saveur ispre; mais il n'y avait qu'elle, suspendue au cou du sculpteur comme une pèche de muraille, pour crier en offrant sa bouche : <( Chéri ! mon joli jourl baiser! b... uneamitance! » Et ils s'embrassaient si fort, même devant nous, qu'on ne savait s'il fallait en rire ou en pleurer. Quand elle le voyait, l'air n'avait plus la même couleur; immobile sur ses petits pieds, elle semblait tout de suite en

prières. Il n'avait qu'à parler, aussitôt les idées chantaient dans ses yeux ; il lui communiquait ses rêves à la façon des parfums, elle sentait Pliilippeau sans le comprendre... Jamais je n'ai vu des gens s'aimer ainsi.

Vers la fm de mars, la « Pensée ;> alla au moulage. Comme le mouleur voulait être payé avant son travail, Philippeaufitun long sermon à son estomac sur les bienfaits de la pomme de terre, et Bijou, un doigt sur la bouche, envoya au beurre un baiser d'adieu. On atteignit le Salon sans dettes.

Le fameux matin arriva. Philippeau avait des liabits convenables, lîijou d'Acajou, plus coquette, s'habillait avec précaution et songeait à la gloire de son mari.

— Bébé, une devinette... Qu'est-ce qui traversera tout à l'heure les Champs-Elysées, le boulevard Saint-Germain et Tavenue du Maine « sans faire d'ombre » ?

— Dis.

— Le bruit de ton nom. Ah ! cria-t-elle en voyant pâlir le sculpteur, embrasse-moi !

Bientôt, sémillante devant son miroir, elle fut, comme elle disait, sur son Trente-Deux. Costume avenant : Une robe à quinze sous le mètre, dix grammes de plaisir, cinq grammes de désir, trois grammes pour rougir, et bien s'agiter pour s'en servir. Le cou entouré de ruban. Bijou ressemblait à un flacon d'odeur rare. L'artiste l'admirait.

— Et ton chapeau ?

— Ah ! oui, mon chapeau...

Elle alla le décrocher. Horreur ! Philippeau et Bijou s'assirent. Devant cette loque, tout fut en question.

— Si je n'y allais pas, à ce Vernissage ? Le sculpteur protesta.

. — Personne ne fera attention...

— Oh ! dit Bijou, froissée.

— Tu vois bien que tu veux venir! cria Philippeau.

Ils partirent.

En traversant le Luxembourg, Bijou n'y tint plus.

— Jet'enprie...

— Quoi ?

— Ilegarde ces fleurs.

— Jolies.

— Trop. A quoi servent-elles ? Pour la vue seulement. Il n'y a pas de gardien... ferme les yeux!

On était dans un petit sentier, devant un parterre. Bijou d'Acajou huma le jardin, avança un pied, puis un doigt, et cueillit en frissonnant une modeste rose des quatre saisons. Ça n'était pas un grand crime. Philippeau rouvrit les yeux.

— Tu vas te faire pincer.

— Une seule encore ! Ce petit œillet mignardise...

Blottie dans les feuilles, en trois coups de grilles elle ralla deux anémones, une jacinthe bleue, du muguet, un romarin, cassa un fil de pervenches et bondit hors du parterre en chipant au vul d'autres Heurs. Philippeau commençait à s'impatienter :

— Ça sentie procès.

— Oh ! dit Bijou en plongeant le nez dans

ses bras, ça sent le ciel, tu veux dire ! Et les fleurs d'étoffe tombèrent. Preste, un doigt en corne, Bijou d'Acajou « refît » son chapeau. La guirl-ande de pervenches s'enroula autour de la paille. A gauche, elle piqua le bouquet volé : un joli sabot-de- Vénus, pourpre, à senteur d'orange, dans une touffe de Lopézies aux fleurettes roses et de Mimules d'or. Derrière, au-dessus du chignon, planté hardiment sur l'aile retroussée, une jacinthe emperlée de grains de muguet dans leur feuillage. Et aïe donc 1 vive le Printemps!

— Ajoute , dit l'amoureux mari, ce narcisse de poète... et de sculpteur.

Elle glissa dans sa ceinture les dernières étoiles qui restaient : une grappe de tamarix et le brin de romarin. Un quart d'heure après, son apparition dans le grand Hall de sculpture émotionnales amis :

— La femme de Philippeau ! une reine des prés !

— Quel joli chaperon !

— La fée do mai !

— Elle va lui apporter la médaille dans un bouquet!

