‹ PrintempsChapitre 11 sur 11 · ALPHONSE ALLAIS · texte numérisé non relu

ALPHONSE ALLAIS

Alphonse Allais n'a ressemblé à personne, il a eu sa place « toute seule » au milieu de la foule des écrivains. Nous devrons regarder au delà de la Manche pour lui trouver des confrères, et encore... je crois qu'Allais n'eût trouvé que Twain pour lui donner la réplique. Si ses notes contiennent tant d'aperçus curieux, on pourrait même dire instructifs, c'est qu'à 1 étude de notre vie dérisoire il appliquait beaucoup de gravité. On l'a vu, pour ainsi dire, depuis quinze ans, posé très haut sur toutes choses, y piaillant et s'y moquant, comme une girouette. Mais ses babillages cachaient l'intuition innée, la philosophie du coq qui, rien qu'en laissant tourner joyeusement ses ailes, nous montre, en somme, la direction véritable et nous prédit la journée.

Il n'avait pas, comme les comiques, le

double masque. Tel il était dans son œuvre, tel on le rencontrait dans la vie, renseigné, impassible et hardi mystificateur. A ce propos, on a raconté un peu partout quelques-unes des monumentales fumisteries où il excellait, déroutant la colère de ses victimes par la candeur de ses yeux trop bleus et la santé de ses joues trop fraîches.

J étais au régiment, où je faisais alors fonctions de caporal secrétaire du capitaine adjudant-major. Allais, qui venait accomplir une période d'instruction de treize jours, débuta en saluant tout le monde, gradés et soldats, de plusieurs « bonjour, messieurs et dames » (dans une caserne !) qu'il vint même répéter, à Tétonnement général, jusque dans le bureau du capitaine. Cela, vous le devinez, commençait très mal, et cela, pourtant, continua. Chacun sait que les réservistes mariés qui font leurs treize jours dans la garnison de Paris obtiennent facilement la permission de coucher à leur domicile. Grand embarras d'Allais,

qui était célibataire. Aussi, à la question du capitaine : « Etes-vous marié ? » crut-il bon de déclarer, le sourire aux lèvres, qu'il était bigame. Et quand l'exaspération du capitaine se fut, non sans beaucoup de mal, apaisée, et que les livrets, d'abord balayés d'une main rageuse, furent remis à leur place, nous entendîmes le prodigieux pincesans-rire commencer fort poliment, avec la feinte inconscience dont il savait amortir ses plaisanteries, Texplication dangereuse, impossible môme pour tout autre, de cet aveu extraordinaire. Aux interrogations hagardes du capitaine il répondit, avec une autorité et une tranquillité qui ne laissaient aucun doute sur le triste état de ses méninges : que, voyant que ceux d'entre ses chers collègues (ici un salut aimable) qui avaient l'agrément d'être mariés se trouvaient gratifiés de la permission de la nuit, il pensait que les réservistes mariés deux fois auraient, non seulement la permission de la nuit, mais celle, inestimable, de la. journée^ et que c'était pour cette raison

qu'il était « bigame ». Il eût encore parlé longtemps, mais son livret lui fui rendu, assez doucement môme, et quand il nous eut quittés, après un second « bonjour, messieurs et dames » encore plus poli que le premier, le capitaine effaré, mais rassuré, dit aux réservistes: « (''est bien ce que je pensais ; cet homme-là est fou I »

Cette extravagance, suivie de quelques autres exécutées avec le plus grand sangfroid, lui valut une période d'instruction exempte du moindre souci.

Les sergents, dès le premier jour, l'appelèrent communément le fou et veillaient à ce que les caporaux évitassent de le tracasser.

— Contribue « à l'accrédit de mon incurable loufoquerie », me soufflait le fou, chaque fois qu'il me rencontrait ; accréditela, sacrédié ! »

Tout ce que je pus faire, — et c'est une complicité dont je m'excuse, — ce fut de dire à l'adjudant que, quand Allais avait une arme dans les mains, il ne se connais-

sait plus, que rien n'excitait tant « le fou » que le bruit des coups de fusil.

Si bien que les jours où l'on devait aller au tir à Vincennes, le sergent-major disait au réserviste :

— Vous savez, Allais, si vous avez « besoin chez vous )), aujourd'hui, ne vous gênez pas, vous êtes libre ».

