‹ Priscille SéveracChapitre 7 sur 7 · Seigneur! ayez pitié de nous · texte numérisé non relu

Seigneur! ayez pitié de nous

Comme elle était entrée en suivant les fidèles, Priscille sortit en les suivant, la dernière après le dernier Russe.

La nuit éteignait l'or des clochers bulbeux, et la pluie d'automne crépitait sur les trottoirs de la rue. Où étaient le pavement de jaspe et l'architecture lumineuse de la Jérusalem nouvelle? De tout ce que Priscille Séverac avait vu et entendu pendant une heure d'extase, il ne restait que ceci : cette rue du Paris moderne, et ces gens qui s'en allaient vers leurs maisons, sans avoir soupçonné la présence de la Messagère.

(( Le pas décisif! disait la voix. Le pas décisif!... )>

Priscille marchait, courbée comme une très vieille femme.

Elle ne savait plus s'orienter. Elle hésita, retourna sur ses pas, parvint jusqu'au boulevard dont la largeur incommensurable la fit frémir d'épouvante. Après quelques minutes de tergiversations, elle se lança sur la chaussée. Les voitures lui semblèrent grossir fantastiquement. Elle recula. Une chose énorme aux. yeux sanglants fut sur elle — et elle étendit les mains, sans crier...

Mais elle fut saisie comme par les serres d'un aigle et se retrouva sur le trottoir. La chose, qui était le tramway de l'Étoile, filait avec un grondement de foudre.

Quelqu'un parla, dans une langue inconnue. Priscille, hagarde, secouée de frissons, crispait ses faibles mains sur le bras aux muscles durs qui l'enveloppait encore.

Elle balbutia :

— Monsieur.,, je' vous remercie.

Et elle reconnut, à la lueur d'un bec de gaz, la figure farouche et naïve, aux grosses pommettes, de l'homme qui l'avait sauvée.

— Vous, pas Russe? — dit-il, étonné,

— Non... c'est-à-dire... Par le cœur..,

11 souriait, et ses dents petites et belles brillaient entre ses lèvres charnues.

— Toute l'heure, — expliqua-t-il avec un accent bizarre, en s'appliquant à prononcer les mots difficiles, — toute l'heure, dans ce l'église...

— Oui, j'étais près de vous. Je priais comme vous... Mais je ne suis pas Russe.., Seulement, je suis une amie du peuple russe... Vous comprenez?

Il sourit encore et remua doucement la tête.

— Pas Russe? Ça me n'est égal... Mais mauvais courir quand un peu vieille... Il faut rentrer maison, madame, rentrer maison.

Les jambes de Priscille vacillaient.

— Je mènerai... je porterai... — dit le jeune homme. Si maison pas loin...

— Non, pas loin... Avenue de Wagram.,.

Oh! monsieur, vous auriez la bonté...

Le Russe proféra énergiquement :

— Pas bonté!... Ça me n'est égal... Je mènerai. J'ai temps jusque théâtre,

— Théâtre?

— Danse... ballet...

Il prit le bras de Priscille et la soutint, respectueusement, comme si elle eût été sa grand'mère. Elle pensait :

(( 0 Maître!... Quel est celui-là que vous m'avez envoyé? »

Quant au jeune homme, il s'efforçait de traduire ses pensées, dans un français comique et touchant, agrémenté de liaisons imprévues.

— J'ai venu en France après guerre, par Caucase... J'ai passé Gonstantinople... Plus mon famille, plus mon l'argent, plus rien... Beaucoup malheur... Mais ça me n'est égal...

— Vous travaillez?

— Dans vieux souliers...

— Comment?

— Dans vieux souliers. pour mettre ça, —

répondit le Russe en montrant la semelle de sa chaussure... — Cordonnerier je suis.,, mais pas assez l'argent, parce que j'ai un ami avec moi... toujours malade... Et pour avoir plus l'argent, je vais ballet, le soir... Français aiment cette danse de Russie...

— Vous êtes danseur? — s'écria Priscille, un peu offusquée.

— Danseur, le soir; cordonnerier, le jour, C'est parce que mon ami est malade...

— Pauvre garçon ! Vous dansez par charité, et non par plaisir.

— Aussi plaisir, madame... Danse très jolie... Russes aiment danser, très beaucoup. Et Russes perdu toute l'argent. Alors, chantent, dansent. Colonel pauvre, prince pauvre, général pauvre. Pas métier. Moi, soldat, moi pauvre, mais ça me n'est égal! Cordonnerier, danseur.,,

— Le roi David dansait devant l'arche, — dit Priscille. — Et vous allez donc à l'église avant d'aller danser?

— A cause de pécheurs...

— Qui est pécheur?

— Tous les hommes. Révolution venue à cause de péchés.

— Oui, oui, — fit Priscille ranimée par le bonheur... — Vous parlez selon la vérité... L^ monde a été corrompu. La colère du Seigneur l'accable. Il faudra souffrir encore longtemps; mais l'heure de la victoire sonnera, et la Russie sera délivrée...

Le jeune homme faisait effort pour suivre ce discours précipité, haché de soupirs, dont il parut deviner le sens.

— Français pas comme vous, fit-il. Disent : (( Fini, fini, Russie ! Bolcheviki amis les Allemands. » Et Russes malheureux...

Il haussa les épaules :

— Ça me n'est égal. Révoluiion finira.

— Soyez-en sur! — s'écria Priscille, — ei croyez que le Tsar...

Le jeune homme lui coupa la parole.

— Où est-ce maison? — dit-il, — comme s'il avait hâte de s'en aller.

— A deux pas... Je peux marcher seule, maintenant. Je n'ose pas vous retenir plus

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longtemps, monsieur... Recevez encore mes remerciements... Dieu qui connaît mes pensées vous bénira... Un jour, vous saurez... Mais je dois vous dire mon nom... Je m'appelle Priscille Séverac, je suis une paysanne, une domestique, l'humble servante de Dieu... Et vous, ne me direz-vous pas votre nom?

— ■ Féodor Ivanovitch.

— Gomment?

~ Féodor Ivanovitch, — répéta le cordonnierdanseur en tendant la main à Priscille... Je en vais, madame... Adieu... Bonsoir... Pluie tombe trop beaucoup. Rentrez dans maison.

— Et vous?

— Ça me n'est égal.

Il toucha sa casquette militaire et s'en alla, d'un pas souple et balancé.

Au seuil de la maison, Priscille le regardait s'éloigner, sous la pluie, et elle ne s'apercevait pas qu'elle serrait encore dans sa main la lettre écrite par madame Quenelle à une certaine personne qui habitait rue Daru — et dont elle avait oublié l'existence!

Celui qui m'a envoyé Giorgio Nera pour me conduire et me protéger à Venise, m'a envoyé pour me conduire et me protéger à Paris, ce jeune Russe si remarquable par sa piété — écrivait Priscille, le lendemain du jour mémorable. — f éprouve une réelle tristesse à ne pouvoir retracer exactement son nom que je nai pu retenir, car cet excellent jeune homme prononce assez mal le français. Et j'accuserais ici ma mauvaise mémoire — qui m'a couverte de confusion devant madame Quenelle -— si je n'avais la certitude de retrouver bientôt mon sauveur, lié aux desseins de Dieu sur sa servante. Oui, ce Russe dont le nom est analogue à Victor,

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autant quilrrien souvÎPMne, m'aidera, je le sais, à faire le pas décisif. // a été, près de moi, comme l'Ange Raphaël auprès du jeune Tobie. C'est par lui, sinon avec lui, que s'accomplira la promesse relative au Tsar. Alors, ceux qui pleurent seront consolés, et il n'y aura plus d églises, et de cultes divers, mais une seule Eglise, un seul culte, sur la terre pacifique, l'union de tous les Enfants de Dieu, vainqueurs de la Bête, et qui adoreront l'Éternel en esprit et en vérité.

