Forme vénitienne de Giorgio
voulu rendre service à cette personne que nous ne connaissons pas... Ses papiers sont en règle... Elle a une très bonne figure... Mais... mais...
— Il faut être prudent, — dit Ser Demetrio en regardant le fond de son verre, — Zorzi est devenu trop Français... Que sait-il de cette femme?... Maria, je vais sortir derrière ce Russe et je le suivrai. Je saurai bien s'il est seul, d'où il vient, et où il va...
Cependant Beppa guidait l'étranger, à travers les corridors et les escaliers du vieux palais déchu de sa gloire. La lueur dansante de la bougie qu'elle protégeait de sa main, projetait sur les murailles humides sa silhouette haut coiffée, comme une marionnette noire.
Sous les portes, il y avait des lignes de lumière. On entendait des voix, des cris d'enfants, des bruits de vaisselle.
— Qui loge ici? — demanda le Russe.
— Des employés des fabriques de Murano, et aussi des verriers... Mais des chambres nous appartiennent, que nous louons à nos clients.
PRISCILLE SÉVERAG 93
— Et madame Séverac,
La Vénitienne perçut l'hésitante curiosité,
— Oiméf — dit-elle, — je ne sais rien des clients. Elle est arrivée : nous l'avons reçue. C'est une vieille bien douce..,
— Elle n'est pas...
— Quoi?
— Elle n'est pas un peu...
— Elle est bien douce... Là, montez ces trois marches, monsieur... La première est usée... Prenez garde... Oui, bien douce! Nous n'avons rien à dire sur elle, et puisque vous venez la voir, vous savez mieux que nous... qu'elle est bien douce... Allez devant... tout droit... la porte verte... Je reste ici pour vous reconduire, parce que la dame française, elle se perd dans la maison, chaque fois qu'elle sort de sa chambre... Si vous ne restez pas trop longtemps.,.
— Je ne me perdrai pas, — dit en souriant le Russe. — Laissez la bougie par terre. Tout à l'heure, je la reprendrai. Vous auriez froid dans ce couloir... Non,,. Ne m'attendez pas... Je vous remercie.
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Il heurta la porte verte du doigt, Et la porte s'ouvrit.
— Monsieur, — dit Priscille, interdite... L'étranger entra dans la chambre. Il paraissait à la fois déçu, amusé et gêné.
— Vous êtes bien Priscille Séverac?
— Oui, monsieur.
— Vous venez de France?
— Oui, monsieur.
— Et vous êtes allée, hier matin...
— A l'hôtel Danieli, oui, monsieur... Mais permettez que je m'asseye, — dit la pauvre fille, suffoquée par l'émotion, — et vous-même, je vous en prie...
Elle poussa le fauteuil de reps grenat, tout fané et un peu crevé, vers le visiteur inconnu.
— J'ai dit en bas que vous m'attendiez — reprit le Russe, -- parce que je désirais vous voir et que vous ne connaissez pas mon nom... Une certaine prudence était nécessaire... .Je suis le secrétaire et je m'honore d'être l'ami dévoué du Grand-Duc '^^.,, C'est moi qui ai
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reçu la lettre que vous avez remise^au portier, pour Son Altesse,.. Et, comme c'était mon devoir, je l'ai lue, et je l'ai transmise...
Priscille, assise au bord du lit, ne put qu'incliner la tète... Dans sa poitrine, une houle montait comme un sanglot.
Le Russe regarda, sans parler, la chambre bizarre au plafond peint de fantômes, la femme si pauvrement vêtue, étique, flétrie, dont la figure avouait l'ardeur d'une attente plus passionnée que l'amour humain... Lui-même changeait dévisage... L'expression de curiosité sceptique qui était dans ses yeux jaunes, comme dans les yeux d'un homme ennuyé qui risque un pari pour se distraire, disparaissait sous une sorte d'attendrissement. Il dit ;
— J'ai pris sur moi de venir ici.
Priscille balbutia :
— Je vous attendais.
— Comment saviez-vous?
— Je vous attendais... Vous êtes le premier qui devait venir... Le Grand-Duc est trop audessus de moi pour m'entendre, mais il ira
96 PRISGILLE SÉVERAC
aussi, où Dieu le mène... Et plus tard, un autre, plus grand...
Ses yeux bleus se remplirent de larmes...
Le Russe suivit la direction de son regard et vit le portrait de Nicolas II sur la table, entre la lampe et la bible.
