Priscille Séverac
Les époques troublées comme la nôtre font surgir des illuminés, qu agitent une inquiétude éternelle et une éternelle espérance. Ils vont par le monde, à la recherche dun trésor mystique ^poursuivant un rêve qui recule devant eux comme V horizon. Aucune déception ne les décourage. Pour eux, « tout est signe et signe de signe ». Sourds aux raisons de la raison, écoutant au fond de leur âme un commandement impérieux, indifférents à la pauvreté, à la souffrance, à la moquerie, ils supporteraient le martyre, pour défendre ce quils appellent « la vérité ».
Certains ont joué leur rôle dans la tragédie européenne. H autres demeurent obscurs , comme cette Priscille Séverac que j'ai bien connue.
Elle était infiniment émouvante, par sa beauté morale, son désintéressement, ses vertus évangéliques, son intelligence sans culture et
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sans équilibre, dure maîtresse d'un corps maladif. Cette femme, née dans la plus humble condition, vouée aux plus humbles travaux, pleine de sens et de sagesse dans les choses de la vie quotidienne, a passé toute son existence à errer, de maison en maison, cherchant « Celui qui sauvera le monde » . Elle était de la même race qu Ysabeau, la prophétesse dauphinoise, que les Cévenols de Jean Cavalier, et comme eux, dans les assemblées du Désert, elle se fût levée au chant des psaumes, animée de V esprit prophétique, pour annoncer la victoire des enfants de Dieu,
Il m'a semblé que cette figure étrange méritait d'être étudiée, et Balzac n eût pas dédaigné Priscille pour illustrer une de ses admirables études philosophiques,
La vie de Priscille Séverac contient des épisodes qu'il faudrait « arranger f>pour les rendre vraisemblables. Celui que j'ai choisi est h peine transposé. J'ai modifié les noms, les lieux, et quelques circonstances du dénouement, par un scrupule de discrétion que l'on comprendra ; mais pour tout le reste, il m'a suffi de regarder, d entendre, et de traduire la vie. Les romans qu'elle nous propose dépassent par leur fantaisie extraordinaire ceux que nous pourrions imaginer,
C'était une gare de banlieue, avec des murs de briques souillés d'affiches, des escaliers de fer, des ponts de fer, un passage souterrain que la foule bruyante et fatiguée du dimanche emplissait d'un piétinement de troupeau. La pluie avait cessé. Sur le ballast charbonneux, il y avait encore de grandes flaques qui reflétaient, en morceaux d'argent terni, le morne ciel crépusculaire. Du côté de Paris, la masse grise des nuages se déchirait faiblement contre une bande de clarté sulfureuse, derrière un premier plan d'usines, d'ateliers, de cités ouvrières, couleur de suie et de cendre.
dominé par les cheminées colossales, d'un rouge mort, qui ne fumaient pas.
Le même sentiment de détresse émanait de l'heure équivoque, de l'automne défaillant, du paysage minéral où rien ne restait de la nature que d'affreux petits jardins.
Un peuple, marqué par le travail quotidien, enlaidi par un luxe pauvre, déferlait des profondeurs du passage : familles empêtrées d'enfants et de parapluies mouillés, couples bourgeois guindés dans leurs beaux habits, vieillards qu'on traîne comme des ballots, ménages ouvriers, jeunes gens braillards. La vulgarité des propos s'accordait à la laideur des visages, et la gaieté de tous ces gens tombait, à mesure qu'ils sentaient venir la lassitude et le froid, dans le déclin de la lumière.
On entendit un sifflet lointain, un roulement sourd, et brusquement, le train, caché par la courbe de la voie, apparut, noir et grossissant. Il y eut des clameurs et des bousculades. Les portières s'ouvrirent et les roues patinaient
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encore sur les rails, que des gens se ruaient à l'assaut des marchepieds. Des voix crièrent : « Attendez l'arrêt... Laissez descendre!... » mais le flot qui descendait se heurtait au flot montant. Une femme fut projetée hors d'un compartiment de troisième classe, suivie par une valise de toile brune qu'un employé cueillit au vol. Il mit la valise par terre, regarda la femme, haussa les épaules, et commença de courir le long du train, enfermant les portières, Déjà le convoi s'ébranlait.
La femme regarda fuir le feu du fourgon et s'étonna d'être seule, sur le quai qui séparait les deux voies. D'une main, elle rajusta son chapeau de crêpe ; de l'autre main, sans lâcher un vieux parapluie déroulé, elle ramassa péniblement sa valise. A dix pas d'elle, une plaque bleue et blanche signalait l'escalier du passage souterrain. Elle regarda cette issue éclairée, ne comprit pas, et se préparait à traverser la voie, directement, quand un homme assez bien vêtu s'approcha d'elle.
— Est-ce que vous seriez la nouvelle bonne
de madame Bridain? dit-il, sans aménité... Une demoiselle Prisci... Prili... qui arrive d'Aubeterre ?
-— Priscille Séverac... Oui, monsieur, c'est moi... Je ne savais pas être attendue àla gare... Oh! c'est trop de bonté... Je suis confuse...
— Gomment vous seriez-vous débrouillée toute seule? Vous alliez vous faire écraser... On ne tra«verse pas la voie comme ça. Il y a un passage... Vous ne voyez pas l'écriteau?
— L'écriteau ?
— La plaque bleue... Là, devant vous!,.. Là !... Vous ne savez donc pas lire?
— Pardon, monsieur, je sais lire, mais je n'avais pas remarqué... Une plaque bleue?... Oui, je vois... Et il y a un passage... Ohl comme c'est ingénieux!... J'admire, vraiment, j'admire...
L'homme, chétif et renfrogné, avait un profil presque concave, par l'avancée du front et du menton. Il releva le col de son pardessus et bougonna :
— Je m'enrhume... Allons! Dépêchons!
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Votre billet?,.. Donnez-le-moi,., Votre malle?... Vous n'avez pas de bulletin ?
— Je n'ai pas de malle,
— Une valise alors ?... Ah ! c'est ça !
— Oh ! elle me suffit bien, monsieur.
— Alors, en route!
Et d'un ton moins brutal :
— Je suis monsieur Pouldu, le gendre de vos patrons... La maison n'est pas bien loin. Vous pouvez marcher?
— Oh ! certainement, monsieur.
— Si vous êtes fatiguée, je porterai votre valise.
— Je remercie bien monsieur, mais je suis forte...
M. Pouldu considéra le grand corps un peu courbé, la figure osseuse et douce, les cheveux grisonnants sous le crêpe noir du chapeau, et il fît seulement :
— Pff!...
D'un geste autoritaire, il prit la valise.
— Allons !... Pas de ce côté !... A droitel.,, La sortie est à droite.
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Il pensait que cette domestique, venue du fond des Gharentes, était bien vieille et semblait bien usée pour faire le service des Bridain ; et il conclut, dans le style qui lui était familier :
— Un peu gourde, mais polie.
Au bas de l'escalier, ils trouvèrent le passage qui sentait l'ammoniaque et le moisi. Priscille marchait auprès de M. Pouldu, et quand un voyageur accourait en sens inverse, elle s'arrêtait, indécise, toujours prête à céder le pas. Un bourdonnement tournait dans sa tête vide. Ses genoux et ses reins lui faisaient mal. Il fallut remonter des marches, et voici qu'à travers un brouillard mêlé de lueurs dansantes, surgirent une place, des arbres, un monument sur un rond-point, des boutiques illuminées, vision merveilleuse, éclipsée soudain par l'apparition d'un tramway jaune à deux voitures, espèce de monstre animé, grinçant, trépidant, fulgurant, qui se dressa devant Priscille, la frôla, faillit l'écraser, et se perdit dans la trouée noire d'une avenue.
— Vous avez eu peur? demanda M. Pouldu.
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— Oh ! oui, monsieur.
— Il n'y a pas de véhicules comme ça dans votre patelin?
— Dans ?
~ Votre patelin, votre pays, quoi? votre village...
Il était presque indigné que cette servante ne comprît pas son argot.
— AAubeterre? Oh I non, monsieur... C'est une petite localité... On y vit simplement... J'ai toujours habité la campagne ou les petites villes, de-ci, de-là, et mon premier voyage est pour ce grand Paris... Quel changement!... J'admire.., Oui, j'admire ces ouvrages de l'homme, mais lis ne valent pas ceux du Seigneur... Ainsi, ce tramway, qui ressemble au Léviathan...
— Au quoi?
— Au Léviathan,.. Monsieur doit bien savoir? C'est dans l'Écriture...
— Ahl se dit M. Pouldu, elle est bigote! Elle parle comme un curé...
Aussitôt il conçut un profond dédain pour l'mtelligence de Priscille.
Ils suivaient maintenant une rue bordée de jardinets et de villas. Les becs de gaz s'espaçaient à longs intervalles, et Priscille, haletante, la vue tout à fait brouillée, pataugeait dans les flaques d'eau.
— Nous y voilà! dit M. Pouldu.
Il poussa une porte qui éveilla une sonnette, et de la maison à peine visible, une voix féminine cria :
— C'est toi, Léon?
— C'est moi... Eclairez... J'amène votre Priscille...
— Papa va vous ouvrir.
Il y eut un bruit de verrous et de clés. Un homme corpulent, sans faux-col, sortit de la villa sur le petit perron orné de vases en faïence. Il élevait une lampe qui éblouit les yeux hallucinés de Priscille.
— Entrez, ma fille... Vous avez fait un bon voyage?
Et, sans attendre la réponse :
— Tant mieux!... Ça va bien! Ça ira bien!
— Et votre malle ?
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— Voilà l'objet, dit Pouldu, en brandissant l'humble valise brune.
Le gros homme rentra dans la maison et Priscille, qui suivait la lampe comme une phalène affolée, se trouva tout à coup seule avec lui.
— Asseyez- vous ! dit le nouveau maître. Elle vit une salle à manger chauffée par
un poêle « salamandre », éclairée par une lampe suspendue sous un dôme de porcelaine, et meublée dans le style « Henri II » cher aux petits bourgeois. Il y avait des chaises rangées contre lo mur. Priscille s'assit près de la porte. Elle serrait son parapluie contre sa jupe. Les choses, autour d'elle, étaient vagues, tremblantes, dans une buée lumineuse.
Une voix, à travers le plafond, cria :
— J'arrive.
La maison de brique et de plâtre était perméable au bruit comme au vent. On entendait gémir les marches d'un escalier sous un pas lourd, et des gens parler d'une façon sourde et confuse.