Et quelques jours plus tard :

15 octobre. — Sur l'ordre du Maître, j'ai dvb changer mes habitudes et le but de ma promenade. Il m'a dit : « Tu n'as rien à faire sur Tavenue de Wagram. Ma volonté te ramène désormais dans les environs de l'église russe. Tu ne seras pas obligée d'entrer dans cette église. Il suffira que tu restes à petite distance, afin que tous ceux qui passeront dans la rue, pour se rendre à la cérémonie du soir, n'échappent pas à tes yeux. Malgré ta timidité naturelle, tu t'approcheras, la première, de celui qui est

mon instrument et en qui j'ai mis mes complaisances.

fai obéi. Je me suis tenue près de la grille qui ferme la cour de r église, fai vu passer beaucoup de gens, mais non point le jeune Russe. Est-il malade? Est-il retenu auprès de cet ami qui partage sa modeste existence? Que ne ferais- je pas pour les secourir?

Il m' est pénible d ignorer son nom. Son accent, analogue à celui de M. Alexis Pouchkine t le secrétaire de Son Altesse le Grand-Duc, est beaucoup plus marqué et dénature le sens des mots. On devine que ce brave jeune homme na pas étudié notre langue. Et comment ï aurait-il fait, étant obligé de gagner sa vie et celle de son compagnon! Je suppose quil fréquente peu les Français et se tient, de préférence, parmi ses compatriotes. Quand nous nous retrouverons, je lui offrirai de l'aider, par la simple conversation, à s'exercer dans notre langue, ce qui ne sera pas sans utilité pour lui.

17 octobre. — La Messagère souffre cruellement, lorsqu'elle lit dans les journaux des affir-

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mations offensantes pour le peuple russe fidèle, confondu avec Une minorité agissante de traîtres et de bandits.

2o octobre. — Dieu presse la Messagère, « Lheure approche, me dit-il, ou tu devras quitter cette maison. Il convient que tu prépares madame Quenelle à l'événement — ignoré de toi — qui entraînera ton départ. Sans rien lui confier de ta mission, explique-lui que tu seras obligée de plier ta tente avant la fin de Vannée en cours. »

30 octobre. — La Messagère continue d! errer ^ chaque jour, dans les environs de V église russe. Elle na pas revu son sauveur, mais beaucoup de visages russes lui sont désormais connus, et elle reçoit un grand réconfort de leur voisinage,

3 novembre. — Ce matin, madame Quenelle m'a donné une paire de vieilles bottines que f ai réparées moi même avec un morceau de cuir et de la 'Colle. Cela m'a fait songer à ce jeune Russe, mon sauveur, qui fait le métier de cordonnier. Je crois fermement que je le reverrai bientôt. Il n est pas revenu à l'église. Peut-être

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son ami y qui paraît être dune santé délicate ^ a-t-il besoin de sa présence?.,,

(( De quoi f inquiètes-tu ? me dit le Maître. Tu sais que je veille sur eux. Ma main est sur leur maison. Je fai laissé ignorer son nom pour que tu le connaisses^ dabord, en qualité ûTInstrument et if Envoyé. Pas un cheveu ne tombera de sa tête sans ma permission. Cesse donc de te tourmenter toi-même. »

4 novembre. — Le Maître insiste : « Prépare le Message qui sera remis au Tsar par V intermédiaire du jeune Russe. ))

5 novembre. — J'ai revu celui que je cherchais/ Le Maître nous a menés l'un vers r autre, comme des enfants que leur Père tient par la main. « Entre dans l'église, me dit-il, et tu trouveras ton guide. » La Messagère est entrée, cote à cote avec une vénérable dame, dans ce lieu magnifique comme le Temple de Salomon. Il était prosterné, en prières. Spectacle bien touchant.

Après r office, nous sommes revenus jusque chez madame Quenelle, en parlant de la Russie.

Les sentiments de ce jeune homme sont tels que le Maître les avait annoncés. Je ne lui ai point parlé des desseins du Seigneur, mais j'ai vu que son âme serait bientôt prête à recevoir la révélation dans toute sa plénitude.

C'est une maladie de son ami qui Va retenu si longtemps loin de notre quartier. Je crois que tous deux sont extrêmement pauvres. Que ne puis-je me dépouiller du peu que je possède, en leur faveur!

Dieu, qui les a privés du nécessaire, leur rendra au centuple les biens perdus.

Les promeneurs qui s'attardaient- au Parc Monceau, par les beaux couchants d'automne, aperçurent quelquefois un couple étrange, qui, d'abord, prêtait à sourire, et donnait ensuite à penser. Certes, le soldat russe devenu civil, vêtu d'un vieil uniforme sans galons, n'est pas un type exceptionnel dans le Paris d'après guerre, où l'on rencontre fréquemment des femmes plus bizarres encore que Priscille Séverac; mais, par leur assemblage, Priscille et Féodor prenaient un caractère fantastique, et composaient une énigme vivante que l'on ne pouvait considérer sans étonnement.

D'où venaient ces deux êtres disparates?

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Quelle sorte de relations existaient entre ce jeune hercule blond et cette maigre quinquagénaire à la démarche cassée, aux gestes incertains, à la longue figure jaune sous un chapeau de deuil? Qui eût écouté leur conversation, eût trouvé, dans leurs propos, la même disparité que dans leur aspect physique. L'un parlait, avec les chantantes modulations des Slaves, un français barbare, sans articles, où les mots avaient des sons et des sens imprévus. L'autre employait ce que les Anglais appellent le « patois de Ghanaan », mais sans aucune grandiloquence, à petites phrases courtes et simples. Depuis qu'elle avait retrouvé le Russe à l'église, Priscille ne vivait plus que pour le revoir. Le temps qui s'écoulait, entre leurs rendezvous au Parc Monceau, ne se mesurait plus par les heures régulières, par l'alternance des jours et des nuits : c'était une longue rêverie, coupée d'accès fébriles, une attente aussi passionnée que l'attente de l'amour, avec, par moments, cette impatience qui soulève les voyageurs à la fin d'une traversée, lorsque apparaît la

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terre chérie comme un nuage bleu sur l'horizon. Priscille faisait son travail accoutumé avec une ponctualité automatique, mais son corps seul agissait, son corps seul habitaîl la maison de madame Quenelle. L'esprit, devançant le jour désiré, vivait toutes les émotions de la rencontre prochaine. Quand arrivait ce jour, Priscille perdait absolument la mémoire de ce qui n'était pas sa mission. Elle laissait l'aiguille piquée dans la toile, la boîte à ouvrage ouverte sur la table, et elle mettait son chapeau et son manteau avec des mains maladroites, que le besoin de partir au plus vite faisait trembler.

Féodor Ivanovitch n'était pas toujours bien exact. Il ne possédait pas de montre, et n'avait pas le sens de l'heure. Quand il trouvait Priscille, errant dans l'allée du Parc, en proie à la torture nerveuse de l'espérance, il ne s'excusait même pas. Il disait seulement :

— J'ai plaisir...

Et l'intime satisfaction de son cœur éclairait sa figure puérile.

Il disait aussi :

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— Vous, pareille ma maman.

Ce mot de « maman » attendrissait Priscille, mais Féodor se trompait : elle n'était pas une mère pour lui; elle n'était pas une femme, avec les instincts qui viennent de la chair et du sang; elle ne l'aimait, ni comme un fils, ni comme un homme. Ils étaient, elle et lui, deux âmes au service de Dieu, deux âmes qu'unissait une liaison toute spirituelle.

Elle ne pouvait pas lui expliquer cela, et elle prenait, comme il les lui donnait, ses témoignages affectueux, contente de faire du bien à un pauvre garçon sans patrie et sans mère. Elle savait aussi que cette tendresse filiale était un moyen d'action nécessaire pour suppléer aux insuffisances du langage. Féodor subissait le charme de Priscille, comme tant d'autres, — les Bridain, les Pouldu, Giorgio Nera, M. Pouchkine — l'avaient subi, bon gré, mal gré. Il ne semblait pas très étonné que cette pieuse femme lui eût témoigné, spontanément, une affection si chaude et si douce. Ne l'avait-il pas sauvée lorsqu'elle était

presque sous les roues d'un tramway! Elle disait que Dieu avait fait un miracle en sa faveur et qu'il en ferait beaucoup d'autres. L'idée du miracle est familière aux primitifs. Féodor Ivaaovitch acceptait toutes les interprétations que lui suggérait Priscille, lorsqu'elle parlait de leur première rencontre, de la Russie, d'un sauveur qui viendrait. Tout ce qui était confus, incertain, inachevé, dans cette histoire, ne gênait pas sa raison, car il ne raisonnait guère, et il se résignait, plus facilement que Priscille, à garder en lui, à sentir en elle, quelque chose d'incommunicable.