Et il me semble me souvenir qu'il se rendit libre ainsi bien des fois.

Il ne fit aucun service. La première fois qu'on le mit à la manœuvre, il quitta le rang : « Sergent Bellejambe (le sergent, un Corse, s'appelait Bellagamba), je vous demande pardon d'interrompre le cours de vos intéressants exercices... » Le sergent n'en voulut pas entendre plus long, se mit en défense et, d'un signe, renvoya Allais dans sa chambrée. Tranquillement, le fumiste s'habillait pour regagner le Chat Noir, « C'est le fou », disait le sergent de garde. Et Allais passait la porte.

C'est l'homme (jui avait demandé, huit ans auparavant, dans une lettre officielle (!)

adressée au ministre de la guerre, l'autorisation d'accomplir son volontariat d'un an « dans Thonorable corps des gardiens de la paix » ; c'est celui qui mystifia le critique dramatique du Temps de la façon que tout Paris connaît; celui qui ne voulut jamais boire de vin après les œufs à la coque, « parce que ça faisait un sale ton sur l'estomac )) ; celui qui, voulant timbrer une lettre, disait à l'employé des postes : « Voici une missive, cher monsieur, dont l'enveloppe est d'une tonalité qui appelle du bleu; donnez-moi, je vous prie, un timbre bleu » ; qui, le timbre une fois fixé, ajoutait, après examen : « Cette note bleue demande une note jaune; donnez-moi un timbre jaune », puis, ajoutant un timbre couleur saumon, « qui n'était point du tout déplaisante, murmurait-il, à côté de la couleur jaune », finissait par l'adjonction d'un timbre de quittance, dont le ton gris, posé près du ton saumon, semblait l'enchanter. « Mais votre lettre est pour Chatou et vous avez posé pour 1 fr. 75 de timbres? »

disait l'employé. « Qu'est-ce que ça fait, répondait le fumiste, c'est joii /... »

Partout, dans cette inlassable et débordante fantaisie qui Ta rendu populaire, dans ses paradoxes et dans ses boutades, se rencontre le pittoresque, des détails composés qui ont l'air naturel, venant de lui, un souci d*art, enfin, qui donne à ses incartades, en dépit du poids de notre stupeur, et à son esprit, malgré la mauvaise réputation de l'esprit, quelque chose de léger et de délié qui sauvera sa notoriété d'écrivain. De sorte qii'on ne peut pas dire, grâce à tant d'art, que cet homme ait blessé quelqu'un.

Cet homme était un brave homme.

Pourparler de RoUinat, il faut avoir connu ce triste chanteur de la Mort, ce cygne noir des Mélancolies et des Détresses.

'C'était l'un des plus beaux hommes qu'il fût possible aux yeux d'admirer, d'une beauté ardente et funèbre qu'il avait volée à la poésie profane et à la musique sacrée. Ses deux premières œuvres : Dans les Drandes et les Névroses j parurent à tous do très beaux livres, pleins de vers frissonnants qui donnaient la peur; chants effroyables et pitoyables où le poète nous faisait aimer ce qui nous fait mal à voir et à entendre dans la nature : le crapaud, la pluie, l'étang em-

pesté, les ruines, la chouette, les moisissures, l'ombre, la chambre sans vitres, les feuilles pourries, le silence. Il avait chanté tous ces « parias ». A force d'émotion et d'art, il était arrivé à nous découvrir la poésie de ces êtres piteux et de ces choses tristes ; et nous étions alors toute une génération qui s'attendrissait avec l'écrivain.

Pour ceux qui l'entendirent, quand il chantait en s'accompagnant au piano, quel souvenir ! Car ce poète était aussi un musicien, créateur d'un art sinistre etfantastique, aux échos d'outre-tombe, où retentissaient tour à tour des harpes d'anges et des râles de démons.