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— Ma femme et ma fille changent de robe, dit M. Bridain qui se chauffait à la salamandre. Elles vont venir,
Priscille le considérait timidement. Il ressemblait à ces maquignons qui courent les foires de campagne et traitent leurs affaires chez l'aubergiste, entre deux bouteilles de vin. Sa figure congestionnée tombait en bajoues; ses yeux crapaudins étaient striés de fibrilles rouges et sa moustache, encore noire, paraissait humide, comme après un bon repas. Avec sa grande taille, ses épaules énormes, son ventre saillant, M. Bridain représentait bien ce type d'homme exclusivement occupé de la vie matérielle, qui, récemment sorti du peuple, conserve la vénération de l'ouvrier pour la nourriture abondante, considérée comme le signe essentiel de la richesse et la condition première d'une bonne santé. Ce n'était pas l'air vif et le soleil cru qui avaient coloré sa face apoplectique, mais l'abus des vins et des viandes, si dangereux quand l'homme de cinquante ans s'assoupit dans une indolence séden-
taire. M. Bridain portait sa sentence de mort mscnte dans ses yeux sanguinolents. Il le savaxt, sans y croire. Les avertissements du médecin étaient moins puissants sur son imagination que les délices coutumières de la gourmandise.
La porte se rouvrit et PrisciUe se leva si brusquement qu'elle lâcha son parapluie. Elle avait conscience de sa maladresse, accrue par excitation nerveuse du voyage etla dépression qui commençait. Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle ramassa le parapluie en murmurant des excuses. Madame Bridain l'interrompit :
- Ça n'a pas d'importance, Persillé... Mais vous êtes fatiguée, je le vois. Venez dans la cuisine. Vous boirez un bol de bouiUon, et puis je vous montrerai votre chambre.
Elle parlait avec le ton comminatoire des matrones qui exercent une tyrannie affectueuse sur leurs proches, et qui sont persuadées de leur propre infaillibilité, parce que nul, enfant ou mari, n'oserait les contredire. Exactement 'issortie à M. Bridain par la corpulence et la
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couleur, comme il arrive aux vieux époux qui vivent dans le même milieu et suivent le même régime, cette ancienne belle femme avait, dans sa figure fraîche et commune, des yeux bruns, jolis naguère, et de grosses lèvres qui riaient toujours. De son menton à sa poitrine, trois bourrelets de chair descendaient, vers Féchancrure d'un affreux corsage en pilou. Dépouillée de sa toilette du dimanche, mais encore parée de ses bagues, les cheveux bouffants sur un crépon régulier, madame Bridain était digne de trôner à la caisse d'une boucherie, entre deux carcasses éventrées, derrière une haie de gigots. Et certes, elle apportait, par son aspect, une confirmation à la loi de l'hérédité, car elle était née dans une boucherie de Vincennes, où sa mère et sa grand'mère avaient occupé le comptoir pendant quarante années consécutives.
Elle emmena Priscille à la cuisine et lui fit manger du pain trempé dans un bol de bouillon; puis elle la contraignit à boire un peu de vin.
— Je suis sûre que vous vous sentez mieux.
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dit-elle... Aviez- VOUS déjeuné, à Paris?... Non... Pourquoi?
Priscille baissa la tête... Elle n'osait avouer que Paris l'avait épouvantée et qu'elle ne serait, pour rien au monde, entrée dans un restaurant.
— J'ai acheté un petit pain.
— Un petit pain!... Après une nuit en cherain de ferl... Reprenez encore du bouillon.
— Je remercie Madame, dit Priscille.
Le moindre geste bienveillant faisait vibrer en elle une sensibilité maladive.
— Vous ne serez pas malheureuse chez nous, reprit la grosse femme. Nous ne sommes pas de ces gens qui privent leurs domestiques. Vous mangerez tout comme nous...
— Madame est trop bonne... Pourvu que j'aie du pain et des pommes de terre, je serai contente.
— On dit ça!... fit madame Bridain.
Cette déclaration de sobriété excitait sa méfiance. Elle demanda :
— Vous n'êtes pas malade?
— J'ai été très malade dans ma jeunesse.
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C'étaient les nerfs qui me tourmentaient. Quelquefois, j'avais une force de lion; et tout à coup, une faiblesse à tomber... J'ai passé trois ans couchée, comme une paralytique... Maintenant je suis plus forte qu'à vingt ans.
' — Hum ! fit madame Bridain qui n'était pas convaincue,,, Quel âge avez-vous, Priscille?
— Quarante-huit ans passés...
— On vous donnerait davantage.
— Je le sais bien.
— Vous avez travaillé chez madame Lamare I
— J'ai remplacé sa cuisinière pendant quinze jours. Avant, j'avais été placée à Saintes, à Jonzac, à Ghalais...
— Sans vous fixer?
Les yeux de Priscille s'élargirent, et timidement :
— Le Seigneur, Madame, me met comme un oiseau sur la branche : aujourd'hui là, demain ailleurs... Ma destinée n'est pas de rester longtemps au même endroit, cet endroit fût-il cher à mon cœur. J'ai toujours eu de bons maîtres que j'ai quittés en gardant leur
amitié... Mais il faut que Madame le sache bien : je ne m'appartiens pas à moi-même.
— Et pourquoi donc?
— Oh ! ce serait bien long et bien difficile à expliquer... Mais Madame peut être tranquille : je ne la laisserai jamais dans l'embarras,
— J'espère que vous resterez longtemps chez moi.
— Le temps que Dieu voudra. C'est lui qui m'a dirigée vers cette maison. Je ne désirais pas m'en aller à Paris, mais j'y devais aller... Madame Lamare m'en a fourni les moyens, au jour marqué.
De ces paroles précipitées et confuses, madame Bridain retenait seulement ceci : Priscille, cette « perle » — un peu originale, avait écrit madame Lamare — mais honnête, vaillante, douce et très peu coûteuse, Priscille était dévote, d'une dévotion exaltée qui pourrait choquer M. Pouldu.
— Eh bien, ma fille, je respecterai vos sentiments. Vous irez à la messe et vous ferez maigre le vendredi ; mais quant à nous.
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sachez-le, nous ne fréquentons pas les églises. Monsieur Pouldu, mon gendre, n'aime pas beaucoup les curés... Enfin, chacun est libre! Priscille se leva :
— Je suis née dans la religion protestante, Madame, et je n'ai pas besoin d'un culte extérieur. L'Écriture me suffit.
H y eut un silence. Madame Bridain ne savait rien du protestantisme, sinon que les prêtres de cette religion portent le vêtement civil et peuvent se marier.
Elle reprit :
— C'est votre affaire... Il y a une autre question plus importante et que je veux traiter tout de suite avec vous, parce que je crains les malentendus...
— Une question?
— Celle de vos gages...
— Mais, fit Priscille qui se troublait, madame Lamare qui m'a recommandée à Madame, n'a-t-elle pas fixé elle-même mes gages?... Il s'agissait de... de... quarante francs...
Madame Bridain respira :
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— En effet, dit-elle... Quarante francs... Nous sommes d'accord?
— Oui, Madame...
— C'est ce que vous avez demandé... Je ne dis pas que plus tard...
— Je ne souhaite aucune augmentation, dit Priscille. Que j'aie le nécessaire et rien de plus, telle est la volonté de Dieu. Et si je suis venue ici. Madame, c'est pour accomplir une tâche et non pour amasser de l'argent.
Madame Bridain, les mains croisées sur sa vaste ceinture, écoutait ce langage extraordinaire qui renversait toutes ses idées sur la mentalité des domestiques, et la figure de Priscille lui semblait, maintenant, aussi bizarre que ses discours. Les traits, plutôt agréables, étaient abîmés parle dessèchement des muscles et les rides profondes de la peau ; le cou, audessus d'un modeste col blanc, se révélait décharné ; la bouche, très mobile, au sourire mélancolique, découvrait, en parlant, une denture irrégulière et jaune; mais les yeux étaient incomparables : grands, un peu enfoncés, ils
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avaient la transparence d'un cristal bleu où scintillerait une lumière intérieure, comme une âme vivante et visible. Les palpitations fréquentes des cils faisaient trembler cette lumière bleue qui eût été presque intolérable dans sa fixité. Madame Bridain, fermée à toute sensation fine, éprouva cependant une surprise mêlée d'inquiétude, sous ce regard qui brillait et s'éteignait au vent d'une pensée inconnue.
— Prenez la lampe à essence qui est sur le buffet... Je vais vous montrer votre chambre... Pour ce soir, vous ne ferez pas de service et vous vous coucherez immédiatement. Demain à sept heures, vous descendrez...
— Aux ordres de Madame, dit respectueusement la servante.
Elle percevait le froid léger qui avait passé entre elle et sa maîtresse. Tenant d'une main sa valise, de l'autre main sa petite lampe, elle monta l'escalier derrière madame Bridain. Au second étage, sous le pignon même du toit, il y avait une chambre mansardée, la classique
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«chambre de bonne », sans cheminée, sans armoire, meublée d'une table et d'un lit en fer.
— Vous serez bien couchée, dit madame Bridain, qui retrouva tout à coup sa bienveillance. Si vous avez froid, je vous donnerai un couvre-pied supplémentaire... Donc, Parsille,..
— Pnsciîle, Madame !
— Donc, Précille, ne vous gênez pas avec nous. Demandez... Et maintenant, il faut dormir... Bonne nuit!
— Bonne nuit, Madame !
Priscille, quand elle fut seule, ouvrit sa valise. Elle en tira quelques vêtements râpés, une paire de chaussures, un livre noir.
Les vêtements furent accrochés à des clous plantés dans le mur ; les chaussures se dissimulèrent sous le lit ; il ne resta plus dans la valise qu'un peu de linge.
Tout ce que Priscille Séverac possédait en ce monde, était là, et jamais elle n'avait possédé plus de choses. Elle était allée de maison
en maison, légère et joyeuse de sa pauvreté volontaire, riche du secret qu'elle portait en son cœur et consolée de toutes les peines par sa vieille bible noire. Bien qu'elle fût recrue de fatigue, ce soir-là, avant de se coucher, elle s'assit auprès de la table, et sous la clignotante lueur, elle lut l'histoire de Joseph, esclave chez l'étranger, dans la terre d'Egypte et la maison de servitude.
Priscille était née dans un village des Gharentes, sur la lisière de l'Angoumois. Son père se nommait Samuel Séverac. Il possédait une maison et quelques terres, qu'il travaillait luimême avec ses nombreux enfants. Il est dit dans la Bible : « Que ta "femme soit dans le secret de ta maison comme une vigne fertile ! Que tes enfants soient autour de ta table comme de jeunes plants d'olivier ! » Pour Samuel Séverac, cette parole s'était accomplie.