Elle, cependant, aurait voulu entendre le récit de sa vie, non par vaine curiosité, mais pour y découvrir des correspondances et des « figures », en exerçant son génie prophétique sur le passé. Une conversation logique, en termes précis et clairs, étant impossible, Priscille se contentait de lambeaux qu'elle rajustait malaisément. Elle savait que Féodor Ivanovitch était né du côté des monts Ourals; qu'il

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était fils de pauvres paysans ; qu'il avait fait la guerre; qu'il était revenu chez ses parents et s'était caché 'dans les bois pour échapper aux commissaires bolcheviks; qu'il avait gagné le Caucase et Gonstantinople « en marchant beaucoup la nuit et presque mourant de pas manger », avec cet ami qui logeait maintenant dans sa maison. Les noms russes qu'il prononçait, rendaient ce récit incompréhensible pour Priscille. Elle ne pouvait ni reconstituer, ni placer dans leur cadre et à leur date, des événements racontés de cette façon désordonnée et fragmentaire.

Il lui était plus facile de comprendre la vie de Féodor à Paris. Gomment il y était arrivé, venant de Gonstantinople, elle ne le savait pas très bien et tenait ce détail pour secondaire. Dieu l'avait conduit en France comme il avait conduit Priscille en Italie. Riesi n'est plus simple. A quoi bon expliquer en détail telles et telles circonstances? Perdu dans l'immense ville, il avait fait métier de débardeur et de déménageur; il avait vendu des fourrures aux

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terrasses des cafés; et souvent, les poches vides, à jeun depuis le matin, il avait, sans vergogne, demandé l'aumône à des passants qui étaient « ses frères devant bon Dieu ». Enfin, il avait pu s'installer dans une chambre avec son ami. Ils raccommodaient des souliers que leur procurait une œuvre charitable. Et le soir, Féodor allait au théâtre.

Priscille, qui n'avait jamais vu un théâtre, se représentait ce lieu profane comme l'antre de la Bête impure et l'abomination de la désolation. Elle ressentait quelque tristesse à imaginer Féodor Ivanovitch sous la forme d'un baladin! Le jeune homme ne percevait pas cette répugnance. Le théâtre satisfaisait son instinct naturel du rythme et de la couleur. Il dansait comme il aurait bu, avec un goût de sauvage pour l'ivresse et le vertige. Tour à tour, machiniste, choriste, figurant de cinéma, il était engagé, maintenant, dans un musichall de quartier qui exhibait une troupe russe, « à l'instar des grands ballets » ; mais il y tenait un rôle modeste, parce que sa taille

et sa corpulence nuisaient à la légèreté de ses pas,

— Je fais paysan, avec chemise rouge et bottes. Jeune fille vient. D'autres paysans vient, Je danse avec les d'autres.

— Où avez-vous appris la danse, monsieur Féodor?

— Dans village, dans régiment. Dimanche, dans caserne, tous les soldats dansent avec musique du l'accordéon.

Priscille se consolait en pensant aux danses religieuses et guerrières des Israélites.

Un jour, ils étaient assis sur un banc, devant une pelouse d'un vert vif taché de feuilles mortes. Le ciel était limpide et glacé.

Féodor racontait ses peines :

— Théâtre fini. Plus l'argent.

— Gomment vivrez-vous ? — demanda Priscille.

— Je ferai cordonnerier... Ça me n'est égal ! — dit-il en haussant les épaules d'un air insouciant.

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Priscille s'accordait avec lui dans un mépris superbe des biens matériels.

— Ayez confiance en Dieu, monsieur Féodor. Il vous aidera, je le sais.

Et elle répéta, par deux fois, avec un ton affirmatif qui surprit le Russe : .

— Je le sais, entendez-vous? Je le sais.

— Bon Dieu bien loin, — murmura Féodor. Elle fut scandalisée par ces paroles. Quoi?

L'Envoyé proférait une espèce de blasphème, après tant de marques de piété, tant de prosternations et de signes de croix devant les images de l'église !

— 11 ne faut pas parler ainsi, C'est très mal. C'est un péché.

— Tout le monde pécheur.

— Justement : il faut que le monde fasse pénitence. Dieu est irrité. Le temps des grandes épreuves va venir pour tous. Les peuples seront broyés comme la paille sous les pieds des chevaux, dans l'aire. Ils seront vannés comme le grain, jusqu'à ce que le vent de la colère diviae ait emporté tout ce qui est impur.

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Féedor suivait ce discours, dont la signification, aperçue vaguement sous les mots compliqués, troublait son âme superstitieuse. Sa volonté de comprendre apparaissait dans ses yeux, pieusement fixés sur Priscille...

Jusqu'à ce jour, elle avait retardé la révélation complète que le pauvre soldat russe n'aurait pas entendue. La voix qui parlait en elle lui ordonnait d'instruire Féodor lentement, de l'initier par degrés à la vérité qu'il servait déjà sans la connaître. La différence des langues était l'obstacle, le mur de verre — pas toujours transparent — qui les séparait. Leurs entretiens comportaient des malentendus inévitables, quand Priscille et Féodor parlaient de la vie matérielle et quotidienne, cent fois plus graves, quand ils touchaient aux idées politiques et religieuses.

— Je sais toutes ces choses, — reprit la Messagère, — comme je sais, en ce qui vous •oncerne, que vous et votre ami serez épargnés. Dieu, qui vous a déjà sauvés, vous sauvera. Comprenez-vous ?

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Il inclina la tête.

— Vous avez été bien malheureux, dans la forêt... Vous avez eu faim et soif,.. Les ennemis vous cherchaient...

— J'étais comme loup... Dormir le jour, marcher la nuit...

— Et votre ami...

— Pareil comme moi... Plus malheureux I ,. . Quand je trouvai, caché dans bois, avec-zhabit paysan, grands cheveux, grande barbe,.. Il dit : (( Tu viens me tuer? » Moi pleurer.,, jeter sur genoux, dire.,.

— Dire quoi ?

Un sentiment indéfinissable fît passer comme une onde sur la face enfantine aux grosses pommettes,

— Dire rien ! — répondit-il en regardant Priscille par dessous. Soldat perdu comme moi. Nous partir.

Elle eut l'intuition que Féodor se méfiait un peu. Lui qui, dans son jargon, parlait complaisamment de son existence actuelle et surtout de son théâtre, il n'aimait pas

parler de cet ami qui vivait avec lui comme un frère.

La délicate Priscille n'eût pas insisté ; mais la voix intérieure commanda, et l'obéissance suivit l'ordre, dans un même instant.

— La main du Seigneur s'est étendue sur lui, Son rôle dans l'avenir sera grand. Je le vois, instrument de Dieu, comme moi, comme vous ; instrument de la victoire.

Féodor Ivanovitch avait pâli sous son haie. Il baissa le menton et considéra ses pieds. Puis il proféra quelques mots en russe, mêlés de soupirs.

La main de Priscille Séverac toucha son bras.

— Féodor?

Silence.

— Féodor Ivanovitch, à quoi pensez-vous ? Ne sentez-vous pas que la bonté de Dieu vous a choisis — vous, moi... et lui! — pour sauver la malheureuse Russie?

Le ton solennel de Priscille parut émouvoir celui qui fermait son âme comme on

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ferme, d'un seul coup, un coffre sur un trésor secret.

Il dit, sans regarder Priscille :

— Bien malade..,

— Votre ami?

— Trop souffrir... Pauvres connaissent souffrir; pauvres tout petits sont malheureux, grands sont malheureux, vieux sont malheureux... Disent : « Ça me n'est égal!... Bon Dieu a voulu comme ça. » C'est habitude de malheur qu'ils ont... Mais quand riche perdre tout, voir famille mourir, méchants hommes les maîtres, riche plus malheureux... Tomber de la chaise, on casse rien! Tomber de toit de la maison, on casse bras, jambes, tête...

Épuisé par ce long discours, il soupira encore et se tut.

— Heureux les pauvres ! — dit Priscille. Des oiseaux s'appelaient pour la nuit, dans

les ramures violettes. Une vapeur montait de la pelouse, pénétrait le mince uniforme du Russe et le manteau noir de Priscille. Les passants, plus rares, marchaient plus vite en

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se dirigeant vers les portes dorées du Parc. On voyait, entre les arbres, les lumières des maisons s'allumer une à une.