Ses doigts maigres effleurant les touches, assis sur l'angle d'un tabouret, le corps à demi tourné, sa belle tête pâle et noire penchée vers nous, il psalmodiait, ce soir-là, plus qu'il ne chantait, un poème composé la veille et intitulé la Maladie, Soudain, pendant qu'il chantait, nos yeux se rencontrèrent... Aussitôt, il dilata les siens et me

regarda comme on bouscule, comme on enfonce, comme on tue, en faisant une atroce grimace de mourant, suivie d'un petit cri léger, d'une sorte de râle qui interrompit deux secondes la mesure... J'avais vingt ans. Devant cette tête à l'agonie , ce regard inexprimable, cette mèche bleue qui coupait ce front et cette langue molle de noyé, je sentis, dans cet instant court, l'envahissement, par tout mon être, d'une terreur que je n'ai plus jamais ressentie. Ainsi, ce comédien génial s'amusait à bouleverser les âmes et à les rouler dans les ténèbres.

Puis, soudain, dans la pleine gloire de ses deux livres, au moment où toute la France des lettres parlait de lui, il disparut.

Il disparut, sans nous étonner, comme le crapaud dans sa flaque, comme la pluie dans sa poussière, comme l'étang sous les herbes glauques, comme la ruine sous les lichens, comme les feuilles sèches dans le vent d'automne, comme le silence dans la vie. Ildis-

parut dans une maisonnette de la Creuse, et on n'entendit plus parler de lui. De temps à autre, seulement, quelques livres : VAhîme, le Mauvais œil...^ échos funèbres qui nous disaient qu'il n'était pas mort. Sauf Georges Lorin, personne n'osait plus aller le voir ; il avait repoussé le monde pour aller vivre au hameau avec les choses, et il vivait là, peutêtre, de la vie des choses.

Mais depuis qu'il était parti, il semblait qu'il nous eût laissé son mal, son angoisse. Vraiment, la contagion s'était faite. Et une sorte de nostalgie mortelle régna dès cette époque sur le gai Chat-Noir. Un à un, ses hôtes disparurent...

Charles Cros : un homme de génie incontestable, inventeur, entre temps, lorsqu'il daignait réaliser quelque chimère, de la photographie des couleurs, du phonographe et autres machines, disait-il, « non moins

curieuses qu'inutiles )>. L'invention du plionographe fut exposée officiellement par Gros a?;ann'Américain Edison.

Cet homme de quarante ans avait l'air d'un Tsigane, les cheveux crépus, la peau jaune, avec des yeux d'enfant candide et hargneux. Quand il vidait sa poche, on trouvait mille bouts de papier sale noircis d'algèbre, de dessins de machines et de strophes commencées. li parlait couramment le sanscrit et à peu près toutes les langues orientales. Au dire des faculté s aile mande s, ce- poète inconnu chez nous était l'un des « premiers mathématiciens du monde ». Mais il buvait vingt absinthes par jour. Et un soir, entre deux inventions, sur le dernier vers d'un sonnet, il mourut.

Charles de Sivry : un musicien et un savant, l'âme la meilleure errant sur le sourire d'une tète de Kalmouk. Volontiers, après une sonate, il parlait électricité avec Gros. Comme le Tsigane, le Kalmouk ne daigna jamais « réaliser ». D'ailleurs, il

manquait totalement de savoir-faire. On lui arracha des mains une pièce singulière, aristophanesque, qui fut montée à TOpéra. Il s'enmoquait, le soir delapremièrCj comme Charles Gros de son phonographe. Ce pauvre Sivry buvait par jour une trentaine d'absinthes ; on peut même dire qu'il s'en nourrissait. Sourds à nos prières, ce vaste esprit, cette main charmante, ce cœur délicieux disparurent.

Jules Jouy : la tête de llochefort jeune, le bouchon de Champagne de la verve, une espèce de bon diable qui chantait en grinçant des dents l'actualité parisienne : l'assassinat du matin et la chute du ministère. Cet amusant éclat de rire s'est changé en ricanements fous et rageurs.

Et tant d'autres, dix, quinze autres, assis autrefois à la même table, que j'admirais, que j'aimais, tous fous, fous à se mordre. Oh, les chers camarades ! Et leurs mains loyales, qui serraient les nôtres, crispées, depuis, sur des murailles nues, ou se-

couant les barreaux d'un noir cabanon !

Ce n'est pas l'absinthe, ce furent d'affreux chagrins intimes qui renversèrent Rollinat. Ce bon et effrayant contemplateur vécut toujours enpaysan, la bêche en main, ne la quittant que pour écrire un poème ou lancer son filet dans le torrent aux truites. Sa sagesse lui avait promis de vieux jours, sa douleur les lui vola.