Il demanda :
— Que savez-vous?...
Une anxiété imprévue l'avait saisi.
Il répéta :
— Que savez-vous?... Quelqu'un vous a parlé?... Le hasard vous a montré une piste?... En ces temps terribles, nous allons dans les ténèbres, et tout est mystère, là-bas... Etesvous venue seulement pour apporter une lettre, ou bien la lettre est-elle un prétexte?... Parlez en toute confiance...
— Monsieur, — dit-elle avec simplicité, — je ne sais rien que par une révélation intérieure... Ce n'est pas la main de l'homme qui me conduit... Si vous avez lu, vous comprendrez... Moi, je suis un instrument, pas autre chose... IL a plu à Dieu de choisir Priscille
Séverac, une paysanne, une servante, qui. gagne sa vie au jour le jour et qui n'a rien à faire par elle-même avec les princes et les grands-ducs... Mais il se sert des êtres les plus chétifs pour les fins les plus grandes... J'ai dû venir en ce pays, et dire à Son Altesse ce que l'Ange disait à Madeleine : « Celui que vous pleurez n'est pas mort... » Quand j'aurai vu le Grand-Duc, ma tâche sera terminée.
Ce langage correct, aisé, presque éloquent, dans la bouche d'une servante, étonnait le Russe. Un Français, un Italien, aurait souri peut-être, — le Slave rêva.
Priscille enhardie parlait, de sa voix lointaine, ou plutôt l'esprit qui était en elle parlait. Elle racontait son enfance, ses maladies, sa vocation, et comment la révélation s'était faite à elle et en elle. Tout son corps exténué tremblait. Par instant, sa parole devenait précipitée et confuse. Elle se taisait, passait sa main osseuse sur son front, parlait encore... Et il y avait, dans le bleu nocturne de ses yeux, une aube qui se levait,
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L'homme qui était venu, - dans quel dessein? pac méfiance, par curiosité, par fantaisie? assistait à cette transfiguration. 11 subissait, comme les Bridain, comme Nera l'avaient subi, le charme qui émanait de Priscille. Muet, il considérait celte créature égarée dans le XX' siècle, et qui semblait venir du tond des temps . L'immense terre russe nourrit des sectes innombrables. Elle a produit des apôtres, des thaumaturges, des ascètes, tous les purs et tous les impurs, ceux qui se mutilent par haine de la vie, ceux qui se détruisent par amour de la mort. Parmi ces foules d'illuminés, s'égarent des saints véritables, des âmes qui vivent sur un autre plan que les âmes moyennes, et qui ont reçu le don de clairvoyance et de prescience... Priscille était-elle une de ces âmes?... Le mysticisme russe se réveillait sous le scepticisme emprunté à l'Occident. L'homme n'avait plus envie de sourire. A travers le jargon biblique et lacouleur protestante, il sentait le brûlant rayonnement d'une foi qui le troublait.
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Il pensa :
— Peut-être!
Car il était russe et pieux; et parce qu'il avait beaucoup souffert, il ne comptait plus que sur le miracle pour sauver son pays et lui-même. « Peut-être!... Après tout, les enquêtes, les témoins, cela ne constitue pas des preuves irréfutables... Il y a des témoins qui mentent; d'autres qui furent trompés... »
Sa raison s'insurgea. Il réagit contre le doute qui renaissait en lui; mais, en dépit de sa volonté, un mot l'obsédait : « Peut-être... »
Non, il ne voulait pas offenser cette pauvre femme qui était venue, si naïvement, comme une pèlerine des vieux âges, apporter une parole d'espérance aux exilés; et pourtant, il ne pouvait lui promettre qu'elle verrait le Grand-Duc. Il fallait la persuader très doucement de repartir... Que ferait-elle à Venise?
L'épuisement de Priscille se trahissait par la courbure de sa taille. Elle se tut, et l'ombre descendit sur ses yeux. Dans le silence, le Russe entendit son souffle haletant.
— Ce que vous venez de me dire sera fidèlement rapporté au Grand-Duc, — dit-il en se levant. — Un jour, — qui sait? — votre espoir, qui est aussi le nôtre, se réalisera peut-être.,. Mais, hélas! il faut attendre... Nous ne savons rien de précis, et, malheureusement, l'enquête...
Pris cille affirma :
— Il est vivant. Des milliers de Russes croient qu'il est vivant. Moi, je le sais.,. Et le Grand-Duc lui-même... n'a-t-il pas dit...