Dans les vieilles familles protestantes qui vécurent refermées sur elles-mêmes pendant les temps de persécution, l'autorité du père
est restée grande. Il gouverne son foyer selon l'esprit de la Bible, comme un prêtre et comme un roi. Samuel Séverac, simple paysan, était un homme d'un caractère antique, qui régnait véritablement sur sa femme, ses cinq filles et ses quatre fils. Dur pour lui-même et pour les autres, hospitalier, véridique, inflexible quand il défendait son droit, il tirait de l'Ancien Testament toutes ses idées morales et toutes ses règles de vie. Le Livre des livres, dont il lisait chaque soir une page, à voix haute, était son code et son recours. Et le Dieu qu'il servait était bien celui de Jacob et de Moïse, un Juge implacable, toujours irrité, qui suscite des prophètes contre les rois prévaricateurs et suspend d'épouvantables calamités sur les hommes. Samuel Séverac révérait ce Dieu terrible, auquel il parlait directement dans la prière, en l'appelant : « Toi, Éternel ! »
A l'ombre de ce juste, Priscille avait grandi, dernière brebis du troupeau, aussi chère au vieux Samuel que Benjamin au vieux Jacob,
Sa mère, épuisée de fécondité, n'avait pu la porter jusqu'au terme et la nourrir de son lait, comme ses autres enfants, et la petite, allaitée par une chèvre, était restée fort délicate. Trois fois, diverses maladies la mirent en péril de mort. Jusqu'à dix ans, elle ne put guère fréquenter l'école et son père lui apprit à lire lui-même, dans la bible noire qu'il aimait tant. Priscille, selon ses forces, aidait sa mère au ménage et, dans le pré voisin de la maison, elle gardait les vaches en tricotant ces gros bas bleus que portent les paysannes. Le mouvement de ses doigts laissait sa pensée flottante et libre comme les nuages du ciel. Elle rêvait,,. Que savait-elle de l'univers, la petite Priscille? Elle se représentait le monde et l'histoire du monde à travers le livre saint. Ces grandes figures que le génie hébreu emprunte à la poésie orientale, le poème de la tente, du désert, des troupeaux errants, les autels dressés sur les hauts lieux, les vallées odorantes de lys, les saules penchés sur le fleuve de Babylone, Priscille traduisait
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toutes ces images en images modernes et familières et, comme les artistes du moyen âge, elle replaçait les drames bibliques dans le paysage français. Une femme auprès d'un puits, parlant à un vieillard, c'était Rébecca devant Eliézer; une moissonneuse endormie, c'était Ruth la Moabite ; l'ânesse grise de la ferme rappelait la monture de Balaam ; et quand les corbeaux volaient sur les labours d'automne, Priscille songeait au corbeau du prophète Élie. Une faculté poétique qui ne trouvait pas d'expression orale, était dans cette enfant sensible et silencieuse. Samuel Séverac, à son lit de mort, après avoir béni tous ses enfants, donna une bénédiction particulière à Priscille, et lui légua la vieille bible noire qui aurait dû appartenir au fils aîné. Priscille avait alors treize ans. Gomme à son père, le Livre saint lui tint lieu de maître et d'école. Il lui enseigna des idées et des mots qui n'étaient pas du langage courant. Elle lui emprunta un vocabulaire qu'elle accommoda singulièrement à son usage. Peut-être, dans
un autre milieu, quelqu'un se fût-il trouvé pour observer cette fille, deviner les puissances cachées de cette intelligence, la cultiver, l'équilibrer ; mais Priscille, au village, après la mort de son père, était une énigme dont personne ne cherchait le mot. Elle perdit sa mère trois ans plus tard et s'en fut demeurer chez son beau-frère, menuisier à Saintes. Là, elle fît son apprentissage de repasseuse. Bientôt, ne pouvant rester debout sans fatigue et supporter l'odeur du charbon, elle abandonna ce métier pour entrer au service d'une dame. Soudain, sa faible santé chancela. Des maux inconnus l'assaillirent, comme une possession démoniaque. Elle fut presque aveugle pendant un an, puis elle se coucha, les membres perclus, et dut être transportée dans un hôpital. Son martyre dura dix années. Elle était un objet de curiosité pour les médecins qui voulaient tous essayer des remèdes sur elle. Mais la maladie multiforme cessa, brusquement, comme elle était venue.
— Dieu, — déclara Priscille au médecin, —
m'a forgée dans la souffrance, comme le fer dans le feu. Me voilà prête à servir ses desseins dont j'ai eu la révélation. . .
Le docteur sourit, sans répondre. Gomme le beau-frère de Priscille l'interrogeait, il dit tout bas :
— ... Aucun danger... absolument inoffensive... Cependant, suivez-la de près... C'est une créature sans défense...
Et la seconde vie de Priscille commença.
Le séjour que Priscille Séverac faisait chez les Bridain n'était qu'un épisode de cette vie changeante et mouvante où le rêve conduisait l'action. C'était, à la croisée des chemins, une halte.
Dès le début, elle montra une douceur, une patience, un esprit d'abnégation qui étonnèrent ses nouveaux maîtres. Tant de qualités compensaient bien certaines bizarreries de caractère et une regrettable propension à briser les verres et la vaisselle. La nerveuse Priscille avait des moments de distraction où elle perdait à demi le sentiment des réalités. Son âme voyageait dans un monde surnaturel, pendant
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que ses mains posaient les assiettes de travers sur l'extrême bord de la table. Alors, on pouvait bien lui demander tel objet qu'elle maniait quotidiennement! Elle ouvrait ses grands yeux de rêveuse éveillée, et d'un air confus :
— Je ne connais pas,,. Je n'ai pas remarqué... Que Madame me pardonne! J'ai si peu de mémoire pour ces choses-là!...
— Oui, vous vivez dans la lune!...
Quand le désastre était considérable, madame Bridain éclatait en imprécations, et Priscille, transie, courbée, lamentable, proposait la seule réparation qui fût en son pouvoir :
— Madame voudra bien se payer sur mes gages.
Ses pauvres gages 1 Madame Bridain ne dédaignait aucun profit, mais elle savait quelles sont les prétentions des domestiques d'aprèsguerre, et quelle économie représentait le service de Priscille... Elle répondait brutalement :
— Ce serait mon droit, et il ne vous resterait rien du tout, ce mois-ci...
Et le mois écoulé, elle ne retranchait rien au
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salaire de la servante qui se confondait en gratitude.
Bien que les Bridain fussent les maîtres et Priscille la domestique, elle échappait à leur familiarité et ne permettait sur elle aucune prise. Elle avait, dans toutes ses manières, la dignité instinctive des paysans. Les gens de la terre sont, à leur façon, des aristocrates; ils possèdent une tradition de politesse cérémonieuse qui contraste avec le débraillé du bas peuple citadin, Priscille servait et n'était pas servile, car il y avait dans sa tenue, dans son langage, une noblesse qui gênait les Bridain, Ils s'irritaient de la sentir si loin d'eux. Quelquefois, elle parlait, sur un mode sibyllin, d'une « mission » qu'elle avait reçue, d'un « message » qu'elle devait porter à un certain destinataire, lorsque sonnerait « l'heure marquée par le Maître », Ces discours, mêlés d'allusions aux malheurs d'un peuple élu, « dont Israël n'est que la figure », n'avaient point de sens pour les Bridain. Ils supposaient que toutes les dévotes protestantes employaient ce pathos
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mystique, et selon leur humeur, ils souriaient ou se moquaient; mais ce qui était particulier à Priscille, dans ce qu'ils appelaient des « extravagances », ils ne pouvaient le définir. Ils disaient, en parlant d'elle : « Notre phénomène... » ou « Cette toquée ». Leur curiosité n'allait pas plus loin, parce qu'ils ne pressentaient aucun secret du genre comique ou scandaleux, dans le passé de la pauvre fille, et que les secrets de cet ordre seulement excitaient leur curiosité.
Malgré les vertus de Priscille, madame Bridain n'était pas sans regrets. Au lieu d'un <( phénomène », elle aurait voulu posséder chez elle un être bien connu, sans mystère, la « bonne » du type banal qui, dans les petits ménages bourgeois, est presque un membre de la famille. Elle et ses « patrons » parlent le même langage. On l'emmène au cinéma. Elle est pour Madame une compagne un peu inférieure et, au besoin, une confidente. Mais Priscille, qui prodiguait ses soins et son dévouement, qui travaillait au delà de ses forces.^.
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cuisinait, lavait, repassait, cousait, avec un souci tout campagnard d'économie, sans quitter jamais la maison, Priscille vivait chez les Bridain; elle ne vivait pas de leur vie.
Un jour, madame Bridain, par besoin d'expansion, lui raconta toute l'histoire de la famille; comment elle avait épousé M. Bridain, comptable aux Établissements Lavallée — dans ce temps-là, elle n'avait pas de domestique et pourtant le ménage était bien tenu! — comment ils avaient travaillé toute leur jeunesse, et réalisé, dans leur âge mûr, le rêve de leurs pareils : posséder une maison et un jardin, s'y retirer, après le mariage de l'enfant unique, vieillir doucement, sans rien faire et sans dépenser leurs revenus...
Priscille, absorbée dans un songe éternel, écoutait, les yeux fixés sur un verre qu'elle essuyait.
Elle se réveilla pour dire :
— Ainsi, Madame est heureuse?
— Heureuse!... Pas tout à fait... Cette horrible guerre...
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— Madame a perdu quelqu'un ?
— Non pas quelqu'un, mais quelque chose... Beaucoup d'argent...
— L'argent n'est rien, — dit Priscille. Cette affirmation choqua madame Bridain
comme un blasphème.
— Parlez pour vous, Priscille ! Nous sommes d'un autre avis, nous qui avons vu le quart de nos économies s'en aller -avec les fonds russes!... On nous avait garanti ce placement; comme avantageux et patriotique, et maintenant, que de petits rentiers sont ruinés! La Russie ne paiera jamais nos coupons, et le Tsar que nous avons tant acclamé, où est-il, à présent, le pauvre homme ?
— Le Tsar...
— • Il est mort...
— Le temps n'est pas encore venu où Dieu suscitera le sauveur de la Russie... le sauveur du monde... — murmura Priscille d'un ton mystérieux... — Mais celui qui est humilié sera exalté et celui qui est dans l'ombre montera dans la lumière, comme Lazare quand Jésus-
PRISCILLE SEVERAG 3-J
Christ l'appela... Que Madame n'en doute point ; les temps sont proches...
Une excitation secrète faisait battre ses paupières et trembler ses mains.
Elle répéta :
<( Les temps sont proches... »
Et elle cassa le verre qu'elle essuyait.