Priscille Séverac reprit :

— Heureux les pauvres ! Plus heureux, les riches devenus pauvres ! Celui qui sauvera le monde est pareil à l'homme dont vous parliez tout à l'heure, qui tombe du toit de la maison. Il était le plus élevé de tous; il est le plus bas. Son humiliation est extrême, comme fut sa gloire. Et le monde dit : « Il n'est plus. »

Le Russe, fasciné, regarda Priscille et ne cessa plus de la regarder.

— Féodor Ivanovitch, apprenez la vérité : celui que l'on croit mort, reparaîtra. Le Tsar...

Elle baissa la voix :

■ — Le Tsar Nicolas II existe. Je vais vers lui. Il sauvera la Russie et le monde. Et vous aussi, vous allez vers lui, Féodor Ivanovitch. Je le sais.

Féodor était, dans le crépuscule, comme une statue de pierre, impénétrable.

Soudain, il se leva du banc. Sa figure était

grise de peur. Il fit quelques pas à reculons, sans détacher ses yeux de Priscille. Puis comme si des fils invisibles venaient de se rompre, brusquement libéré d'elle, il s'enfuit,

Elle écrivit, un soir, sur son cahier :

« Que nai-je le don des langues? Que ne puis-je exprimer en russe la pensée de Dieu? Si cette faculté m'avait été donnée, Féodor Ivanovitch aurait compris le bienfait de la révélation que je lui apportais. Il m'aurait écoutée avec joie et reconnaissance.

Que s est-il passé dans son esprit? Dès que j'ai prononcé le nom du Tsar, il a manifesté un grand trouble. Et tout à coup, il s'est levé; il est parti, sans un mot... Et depuis, il n'est plus revenu au Parc; il n'est plus revenu à F église. Chaque jour, je suis allée l'attendre à l'endroit accoutumé. Attente inutile et bien triste.

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Lui écrire? Il ne lirait pas ma lettre. Il ne sait pas lire.

Son ami sait lire. D'après quelques paroles échappées à Féodor, c'est un homme plus instruit et d'une autre condition que son jeune camarade. Il connaît parfaitement le français j puisqu'il donne des leçons à Féodor Ivanovitch. Je présume qu'il a été riche et qu'il a perdu sa famille et ses biens. Ses infirmités le retiennent dans la solitude, et il a, paraît-il, l'absolue volonté de ne recevoir personne, pas même un seul de ses compatriotes russes.

J'ai eu l'idée de m' adresser à lui; mais j'ignore son nom. Le Maître me dit: « Attends encore. Je te guide pas à pas. Tu ne vois pas le but, mais il est tout proche. Avant la fin de cette année en cours, ionisera dévoilé. Qu'importe Féodor Ivanovitch ? Il est un instrument que je prends, que je rejette, que je reprendrai, selon mes convenances. »

18 décembre. — Jours de grande lassitude physique. Les événements se précipitent: Wr angel accablé par l'Ennemi; Féodor Ivanovitch

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disparu. 0 Maître, douterai-je de ta volonté, parce que le fardeau que je porte me semble plus lourd? Non. Ma confiance en Toi est inébranlable.

- 20 décembre. — fai dit à madame Quenelle que j'étais obligée d'abandonner mon poste dans sa maison. Elle m'a demandé pourquoi, et quand je voulais partir. Je lui ai répondu : « Je ne suis pas maîtresse de moimême. Je ferai selon la volonté de Dieu, qui me conduit, » Cette bonne et généreuse dame a insisté pour me retenir, et, voyant ma fermeté, a montré un regret bien amical de mes modestes services.

21 décembre. — Le Maître me presse. Pas un instant de répit, lime dit ' « Hâte-toi I Frépare le Message! Tu dois quitter Paris le 31 décembre, mais d'ici là, ta mission sera ^l^memerii accomplie!,., i> Le 31 décembre... Dans dix jours! J'ai communiqué cette décision du Maître à madame Quenelle. Elle m'a dit :

« Vous avez sans doute en vue une autre place ? »

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J'ai répondu non.

Elle ma dit encore :

« OU irez-vous ? »

J'ai répondu :

« OU Dieu voudra. Je ne sais.,. »

Alors, madame Quenelle m'a offert d'augmenter mes gages. Je lui ai expliqué que^ mon travail ayant été gêné par l'état de ma santé, Dieu m'interdisait de recevoir une rétribution quelconque pour les dix derniers jours de mon service. Madame Quenelle a dit :

« Comme il vous plaira... Vous êtes une personne à part, ma bonne Priscille. »

Et elle m'a quittée brusquement. Depuis, elle évite détre seule avec moi.

23 décembre. — J'éprouve une profonde tristesse en pensant à Féodor Ivanovitch, et le Maître me réconforte :

(( Tu le reverras un jour, me dit-il. Lui et son ami sont liés à toi dans mes desseins. Tu ne comprends pas encore oh. je te mène. »

24 décembre. — L'ordre est formel. « Tu iras vers lui dans sa maison, » dit le Maître.

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Je connais son adresse. Rien ne m est plus facile que d'obéir; rien n'est plus conforme au vœu de mon cœur. Et cependant, cette démarche m'^effraie,,. Je n ai pas tremblé lorsque je suis partie pour Vltalie. Je suis allée, hardiment, vers Son Altesse le Grand-Duc, Pourquoi tant d'émotion lorsqu'il s'agit de me présenter chez un homme du peuple, un pauvre comme moi?

Le Maître affirme que la vérité jaillira de cette rencontre. Si je savais seulement la langue russe !

25 décembre. — J'irai demain chez Féodor Ivanovitch, Le Message, renouvelé et complété, sera terminé cette nuit. Ma fatigue est infinie. Je ploie sous le fardeau, mais mon âme est forte et tranquille.

Le tramway s'arrêta et le contrôleur dit à Pris cille :

— Descendez là. Suivez la rue à gauche. Tournez à droite. Comptez deux rues et vous y êtes...

Elle remercia l'homme obligeant, et resta sur le trottoir pendant que la voiture s'éloignait.

Etait-ce bien Paris, ce quartier si différent de tout ce que Priscille avait connu ? Que de villes dans cette ville !

Le ciel gris de pierre, où le vent rabattait des fumées gris de plomb, semblait aussi compact que la masse des bâtisses qui couvraient, sur trois côtés, un immense terrain vague. De

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l'autre côté, le viaduc du Métropolitain dressait ses arches. Trous mal comblés, bosses galeuses, gravats, tessons, guenilles pourrissantes, lèpres vertes survivant à des jardins, chantiers ébauchés, chaos fétides, ce lieu tenait du dépotoir et du cimetière. Çà et là, des cahutes de chiffonniers, faites de toile goudronnée et de carreaux de plâtre, émergeaient comme des roulottes en détresse. Des écriteaux, fichés sur des pieux, annonçaient des lotissements, et des pistes boueuses, entre des palissades parallèles, dessinaient la forme des voies futures qui avaient déjà leur nom, en lettres blanches, sur des plaques d'émail bleu. Au premier regard, tout cet espace désolé paraissait mort; maison distinguait bientôt les traces de la vie chétive et sournoise qui le peuplait d'une faune étrange : des chats, des chiens efflanqués rôdant parmi Jes détritus; des enfants sales jouant avec des chiffons et des boîtes à sardines ; trois ou quatre voyous couchés dans l'herbe; un cheval blanc, dont toutes les côtes saillaient; une femme, assise au seuil d'une bicoque, épluchant des

légumes dans un poêlon, Tous ces êtres se confondaient avec les choses, dans une même couleur de misère. La vie semblait froide et raréfiée. Le vent, qui emportait tous les bruits, donnait l'illusion du silence,

Priscille chercha la rue dont le contrôleur du tramway lui avait parlé I Pouvait-il exister des rues où il n'y a pas de maisons? Perplexe, elle étudia les alentours, et découvrit la plaque indicatrice. Il lui fallait traverser tout le terrain. Quel voyage!