— La pensée intime de Son Altesse n'appartient qu'à elle seule, et il est des questions qu'on ne lui pose pas.
— Dieu pose la question. L'homme répondra. Devant Dieu, un Grand-Duc n'est qu'un homme... Ah! monsieur, faites que je le voie! S'il daigne m'entendre...
— Non. . . non. . . Impossible ! ... Ne comptezpas que le Grand-Duc vous recevra, — dit le Russe un peu effrayé par l'exaltation renaissante de Priscille. — Son Altesse n'est pas indifférente à votre bonne pensée, à votre dévouement...
mais, c'est une consigne générale... pour tous les étrangers, sans aucune exception... Si le Grand-Duc entr'ouvrait sa porte, une seule fois, il ne pourrait plus la refermer... et alors, des gens passeraient, par surprise, des gens qu'il ne doit pas, qu'il ne veut pas recevoir... C'est une précaution élémentaire, indispensable à la sécurité de Son Altesse... D'ailleurs, nous ne sommes pas chez nous, en Italie... Nous sommes des proscrits que l'on supporte, sous la condition qu'ils ne feront pas de bruit dans la maison étrangère... Vous comprenez?
Elle ne comprenait pas. Tout cela, c'étaient des raisons humaines, et Dieu ne s'en embarrasse pas quand il veut agir.
— Vous ne faites pas de bruit; vous vous laissez oublier; mais, si vous n'agissez pas, vous retardez l'heure de la justice... Et Celui qui souffre, dans l'obscurité et l'humiliation? son épreuve est donc prolongée... et par vous?...
— Allons!... allons!... ne vous affectez pas ainsi... Je vous promets que je parlerai de vous
à Son Altesse... Peut-être conseiitira-t-elle à vous satisfaire... Je ne vous promets rien... J'essaierai... En attendant, ne bougez pas... Et i)ientôt, je vous ferai savoir ce qui sera décidé...
L'espoir revint au cœur de Priscille.
— Je vous remercie, monsieur, bien humblement... J'obéirai... Dites au Grand-Duc que je suis là, prête à le servir, par n'importe quel moyen... Je croyais qu'il était malheureux et ruiné... Alors, j'avais rêvé de lui offrir le peu que je possède... le denier de la veuve... et puis, mes bras qui soat faibles, mais accoutumés au travail...
Le Russe, qui était au seuil delà chambre et qui touchait déjàle bouton de la porte, s'arrêta... Une dernière fois, il regarda cette pauvre créature qui, dans la simplicité de son àme, offrait au prince exilé une aumône sainte : l'argent gagné par le travail de ses mains. l\ la vit si chétive, si dénuée, si pure, soulevée d'une foi si fervente, qu'il sentit ses yeux se mouiller. Il avait mesuré l'épouvantable égoïsme des gens « raisonnables », et la cruauté du monde envers
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les vaincus. Fallait-il donc que la déraison trouvât des mots que la sagesse n'inventerait point, des mots de charité naïve et sublime? Et qui pourrait entendre ces mots sans que son cœur tressaillît?... Le Russe prit les mains de Priscille et lui dit :
— Le Grand-Duc saura tout... Je reviendrai.
— Ah! soyez béni, monsieur! répondit-elle... L'émotion obscurcissait sa vue. Dans ses
oreilles, il y avait un bruit de marée...
Quand elle se trouva plus calme, elle était seule.
Elle attendit...
Deux jours, trois jours, elle patienta, puis trois jours encore... Une autre semaine commença, qui s'acheva sans apporter aucune nouvelle... Chaque samedi, Siora Maria présentait il conto à Priscille, et ce compte, assez modeste d'abord, s'entla de suppléments inattendus. Priscille ne doutait point que le Grand-Duc ne la fît entrer à son service. Elle ne demandait pas de gages. La nourriture et le gîte, et quelquefois un vêtement abandonné par quelque femme de chambre, suffiraient à tous ses besoins. Le temps passait sans diminuer sa confiance. Elle avait dû entamer les deux cents francs réservés
pour le Grand-Duc et elle en avait conçu quelques scrupules. Mais, se souvenant de l'hôtel Danieli, du portier galonné, des voyageurs élégants, elle se disait que Son Altesse Impériale n'était pas dans la misère, tandis que Lui, le Tsar, le plus grand devenu le plus obscur, souffrait de la faim et du froid. C'était donc pour Lui, et non pour le Grand-Duc, qu a l'avenir Priscille Séverac conserverait tout ce qu'elle pourrait acquérir.