En janvier 1920, Priscille était encore chez ses maîtres et, bien qu'elle fît des allusions ténébreuses à la possibilité d'un départ, les Bridain comptaient la garder longtemps. C'est vers cette époque qu'elle prit l'habitude de monter dans sa chambre, au milieu de la journée et de veiller une partie de la nuit pour lire et pour écrire. Madame Bridain lui représenta qu'elle affaiblissait ainsi sa pauvre santé et que le travail du ménage en pourrait souffrir. Priscille répondit :
— Je le sais, Madame, mais je ne suis pas libre, et pour compenser le tort que je peux faire à Madame, je la prie de réduire mon gage... Je me contenterai de vingt francs.
36 PRISGILLE SÉVERAG
Madame Bridaiii n'en douta plus : Priscille
était folle I
Cependant, à force de vivre avec elle, les Bridain avaient fini par l'aimer. Il y a dans les êtres absolument purs, un charme que les êtres plus grossiers subissent sans le comprendre. Sancho Pança suivit Don Quichotte par intérêt, d'abord, et demeura près de lui par affection. Priscille chez les Bridain, c'était Don Quichotte au service de Sancho Pança, Don Quichotte incompris, absurde, obstiné dans sa chimère, moqué parfois et bafoué sans qu'il y prît garde, mais que Sancho devinait meilleur que lui, et plus noble. La pauvre servante avait quelques traits du bon chevalier et toutes ses vertus, dont la plus rare, aux yeux du monde, est cette générosité royale qui fait mépris de l'argent.
Par les dimanches de février, les Bridain et les Pouldu déjeunaient de très bonne heure et prenaient le tramway pour Paris. Les jours étaient plus longs, attiédis de vague douceur printanière, Priscille, seule à la maison, s'at-
PRISGILLE SEYERAC 37
tardait dans sa chambre sans feu. La bible de Samuel Séverac était ouverte sur la table, auprès d'un cahier manuscrit. Il y avait, piqué au mur par de petits clous dorés qui traversaient quatre rubans tricolores, un portrait de Nicolas II, découpé dans un journal illustré. Priscille regardait souvent ce visage triste, dont l'expression n'avait rien de majestueux ou de militaire, et cette contemplation lui faisait oublier le cahier qu'elle couvrait, au jour le jour, d'une haute écriture gracieuse, avec quantité de mots soulignés. Sur la couverture de papier bleu, elle avait inscrit, en grosses lettres :
Messages,
Tout à coup, la porte de la maison claquait en se fermant, et du vestibule, une voix aiguë appelait :
— Prisci-i-ille ! . . .
Priscille descendait en toute hâte.
— Me voilà, Madame.
— Où étiez-vous?
— Dans ma chambre.
— Vous deviez grelotter, là-haut?
— Ohl non, Madame. J'avais ma brique pour me tenir les pieds chauds, et mon fichu sur les épaules... Que Madame ne se tourmente pas à cause de moi.
— Vous tomberez malade.
Non, Madame, Dieu me donne la force...
— Et qu'est-ce que vous faisiez, dans votre chambre, par ce froid?
— Je lisais, Madame.
— Vous ne pouviez pas lire en bas ?
— Non, Madame.
Le (( non » était si ferme, que madame Bridain en recevait un petit choc.
— Bien, ma fille, comme il vous plaira. Priscille disparaissait dans la cuisine et ses
maîtres commentaient l'incident.
— Elle lisait!... Pauvre créature!... Elle ramasse les vieux journaux... Elle dévore l'imprimé. .. Sa malheureuse tête!...
PRISCILLE SEVERAG 39
Les voisines s'en mêlèrent. Madame Bridain leur avait trop vanté les mérites de la « perle », pour ne pas exciter leur jalousie. Par-dessus les clôtures qui séparaient les jardinets, ces dames confièrent à madame Bridain, à madame Pouldu, les résultats d'un espionnage sans bienveillance.
— Vous avez, à votre service, une fière travailleuse. Cette nuit, à deux heures, il y avait encore de Id lumière chez elle...
— A deux heures, vous êtes sûre?...
— Parfaitement... D'ailleurs il n'y a qu'à voir cette figure blême et ces yeux!... Votre Priscille ne dort plus... Elle deviendra neurasthénique...
Madame Bridain s'avisa que Priscille résisterait mieux à la tentation de veiller, si elle restait, le soir, dans la salle à manger bien chaude. Surprise par cette proposition, Priscille n'osa refuser,
— Puisque Madame me l'offre avec bonté, je resterai quelquefois.
Elle prit donc sa place, sous la lampe, parmi
les Bridain et les Pouldu, et elle se tenait un peu en arrière du groupe, comme pour s'en isoler. Muette et respectueuse, elle tirait l'aiguille, indifférente à la conversation de ses maîtres, aussi étrangère parmi eux qu'un Thibétain ou un Canaque. Ces gens, qui n'étaient pas méchants, lui inspiraient une répugnance invincible quand ils s'entretenaient de ce qu'ils avaient mangé ou de ce qu'ils mangeraient, quand ils récriminaient sur le prix des choses. Des ventres et des portemonnaie, point d'âmes ! Nulle inquiétude ne troublait cette matérialité épaisse. A la fm, M, Bridain s'endormait, engourdi par la digestion et la chaleur du poêle. Léon Pouldu, l'homme au profil concave, au teint jaune de bilieux, se plongeait dans le journal du soir, et la chétive madame Pouldu qui ressemblait à un lapin souffreteux, malgré la suralimentation qu'elle avait subie dès l'enfance, comptait à mi-voix les points de son tricot., , Cette femme de trente ans, inquiète et tatillonne, gâtée par ses parents et dominée par son mari,
PRISCILLE SÉVERAG 41
ne se consolait pas d'être stérile, et elle remplissait son existence vide avec de petits devoirs, de petits travaux, de petits soucis qu'elle s'inventait. Dix fois, elle interrompait la conversation, pour chercher son fil, ou son dé, remonter la mèche de la lampe, aller voir si la porte était bien fermée et si le gaz ne fuyait pas.
Ces veillées accablaient Priscille. Elle était torturée par le désir de sa chambre où elle se réfugierait tout à l'heure, où rien ne s'interposerait entre elle et son idée fixe, où des voix intérieures qu'elle connaissait bien lui parleraient dans le silence.
Parfois, elle levait sur ses maîtres ses yeux admirables, d'un bleu d'abîme. L'affreuse vulgarité de ces gens lui apparaissait plus affreuse, et elle se souvenait des paysans de son pays, des vieillards qui venaient faire la veillée chez Samuel Séverac. Figures évanouies, cendre et poussière ! Qu'ils étaient beaux, les feux de souches pétillants sous la noire crémaillère de l'âtre ! Leurs rouges lueurs lut-
4J PRISGILLE SEVERAG
taient avec la lumière jaune de la lampe à huile. Une bouilloire, remplie de châtaignes, chantonnait doucement dans la cendre, et la petite Priscille s'asseyait sur la pierre du foyer, pour écouter cette chanson de Feau fumante, auprès du chat couleur de pie qui reflétait la flamme joyeuse en ses yeux d'or.
Et pendant que les enfants travaillaient de leurs mains, Samuel Séverac lisait la Bible.
Chez les Bridain, on ne lisait que le journal, Léon Pouldu régalait sa femme et ses beauxparents du feuilleton, — arrangé pour le cinéma — ou des faits divers drolatiques... Enfin, le coucou de bois sculpté sonnait dix heures. Priscille devenait plus nerveuse, comme les maniaques dont les habitudes sont dérangées ; elle redressait avec effort sa taille courbée ; ses cils battaient sur ses yeux élargis; et n'y tenant plus, elle rangeait soigneusement son ouvrage dans la corbeille à couture.
— Ces messieurs et dames n'ont plus besoin de moi? Je peux me retirer?
— Oui, disait madame Bridain, mais il faut vous coucher tout de suite... Ne veillez pas!
Priscille se retirait. A minuit, sa lampe brûlait encore.
Un soir, comme tant d'autres soirs, elle cousait, inattentive aux « faits divers » que Léon Pouldu lisait de sa voix sans inflexions. Soudain, elle tourna la tête, et sa main qui frémissait piqua l'aiguille au hasard, dans l'étoffe.
La légende du Tsar ressuscité...
C'était le titre d'un article de journal. Les Bridain et les Pouldu écoutaient à peine, enfoncés dans la torpeur que leur versait la lecture pour les préparer doucement au sommeil.
<( On nous écrit de Russie... »
PRISCILLE SEVERAG 4S
Il était question de l'amiral Koltchak, dont les troupes avaient pris et perdu Ekaterinbourg, de l'enquête commencée par le précepteur du Tsarévitch et continuée par une commission d'enquête... de la maison Ipatieff où la famille impériale avait vécu les derniers jours, les épouvantables derniers jours de son martyre... d'une chambre basse aux murs criblés de balles... d'une clairière, dans les bois de Koptiaki, où l'on avait trouvé, près d'un puits de mine abandonné, les traces visibles de trois bûchers, et dans les cendres de ces bûchers, des ossements, des bijoux, des débris de toute espèce, identifiés par les témoins qui avaient partagé la vie intime des captifs...
Ces phrases banales écrites sans art, d'après le texte russe, contenaient tant d'horreur concentrée que l'attention des auditeurs somnolents s'aviva... M. Bridain ouvrit un œil torve... Madame Bridain et sa fille, effleurées d'un même frisson, se rapprochèrent, le buste tendu en avant et les épaules serrées... Dans la petite
salle à manger où, choses et gens, tout, excepté Priscille, représentait la laideur incurable et l'irrémissible vulgarité, chaque mot prononcé semblait assombrir l'atmosphère comme dans une salle de cinéma, tandis que sur l'écran des imaginations passaient des formes confuses... Ni les Pouldu, ni les Bridain n'avaient cette puissance d'intuition qui, chez Priscille, suppléait à la culture intellectuelle. Entre un drame shakespearien et an film policier, entre l'assassinat d'un milliardaire par des anarchistes américains et la mort d'un empereur, tué, avec sa femme et ses enfants, après un atroce calvaire, dans la solitude de l'Oural, ils faisaient peu de différence. Mais les circonstances de cette mort les secouaient physiquement, et les forçaient à la pitié. Quand Pouldu en vint à cette phrase : « ... la grande-duchesse Anastasie qui vivait encore^ malgré ses blessure^, fut ache'ùée à coups de baïonnette », madame Bridain s'exclama :
— Quels misérables!... Une jeune fille! tuer
PRISCILLE SÉVERAG 47
ainsi une Jeune fille ! ... Et cette pauvre mère I . . . Et ce petit garçon!...