Elle l'entreprit, appuyée sur son parapluie en guise de bâton, pataugeant dans la boue calcaire qui empâtait ses chaussures. Les voyous, à son passage, levèrent leurs faces blêmes sous les casquettes. Un gamin lui lança une queue de poireau, et s'enfuit en ricanant. Un chien jaunâtre sortit d'une des cahutes, et courut sur elle avec des abois féroces. Mais la femme noire, au chapeau de crêpe, qui éveillait ainsi la vie hostile du terrain vague, continua de marcher, indifférente, entre les palissades ébréchéeSt

Elle arriva au bout du terrain et prit vers la droite. Des rues coupaient profondément cette masse de maisons qui limitait l'espace libre. Priscille compta : la première.., la seconde... Et elle vérifia le nom inscrit sur la plaque bleue. C'était bien Là que demeuraient Féodor Ivanovitch et son ami.

Une rue sinistre, vraiment, bordée de vilaines boutiques, de débits peints en rouge brun, de petits hôtels qui sentaient le crime. Parles fenêtres, Priscille devinait, derrière des rideaux en loques, des chambres hideuses de saleté, où des femmes faisaient la cuisine, où des enfants braillaient, où des édredons écarlates, gonflés sur les lits, donnaient l'idée d'une crasse indélébile et d'une invincible vermine.

Dans cette affreuse rue, Priscille Séverac, si propre, si correcte, avec sa robe noire et son chapeau de deuil, avait tout à fait l'air d'une dame, et les indigènes la regardaient beaucoup.

Elle pensait à la pauvreté qu'elle avait con-

nue, austère et douce, et presque riante, dans la campagne charentaise, ou dans les petites villes pro /inciales ; à la pauvreté qui enrichit l'âme en réduisant les besoins et les désirs du corps, qui ramène à la simplicité primitive, et donne tant de prix aux biens que possèdent en commun tous les enfants de Dieu : l'air, le soleil, l'ombre des bois, les fleurs et les fruits sauvages, les bêtes amies, la présence visible et sensible du Seigneur dans la création. Ici, c'était l'enfer des pauvres, l'œuvre de l'homme collaborant avec le démon, l'abîme où pas un reflet divin ne tremble.

Féodor Ivanovitch et son ami — l'inconnu qui avait été riche, l'homme « tombé du toit » — vivaient dans cet enfer !

Seuls, volontairement seuls, parmi le peuple de l'abîme.

Ils ne fréquentaient personne, avait dit Féodor, Ils ne voyaient ni Français, ni Russes. L'ami malade ne sortait jamais de sa chambre. Féodor, pour aller à son théâtre, devait, chaque jour, traverser Paris, à pied. C'était tout un

PRISCILLE SÉVERAG 219

voyage. Il se reposait dans l'église quelquefois, dans le Parc, plus souvent, depuis qu'il connaissait Priscille. Et après le ballet, il refaisait, en sens inverse, le même parcours, des quartiers riches aux quartiers bourgeois, et jusqu'à cette épouvantable ville des pauvres.

« Pourquoi ici et non ailleurs ? » — se demanda Priscille. — « Hélas! ils n'ont pas eu le choix. Les pharisiens et les princes des prêtres n'accueilleraient pas, dans leurs belles maisons, les publicains et les péagers. Le cœur des riches est si dur qu'ils ne peuvent supporter l'odeur du misérable. »

Elle examina les numéros des portes et vit qu'elle avait dépassé la maison où logeaient les Russes.

- Elle revint en arrière et s'arrêta au seuil d'une bâtisse étroite, dont le plâtre noirci se lézardait.

La porte ouverte démasquait un couloir, aux parois peintes en lie de vin, qui sentait l'oignon, le chat et le linge sale,

Priscille s'engagea dans ce couloir et aus-

sitôt une femme s'élança d'une espèce d'antre, en aboyant des mots indistincts.

Priscille salua poliment.

— Je prie madame de m'excuser si je la dérange...

-r- Qu'est-ce que vous voulez ? — vociféra la mégère.

— C'est bien ici que demeure monsieur Ivanovitch ?

— Gomment qu'vous dites ?

— Ivanovitch... Féodor...

— Le Russe I Oui, y reste ici! Vous venez pour les souliers?

— Non, madame. Je désire prendre des nouvelles de monsieur Ivanovitch.

— Il n'est pas malade, allez ! C'est son copain qui est malade... Lui, y s'en fait pas... Au quatrième, la porte en face...

Priscille ne distinguait pas, dans le noir, la rampe de l'escalier.

— Pas par là 1 . . . C'est la cave. . . Si vous voyez pas clair, faut prendre un lorgnon,,. Là, vous y êtes.

Et comme Priscille disparaissait dans la sombre spirale glissante, la concierge hurla, d'en bas :

— Y a pas de sonnette. Vous frapperez.

— Je vous remercie bien, madame, pour le renseignement, — cria Priscille, penchée sur la rampe.

Une réponse assourdie lui parvint :

— Pas d' quoi î

Sur le palier du quatrième étage, Priscille Séverac fit une halte, tout essoufflée, et sentant jusque dans sa gorge la palpitation désordonnée de son cœur.

Une clarté blême tombait d'un vitrage. Le palier, carrelé de briques, commandait un corridor obscur. Le robinet d'une prise d'eau laissait choir, toutes les secondes, une goutte qui marquait la fuite du temps, comme une horloge liquide... Tac... tac... tac...

Pas d'autre bruit.

Les chambres semblaient inhabitées, à cette heure où les ouvriers sont au travail, et les enfants à l'école.

PRISCILLE SEVERAG

Il y avait une clé dans la serrure de la porte, en face de l'escalier.

Priscille regarda cette clé et songea que Féodor Ivanovitch devait être absent.

(( Il n'est pas allé bien loin. Il va rentrer, puisqu'il n'a pas emporté la clé... Peut-être quelqu'un doit-il venir, « pour les souliers »... L'ami malade ne peut pas ouvrir la porte... »

Ces pensées se succédaient, en images rapides^ dans l'esprit de Priscille Séverac.

« Si j'entre... Que dira l'ami de Féodor î... Et que lui dirai-je ? »

Elle sentait dans tout son être, une répulsion pour cet acte si simple de toucher la clé, d'ouvrir. L'appréhension d'un mauvais accueil suspendait sa volonté. La Messagère de Dieu, la Prophétesse, n'était plus qu'une femme, malade de timidité.

Elle eut envie de redescendre la spirale obscure.

Tac... tac... tac... Les gouttes tombaient, et Priscille croyait les recevoir, lourdes comme des larmes de plomb, sur son cœur débile.

PRISGILLE SEVERAC 223

Elle appela :

(( Maître !... 0 Maître !... Dirige mes mouvements î . . . Prends-moi par la main ! . . . Voici que je suis pareille à l'épouse de Loth, changée en statue de sel!... Parle-moi, ô mon Maître ! )>

Une douceur s'infusa dans ses veines.

(( Priscille! dit la voix intérieure... Qu'attends-tu?... C'est le pas décisif... »

Elle frappa du doigt la porte et attendit un signe qui ne vint pas.

Elle frappa encore.

Rien ne répondit, derrière le panneau de bois, mais dans l'âme de Priscille, la voix disait :

« Entre. »

La Messagère fît tourner la clé. La porte s'ouvrit.

Une chambre mansardée commandant une autre chambre. Un poêle allumé avec son tuyau de tôle noire. Sur une table, des casseroles, des assiettes, une théière, un pain entamé. Devant la fenêtre, une autre table

^^^ PRISCILLE SEVERAG

chargée d'outils. Au mur, pendant à des clous, des chaussures attachées par paires. Un relent de colle et de vieux cuir.

Dans un coin, une veilleuse allumée sur une étagère, devant une icône de cuivre doré ; et dans le coin opposé, un programme de théâtre, avec des danseurs rouges, bleus et verts, fixé sur le papier décoloré du mur par une épingle.

Priscille Séverac considérait toutes ces choses.

Elle était comme dédoublée et se regardait agir, avec une lucidité extraordinaire. La voix intérieure se taisait, mais Priscille la sentait toute prête à parler, et elle n'avait pas la sensation de la solitude.

Elle heurta légèrement la table pour avertir celui qui devait être dans la chambre voisine dont la porte n'était qu'à demi fermée. N'entendant rien, elle s'avança jusqu'au seuil de cette chambre.