Car c'était déjà la rumeur: Philippeau aura la Première Médaille. Et les camarades s'empressaient, pas jaloux.

— Le ministre trouve ton Salon épatant !

— Regarde ces gens, là-bas, autour de ton plâtre, c'est les redingotes de l'Institut.

Le cœur sautant, Philippeau regarda pardessus la foule. Dévisagée par les faces-àmain, sa (( Pensée » semblait l'appeler, lui sourire. Les dos noirs qui entouraient le socle parurent au sculpteur autant de météores.

— Viens te rafraîchir, cher maître.

Ils allèrent au Bar, escortés d'une troupe joyeuse et bruyante. Déjà, on regardait Philippeau. Bijou d'Acajou embaumait, sa façon à elle de triompher.

— Il paraît qu'on va présenter votre mari au Directeur des Beaux-Arts ; vous allez avoir des commandes, vous serez riches.

— Ça ne sera que juste, dit-elle en re-

muant sa grenadine ; la misère cent mille ans, ça va, mais toute la vie...

Et elle eut un coup de tête vers son chapeau de fleurs.

— Ah I mon Dieu ! dit Philippeau.

Vite, Bijou se décoiffa.

Lamentable ! Le sabot-de-Vénus, la guirlande de pervenches, les lopézies, la jacinthe et les perles de muguet n'étaient plus que du foin fané. Mme Philippeau, sans être vue, repoussa le désastre à l'abri des regards, sous la table ; et tous deux, infiniment tristes, contemplèrent les agonisantes, punis d'avoir cru que rien ne mourait, comme leur amour.

— C'est un torchon, dit Bijou.

Les camarades s'en allaient.

— Gomment faire ? murmura le sculpteur.

— Tourne-toi, dit soudain Mme Philippeau. Tiens ! va-t'en voir encore ta statue ! Mais tourne-toi donc ! t'es dans mon empêche !

Justement passait le secrétaire du ministre. Il fit un signe, et le sculpteur quitta la

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table. Bijou d'Acajou, alors, emplit un verre d'eau fraîche et à petites cuillerées, précautionneuse, comme on fait boire les malades, aspergea les fleurs de son chapeau.

Elle faisait cela si joliment, ping! le chapeau tendu à bout de main, la cuiller à liqueur entre le pouce et l'index, la moitié de la main qui arrosait retroussée en aile de pigeon, 'ping! ping! qu'une dame, que deux messieurs, que dix dames, que trente messieurs, qu'une vraie foule enfin se rangea silencieusement derrière elle, charmée par cette comédie. — Là-bas, le Directeur des Beaux-Arts parlait à Philippeau.

Philippeau, moite, les mains sur la couture de son pantalon^ s'efforçait de répondre aux compliments officiels. En rêve, il voyait sa « Pensée » achetée par l'Etat, dominant une place publique, la cour d'un palais ou Tamphithéâtre d'une école. Il entendit à peine le Directeur des Beaux-Arts qui le présentait au ministre. Il s'inclinait, il s'inclinait. Mais les paroles illustres avaient beau le solliciter, le sculpteur, ravi et gauche,

ne voyait dans tout ce triomphe qu*un surcroît de travail sans gêne et le bonheur de Bijou, ses chansons, des robes de mousseline et des chapeaux de soixante francs. Un cri le retourna.

C'était du côté du Bar.

Le temps de saluer, de bondir, il avait rejoint Mme Philippeau. Et nous nous rappellerons toute la vie, moi et vingt autres camarades, sculpteurs, peintres et poètes, le « Tanagra » parisien réahsé par Bijou confuse, en larmes, toute enfrissonnée dans les longs plis menus de sa légère robe et la tête plongée dans ses bras fluets comme des tiges, pendant qu'avec des cris gais et respectueux, la foule qui savait déjà son nom et sa gloire, le public tout à coup ému des monocles et des faces-àmain éparpillait sur son front les fleurs des parterres du Bar : adonides, œillets, gazon d'Olympe, anémones, d'autres encore, toujours, encore et toujours, une véritable ondée de mai aux gouttes écarlates, azur, feu, violacées, chamois, ponceau, or, étoiles

jaillissantes et retombantes, arrachées, emportées, conquises, payées un louis chacune dans un élan de snobisme en fête ! — et qu'au milieu de l'escalier, là-bas, entourée d'officiels qui racontaient l'histoire de Bijou, la mélancolique figure de Carnot, souriante, approuvait le gracieux scandale.

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