Elle ne pensait plus à la qualité des victimes, mais à leurs souffrances et, dans la bonté de son cœur, elle trouvait le mot simple et vrai, le cri de l'instinct arraché aux entrailles de la femme. A ce moment, elle regarda Priscille, comme si elle en attendait une parole qui fît écho à la sienne. Priscille avait repris son aiguille. Elle s'était remise à coudre, et ne donnait plus aucune marque d'émotion. Madame Bridain l'interpella :
—- Priscille î... Vous avez entendu?
— Oui, Madame.
— Que pensez-vous de cela?
— Rien, Madame.
— Rien!... Vous n'êtes pas indignée, vous, Priscille, vous qui avez le portrait du Tsar dans votre chambre?...
— - Madame ne peut pas me comprendre... Pourquoi serais-je indignée, lorsque je suis sûre... absolument sûre... Non, Madame, non, je ne saurais m'expliquer, ce soir... je n'ai pas
■^o PRISCILLE SEVERAG
le don de parler... Mais que Madame ne me croie pas indifférente!... J'écoute... Je compare... Je cherche...
Elle laissa tomber ses lunettes...
— Ahl mon Dieul que je suis maladroite... Léon Pouldu jeta un coup d'œil de côté vers
Priscille et hocha la tête.
— Continue, dit madame Pouldu, C'est comme un roman...
Il reprit sa lecture... L'auteur de l'article résumait l'enquête faite parles Blancs en 1918, et concluait ainsi :
((...// semble qu'on ne puisse garder aucun doute : l'infortuné Nicolas II et sa famille sont bien morts sous les balles des Juifs et des Lettons. Leurs cadavres ont été brûlés, dans la sinistre clairière de Koptiaki,
Cependant, malgré les témoignages recueillis et les pièces à conviction rapportées par le général D.,,, une légende est en train de se former, dans la campagne russe, où les paysans ont profité de la révolution sans la comprendre.
PRISCILLE SEVERAG
Une nouvelle court j de l Ukraine h V Oural , du Caucase à la Russie blanche f chuchotée dans les isbas, colportée par les rôdeurs et les pèlerins : (( Le Tsar Nicolas nest pas mort,.. » Évadé miraculeusement y il se cache en un lieu inconnu, et les membres de sa famille qui existent encore, à T étranger, ne soupçonnent:, pas sa retraite. Un jour, il sortira de V humiliation et de T obscurité. Il chassera les Bolcheviks et la Russie, redevenue chrétienne, sera sauvée et guérie par le Petit Père... Telle est la secrète conviction de nombreux moujiks, qui nont aucune idée du socialisme et du communisme, et qui continuent de détester en bloc les riches, les Juifs et les étrangers. Comme ils ne lisent pas de journaux et ne soupçonnent même pas ce qui se passe dans les grandes villes, aucune propagande ne peut les toucher efficacement; aussi l'aventure du faux Dimitri se renouvellera-t-elle tôt ou tard, favorisée par la crédulité paysanne. On verra paraître de prétendus Nicolas II qui trouveront des fidèles pour les suivre et des historiens pour justifier
^^ PRISGILLE SEVERAG
leurs revendications. Déjà, un faux tsarévitch s est montré dans un bourg de F Altaï. Des moujiks lui firent cortège et des fonctionnaires lui présentèrent le pain et le sel... Le général D,.., commandant la mission française, se fit amener le jeune garçon et le confronta avec l'ancien précepteur d'Alexis Nicolaîevitck qui reconnut l'imposture.
On prétend aussi qu'un cousin de l' ex-empereur, le Grand-Duc ***, qui se trouve actuellement à Constantinople , partagerait cette croyance populaire. On lui attribue, sans certitude, des propos, tenus à des familiers, au sujet de la retraite du Tsar... Mais le grandduc s est refusé à toute interview. »
Léon Pouldu replia le journal et le posa sur la table.
— Si c'était vrai, pourtant! dit madame Bridain... Voyez-vous que les Bolcheviks s'en aillent, que le Tsar reparaisse!... Peut-être bien que nos coupons...
— Bah! dit le gros Bridain qui n'avait pas
ouvert la bouche, tout ça, c'est des inventions de journalistes. Le Tsar est mort, et s'il était encore vivant, jamais il ne remonterait sur le trône. L'avenir est à la démocratie.
Est-ce qu'elle paiera les dettes du Tsar,
la démocratie?
• — Des fois...
Une discussion suivit, où la politique, l'intérêt et le sentiment se mêlaient dans une complète confusion de mots.
Cependant, Priscille étendait la main vers le journal. Madame Bridain vit ce geste timide :
— Prenez, dit-elle, puisque ça vous amuse... Mais dites-nous votre idée, à vous...
— Je n'ai pas une « idée i> à moi, répondit doucement Priscille.., L'idée que j'ai me vient d'un autre, de celui qui sait tout et qui parle à mon cœur... Bientôt l'homme de son conseil surgira de la mort apparente, où il est comme le prophète Jonas dans le ventre du monstre marin... Il y aura alors de grandes tribulations, telles qu'il n'y en a point eu depuis le
0^ PRISCILLE SEVERAG
commencement du monde, mais l'Élu de Dieu vaincra l'Ennemi...
Les Bridain et les Pouldu, déconcertés par ce langage, considéraient cette maigre Priscille, au petit visage creusé, dont les yeux extatiques dardaient un double éclair insoutenable.
Elle répéta :
— Il vaincra l'Ennemi. Ceux qui auront perdu leurs biens, les retrouveront au centuple.
Les paupières abaissées voilèrent les yeux, et la Sibylle s'effaça dans la servante. Priscille reprit son accent ordinaire pour demander :
— Madame a-t-elle encore besoin de moi?
— Non, vous pouvez monter.
Quand elle fut partie, les Bridain et les Pouldu se regardèrent et Léon Pouldu éclata d'un rire forcé.
— La douche!... Il lui faut la douche!... Vous avez vu cette figure? Vous avez entendu ce sermon?... Vite, un docteur!... Et la douche!...
La maman Bridain, baissant la tête, répan-
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dait son triple menton sur son corsage, et ne riait pas.
- Qui sait? dit-elle... Priscille n'est pas seule à croire que le Tsar n'est pas mort. On a vite fait de rire, mais tous ces gens de Russie qui ont la même idée, tous ne sont pas fous, je suppose, puisqu'on parle d'eux dans le journal... Et ce qu'on dit, de ce Grand-Duc qui connaîtrait la retraite du Tsar, cela me fait penser que Priscille, après tout, voit peut-être les choses qui sont loin et devine l'avenir... J'ai toujours cru qu'elle était un peu somnambule...
Après avoir décidé que Priscille était somnambule, madame Bridain se demanda quel profit elle pourrait tirer de cette créature anormale, capable, pensait-elle, de marcher la nuit sur les toits et de lire dans le futur. Par moments, elle considérait sa bonne avec une appréhension mal déguisée; d'autres fois, avec une sorte de respect, comme une machine merveilleuse dont l'usage et le fonctionnement sont mal connus... Priscille, qui ne soupçonnait pas les arrière-pensées de sa maîtresse, fut bien surprise quand madame Bridain, d'un air négligent, la consulta sur certain achat d'obligations à lots... Qu'il y eût un
moyen de deviner le numéro sortant au prochain tirage, Priscille l'ignorait : les mots d' « obligations » et de « tirage » n'avaient pour elle aucun sens. Un instant, madame Bridain douta de sa bonne volonté et de ses facultés prophétiques ; mais lorsque des gens bornés sont arrachés à leur préoccupation d'ordre matériel par l'espérance du miracle, ils perdent pied, et déraisonnent aussi bien que des Imaginatifs. Madame Bridain ne renonça point à utiliser le pouvoir de la « devineresse » et son intelligence alourdie commença de travailler dans un sens nouveau. On était au début de mars. Priscille avait écrit plusieurs lettres qui restèrent sans réponse. Elle ne dormait plus ; son agitation nerveuse redoublait ; la moindre fatigue la cassait en deux comme une très vieille femme. Cependant, elle gardait son inaltérable douceur et s'excusait de ses maladresses avec la plus touchante humilité. Souvent, lorsqu'elle était seule, dans sa cuisine, elle chantait un psaume, de sa voix tremblante, voix d'exilée que tourmente une
^^ PRISCILLE SEVERAG
nostalgie et dont le chant n'est que désir et soupir. Madame Bridain et madame Pouldu se taisaient pour entendre cette faible voix qui leur semblait très lointaine... Elles pressentaient, au delà des frontières de leur vie étroite, un monde invisible où Priscille habitait en esprit, un monde qui leur serait toujours fermé. Bientôt, troublées dans leur quiétude épaisse, les deux femmes prirent peur. Des pensées inaccoutumées leur vinrent, suggérant l'existence de forces inconnues et posant de vagues problèmes. Avec l'étrange servante, le mystère était entré dans la maison. Madame Pouldu, qui craignait la mort, fut obsédée par l'idée de 1' « au-delà » et, sans l'avouer à son mari qui se glorifiait d'être libre penseur, elle alla secrètement à l'église. Les entretiens du soir, sous la lampe, dévièrent vers des sujets scientifiques, tels que l'hypnotisme et la suggestion... Léon Pouldu acheta un livre sur De Spiritisme à la portée de tous.,. Il essaya de faire tourner un guéridon, et s'inquiéta de savoir si la prétendue somnambule n'était pas,
PRISCILLE SEVERAG S7
en réalité, un médium... Appliquant les principes enseignés par le livre, il voulut mêler Priscille à ses expériences. Elle refusa toute participation à des exercices diaboliques... Pouldu essaya de l'endormir malgré elle. Quand elle servait à table, il la regardait dans les yeux... Un jour, il l'emmena dans la cave sous prétexte de vérifier l'état d'une pièce de vin, et il lui fit tenir, à hauteur de sa figure, une bougie allumée... Il espérait qu'elle s'endormirait du sommeil hypnotique en fixant ce point lumineux... Dans la chambre conjugale, il prenait madame Pouldu comme sujet et l'enveloppait de passes magnétiques, si bien que la pauvre femme, épouvantée par le regard et les gestes de cet homme à la sombre figure, se défendait en faisant le signe de la croix. Alors, Pouldu se mettait à jurer, dans un accès de colère, et il traitait sa chétive épouse de « sotte arriérée » et de « bigote superstitieuse ». Seul, le père Bridain échappait à la contagion mentale qui sévissait sur sa famille, préservé par la masse
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de sa chair gonflée d'un sang lourd. Il mangeait voracement, tandis que sa fille et son gendre perdaient l'appétit. Priscille pouvait veiller ou dormir, être une sainte ou une folle, une voyante ou une comédienne ! Le Tsar pouvait être mort ou vivant! Lui, Bridain, n'en avait cure, pourvu que la maison fût bien tenue et la cuisine savoureuse.