C'était une mansarde sans cheminée, meublée d'une commode en bois rougi, d'une « toilette » à la glace fendue et d'un petit lit de fer, étroit

comme un lit de camp. Un rideau de cretonne obstruait la moitié de la fenêtre, laissant dans l'ombre le lit sur lequel un homme était couché ; et dans cette ombre, brillait une icône qui représentait une Vierge noire sur fond d'or.

L'homme était habillé, comme Féodor Ivanovitch, d'un ancien uniforme de soldat russe, sans insignes. Son bras levé cachait son visage. Il dormait si profondément que Priscille ne percevait pas le rythme de sa respiration, et son repos avait la majesté de la mort.

Auprès du lit, sur une chaise, une tasse était posée qui avait dû contenir du thé. Le carreau était net et toutes choses en ordre, tandis que la chambre précédente offrait un mélange désagréable d'objets divers. Sans doute, Féodor était-il plus attentif au bien-être de son ami qu'au sien propre. Ici, comme là, c'était la pauvreté, mais ici, elle paraissait moins affreuse,

Priscille pensait :

(( L'homme tombé du toit... »

Qu'était-il ? Un riche, avait dit Féodor. Sans

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doute, un noble, un seigneur, traqué par les bolcheviks et que le bon soldat avait sauvé. La fraternité du malheur effaçait toutes les différences que la naissance et la fortune avaient mises entre ces deux hommes.

Une compassion tendre et respectueuse retenait Priscille devant l'inconnu qui dormait. Elle éprouvait le même sentiment qu'elle avait connu dans l'église, parmi les exilés en prière, La mansarde n'était-elle pas un lieu sanctifié par la douleur, par la charité, par le dessein du Maître qui avait — à leur insu — choisi Féodor Ivanovitch et son compagnon d'infortune ?

L'homme endormi fit un mouvement. Son bras glissait, découvrant sa face pâle et paisible.

Il avait des cheveux tout blancs ; la moustache et la barbe toutes blanches. Un cerne bleuâtre entourait ses yeux clos dont la paupière inférieure était gonflée. Sa figure, détendue dans le sommeil, exprimait la bonté, la résignation, une faiblesse tragique, une tristesse

infi

nie,

PRISGILLE SEVERAC 227

Figure de martyr survivant au supplice ; figure que la mort, une fois, avait touchée et qui gardait, de ce contact, une pâleur aussi terrible que celle de Lazare, lorsqu'il apparut à ses amis, hors des bandelettes déroulées.

Et Priscille reconnut celui qu'elle avait tant cherché, à travers le monde.

Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée dans cette chambre, les yeux fixés sur le (( Tsar » qui dormait toujours. De ce qui se passa en elle, pendant qu'elle le contemplait, de cette extase silencieuse qui la tint comme endormie ou morte, elle ne garda qu'un souvenir indéfinissable.

Elle dit, plus tard :

« Je fus ravie au ciel, comme Élie et Jean. Pour expliquer la béatitude de ce moment, il n'y a pas de mots dans le langage des hommes. »

Un pas, dans la chambre voisine, la fit trembler tout à coup. Elle recula et se mit en tra-

PRISCILLE SEVERAG

vers de la porte, pour protéger de son corps, r « Homme du conseil de Dieu ».

Un petit garçon au nez pointu, à la peau tachée de son, avait tourné la clé dans la serrure. Il entrait, sans façon.

En apercevant Priscille Séverac, il demanda :

— Les souliers sont-ils prêts?

Priscille ferma la porte de la « chambre impériale ».

— Que dites-vous, mon petit ami?

— Je viens chercher les souliers de papa. Le Russe avait dit qu'ils seraient prêts.

— Je ne suis pas au courant...

— Où qu'il est, le Russe?

Les yeux fureteurs du gamin arrêtèrent leur regard sur la porte fermée.

— Il est sorti, — dit Priscille. — Vous reviendrez ce soir.

— Je peux attendre.

— Non, non, — fit-elle, précipitamment. — Personne ne doit rester ici.

— Vous y restez bien.

230 PRISCILLE SEVEBAC

- Non, non! Je m'en vais!... Descendez avec moi...

Elle était obsédée par cette idée : « Personne ne doit pénétrer dans la chambre. »

L'éclat de ses yeu.x dut inquiéter le petit garçon. Il la suivit, quand elle sortit sur le palier.

— Pourquoi vous emportez la clé ?

- La concierge la remettra tout à l'heure à monsieur Féodor. Il ne faut pas qu'on dérange le monsieur qui est malade.

Avec l'enfant, elle descendit la spirale sombre de l'escalier et retrouva la concierge hargneuse.

- Monsieur Féodor n'est pas rentré, dit-elle. Vous serez bien bonne de lui dire que PrisciUo Séverac est venue.

- Pri...?

- Priscille Séverac. C'est mon nom. Monsieur Féodor me connaît bien... Voici la clé que j'ai prise sur la porte...

- A cause du gosse ? Vous avez bien fait. Il veut tout le temps aller chez le Russe. C'est

PRISCILLE SEVERAG 231

curieux comme une pie. Et l'autre, qui est malade, celui qui ne sort jamais, va-t-il mieux ?

— Il dort. Il ne s'est pas réveillé, — dit Priscille.

Elle se hâta de partir, pour éviter les questions de la concierge.

La rue... Les gens qui passent et qui ne savent rien... Le grand ciel gris sur le terrain coupé de palissades... le viaduc du métropolitain.,, Paris dans le brouillard, là-bas... Oh! qu'ils sont beaux, parmi les gravats du sol infâme, qu'ils sont beaux, les pieds de la Messagère !.

(( J'exulterai comme Débora! Je chanterai comme Siméon. Loué, loué soit le Seigneur, l'Éternel, celui qui a fait alliance avec son peuple et qui a rempli toutes ses promesses ! »

Elle va, si légère qu'il lui semble voler, la poitrine gonflée d'une sainte allégresse. Elle a envie de clamer sa victoire, de se prosterner, de sangloter ; mais ses jambes rajeunies l'emportent. Elle va... elle va...

Le tramway...

'"■^- PRISCILLE SÉVEKAO

Montera-t-elle dans cette voiture ? S'éloignora-t-elle de la maison élue! Il le faut, hélas! Mais Priscille sait qu'elle reviendra. Elle monte, et s'assied, la face tournée vers la vitre...

La masse des maisons ouvrières, là-bas... La rue où est ^a maison...

Tout s'éloigne. Tout s'évanouit.

« Pourquoi, mon Dieu, pourquoi suis-je partie! y> gémit tout bas la Messagère.

Et, revenue chez madame Quenelle, dans le cadre familier de sa vie, ayant posé chapeau et manteau et repris son tablier blanc, elle répète encore :« Pourquoi?... Pourquoi?... >,

Elle marche à travers la lingerie, s'arrête soudain, marche encore, regarde fixement, sans les voir, la fenêtre ou la cheminée, et tâche d'user l'excitation de ses nerfs, jusqu'à ce qu'elle tombe sur son lit, comme un tas de vêtements vides.

La voix lui parla, toute la nuit, et le lendemain, ce fut l'inévitable dépression nerveuse.

la brisure des os, le tremblement des mains, les larmes.

Priscille fit l'effort de se lever, mais à peine vêtue, elle se courba, comme si elle portait un fardeau sur les reins, et force lui fut de rester couchée. Madame Quenelle vint la voir.

— Vous avez pris froid, hier? Vous avez la fièvre, ma bonne Priscille.

— Oh ! que Madame ne s'inquiète pas ! J'ai eu souvent de ces crises, après des émotions ou des fatigues. Demain je serai sur pied.

— Prenez au moins ce cachet de quinine...

— Madame voudra bien m'excuser : je ne dois prendre aucun remède.

— Qui vous en empêche? Votre médecin?

— Je n'ai rien à faire avec les médecins. C'est à Dieu de me guérir. Puisqu'il m'emploie, qu'il me guérisse!

— Cependant...

— Je remercie Madame pour le cachet. Si i- Madame veut bien me permettre de reposer,

ce léger malaise se dissipera facilement.

231 PRISCILLE SEVERAG

■— Mais vous ne serez pas en état de partir le 31!...

Priscille eut un sourire mystérieux.

— Je partirai précisément le 31 décembre, et Madame pourra connaître alors les raisons de mon départ, qui sont graves, mais consolantes et fortifiantes pour les âmes fidèles... En vérité, je le dis à Madame, nous vivons des jours solennels.