Il entra chez les fous dans le mois qu'il aimait, le mois qu'il avait tant chanté, le mois triste, le mois des feuilles mortes. Il entra chez les fous avec l'escorte qu'il eût lui-même choisie, poussé dans le dos par les piques de l'averse et enveloppé par les valses lentes de l'automne.

Et cependant, Rollinat, depuis que tu les as quittés, tes amis t'espèrent toujours, tes compagnons, les étranges familiers de ta maisonnette de la Creuse, ceux que tu aimais, ceux qui te consolèrent si souvent do l'oubli inG:rat des Parisiens.

Posée sur l'angle du toit, la chouette t'appelle ; le crapaud à qui tu parlais tous les matins pleure dans le fossé vers l'homme disparu ; dans un creux de ton seuil, comme des larmes qui s'obstinent, un reste de pluie jaune se refuse à sécher; les lierres de la ruine te façonnent d'autres dentelles, l'acre étang d'autres nénuphars, et le silence, faisant plus de silence encore, écoute si ton pas revient sur la route...

Il ne l'entendra jamais plus.

Ce Chat'Noir, dont cet homme tut le dieu et le démon, n'existe plus. Le temple a porté malheur aux pèlerins. Ce fut trop joli ; il nous a fallu, depuis, payer la musique. De temps en temps, une main décharnée se glisse au milieu de nous et présente la note... Le plus faible s'avance et règle son compte. Celui-là, on a toujours de quoi le payer.

Où sont les poètes de ce petit cénacle en-

chanté, tout sonore de rimes et de violoncelles ? Mort, le cabaretier aux crins vermeils qui faisait sonner si crânement sa folle fanfare d'adjectifs. Mort, le candide et méfiant Verlaine. Mort, Télégiaque et funèbre RoUinat. Mort, Charles Gros, aux cheveux d'Hindou, qui rêvait, entre son coffret de santal et son absinthe, à quelque suralgébrique invention. Mort, Fernand Icres, et ses venins, et son accent, et sa montagnarde. Mort, Charles de Sivry ; les fées jouent maintenant ses œuvres. Mort, Samain, qui fût devenu le plus grand de fous. Mort, Tinchant. Mort, Herbert. Les gentilles âmes qui gravissaient la butte, ce soir de mai de ma jeunesse, l'ont descendue presque aussitôt, couchées sur leurs ailes brisées.

La vie tue ses fils les plus beaux.

Dédié au public.

Je suis né dans un doux pays, au milieu de braves gens qui travaillaient tout le jour de leur état et prenaient le frais, le soir, assis en famille devant leurs portes. On parlait des uns et des autres, sans en dire trop de mal, de la pluie et du soleil, des oies grasses et du cours de la prune. Peu à peu, l'heure était venue de rentrer les chaises et d'aller dormir. Des ombres se croisaient un moment sous les acacias, on entendait un bruit de clés, et bientôt il ne restait plus que la lune sur les maisons assoupies.

C'était infiniment doux, et je ne me rappelle mon pays natal qu'avec une émotion

profonde, mais c'était aussi infiniment monotone.

Voilà donc une ville de quatre mille habitants qui, depuis des siècles, ne vivait que des lieux communs entendus sur ses marchés, derrière ses comptoirs et autour des tables de familles. Au lieu de commencer par l'éternel et dépasser ensuite au spécial, tous en étaient encore aux connaissances particulières. Le pays seul existait, Tunivers était inconnu. Le reste à l'avenant : il n'y avait d'art qu'à ^église et de philosophie que dans les proverbes. On ne pensait pas autrement à la fin du règne de Charles VII.

J'ai devant mes yeux quelques notes sur l'organisation d*une Société fondée à Valence-d'Agen (chef-lieu de canton de trois mille cinq cents habitants) par le docteur Cabadé. En voici un résumé. Je souhaite que des hommes généreux multiplient l'exemple.

Cette œuvre débuta naturellement. Un médecin connaît tout le monde. M. Cabadé fit part de son projet aux uns et aux autres. La semaine n'était pas finie qu'il avait quarante collaborateurs ; la Société de lecture et d'instruction était fondée.