Il disait :
(( Les histoires de l'autre monde ne m'empêcheront jamais de boire mon café chaud, avec une goutte de fine... »
Ce fut néanmoins un soulagement pour le bonhomme quand Priscille annonça son départ.
Elle avait dit, tout d'abord :
« Il se peut que je sois appelée subitement... Celui qui me dirige m'ordonne de reprendre ma course.... »
Madame Bridain oublia les vertus prophétiques de Priscille pour considérer ses vertus ménagères. Elle entrevit la révolution de palais, la présence d'une nouvelle domestique
PRISCILLE SEVERAG
peut-être exigeante, rapace, voleuse et mal embouchée...
— Gomment? s'écria-t-elle. Vous voulez nous quitter! N'êtes-vous donc pas bien chez nous?... J'allais précisément augmenter vos gages...
Priscille rougit.
— Je n'ai pas besoin d'argent, Madame, et je suis pleine de reconnaissance pour les bons maîtres qui m'ont accueillie, mais je ne m'appartiens pas.
— Et quand partirez-vous ?
— La date n'est pas encore fixée.
— Si je trouve, dès maintenant, votre remplaçante et que je ne puisse vous garder...
— J'irai où Dieu voudra. Je ne suis pas inquiète et j'ai la paix de l'âme puisque j'obéis... Madame ne peut pas me comprendre, mais j'assure à Madame que personne au monde n'est plus heureux que moi.
Une semaine passa sans incidents. Madame Bridain se flattait de conserver encore Priscille quand celle-ci confirma sa décision. Elle par-
00 PRISGILLE SEVERAG
tirait le 15 mars, et d'ici là, elle devrait aller à Paris pour obtenir un passeport.,.
Madame Bridain, effarée, s'écria :
— Un passeport?... Où allez- vous donc, Priscille?... Dans quel pays étranger...
— Le Maître m'envoie en Italie... à Venise...
— Vous entrerez chez des Italiens ?
— Que sais-je, Madame?... Il faut que je parte, dussé-je faire à pied toute la route et demander mon pain aux gens charitables.
L'heure décisive est venue... J'accomplirai ma mission et peut-être, si Dieu le permet, Celui qui sauvera le monde prendra soin de la pauvre Messagère; il lui donnera, pour finir ses jours, une petite maison, figure temporelle de la Maison du Père où nous nous reposerons pour l'éternité. Je vieillis, Madame; je suis faible et lasse ; il me serait bien doux de toucher la Terre Promise avant de mourir... Mais n'importe! Je dois lutter, je dois marcher, d'étape en étape...
Madame Bridain lui représenta vainement les difficultés du voyage, dans un pays dont
PRISCILLE SEVERAG 6i
elle ignorait la langue et les mœurs, Priscille opposait à tous les conseils de sa maîtresse l'inexorable douceur de son refus.
Et madame Bridain se résigna, tel Sancho vaincu par Don Quichotte. Priscille avait eu raison d'elle. Subjuguée, la bonne femme accompagna sa servante à Paris, dans les redoutables bureaux de la Préfecture de police. Puis, un soir, à la gare de Lyon, madame Bridain et les deux Pouldu escortèrent Priscille. Léon Pouldu portait la valise brune, madame Pouldu un panier plein de provisions, et ces êtres, point mauvais, mais engourdis naguère dans un égoïsme animal, s'étonnaient eux-mêmes de leur générosité et, par pudeur, tâchaient d'en rire. Pourquoi le départ de Priscille leur laissait-il une tristesse? Quel élément avait-elle ajouté à leur vie, qui l'avait éclairée un instant et qu'elle emportait avec elle? Folle, elle avait failli les rendre fous. Ils le savaient, mais il y avait, dans cette personne mystérieuse, un charme qui ne tenait pas à la beauté physique, ou à la supériorité de Tes-
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prit, une espèce de reflet, venu d'une lumière intérieure et qui la faisait aimer.
Les deux femmes, en lui disant adieu, l'embrassèrent. Léon Pouldu la recommanda aux bons soins des gens qui voyageaient avec elle : un prêtre, deux terrassiers piémontais, un peintre décorateur qui allait précisément à Venise...
Priscille, toujours cérémonieuse, se dépensait en remerciements et craignait de gêner ses voisins. Les Pouldu et leur mère, redescendus sur le quai, virent sa maigre silhouette immobile contre la vitre de la portière, et ils se rappelèrent le soir d'octobre où elle était arrivée chez eux, coiffée de son chapeau de crêpe, vêtue de sa vieille robe noire, humble, épeurée et singulière.
Madame Pouldu cria :
-— Donnez-nous bien vite votre adresse et des nouvelles.
Priscille répondit une phrase qu'on n'entendit pas. Le train partait...
Où la conduisait-il, vers quel lendemain de
bonheur ou de misère ? Elle avait jalousement gardé son secret.
Les Pouldu et madame Bridain regagnèrent leur villa où M. Bridain dormait dans son fauteuil, auprès du poêle. Avant de se coucher, madame Bridain monta dans la chambre de Priscille, pour s'assurer que la fenêtre était bien fermée. Sur la muraille, couverte d'un méchant papier à fleurs, les quatre clous qui, la veille encore, fixaient le portrait de Nicolas II, avaient marqué quatre petits trous. Un fragment de journal traînait sous la table.
Madame Bridain, qui aimait l'ordre, ramassa ce papier et elle allait le chiffonner en boule quand elle aperçut des croix à l'encre en marge du texte imprimé. Priscille avait marqué un entrefilet qui, pour elle, avait sans doute une signification particulière.
Et madame Bridain lut ceci :
Le Grand-Duc *"''*, cousin de V ex-Tsar Nicolas II, est arrivé hier à Venise et s'est installé, pour la saison^ a V hôtel Danieli.
L'aube. Un brouillard laiteux derrière les vitres ruisselantes. Priscille aperçoit de noires montagnes plaquées de neige qui se fondent dans la blancheur fumeuse du ciel. En bas, une eau verdâtre fuit, au fond d'une triste vallée. Priscille contemple ce pays inconnu et frissonne.
La suffocante odeur des corps affalés oppresse ses poumons. Elle sent, contre son épaule, l'épaule du peintre décorateur qui pèse sur elle. Gênée, elle se fait petite, pour ne pas réveiller ce voisin dont elle a éprouvé l'obligeance. Au cours de la nuit, ils ont parlé. Priscille sait que Giorgio Nera travaillait à Paris avant la guerre;
PRISGILLE SEVERAC 65
qu'il a fait campagne sur la Piave et qu'après l'armistice, il est revenu en France, chez son patron. Maintenant, il s'en va épouser une cousine dont la mère tient un restaurant, à Venise, dans le quartier du Ganareggio... Mais Nera n'est pas Vénitien.
— Je suis Piémontais, madame, et le Piémont, c'est la tête de la moderne Italie.
Priscille ne connaît ni la géographie ni l'histoire. Ce qui l'intéresse, dans la « moderne Italie », c'est le Grand-Duc, dont elle a su la présence, à Venise, par une note de journal. Elle va vers lui. Dépouillé de tous ses biens, déchu, exilé, persécuté, peut-être misérable, pareil au prophète Jérémie sous les saules de Babylone, ou à l'antique Job sur le fumier, avec quelle joie il recevra la messagère d'espérance ! Elle ^i dira :
« Me voici! Je viens pour vous servir, vous et les vôtres, après que vos serviteurs vous ont abandonné. Je vous apporte tout ce que je possède au monde : le Livre de Dieu, un peu d'argent économisé sou par sou, et le Message
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destiné au Tsar... Écoutez celui qui parle par ma bouche et ne désespérez point ; mais puisque vous connaissez la retraite de l'Élu, conduisezmoi vers lui, afin que je lui remette moi-même le Message, et que j'accomplisse ma mission... » Priscille, qui se représente le Grand-Duc comme un vieillard mal vêtu, dans une petite chambre d'hôtel, au coin d'un feu de pauvre, entend déjà la parole de bon accueil. Elle voit l'auguste main tendue vers elle. Tous deux, le prince et la servante, s'agenouilleront pour remercier Dieu qui les rassemble au carrefour de leurs destins... Et le cœur de Priscille se fond en amour.
— J'ai dormi, dit le Piémontais.
Il redresse sa tète coiffée d'un feutre verdâtre, et montre sa bonne figure juvénile aux yeux bruns, aux moustaches noires, aux joues barbouillées d'un poil bleu qui a poussé pendant la nuit. 11 regarde sa voisine...
— Dans une heure, l'Italie!...
Les autres voyageurs se réveillent en bâillant> Chacun attire son sac ou son panier, et
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l'arome agressif du cervelas et du fromage se mêle au relent des corps mal lavés et des vêtements mal tenus. Ni les terrassiers, ni le peintre, ni la grosse femme entourée d'enfants pleurards, ne songent à baisser la vitre. Priscille, pâlissante, sort dans le couloir pour respirer. Là, elle se heurte à des marmailles grouillantes, à des monceaux de colis, à des femmes assises et dormant sur leurs valises écrasées.
Quand elle reprend sa place, un nuage de fumée embrume le compartiment. Les quatre terrassiers crachent à l'envi sur le parquet souillé d'épluchures. Cela ne gêne personne. Le décorateur sépare les quartiers d'une orange et les offre à Priscille sur la paume crasseuse de sa main. Après bien des cérémonies, selon le rite populaire, elle accepte, pour ne pas offenser le brave garçon qui la traite comme une vieille maman, avec une familiarité gentille, mêlée de compassion et de curiosité. Elle se dit que Giorgio Nera, lui aussi, est un instrument choisi de Dieu ; qu'il a été envoyé auprès d'elle pour la
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diriger, au seuil de celte Italie qui l'attire et l'épouvante...
Modane...
Un autre train. D'autres compagnons. L'interminable journée s'achève. Lasse de contempler des paysages qui ne lui apprennent rien que leur beauté, lasse d'entendre, autour d'elle, la langue chantante qu'elle ignore, Priscille appuie sa tête douloureuse à la dure cloison du compartiment. Dehors, une profonde couleur bleue se dilue dans l'air léger. Des rivières brillent parmi les prairies marécageuses et les montagnes s'éloignent vers le nord, comme de hautes vagues violettes crêtées d'argent, confondues dans ce même bleu obscur qui monte de la plaine et qui envahit tout le ciel,
La nuit. Feux et reflets dans le noir, falots de barques devinées... Priscille demande :
— Est-ce la mer?