La voix intérieure l'encourageait... « Le chemin, disait cette voix, passe par Venise, mais le but définitif est ailleurs... Venise n'est qu'une halte nécessaire. » Docile à la voix, Priscille vivait au jour le jour. Quand sa petite [Tovision d'argent tira vers la fin, elle s'en remit au Seigneur pour lui procurer des ressources. Cependant, elle diminua ses dépenses et se contenta de prendre, à la trattoria, la collation sans le souper. Plus tard, elle supprima le petit déjeuner du matin, et finit par se nourrir de pain et de fromage qu'elle mangeait dans sa chambre... A ce régime, elle s'épuisa rapi-
dément; sa figure amenuisée eut des transparences jaunâtres, des cernes sombres autour des yeux; ses mains se décharnèrent ; son dos fléchit. Le bon Nera soupçonna cette détresse qui excitait la mauvaise humeur involontaire de Siora Maria. Il offrit des oranges à Priscille ; quelquefois un petit gâteau qu'elle acceptait comme un envoi du ciel...
Parce qu'il s'était chargé d'elle, il tenait à elle, avec le sentiment du sauveteur pour le noyé qu'il a tiré de l'eau. Il aimait à causer avec elle et il était plus sensible à son charme que ne pouvaient l'être Siora Maria, Beppa ou Demetrio qui ne parlaient pas la même langue. Enfin, il soupçonnait que cette vieille personne avait des amis puissants, puisque le secrétaire du Grand-Duc était venu la voir. La lettre qu'elle avait remise à l'hôtel Danieli avait eu cet effet d'amener à la Stella doro cet homme, moins illustre que le Grand-Duc, mais qui représentait le Grand-Duc... Nera n'aimait pas les Altesses. Il était socialiste et la révolution russe lui inspirait de la sympathie. Cependant,
parce qu'il avait fait une partie de la guerre au front de France, il détestait les Allemands, et se méfiait des bolchevistes. Ces sentiments divers, amalgamés dans un sincère et profond patriotisme, ne s'accordaient pas toujours entre eux et s'accordaient moins encore avec les sentiments que manifestaient les gens duGastello, les ouvriers de l'Arsenal, forcenés admirateurs de Lénine. Nera ne voulait pas offenser ses camarades. Certaines de leurs idées beurraient les siennes, et il était presque aussi loin d'eux que de Priscille ; mais il n'aurait pas voulu que tel et tel, petits parents ou amis de Siora Maria, passionnés pour la politique et adorateurs du drapeau rouge, le soupçonnassent de relations avec un Grand-Duc... Il eut passé pour un faux-frère et se fût déshonoré.
Ser Demetrio, qui avait identifié le secrétaire du Grand-Duc, M. Alexis Pouchkine, connut bientôt que la police surveillait la maison. Il avait rencontré des figures d'argousins dans les environs delaplacette. Cette constatation affola
Siora Maria... Elle s'en prit à Zorzi : pourquoi donc avait-il conduit, dans un établissement honorable, cette espèce de folle qui peut-être n'était pas folle, et qui avait des relations inexplicables avec les Russes exilés? Elle parlait beaucoup de religion, et elle n'allait pas à la messe ! Toute seule dans sa chambre, elle écrivait... Ces écritures ne signifiaient rien de bon. Elle était une espionne, au service des bolcheviks, qui cherchait à pénétrer chez le Grand-Duc pour l'assassiner... Un jour, la police descendrait chez Siora Maria, ferait des perquisitions, arrêterait Priscille Séverac, et confondrait avec elle, dans la même suspicion, les imprudents qui l'avaient reçue.
— Zorzi! tu as commis la bévue. Tâche de la réparer. Tu parles français. Dis à la vieille de chercher un autre gîte.
— La pauvre est si douce! — murmura Beppa en entendant cet arrêt.
Elle tenait Priscille pour folle, mais non pour criminelle. Une espionne ? Avec ces yeux-là ?
— Les espions ont toujours de l'argent. La Française est pauvre, — ditNera,
— Alors, je ne serai jamais payée... De toutes façons, Zorzi, je veux qu'elle s'en aille. Va lui parler.
Ce jour-là, précisément, Priscille avait manifesté la volonté de sortir.