Elle reposa, dans l'oreiller, sa tête au petit chignon gris, aux yeux luisants, et le sourire extatique demeura sur sa bouche entrouverte.

Madame Quenelle alla dire à sa fille :

« Je crois que notre brave lingère est un peu... »

Et elle se frappait le crâne.

Cette journée passée au lit, dans la quiétude, parut courte à Priscille Séverac. Dispensée d'agir, de parler, de manger, elle eut le doux sentiment de n'être plus qu'une âme.

Elle était heureuse d'un bonheur tranquille, après la joie exultante de la veille; et elle

PRISGILLE SEVERAG

n'avait aucun étonnement, puisqu'elle n'avait jamais douté de la parole de Dieu. Peut-on s'étonner que la promesse du Tout-Puissant soit accomplie? Le Maître avait dit :

(( Tu rencontreras le Tsar, dans l'abaissement et l'humiliation. »

Priscille l'avait rencontré, sous l'aspect d'un pauvre vieil ouvrier, et dans quelle misérable chambre !

Le Maître avait dit :

(( Ta mission sera remplie avant la fin de l'année en cours. »

Et la révélation s'était faite le 26 décembre! L'événement miraculeux — qui eût plongé le monde dans la stupeur et la crainte, si le monde avait pu le conoiaîtrc! — était aussi simple, pour la Messagère, aussi fatal que le mouvement prévu de la marée ou les phases de la lune. Priscilk Séverac, qui ne vivait pas sur le même plan que les autres humains, ne concevait pas l'extraordinaire. Puisque tout est possible à Dieu, l'homme doit accepter, avec simplicité, tout ce qui vient de lui. La surprise,

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devant l'action divine, c'est une forme du doute.

Et c'était justement parce qu'elle n'éprouvait aucune surprise, que le bonheur de Priscille était si doux. Elle le savourait, comme la récompense attendue après quarante années de confiance intrépide; et, songeant à ces temps terribles qui allaient venir pour la chrétienté, avant le triomphe de l'Agneau, elle s'accordait un jour de repos dans la joie sainte. Elle, qui vivait tournée vers l'avenir et ne regardait jamais en arrière, elle se plaisait, maintenant, à considérer l'œuvre de Dieu dans sa vie passée. Partout, éclataient les marques de la prédestination prophétique ! Nourrie de la Parole divine, l'enfant élue avait reçu le baptême de la douleur, et le baiser du charbon ardent qui toucha les lèvres d'Isaïe. Au creuset de la souffrance, sur l'enclume de la pauvreté, le plomb de sa nature humaine et pécheresse s'était changé en or pur. Elle n'en avait point d'orgueil. Priscille Séverac, en ellemême, n'était qu'un vermisseau chétif. S'il avait

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plu à l'Éternel de la choisir comme un instrument et de se glorifier par elle, ce n'était pas qu'elle fût meilleure que les autres...

Elle revit la maison de Samuel Séverac, l'assemblée du soir dans la grande salle éclairée par le foyer brûlant, le père lisant à voix haute les visions d'Ezéchiel ou les plaintes de Jérémie; elle revit le pâturage et les moutons paissant, les femmes à la fontaine, les anciens du village assis au seuil des chaumières, tout ce qui représentait, pour la petite Priscille, les vivantes illustrations du Livre. Plus tard, elle avait compris que « le Seigneur, l'Eternel, le Sabaoth des Armées », est un Dieu jaloux, dont la colère plane sur le monde comme un ciel noir chargé de foudre. Elle avait annoncé, sur le mode véhément des vieux Prophètes, la nouvelle tribulation qui allait venir pour (( Jacob », mais, sous les fureurs de la Sibylle, persistaient les impressions tendres reçues dans la première enfance, cette fleur de poésie biblique que n'avait pu sécher le souffle brûlant de l'Esprit,

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Elle se rappelait aussi comment elle avait eu la révélation de son destin, lorsque de grands maux l'affligeaient, et que les m.édecins ■— race incrédule ! — épiaient les moindres mouvements de son âme. Elle se rappelait toutes les maisons où elle était entrée, « comme Israël dans la maison de servitude », et les maîtres qui l'avaient aimée et ceux qui l'avaient méconnue. Elle avait rendu l'amitié pour l'amitié et l'indulgence pour le mépris. Les bons n'avaient pu la retenir auprès d'eux; les méchants n'avaient pu la faire dévier de sa route, quand le Maître la poussait en avant.

Elle atteignait enfin le but de son dur voyage. Elle entrevoyait une existence nouvelle, qui ne serait pas sans peines et sans périls, mais qu'elle, vivrait avec l'Élu du Seigneur et dans son ombre. Elle servirait le Tsar proscrit comme Féodor Ivanovitch le servait. Jusqu'au jour désigné pour le grand combat contre la Bête, tous trois s'abriteraient dans les ténèbres des bas-fonds de Babylone, où le couteau des bolcheviks ne saurait pas les atteindre. Gom-

bien admirable était la sagesse du Maître! Il avait sauvé le Tsar, par un moyen encore inconnu de Priscille, lors du massacre d'Ekaterinbourg, — peut-être avec l'aide de quelque soldat ou de quelque paysan. — Il l'avait protégé contre les fauves, dans la forêt; il avait dirigé vers lui Féodor Ivanovitch, qui, reconnaissant l'Empereur, s'était jeté à genoux... Plus tard, par les soins du Maître, le Tsar et le soldat, devenus frères dans le même danger, avaient pu sortir de Russie et gagner la France, Pourquoi Nicolas II n'avait-il pas déclaré sa présence à sa famille éparse dans les cours d'Angleterre et de Danemark? Pourquoi laissait-il dans le deuil sa mère, ses amis, ses sujets fidèles? Pourquoi cette misère et cet abaissement? — Parce que, pour mériter la victoire, il devait passer par la voie de l'humiliation, afin de sortir, pur, de la mort apparente.

Quand il aurait vaincu la Bête et ramené le règne de la paix, le Tsar, conquis à la vraie loi, voudrait sans doute garder auprès de lui

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la Messagère. xMais Priscille Séverac, devenue bien vieille et bien cassée, n'accepterait de lui qu'une petite maison, dans un village ; et elle mourrait comme elle était née — paysanne.

Ainsi, la prophétie s'accomplirait.

Cependant, la tâche de Priscille était tracée quotidiennement. Hier, elle avait découvert le refuge du Tsar. Demain, elle retournerait vers l'Empereur et remettrait, en ses propres mains, le Message.

Ce Message qui contenait toute l'histoire de Priscille, toute l'explication du « plan de Dieu », avec les ordres directs du maître pour r (( Homme de son conseil », était préparé depuis longtemps. Priscille l'avait emporté en Italie. Elle en avait fait une copie destinée au Grand-Duc, et l'original, sans cesse remanié et complété, avait maintenant sa forme définitive. Priscille le serrait dans la vieille bible noire, avec le portrait de Nicolas H.

La nuit passa, sans que Priscille pût dormir, et le lendemain matin, elle tenta vainement de se tenir sur ses jambes. Il lui fallut se recou-

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cher. Par complaisance pour sa maîtresse, et pour éviter la visite du docteur, Priscille accepta le cachet de quinine et les tisanes qu'on lui imposa.

La voix qui narlait en elle l'exhortait à la patience.

« Pourquoi te troubles-tu? Rien n'arrive que je n'aie décidé, dans ma sagesse suprême. Ce que tu appelles un mal, peut être un bien. Ma volonté est que tu te reposes. Demain, tu seras guérie, et tu porteras le Message au Tsar. »

Elle dormit tranquillement cette nuit-là.

Et le jour suivant, qui était le 29 décembre, elle s'éveilla avec une sensation délicieuse de rajeunissement. Ses jambes étaient souples. Son sang courait, chaud et vif. Son intelligence avait une lucidité singulière.

Elle prit le Message dans la bible noire et elle contempla, avec une tendresse respectueuse, le portrait du Tsar encadré de petits rubans tricolores, heureuse de reconnaître tous les traits du visage auguste, malgré la décoloration des cheveux. Au-dessous de

PRISGILLE SEVERAG

l'image, elle inscrivit la date de la rencontre.