— Non, — dit Nera. — C'est la lagune... Il y a une grande chaussée, un pont au milieu de
l'eau... Là et là, des îles... Et devant nous, une île plus grande : Venise î
Il décrit les canaux, Saint-Marc, le Campanile... Priscille ne peut se représenter une ville entière bâtie sur l'eau. Elle éprouve une certaine inquiétude quant à la solidité des constructions... L'homme se plaît à défier les lois de la nature, par orgueil, pour s'égaler à Celui qui sépara les eaux du limon, et souvent, cette présomption est châtiée par des catastrophes.
— C'est vrai! — dit Nera. — Le Campanile s'est écroulé; mais il était très vieux...
Et comme ce sujet de conversation lui paraît triste et l'ennuie, il offre à Priscille un quart de fiasque de vin rouge. Elle refuse poliment, et tous deux se taisent, jusqu'à Venise...
Dans la gare, Nera considère Priscille qui ne sait où aller...
— Que voulez-vous faire, madame? Il ne faut pas rester là... Je vous mettrai dans le bateau, si vous me donnez une adresse.
'^O PRISGILLE SÉVERAG
—- La personne que je dois rencontrer est à riîôtel Danieli...
•— Albergo Danieli!... Pauvre dame!
— C'est cher!
— Magnifique!... Grand luxe!... Mais pour vous...
— Je ne suis pas riche...
— Certes...
Il réfléchit un moment.
Sa prudence italienne lutte avec une amitié spontanée pour cette femme (( tant sympathique » qu'il connaît depuis la veille. Jamais il n'a vu des yeux tels que ces yeux qui l'interrogent, si clairs, si confiants, si doux!... Il est séduit par le charme de ces yeux-là dont le regard est comme une parole...
— Venez! — dit-il. —Ma tante, vous logera bien... Elle ne sait pas le français, mais je ferai l'interprète... Vous pourriez tomber chez de mauvaises gens, tandis que Zia Maria est une femme toute bonne... Elle vous recevra comme une sœur, à cause de moi... parce qu'elle m'aime terriblement... Vous voulez?
PRISGILLE SÉVERAC 71
— Oh! oui, je veux...
— Avanti!
La gare ressemble à toutes les gares, mais dehors... Ah! c'est une fête sur l'eau! Des barques noires, effilées, cambrées, glissent, avec leurs feux jaunes, rouges, verts, traînanrt lamoirure élargie de leur sillage... Noires sont les maisons ; noire la coupole d'une église où des statues, éclairées par en bas, font des gestes immobiles... Un air tiède, qui sent la vase et les fleurs mortes; un silence où des appels lugubres passent, quand une barque croise une barque... Ni voitures, ni de ces grands l.^9mways pareils au Léviathan qui effrayèrent ^riscille lorsqu'elle découvrit Paris et sa banlieue...
— Nous prendrons la gondole, — dit Nera.
Voilà Priscille dans un de ces bateaux pointus et Nera s'assied auprès d'elle... La gare illuminée s'éloigne. On est au milieu d'un fleuve dont les rivages sont des maisons et tout à coup, on entre dans un canal plus petit qu'enjambent des arches de pierre,.. Les murs rou-
72 PRISGILLE SÉVERAG
geâtres portent des balcons dentelés ; il y a des fenêtres qui ressemblent à celles des vieilles églises... Peu de lumières... Adroite, à gauche, des ruisseaux noirs, des maisons où sèchent des lessives supendues... Priscille, qui voit Venise avec ses yeux de paysanne, pense que cette ville fait peur, ainsi noyée dans la mer, et dans la nuit.,. Les étrangers n'y doivent pas venir bien volontiers... Et cependant, il est ici, le Grand-Duc!... Il a choisi, pour sa retraite, la vieille cité marine, qui n'est peut-être pas très loin de son pays natal.,. A cette idée, Priscille s'attendrit. Oubliant le monde matériel qui pour elle n'est qu'un fantôme, elle cache sa figure entre ses mains comme si elle voulait dormir, et elle prie, de toute son âme...
Elle s'éveilla le lendemain dans une chambre étroite et haute, espèce de couloir aux murs de guingois, dont la fenêtre en fer de lance encadrait un trèfle brisé. Un rayon jaune projetait, sur la mosaïque ternie du dallage, l'ombre délicate de ce trèfle de pierre. Le plafond était peint de figures volantes, toutes pâlies et moisies, qui s'écaillaient, et que la cloison gauche de la chambre coupait par le milieu de leurs draperies gonflées de vent. Sur le mur opposé à la cloison, il y avait aussi des traces de peintures presque indiscernables. Ces restes d'un décor somptueux contrastaient avec la pauvreté du lit aux panneaux de tôle noire, de la table
en sapin, du tapis sale et râpé. Un doux silence où passaient des clapotis, et des voix zézayantes, baignait l'étrange maison; et par la fenêtre, avec le rayon jaune, entrait cette odeur d'eau, de vase et de bouquet flétri, qui est l'haleine même de Venise.
Après dix heures d'anéantissement dans le sommeil absolu, Priscille éprouvait la sensation d'une convalescence. Elle rassembla ses souvenirs :1e voyage épuisant... Giorgio Nera... la lente navigation nocturne... l'arrivée dans la petite trattoria qui sentait le vin, l'huile chaude, l'acétylène et le fruit de mer... l'accueil de cette majestueuse personne au chignon pointu que Giorgio appelait « Zia Maria »... Tous ces Italiens avaient été bons pour la pauvre voyageuse, bons comme savent l'être les gens du peuple quand ils ont du cœur ; mais avec une manière à eux, familière et câline, qui était sans doute dans les mœurs de leur
pays...
Et voilà donc que Priscille touchait au but
de son voyage !
un
et
PRISCILLE SEVERAG 7-,
Une paix délicieuse lui ensoleillait le cœur E le se leva pour entrouvrir la fenêtre. Alors'
e'ie vit que sa chambre prenait jour, non p,;: au-dessus de la trattoria, „,ais sur la façade opposée de la maison qui plongeait dans canal, en face d'autres maisons grandes vieilles, autrefois peintes de couleurs vives ci mamtenant rongées par l'humidité. Toutes avment une sorte de splendeur cadavéreuse' Sans doute, elles menaçaient ruine, nayani .-as été reparées depuis longtemps, depuis que
eurs premiers maîtres étaient partis; et maintenant, des ouvriers habitaient ces demeures déchues. Des femmes dépeignées étendaient
'eurhnge sur les beaux balcons en dentelle de -arbre Elles jetaient dans le canal les détritus de leur cuisine... Au bout du canal, il y avait un pont que des passants franchissaient
sans hâte, et plus loin, très loin, c'était tout - et bleu, c était comme une porte ouverto
iTuir. '"'^^'''"'''''^''"''^^''''-^^■■-- PriscillefûtrestéeIongtempsàregarderce„e
lumière, mais elle devait lutter contre la langueur dissolvante qui lui donnait envie de s'accouder au marbre tiède. Elle s'en arracha brusquement, et finit de s'habiller ; puis elle mit en ordre sa chambre bizarre, dont les peintures l'inquiétaient par leur caractère païen. Vêtue strictement de sa robe noire, petite silhouette longue et frêle dans la galerie de la cour intérieure, dans l'escalier colossal aux marches émoussées, elle descendit à la recherche de Giorgio Nera. Gomme elle n'avait pas le sens de l'orientation, elle se perdit, erra de corridor en corridor, à travers le palais où l'ombre était froide et sonores les moindres bruits. Des portes, entre-bàillées, lui révélaient des chambres analogues à la sienne, prises sur les anciens salons, et devenues des logements populaires. Enfin, elle arriva sur une placette ornée, au centre, d'un vieux puits, et elle reconnut la trattoria de la Stella doro, Nera était assis sur une chaise, devant la porte, et fumait en causant avec une fille blonde qui était Beppa, sa fiancée.
PRISCILLE SEVERAG 77
Il alla vers Priscille, comme s'il l'avait connue depuis vingt ans, et la fît asseoir entre lui et la jeune fille. Aussitôt la magnifique Siora Maria apporta le déjeuner de la Française, et les voisines, attirées comme des mouches, s'approchèrent, l'une après l'autre, serrées dans leurs châles noirs à franges et parlant dans leur gracieux dialecte aux intonations puériles. . . Elles n'avaient pas conscience d'être importunes et elles laissaient leurs enfants toucher la jupe de Priscille qui, rougissante et confuse, se rappelait la tendresse de Jésus pour les petits... Et trouvant, à propos de toutes choses, une réminiscence des Écritures, pénétrée, parce clair matin d'Italie, du plus tendre esprit évangélique, elle comparait Giorgio Nera au publicam Zachée qui monta sur un sycomore pour voir passer Jésus près de Jéricho. Et Jésus appela Zachée et lui dit : « Descends. Je veux loger aujourd'hui chez toi. » Et la bénédiction fut sur la maison de Zachée.
Pendant cette première journée, Priscille
ne
quitta pas sa chambre. Ses hôtes crurent qu'elle se reposait, mais elle a arrêta pas d'écrire sur la mauvaise table branlante où elle avait installé sa bible, son encrier, et le portrait de l'Élu. Au crépuscule, Beppa lui apporta une lampe. Elle continua d'écrire jusqu'au dîner.
Il y avait une voix qui parlait en elle. Depuis plus de vingt ans, elle Y entendait, — pensée distincte de sa pensée, voix inarticulée, insonore, à la fois conseil, commandement, consolation, — voix de Dieu, croyait Priscille. C'était \i\ même voix qui avait gémi et tonné par la bouche des petits prophètes cévenols ; la même voix qui s'élève du fond des âmes que la persécution ou la maladie ont désaxées, et que sollicite un gouffre mystique ofi elles trouvent l'extase dans la douleur. Comme les illuminés du Désert, Priscille annonçait la fin prochaine des temps, le règne de la Bête, l'immolation de l'Agneau, puis le salut, avant le Jugement, par un peuple choisi de Dieu, et par le chef de. ce peuple. La grande guerre et les révolutions
européennes, interprétées dans un sens spirituel, n'étaient, à ses yeux, que la confirmation des prophéties. Le bolchevisme, d'essence juive, n'était-ce pas le triomphe passager de l'Antéchrist? La disparition mystérieuse du Tsar, ne correspondait-elle pas à certaines « figures » de la Bible qui impliquent la mort apparente et la résurrection, la défaite et la revanche? Ainsi s'étaient formées, dans l'esprit de la pauvre fille, des hypothèses devenues des certitudes. Catholique, elle eût trouvé, au-dessus d'elle, l'autorité d'un confesseur qui l'eût réduite à la règle commune ou brisée... Protestante, ne relevant que de sa conscience, libre d'interpréter la Bible en toute bonne foi, elle s'était écartée des pasteurs et des temples, et ne s'était heurtée qu'à des médecins. Qu'ils fussent incrédules par métier, c'était bien naturel, pensait Priscille. Elle ne s'était pas irritée quand ils lui avaient dit : « Vous rêvez tout éveillée et votre prétendue vocation n'est que le délire de votre orgueil. » Elle avait répondu simplement :
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<( L'épée est-elle orgueilleuse du coup qu'elle a porté et la faucille de la moisson qu'elle a faite?... Je suis un instrument aux mains du Seigneur, et par moi-même, rien... »
Ceux-là mêmes qui l'avaient tourmentée en voulant la guérir, n'avaient pas été insensibles
l'exquise qualité de cette âme, aussi blanche que l'âme d'un petit enfant. L'amour qui rayonnait d'elle la faisait aimer. Priscille pardonnait aux incrédules...