Elle ne quittait jamais les alentours immédiats de la placette et du canal, car elle se fût bientôt perdue à errer, toute seule, dans le dédale des ruelles vénitiennes. Parfois, Beppa et Giorgio l'avaient emmenée avec eux, à Murano, à la Giudecca, au Jardin public, et, sans qu'elle s'en doutât, l'innocente Priscille leur avait servi de chaperon. Que de baisers furtifs ils avaient échangés, derrière son maigre dos, pendant qu'elle contemplait les palais du Grand-Canal ou l'horizon de la lagune! Ils l'aimaient bien. Ils lui pardonnaient de ne pas comprendre Venise et de préférer un jardin en fleur à la place Saint-Marc. Beppa la défendait contre Siora Maria, Elle disait :
IJO PRISCILLE SÉVERAG
(( La Française n'a pas beaucoup d'esprit,
mais pour la douceur, c'est un pigeon blanc. »
Et voilà qu'il fallait effaroucher ce « pigeon
blanc ». Siora Maria et Demetrio l'ordonnaient.
Nera saisit l'occasion de la promenade pour
être seul avec Priscille.
Ils marchèrent, au hasard, dans ce quartier du Ganareggio, qui est l'ancien ghetto de Venise, quartier malodorant, délabré, où des ruines de ruines tombent par morceaux sous les influences de l'eau marine et de l'air marin ; quartier de petits commerces, de petites industries qui végètent entre les vieux murs des palais désaffectés. C'est là qu'on restaure les faux Bellini et les faux Véronèse ; là qu'on fabrique des meubles peints, destinés aux antiquaires sans scrupule, et qu'achèteront des voyageurs sans expérience. L'eau des petits canaux, plus sale que partout ailleurs, reflète des pavoisements de loques, et parmi ces loques, d'admirables fragments d'architectures, colonnes, mascarons, trèfles ajourés, façades zébrées de rides, fresques éteintes dont
. les bleus et les verts oat disparu. Priscille et Nera s'égarèrent dans cette Venise des pauvres où les étrangers ne s'attardent guère. Le jeune homme voulait parler et n'osait parler. 11 sentait la cruauté du coup qu'il allait porter et son injustice ; et parce qu'il avait un cœur délicat, tout incliné par son bonheur d'amour à des sentiments optimistes, il se révoltait :
« Pourquoi la renvoyer brutalement ! Elle a payé tout ce qu'elle devait. Elle n'a rien fait de mal... »
Et il craignait d'écarter de lui une influence bienfaisante, comme si la pauvre vieille Priscille était un porte-bonheur.
Sur les Fondamenta Nuove, il prit courage.
— Faites-moi la faveur de vous reposer un moment, dit-il à Priscille... Je vois que vous êtes fatiguée... Mettons-nous là... Vous prendrez un peu de muscat et des gâteaux secs.
Il désignait un café voisin de l'embarcadère où le vapeur de Murano vient accoster.
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Des nuages somptueux voguaient dans un ciel verdâtre, gonflant de fauves blancheurs de voiles, et l'ombre de l'escadre aérienne passait très lentement sur l'eau à peine ondulée dont elle changeait la couleur. La vie silencieuse du vent et de la lumière jouait parmi les bleus de la lagune. Au loin, se dressaient les quais et les campaniles de Murano. Plus près, au milieu de l'eau qui doublait son image blanche et noire, il y avait une île petite, dentelée de cyprès, et solitaire.
Priscille était affreusement lasse. Elle n'avait mangé, depuis la veille, qu'un peu de pain et du riz aux moules donné par Beppa. La promenade avait brisé ses faibles jambes. Elle ne put que sourire pour remercier.
Quand ils furent assis sur des chaises de fer, devant la boutique où l'on vendait <( pain, huile, vin et altri generi », Nera fit un beau tapage en réclamant le patron. Il commanda du vin, du chocolat, des gâteaux, des oranges et força Priscille à se restaurer, Elle obéit, car elle avait faim, et par l'ingénieuse
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charité de Nera, ce goûter improvisé devint un repas véritable, qui ranima Priscille et lui rendit l'énergie physique avec cette gaîté qu'elle avait parfois, à la façon enfantine des religieuses,
— Vous êtes bien bon, monsieur Nera, de tant vous occuper d'une vieille, d'une étrangère qui ne vous est rien... Vous seriez plus content de promener cette charmante demoiselle, votre fiancée... Et toutes ces bonnes choses qui vont me rendre gourmande !.., Et ce panorama si joli que je n'ai jamais vu !