Après le déjeuner de midi, elle demanda, par déférence, à madame Quenelle, la permission de sortir, et elle refit, à travers la ville indifférente, le trajet compliqué qu'elle avait fait une seule fois.

Un vent aigu sifflait sur le terrain vague où les palissades vibraient. Il glaçait les membresde Priscille, sous ses vêtements trop minces, mais l'illuminée, insensible au froid, s'en allait comme Moïse vers le Thabor. Le message, caché dans sa poitrine, la réchauffait comme une chose vivante.

Elle retrouva la rue sinistre, la maison au crépi lézardé, et le corridor qui sentait le chat et l'oignon. Sans hésiter, elle commença de monter l'escalier obscur. Elle pensait :

« Féodor Ivanovitch lui a sûrement parlé de moi. Ils savent que je suis venue. Ils m'attendent... »

Une voix cria d'en bas ;

— Hé!... Dites donc!... Où allez-vous?

— Je vais... chez monsieur Ivanovitch,

PRISGILLE SEVERAG 243

— Descendez un peu. . . Faut que je vous cause, La concierge glapissante, au bas des marches,

faisait des gestes de rappel.

Priscille descendit à regret.

— Ne me reconnaissez-vous pas? — dit-elle. — Je suis la personne qui est venue l'autre jour... Priscille Séverac... Je vous ai dit mon nom.

— Je vous remets bien... Vous êtes venue le jour que le grand blond était sorti, et vous m'avez remis la clé, rapport à un gosse qui voulait entrer chez les Russes. J'ai dit à l'Ivanovitch, que vous étiez venue... et votre nom... et l'histoire de la clé, et tout...

— Et que je reviendrais?

— Et que vous reviendriez. Il a eu un peu de mal à comprendre, parce qu'il n'est pas fort sur le français; mais je sais lui parler. J'ai l'habitude de son patois... Eh bien, ma petite dame, il n'a pas eu l'air enchanté de votre visite.

— Gomment?

— 11 ne m'a pas confié ses sentiments. C'est une idée que j'ai eue, à voir sa tête... G'est-il

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pour ça ou pour autre chose, je l'ignore, mais hier, les oiseaux ont déniché...

— Pardon, madame, je ne saisis pas...

— Ils sont partis ! — cria la femme. Ils ont déménagé, le blond et le vieux qui est malade... Déménagé, c'est une façon de dire, puisqu'ils étaient en garni, et qu'ils n'avaient, à eux, que leurs habits, leurs outils de travail et leurs bonnes Vierges dorées...

— Et... où sont-ils maintenant? demanda Priscille défaillanfe.

— Si vous croyez qu'ils m'ont laissé leur adresse! Ils avaient payé leur mois : ils étaient libres de s'en aller... Je ne les regrette pas... C'étaient des gens bien tranquilles... Mais ces étrangers, on ne sait jamais d'où ça vient et où ça va... Dans le quartier, on commençait à parler d'eux. On les appelait les bolcheviks, parce qu'ils sont Russes...

Pendant deux jours, Priscille Séverac erra dans la cité des pauvres.

Les maisons qu'emplit une populace sordide, la virent passer, maigre et pâle, le dos courbé. Les lanternes rouges des hôtels borgnes, le reflet livide des bars éclairés à l'acétylène, colorèrent fantastiquement ce fantôme noir qui allait, coudoyant le meurtre et la prostitution et regardant l'invisible. Des gens ricanaient à son passage; mais quand ils l'approchaient, tous faisaient silence; ils s'interrogeaient, du regard, les uns les autres — et personne ne risquait un geste offensant.

Elle chercha le « Tsar » disparu, poussée par

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des impulsions irrésistibles, sûre de le retrouver, et n'essayant même pas de s'expliquer, par des raisons « humaines », la fuite imprévue des deux Russes. Elle ne disait pas : « Une ressemblance a pu m'abuser. L'ami de Féodor n'est peut-être pas le Tsar, mais un homme qui se cache, et que ma visite intempestive a effrayé, comme Féodor s'est effrayé de mes paroles... Et d'ailleurs, si l'homme endormi est véritablement Nicolas II, l'idée que sa retraite est découverte et sa personnalité dévoilée, cette idée seule l'obligeait à fuir... Pourquoi aurait-il confiance dans une femme inconnue, qui pourrait être une espionne sous le masque de la sainteté?... » Ces hypothèses troublantes ne venaient pas à l'esprit de la Messagère. Elle n'admettait pas la possibilité d'une erreur, et d'un mystère qui resterait à jamais impénétrable.

Le soir du deuxième jour, la voix qui parlait en elle, commanda :

« Rentre chez madame Quenelle et fais tes préparatifs de départ. Je t'accorde une trêve

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pour reposer ton corps et ton âme. Ce qui te paraît inexplicable sera parfaitement expliqué au jour choisi par moi. Ne possèdes-tu pas le gage matériel de ma fidélité à mes promesses? N'as-tu pas vu le Tsar, de tes yeux? La première partie de ta mission est terminée. La seconde — qui doit aboutir à la remise du Message — commencera bientôt. L'avenir n'appartient qu'à moi. Sache donc vivre au jour le jour, et sois persuadée que tout est bien. » Priscille répondit en son cœur :

(( Tout est bien, ô mon maître ! »

Le 31 décembre, elle fit ses adieux aux dames Quenelle. Les domestiques, ses compagnes, pleuraient de la voir partir. Elles avaient fini par aimer cette créature incompréhensible. Toujours prête à se sacrifier pour les autres, elle se fût volontiers nourrie des restes de leur table, et elle eût fait leur travail pour les soulager.

— Revenez-nous vite, Priscille!

— Si Dieu veut que je revienne ici, lui-même m'y conduira.

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— Quelqu'un vous attend?

— Personne.

— Où irez-vous donc?

— Chez le premier venu. Au village, on me connaît. Toutes les portes s'ouvriront pour moi.

— Attendez encore un jour. Nous fêterons ensemble le premier dej an.

— Je ne suis pas libre d'attendre ou de partir.

— Nous vous accompagnerons à la gare.

^ — Inutile. Je dois m'en aller seule. Ma valise n'est pas bien lourde, et sur le boulevard je prendrai le tramway.

Elle alla dans la lingerie chercher son bagage. La valise n'était pas encore fermée. Entre les vêtements bien plies, il y avait, dans une enveloppe de papier brun, le cher trésor de Priscille : la bible, les cahiers manuscrits, le portrait du Tsar.

La Messagère se mit à rêver, un instant. Elle pensait au soir de son arrivée chez les Bridain, à son départ pour Venise, à tous ces voyages

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qu'elle avait faits et à ceux qu'elle ferait encore... Elle n'était ni déçue, ni découragée, un peu mélancolique seulement, car la chair est faible.

Déjà, les événements prenaient un sens nouveau et favorable. La voix suggérait les interprétations qui rassuraient la conscience de Priscille et qui fortifiaient sa foi. Dieu lui avait montré le Tsar, comme à Moïse la terre de Ghanaan. Loué soit à jamais l'Éternel!

— Mais je le sais : moi, j'entrerai dans la Terre promise, et j'en cueillerai les fruits.

Elle ferma sa valise, arrangea son chapeau de crêpe sur ses cheveux gris et s'habilla d'un vieux manteau trop large, présent de madame Quenelle. Son porte-monnaie contenait cinquante-cinq francs.

— Je dépenserai cinquante francs pour mon voyage. Il me restera cinq francs lorsque j'arriverai à Aubeterre. C'est parfait.

Elle embrassa la cuisinière et la femme de chambre qui voulurent descendre avec elle jusqu'au seuil du vestibule. Le temps s'était

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adouci. Une foule bruyante se répandait devant les boutiques violemment éclairées. Le ciel bas, recevant la réverbération des feux de Paris, semblait une énorme fumée rougeâtre, étalée sur un volcan.

Priscille regarda cette lueur d'incendie, et elle pensa aux Sept Anges qui tiennent des trompettes d'or. Quand la première trompette retentirait parmi les tonnerres et les fulgurations, la Messagère reviendrait dans k grande ville, ramenant « l'Homme du Conseil de Dieu ».

— Au revoir, Priscille! — dirent ses compagnes.

Elle leur sourit, détourna la tête, et s'en alla, heurtée par les passants, avec son vieux parapluie de coton noir et sa petite valise brune.

Paris, 1921-1922.

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