On loua dans le faubourg une petite maison possédant une salle vaste et bien aérée ; on la meubla sommairement, et une cinquantaine de tablettes furent ajustées contre les murailles. Aujourd'hui, tous ces rayons ploient sous les livres.

Les ressources de cette Société sont encore modestes. Elles se composent seulement des cotisations (douze francs par an pour chaque membre) et d'une subvention annuelle de cent francs accordée par le ministre de l'instruction publique. Mais ces médiocres débuts n'ont point altéré le zèle des lecteurs studieux, et grâce à la générosité de quelques-uns, la Société vient d'acheter cette année, 1905, pour cinq cents francs de livres.

L'esprit le plus large et le plus tolérant

règne sur cette œuvre. Parmi ses quatrevingt-cinq membres, on compte des républicains sincères, des conservateurs convaincus, des prêtres et des socialistes ; c'est dire que jamais on ne s'y occupe de vains bavardages, et que cette union a eu lieu dans Tamour commun des belles lettres.

On y fait des conférences, des causeries, plutôt, qui ont pour auditeurs les sociétaires eux-mêmes. Devant leurs amis, ils peuvent ainsi s'exercer à la parole en résumant leurs idées sur un sujet qu'ils connaissent. Huit ou dix grandes conférences publiques, en outre, ont été données depuis un an ; la dernière célébrait l'œuvre de Jasmin, notre poète local.

Je suis entré dans cette salle de lecture. Il y avait une vingtaine d'hommes, depuis les très jeunes jusqu'aux très vieux, qui lisaient à la calme lueur des lampes. Devant eux on voyait les m(3illeures revues, et sur les rayons de la bibliothèque toutes les œuvres « sérieuses » de la littérature française, ainsi que de bonnes traductions

des chefs-d'œuvre de la littérature étrangère.

Indépendamment des livres lus dans la salle, veut-on savoir combien d'œuvres furent demandées Tannée dernière par les familles? Deux mille cent quatre-vingt-sept. Imaginex quelle somme d'idées fortes et morales ces chiffres représentent, et vous penserez, comme moi, que cette toute petite ville sans histoire est en train d'accomplir un effort qui la monte insensiblement vers la Beauté.

Mais un vieillard est venu me trouver : — Vous avez écrit, mon cher confrère, au sujet de la fondation d'une bibliothèque dans la ville de Valence-d'Agen, et il m'a semblé que vous pourriez être intéressé par la mention d'un effort parallèle à celui de votre ami le docteur Cabadé. Pour cela, je m'aiderai de quelques notes et de mes souvenirs personnels.

— Monsieur, je vous écoute.

— Intéressé, en 1886, aux débuts d'une bibliothèque à peu près semblable à celle dont vous avez parlé à vos lecteurs, j'ai examiné d*abord son mouvement : les achats, les prêts, la valeur des ouvrages demandés dans la salle et emportés dans les familles, etc. Cette enquête est curieuse et les conclusions m'en paraissent, encore aujourd'hui, malheureusement trop vraies.

Mais on ne peut que gagner, n'est-ce pas ? à voir les choses telles qu'elles sont.

— C'est juste.

— La bibliothèque dont il s'agil appartenait à une ville, chef-lieu d'arrondissement, et était gérée par une Société particulière. Elle se composait d'environ 2.500 volumes. On y voyait tous les classiques français, grecs et latins, une grande partie des œuvres du dix-huitième siècle, des ouvrages de science, d'histoire, de géographie et de littérature. A côté d'Anquetil, d'Henri Martin et de Ségur, elle possédait les monographies historiques de Voltaire, de Barante,

de Rollin et les études de Taine sur les Origines. On y trouvait encore Duruy, Reclus, Figuier ; des Mémoires, des collections de journaux et des romans de tous genres, de tous temps et de tous pays. En outre, la Société recevait quelques publications : les Annales politiques et littéraires, la Revue scientifique, la Revue des Deux MondeSy ainsi que le Bulletin de VÉcole des chartes, don gracieux du ministère.

— Et la poésie ? Car, enfin...

— Tous les poètes célèbres, les auteurs dramatiques ou comiques, depuis Plante, en passant par Shakespeare, jusqu'à Hugo, sans oublier Musset et la pléiade classique, y étaient représentés. En un mot, cette collection était suffisamment riche en ouvrages pour capter rintérôt d'une clientèle de lecteurs aussi variée que nombreuse. Voyons, maintenant, comment les choses se passèrent dans la pratique.