— Vous l'avez vu trois fois, madame Séverac.
— Est-ce possible!... Oùavais-jelesyeux?... Je n'avais pas remarqué...
— Allons, mangez!... Encore un gâteau!... Buvez... Si vous ne buvez pas, vous me ferez de la peine... Il reste des gâteaux?... Mettez-les dans votre poche... Tout est payé...
— Oh ! monsieur Nera !... J'admire la bonté de Dieu qui vous a choisi comme un instrument de ses desseins. C'est lui qui a tourné vers moi, vers une inconnue, votre regard et
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votre cœur... Pourquoi m'avez- vous protégée? Je ne suis ni belle, ni jeune, ni riche, ni bien élevée comme une dame... Une domestique! qui voudrait s'occuper d'une domestique?.,. Non, jamais, monsieur Nera, jamais je ne saurai vous dire ma reconnaissance... Dieu paiera ma dette envers vous en bénissant votre foyer...
— C'est une sainte !... pensait Nera... Si ma tante Maria et mon cousin Demetrio pouvaient causer avec elle, ils seraient émus...
La vue de la tendre vieille figure aux brillants yeux bleus, aux cheveux gris coiiïés de crêpe, bouleversait le brave garçon.
— Signora, — dit-il, — madame... tout ça n'est rien !... Ce que j'ai fait pour vous, c'était par plaisir... Mais je ne serai pas toujours à Venise... Avant de me marier avec Beppa, je retournerai à Turin... Alors, comment vivrezvous, toute seule, sans personne à qui parler?... Si vous avez fini vos affaires... — oh! je ne vous demande rien, moi ! — vous ferez bien de rentrer chez vous... en France...
Priscille hocha la tète.
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— Non, monsieur Nera, non, ça n'est pas possible, maintenant...
— Et pourquoi?... Vous dépensez tout votre argent, ici...
— C'est vrai... Il ne me reste rien... ou presque rien... Je l'avoue sans honte, parce que le Dieu qui m'a envoyée pourvoira certainement ù mes besoins... Personne n'est plus pauvre que moi, ajouta-t-elle, d'un air joyeux...
Nera fut glacé dhorreur en pensant à Siora Maria.
— Vous avez des amis, dit-il...
— Vous, d'abord, monsieur Nera, et votre bonne tanle, et votre aimable fiancée.
— Oui, certainement... Mais vous en avez d'autres... Ce monsieur russe...
— Je n'ose pas lui donner le nom d'ami... C'est un monsieur trop au-dessus de moi. Et pourtant, il m'a traitée avec une réelle bonté...
— Vous ne l'avez pas revu ?
— Non... Il doit revenir. Il m'a dit : « Attendez ! » J'attends avec confiance.
— Et s'il ne revenait pas !
— Je repousse cette pensée, monsieur Nera. — i Depuis trois semaines ce beau seigneur
vous fait languir, et il ne donne plus signe de vie... Écrivez-lui donc que ça ne peut pas durer.
— Je l'offenserais.,, Il croirait que je doute de sa parole...
— Et quand vous serez sans un sou, qui vous nourrira?... Écoutez, madame Séverac, moi, je vous veux du bien. Je sens que vous avez le cœur très bon et qu'il n'y a pas en vous la plus petite fausseté...
— Oh! monsieur Nera, comment serais-je fausse? Dieu me rejetterait si je mentais une seule fois... Mentir! La mort est moins horrible que le mensonge...
— Je vous crois sincère.., Mais tout le monde n'est pas comme moi... Les gens qui ne peuvent pas causer avec vous, se trompent sur vos intentions... Et pour être franc, cette visite du monsieur russe a étonné bien du monde.... Les voisins en ont parlé.,, La police surveille la maison,,.
— La police?
— Hé, oui ! Gela n'est pas extraordinaire, en ce moment... Tous les étrangers sont suspects. Je le suis, à Paris, et vous, à Venise... Alors, madame Séverac, comprenez sans vous fâcher. . . comprenez que ma tante Maria...
Giorgio Nera vit se décolorer le visage de Priscille.
— Elle me renvoie?...
— Non... Elle désire seulement..,
— J'ai compris...