« S'ils avaient su! pensait-elle... S'ils savaient!... ))
Quand le Message fut soigneusement transcrit, Priscille décida qu'elle le porterait ellemême au Grand-Duc.
Le matin revenu, dès huit heures, elle fut habillée et pria Nera de la conduire.
Il avait plu pendant la nuit; Venise était une cité d'argent sous un ciel de perle grise. Le rouge et l'ocre des pierres, le blanc des marbres, le vert des jalousies, les reflets sur l'eau morte des canaux et les dalles humides des campi, s'accordaient, pour le plaisir des yeux, dans une harmonie changeante. Les ruelles enchevêtrées derrière le^ Procuraties et la Merceria étaient, à cette heure matinale.
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toutes pleines d'une foule qui s'en allait vers le travail quotidien; et Nera, bien qu'il fût un garçon très sage et très amoureux de sa blondine, regardait beaucoup les Vénitiennes, jolies dans leurs châles noirs. Gomme un étranger, venu là pour son plaisir, il musait aux étalages des boutiques. Elles étaient innombrables dans ce quartier marchand, et tous les rez-dechaussée des grandes maisons anciennes, si obscurs par ce matin pluvieux qu'on y allumait les lampes électriques, offraient aux passants des bimbeloteries de luxe. Jamais PrLscille n'avait vu tant de chaussures, de parapluies, de ganteries et de maroquineries ; jamais un plus artistique mélange de fromages et de salaisons, de citrons et d'oranges dont l'or vert et l'or, rouge, débordant les éventaires, éclairaient la grisaille mouillée des rues... Nera souriait aux vendeuses de fleurs, s'arrêtait devant un kiosque de journaux pour lire graluitement quelques nouvelles sur les feuilles étalées; rencontrait des amis, qui l'accompagnaient un moment, oubliait Priscille et la
retrouvait, plantée contre un magasin et tout éperdue. Quand ils débouchèrent, par la porte de l'Horloge, sur l'immense place dallée où le glorieux Saint-Marc dresse sa façade de marbres colorés et de mosaïques, Priscille n'eut d'yeux que pour les pigeons. Les architectures splendides lui rappelèrent seulement « des photograplîies de l'Exposition Universelle », et les discours de Nera ne purent l'intéresser au Palais des Doges non plus qu'aux colonnes de la Piazzetta.
Il lui avait dit :
(( L'Albergo Danieli est là, tout près, sur les Esclavons. »
Cette seule phrase supprimait les monuments et le paysage. Pourquoi Nera parlait-il des Prisons et du pcnt des Soupirs? Pourquoi s'obstinait-il à vanter Saint-Georges-Majeur et la Douane de mer? Priscille, aveugle et sourde, passa, sans un regard pour le Bassin qui brillait, argent, nacre, étain, strié de reflets d'aiguemarine, caressé d'un rayon, sous les vapeurs déchirées du ciel.
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— C'est ici, FAlbergo Danieli. Voulez-vous que j'aille avec vous?... Ces portiers sont habitués aux gens riches et ils ne sont pas toujours polis avec les autres, — proposa Nera, par bienveillance et aussi par curiosité.
— Oui... Vous parlerez...
— Oh! ils parlent toutes les langues, ces portiers de grands hôtels, le français, l'anglais, l'allemand...
— Le russe?
— Peut-être bien. Autrefois, il venait beaucoup de Russes à Venise; maintenant, ils sont ruinés...
— C'est un Russe que je dois voir, — dit Priscille qui considérait avec angoisse le vestibule de l'hôtel, et s'étonnait de sa magnificence.
Elle eût préféré entrer dans une pauvre maison. L'image qu'elle s'était faite du Grand-Duc abandonné, misérable, se détruisait tout à coup. L'Altesse, logée dans ce palais dont tant de domestiques gardaient le seuil, n'aurait pas besoin du secours matériel de Priscille Sève-
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rac. L'argent que la pauvre fille avait amassé, — deux cents francs, somme énorme pour elle, les services gratuits qu'elle eût souhaité rendre à l'exilé, ne serait-ce pas un objet de dédain et de moquerie?
Elle eut envie de fuir, mais une impulsion, venue du fond d'elle-même, la poussa en avant.
Le portier en livrée leva sur elle un œil vague. Des voyageurs quittaient l'hôtel. Des faquins emportaient des malles et des valises luxueuses, et une dame parfumée, couverte de fourrures fauves, tenant à la main une bourse en mailles d'or, recevait les saints respectueux des employés qui l'appelaient : « Madame la comtesse... » Un vieillard la suivait, et aussi une femme de chambre qui portait — avec quels égards! — un monstrueux petit chien. Et sans cesse, des personnes entraient, élégantes et joyeuses. Les portes de verre battaient. L'ascenseur montait et descendait. Priscille sentit que sa robe noire et son chapeau de crêpe étaient choses scandaleuses dans ce vestibule, parmi ces gens riches et ces domestiques de gens riches.
Elle songea :
— Voilà donc les « grands de la terre ». Nera s'avança vers le portier et lui parla en
italien. L'homme galonné dit alors à Priscille :
— Vous demandez quelqu'un?
— Oui, monsieur... Je voudrais... Je suis venue exprès pour cela. . . je voudrais. . . remettre moi-môme une lettre à... Son Excellence... Son Altesse... enfin, Monseigneur le Grand- Duc *** qui est ici...
— Cosa? — fit le portier abasourdi.
Nera lui parla encore, et le gros homme hochait la tète...
Il prit la Française pour une solliciteuse.
— On ne voit pas son Altesse Impériale aussi facilement que vous croyez... 11 faut obtenir une audit ice... Donnez votre lettre... Je la remettrai au secrétaire du Grand- Duc... Mais je dois vous ave *tir, ma bonne dame, que vous perdez votre temp ^. Son Altesse ne vous recevra pas... La porte est fermée pour tout le monde...
Et, tourné vers Nera, il acheva d'expliquer
pourquoi, en Italie, Sou Altesse était inabordable et invisible.
— Donnez votre lettre, — dit Nera — C'est tout ce que vous pouvez faire... Et puis, allonsnous-en.
Le portier approuva :
— Benissimel... Allez-vous-en!
Priscille et Nera sortirent.
Quand ils furent sur le quai, le jeune homme, abasourdi, n'osa questionner sa compagne. L'instinct de sa race l'inclinait à la temporisation. Il se mit à siffloter entre ses dents, mais ses yeux et son sourire exprimaient deux pensées différentes.
Elle, marchant auprès de lui, sur les larges dalles tièdes que le soleil vaporeux séchait si vite, sentait le nœud de son angoisse se desserrer. Elle tourna la tête vers le bassin devenu tout bleu en quelques minutes, aperçut la vaste courbe du port, l'île de Saint-Georges avec son campanile rouge, la blanche coupole de la Sainte et ses statues posées sur les angles, les frontons et les corniches, comme un peuple de
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colombes prêtes à s'envoler... Soudain, elle découvrait Venise. L'onde d'une émotion inexpliquée passa sur son âme ignorante, puis une sorte de méfiance devant cette ville assise sur les eaux, puis cette pensée :
« J'ai touché le but, moi, pauvre et chétive. Le Grand-Duc possède le Message. Il le tient entre ses mains . . . Il déplie les feuilles . . . Il lit. . . »
Et Venise, avec sa beauté, sombra dans les abîmes de la vie intérieure.
L'inconnu qui entra, le soir, à la Stella doro parlait l'italien comme un Toscan, et c'est à peine si le « chant » un peu spécial de la phrase, l'intonation plutôt que l'accent, décelaient un étranger. Ser Demetrio, le batelier, cousin germain de Siora Maria, buvait du vin d'Istrie, à la table près du comptoir. C'était un vieil homme, barbu, bouclé comme un Saint-Pierre, portant des anneaux d'or à ses oreilles velues, et qui, pendant plus de quarante ans, avait promené dans sa gondole des touristes de toutes les nations. Il considéra le visiteur, qui ne ressemblait pas aux clients ordinaires de la trattoria et reconnut ce type
aux larges pommettes, aux yeux petits, à la fois sauvage et très fin, qui n'est pas d'Europe.
— Je dois voir madame Priscille Séverac. Elle m'attend, — dit l'inconnu.
Il se tenait droit au-dessous de la lampe et la lumière brutale, rabattue par un réflecteur de fer-blanc, accusait les saillies de ses sourcils. Sa taille était haute, ses épaules puissantes. Les quatre ou cinq buveurs qui jouaient aux cartes, le regardèrent de côté avec cette admiration que la force physique inspire aux hommes simples.
— Je vais vous conduire, monsieur, — dit Beppa.
Quand la porte se referma derrière eux, Ser Demetrio dit à Siora Maria :
— C'est un Russe.
Il but une gorgée de vin, médita, et conclut :
— ... Et un gentilhomme... Il n'est pas venu seul, à cette heure, dans ce quartier.
— Ma maison est honorable, — dit Siora Maria. Je ne crains personne...
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Tous deux convinrent que le « gentilhomme » devait avoir pris des renseignements à la police avant de risquer cette visite... Les Russes exilés rencoQtrent partout le bolchevisme embusqué sous des noms divers et qui les guette... A Venise même, on pouvait lire sur les murs l'inscription « W. Lenin » et du côté de l'arsenal, communistes et fascistes échangeaient des coups de poing et des coups de revolver. Mais la Stella doro était une petite auberge fréquentée par des gens paisibles, et Siora Maria, de ses mains robustes, savait mettre dehors les consommateurs échauffés qui se querellaient trop haut, sur la politique. Gomme elle possédait quelque argent, elle n'était pas révolutionnaire, et ne haïssait que les Autrichiens. Néanmoins, elle n'aimait pas que la police mît le nez dans ses affaires.
— Il est venu pour la Française, — dit-elle tout bas à Demetrio. — Je regrette que Zorzi ^ soit absent. Il aurait pu expliquer comment il a