— Le public...

— Oui, le public d'abord. Quel public fréquentait la bibliothèque V Quel était le nom-

bre des lecteurs? Combien demandaient-ils d'ouvrages? A quel genre de littérature appartenaient les livres le plus souvent demandés ?

— Voilà une façon nette de poser les questions.

— J'y répondrai aussitôt, continua M. Goll. La clientèle ordinaire était composée de fonctionnaires, de professeurs, d'artisans, de jeunes employés de commerce ou d'administration et de quelques bourgeois. Écoutez bien ceci, monsieur : Dans le cours d'une année, 2.4^i4 volumes furent emportés à domicile par 1.363 lecteurs.

— Mais c'est une cité d'érudits que celle dont vous me parlez! 1.363 lecteurs habituels dans une seule ville, ce résultat est mrtgmfique !

— H- faut déchanter, mon cher confrère. 8i, au lieu de dénombrer en mafsse ces 1.363 lecteurs, on les compte patf tète, on trouve, on réalité, qu'il-^ lu* sont «jue 85... une élite^ si l'on veut

— Bien restreinte.

— A force de revenir, dit malicieusement M. Goll, ils ont fait, — oh! sans comparaison, — comme à l'ancien cirque : une demidouzaine de comparses figurant une armée.

— Donc, demandai-je, 85 lecteurs et lectrices ont absorbé, pendant une année, la prose ou les vers de 2.444 volumes, soit une moyenne, si je compte bien, de 28tomes par tête ?

— Il faut toujours, et surtout ici, se défier des moyennes et encore bien plus des statistiques données en bloc. Si j'entre dans l'analyse détaillée de ces prêts, je constate qu'en tête de la liste des auteurs les plus lus se présente Alexandre Dumas, le père, bien entendu, qui fournit, à lui seul, un contingent de 254 volumes. Tout le monde connaît Dumas. Or, comme la plupart des lecteurs viennent aux bibliothèques sans dessein prémédité, comme ce qu'ils visent avant tout, c'est de distraire, par une lecture quelconque, l'ennui qui les talonne, ils vont d'instinct aux (iîuvres le plus souvent titées par la réclame.

— Et après Dumas ?

— Vient George Sand, qui a eu l'honneur de 85 demandes. Ensuite, et par ordre décroissant de lecteurs : Alphonse Daudet, 69 ; Jules Sandeau, 35 ; Walter Scott, 25 ; Paul Féval, 24 ; E. Capendu, 24 ; 0. Feuillet, 22; Champfleury, 20; Alphonse Karr, 17; Fournier, 16; Eugène Sue, 15; Charles Dickens, 14. Au-dessous de ce dernier, et oscillant autour des nombres de la première dizaine, se coudoient, pêle-mêle : Gérard de Nerval, Méry, Jules Janin, Mme Dash, E. Laboulaye, Edmond Gozlan, Reybaud, J. Noriac, Scholl, A. Pouchkine, Gustave Droz, Mme de Staël, Ch. Deslys, Saintine et Gustave Flaubert, avec neuf lecteurs.

— Neuf!

— Oui, juste autant que Cooper.

— Oh I

— Et un peu moins que Balzac, Honoré de Balzac^ qui en a eu 13.

tlne voix soudaine troubla le long silence

qui s'était établi entre M. GoU et moi. Un camelot criait dans la rue :

— Le Drame de Montrouge ! Une Femme -pendue ! Le Mari arrêté! Dernière édition du soir : Les Aveux de l'assassin!

Je regardai M. GoU. Nous nous comprîmes.

— C'est la réponse de la foule, dit-il. Je reprends : Les romanciers forment, comme vous le voyez, une écrasante majorité, puisque le nombre de leurs lecteurs est de 950. Voyons maintenant les poètes.

J'avançai ma chaise. M. GoU sourit avec amertume.

— Victor Hugo tient la tète avec 64 lecteurs; après lui, Lamartine en a eu 28, Alfred de Musset, 21 ; Théophile Gautier, 13; Molière a eu 3 lectrices. Après ces noms, qui semblent avoir attiré la foule, viennent, disséminés au hasard de la liste et avec un modeste contingent de 1 à 6 lecteurs au maximum : Shakespeare, Racine, Corneille, La Fontaine, Montaigne, Rabelais, SchiUer, Homère, Horace, Milton, Tacite, Sophocle, Aristophane, Goethe.