Immobile, la tête un peu rentrée dans les épaules comme une personne qui sent venir un choc terrible et qui se ramasse sur ellemême pour résister, Priscille fixait, de ses yeux amortis, la surface moirée de la lagune. Il y avait un tourbillon dans sa tête, et dans ses membres une insensibilité pareille à la mort... Elle ne pensait plus. Son corps matériel n'était qu'une forme creuse, d'où la vie charnelle s'était retirée... En la touchant du doigt, on l'eût jetée sur les dalles du quai... Dans cet état, plus atroce que l'agonie, Pris-
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cille percevait encore quelques images qui se dispersaient dans le vide de son esprit... Un nuage se dorait en s'effilochant... le vapeur de Murano doublait l'île solitaire, blanche et noire... trois gondoliers enlevaient le felze d'une gondole... une femme passait, serrée dans son châle... Puis les images disparurent dans un éblouissement... L'univers fut noir comme un ciel d'orage... Une voi:x, — la voix du bon Giorgio — parlait...
— Prenez encore un gâteau... Encore un doigt de vin... Je vous en supplie...
Cette voix venait de l'autre versant d'un gouffre... Et tout à coup, elle fut indistincte, bien qu'elle continuât de parler... Une autre voix s'élevait dans le vide intérieur, qui disait :
« Je suis là. Je suis avec toi, en toi... L'Ennemi te livre un assaut... Je suis ton rempart et ton bouclier... »
Priscille sentit la vie affluer dans ses veines. Elle parut ressusciter sous le regard étonné de Giorgio. Avec une sérénité qui troubla le jeune homme, elle répondit :
— Qu'on me laisse encore cette journée et la nuit. Demain, je partirai.
— Pour la France ?
— Non.
— Où irez-vous?
— Dieu me conduira... S'il le veut, je resterai dans la rue. Je vivrai d'aumônes, si je ne peux travailler de mes mains. Mais je travaillerai.
— Gomment?
— Il se trouvera bien, dans Venise, une âme charitable pour me donner un gîte et du pain contre le travail de mes bras. Je sais laver, coudre, cuisiner, repasser, et je ne fais pas la délicate... Votre tante, si elle ne veut pas m'employer, me recommandera peut-être à quelqu'un... J'ai tous mes papiers en règle... J'ai des certificats légalisés... Oh! monsieur Nera, n'ayez pas cet air triste!... Je sais que vous n'avez pas parlé selon votre cœur, mais vous n'êtes pas le maître... La décision de votre tante peut-elle effacer de mon âme le souvenir de vos bontés?... Non, non, je ne
serai pas ingrate.,. Dieu, je vous le redis formellement, paiera ma dette... La bénédiction est sur vous.
— ' On ne vous jettera pas dehors comme un chien, madame Séverac. Il n'en est pas question, et d'ailleurs, je ne le souffrirais pas... Rentrons à la maison... Je parlerai à ma tante... C'est une bonne femme, mais elle a peur.
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Quand elle fut rentrée dans sa chambre, Priscille se jeta sur son lit. Supprimant le monde extérieur qui l'assaillait aux cinq portes de ses sens, aveugle, sourde, inerte, elle fit en elle, par un suprême effort de volonté, ce qu'elle appelait « le grand silence » .
L'encouragement qu'elle espérait ne vint pas. La voix consolatrice qui avait parlé, pendant qu'elle écoutait Giorgio Nera, sur les Fondamenta Nuove, resta muette; et dans l'abîme intérieur, ce fut le vide absolu, ce furent les ténèbres de la mort... Priscille demeura, la face dans l'oreiller, les bras en croix, ne sachant même plus si elle vivait, ayant perdu
toute notion du temps et du lieu. Peut-être s'endormit-elle, car elle eut la sensation de s'éveiller au tintement d'une cloche soniKint huit heures. Dans le noir de la chambre, une lueur tremblotait, envoyée par une fenêtre éclairée de l'autre côté du canal. Cette lueur si faible, la sonnerie prolongée en vibrations lentes, l'humidité qui émanait des vieux miirâ, l'approche de la nuit, la solitude, tout fut souffrance pour Priscille. Un sentiment de désolation était dans les choses, et comme un refus tacite de secours. Jamais elle n'avait connu, à ce degré, la détresse de l'exil ; jamais ce dénuement spirituel, aggravant la misère matérielle; jamais une aussi totale absence de Dieu.
