MAC -N AH
Mac-Nab, que j'ai aimé fraternellement, fut défini par les camarades : « un binocle dans la barbe », et c'était bien le meilleur portrait qu'on eût fait de lui. Il n'avait que trois gestes, de même qu'il n'avait que trois notes dans la voix. Mais quels gestes ! quelles notes ! La gaieté en habits funèbres. Incohérence et rébus. D'où cela sortait-il ? N'importe, personne n'entendait Mac-Nab sans rire aux larmes.
La première fois que nous l'entendîmes, en séance solennelle, il commença par nous réciter une pièce très littéraire, très pure, très classique. Dès les premiers vers, nous avions reconnu le talent. C'était une strophe sur le soleil, les oiseaux, les lèvres roses, le printemps. Ces banalités étaient joliment dites ; et nous attendions la deuxième strophe, quand, soudain, appuyant l'index
sur son pince-nez, le poète grandit sa voix d'un octave et s'écria, aigre, tandis qu'il pointait au ciel un ongle aigu :
« Le poi'lo mobile se dislingue de tous les autres poêles en ce que, muni de roues, il peut se transporter comme un meuble. On le roule successivement de la salle à manger dans la chambre où l'on couche. Le prix du modèle unique est de cent francs ! »
Nous avions baissé la tête pour laisser tomber cette tuile énorme ; mais, déjà, le poète avait repris sa voix naturelle. Redevenu classique, il s'enthousiasmait, à présent, sur les ardeurs de Tété, les roses somptueuses,^ les champs vermeils; puis, tout à coup, de nouveau, ayant terminé la strophe :
« Le poêle mobile se distingue de tous les autres poêles en ce que, muni do roues, il peut se transporter comme un meuble. On le roule, etc.. »
Les deux strophes suivantes de la ballade célébraient, dans la forme dithyrambique, l'automne et l'hiver; et c'était toujours,
après chacune d'elles, le même et unique refrain, scandé farouchement :
« Le poêle mobile se distingue de tous les autres poêles, etc.. »
C'était fou. Ça ne voulait rien dire. Eh bien ! vous pouvez être sûr qu'on se roulait tout de môme, et sans savoir pourquoi, encore, ce qui est la meilleure manière de rire à vingt ans, parce qu'elle est la moins méchante.
Esprit, gaieté, originalité et amour des chiens errants : tel était Mac-Nab.
Le plus charmant des poètes masculins singuliers.
SAPEGK
Il était conseiller de préfecture (dans quelle préfecture, grands dieux I), toujours correctement vêtu de noir, cravaté et ganté de blanc, rasé, coiffé au fer, les favoris roux, très chic.
Un Jmatin qu'il avait figure de malade^
— un soupçon de noce, je crois — Sapeck entra chez un marchand d'instruments de musique. Subito, comme ça, l'idée lui en vint dans la rue.
— Monsieur, dit-il au marchand d'une voix navrée, vous voyez devant vous un homme malheureux, je suis en deuil d'Hortense. Ma fiancée ! monsieur, ma pauvre chère fiancée. Il me semble que la musique pourra seule calmer ma douleur. Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il montrait un instrument.
— Une cithare.
— Passez-moi la cithare.
Sapeck n'avait jamais joué de la cithare, ni même de rien du tout. Il s'assit, s'accommoda, posa son mouchoir, « trempé de larmes amères », sur le comptoir et se mit à jouer très faux.
— Non, dit-il, ma douleur est trop violente et cet instrument est trop délicat. Qu'est-ce que ?...
Il montrait un autre instrument suspendu au mur.
. — Mais, monsieur, des cymbales.
— Passez-moi, hélas! ces cymbales.
Et Sapeck, lamentablement triste, se mit à en jouer si fort que les passants, derrière les vitrines, s'attroupèrent.
— Non, c'est trop bruyant. Passez-moi ce violon.
Après en avoir raclé, il se fit donner un saxophone, s'empara d'un cornet à pistons, puis d*une tlùte, puis d'un accordéon, puis d'une paire de castagnettes, puis d'un flageolet, puis d'une guitare. Entre deux enjambées fiévreuses, même, il pinça la harpe.
, — Eh bien ! monsieur ? questionna le luthier exaspéré.
— Non, rien encore. Et cet instrument bizarre ?
— C'est un pentécontacorde.
— Vous dites ?
— Pentécontacorde, cinquante cordes !
— Veuillez me le passer.
Mais, l'ayant essayé, et la paix de l'âme ne venant pas, le malheureux Sapeck, de plus en plus triste, posa le pentécontacorde
et se fît donner une trompette dont il tira péniblement deux ou trois canards, puis un triangle qu*il ût tinter en regardant les passants avec désespoir. Cette scène durait depuis une heure. Enfin, après avoir agité follement les grelots et les sonnettes d'un chapeau chinois, le terrible amoureux, accablé de tristesse et le visage plongé dans la désolation la plus caverneuse, prit soudain une résolution. Laissant tout, il se retourna vers le luthier jaune de rage, et après un instant de silence ému, s'appuyant brusquement sur les touches d'un piano qui exhala un cri lugubre, il prononça ces paroles, lapidaires et à jamais mémorables :
— Eh bien ! non, monsieur, non. La musique, je le vois, ne rendra pas le calme à mon cœur. Pour me consoler de la perte de ma maltresse, je ne vois plus qu'un Qioyen, cest d'en prendre une SLutre.
Et, saluant le luthier qui crut mourir sur le coup, Sapeck sortit de la boutique.