— Pauvres grands hommes...

— Ce n'est pas tout, reprit M. Goll. Les historiens, les moralistes, les géographes, les humoristes et les savants de tout ordre sont, eux aussi, relégués dans cette pénombre de méconnus. De Taine, un seul a demandé le La Fontaine et ses Fables ; personne n'a ouvert ses Origines de la France contemporaine ; un seul lecteur encore pour E. Reclus, J. Simon, R. Frary, Guizot, Topffer, J. Macé, Edgar Poë, Buffon, Th. Lavallée, Flammarion, de Girardin, Quatrefages, H. Spencer et Darwin. On semblait oublier que, parmi ces écrivains, les uns ont laissé d'admirables chefsd'œuvre et que les ouvrages des autres nous instruisent.

— La triste chose, monsieur, qu'une telle enquête !

— Elle a, cependant, de (|uoi nous faire rire un peu, murmura M. Goll. Ces lecteurs, qui laissaient la poussière s'accumuler sur le génie, savez-vous vers qui allait leur curiosité? J'ai vu, de mes yeux vu, et inscrits

comme ayant été demandés souvent, des noms d'auteurs comme ceux-ci: Champagne.

Vous ne connaissez pas les œuvres de Cliam-

pagne ?

— C'est inouï! Et les ouvrages de Garrigue?

— Crasseuse ignorance! Et non plus la célébrité de Marcoy (?^?), de Lecoq (????), deGaskell (?????), de Deherrypou...

— Pou?

— Deherrypou. On ne connaît que ça, voyons!

Je n'avais pas du tout envie de rire. Ni M. GoU, d'ailleurs.

— Enfin, que concluez-vous?

— En résumé, dit M. Goll, cette bibliothèque ouverte à tous, suffisamment riche et connue, n'a cependant groupé autour d'elle, sur une population de plusieurs milliers d'habitants, que le chiffre de 85 lecteurs. Ces (S5 personnes, en multipliant leurs emprunts, ont, il est vrui, provoqué un

mouvement de plus de 2.000 volumes; mais l'analyse vient de vous révéler que, sur ces ouvrages, les deux tiers sont des romans. Il ne faut pas se faire d'illusions, ajouta vivement M. GoU en voyant mon geste découragé, les œuvres recommandables de la poésie et de l'histoire ne seront jamais, quoi qu'on fasse, recherchées que par quelques, privilégiés, que favorisent encore certaines occupations professionnelles. Si j'ai bonne mémoire, vous avez publié, jadis, dans les Anyiales, un article sur VElite, Eh bien, mon cher confrère, s'il est pénible de s'avouer que, sans les romans, personne, ou à peu près, n'irait lire dans les bibliothèques populaires, on est en même temps satisfait de penser que, perdue dans la foule, une petite élite bénéficie des sources de lumière que lui ouvrent des hommes généreux comme votre ami Cabadé.

Nous nous levâmes.

— Je vous remercie, mon cher confrère, de toute ma pensée et de tout mon cd'ur, des choses lamentables et consolantes que

VOUS venez de me dire. Et à présent... Comme M. GoU prenait son chapeau, je l'arrêtai timidement.

— A présent, je voudrais vous poser une dernière question, la dernière. Et je vous prie d'y répondre très sincèrement.

— Je m'y engage.

— Voici, dis-je, vingt ans que j'écris, tous les jours depuis vingt ans. J'ai publié des histoires de soldats et des contes de fées, des livres très simples. En les composant, c'est à la foule, c'est aux nombreux lecteurs des bibliothèques populaires que je pensais. Mais ce que vous venez de m'apprendre m'a troublé. Suis-je lu? Ne le suis-je pas? Parlez, mon cher confrère, mon cœur est fort. Je serais curieux de savoir quel nombre et quelle qualité de lecteurs demandent mes livres ?

M. Benjamin Goll n'hésita [)as. Il répondit, en homme attaché à la vérité :

— Vous leur êtes, monsieur, inconnu.

Fontainebleau, 1000.

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