« Le Maître m'abandonne-t-il? »
Il n'y avait, dans cette forme de son angoisse, aucun reproche — à peine l'expression très humble du doute, mais ce doute n'allait pas sans un remords, et le remords sans une poignante douleur. L'idée qu'elle offensait un Etre adoré, qui avait mis en elle ses complaisances,
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lui fut plus intolérable que la pire torture physique, et cependant, pour la première fois depuis vingt années, Priscille Séverac osait dire à celui qui l'avait choisie :
<c Pourquoi?... »
Hélas! Qu'exigeait-il d'elle? Il l'avait prise à sa famille, martyrisée dans sa chair, conduite, de maison en maison, sans lui laisser le loisir d'un attachement durable. Il l'avait voulue toujours malade, toujours pauvre, toujours incomprise, souvent bafouée. Pour l'amour de lui, que d'épreuves, au sens humain, elle avait subies, et maintenant, quel fardeau elle portait! Cette mission, pourquoi cette mission? Et voilà que le secours des hommes défaillant soudain, le secours céleste défaillait aussi! Le guide retirait sa main. La voix se taisait. Dans ce cœur de son cœur, mystérieux pour elle-même, où la pensée parlée s'exprimait comme le parfum caché s'exprime dans le calice fermé de la fleur avant l'éclosion, — tout concentré, sans expansion au dehors, et pourtant réel, âme de la rose que
seule connaît la rose, — dans ce sanctuaire de la voix, Priscille n'allait-elle pas entendre, — ô terreur! — le ricanement de l'ennemi?... Satan suit Dieu comme l'ombre suit le corps ; il marche dans ses pas ; il rôde autour de ses citadelles; il laisse les impies à leurs plaisirs pour tenter Job sur son fumier et Jésus sur la montagne... C'était lui qui avait détourné de Priscille l'amitié de Siora Maria; lui qui avait soufflé sur la promesse du Russe comme sur une lampe éteinte au vent de l'oubli ; lui qui jetterait Priscille, :sans amis et sans argent, sur le pavé de la ville étrangère...
(( Non ! . . . Non ! ... Il ne sera pas vainqueur ! . . . Non! Je ne plierai pas devant lui! » cria Priscille.
Le son de sa propre voix frappa ses oreilles comme un bruit inaccoutumé. Il lui parut que quelqu'un s'éloignait dans les ténèbres, et que sa souffrance s'apaisait un peu. Elle écouta en elle. Rien encore... Pourtant le silence n'était plus le même silence : c'était une espèce
d'attente, un sommeil spirituel, sans rêves, pâli par le pressentiment d'une aube... Alors, elle s'assit sur son lit. Trop faible pour se tenir debout, elle étendit la main, trouva, sur la table de chevet, la boîte d'allumettes et la lampe où restait un peu de pétrole. La lampe étant allumée, elle prit sa bible et l'ouvrit au hasard, comme elle avait vu faire à Samuel Séverac, comme elle avait fait, bien souvent, aux heures difficiles de sa vie.
Et elle lut :
Tu demeureras parmi ceux d'une maison rebelle, qui ont des yeux pour voir mais qui ne voient point, et des oreilles pour ouïr mais qui n'entendent point, parce qu'ils sont d'une maison rebelle.
Toi donc... fais-toi l'équipage d'un homme qui va partir et pars de jour, à leurs yeux; pars de ton lieu pour aller en un autre, à leurs yeux. Peut-être qu'ils y prendront garde, quoiqu'ils soient d'une maison rebelle.
Tu porteras de jour, à leurs yeux, ton équipage, semblable à celui d'un homme qui part... Tu le porteras sur l'épaule, à leur vue ; tu l'emporteras quand il fera obscur ; et tu couvriras aussi ta
12t) PRISCILLE SEVERAG
face... car je t'ai rais pour être un signe dans Israël.
... La parole de l'Éternel me fut encore adressée et il me dit :
« Voici ceux de la maison d'Israël qui disent : (( La vision que cet homme voit ne s'accomplira » qu'après un grand nombre de jours et ii prophé- » tise pour des temps qui sont encore éloignés. »
» C'est pourquoi, dis-leur : « Ainsi a dit le Seigneur rÉternel : Aucune de mes paroles ne sera » plus différée, mais la parole que j'aurai pro- » noncée sera mise à exécution, — dit le Seigneur » l'Éternel ^ »
Gomme Priscille achevait le dernier mot du dernier verset, elle entendit en elle la voix qui parlait sans paroles, et cette voix commandait :
« Pars! »