‹ Priscille SéveracChapitre 6 sur 7 · Textuel · texte numérisé non relu

Textuel

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service si vous mettiez la lettre que voici à son

adresse.

— Je serai trop contente d'obliger Madame,

— répondit Prisciile en prenant la lettre, — mais je ne sais pas bien me conduire dans Paris. Si Madame veut m'expliquer...

— Il n'est pas besoin de grandes explications. Vous connaissez le Parc Monceau?

— Non, Madame.

— Est-ce possible?...

— Je crains de m'égarer; c'est pourquoi je borne mes pas à l'avenue de Wagram.

— Vous n'êtes pas curieuse de nouveautés !

— fit madame Quenelle. — L'avenue de Wagram vous suffît ?

— C'est le monde extérieur, Madame. 11 ne m'intéresse pas.

— Le Parc Monceau vous intéresserait. Il y a des arbres, de l'eau, des fleurs et des bancs où l'on peut s'asseoir. Allez vous y reposer, après avoir porté ma lettre chez mon amie, qui habite une rue toute voisine du Parc.

— J'irai volontiers, Madame. Il y a si

longtemps que je n'ai vu la campagne ! Des arbres, de l'eau, des fleurs, oh! quel rafraîchissement pour l'esprit! Le Parc?...

— Monceau... Retenez bien ce nom, parce que vous semblez distraite, ma bonne Priscille.

— Je m'y appliquerai. Madame.

— La maison de mon amie est tout près de là, en face de l'église russe. Pour y aller, vous suivrez la rue de Gourcelles, puis... Mais vous ne m'écoutez pas !

Les yeux bleus de Priscille scintillaient, sous leurs paupières battantes.

Elle dit comme en rêve :

— L'église russe...

— Oui, l'église aux clochers dorés. Elle est aisément reconnaissable. Donc, en face, au numéro...

— Je demande pardon à Madame... Ces deux mots : (( l'église russe », m'ont frappée... Une église russe, à Paris? Les Russes s'y rendentils pour les offices ?

— Naturellement, ils s'y rendent. L'église a

été faite pour eux ; ils y sont chez eux. L'église, c'est un morceau de la Russie.

Priscille, qui était debout, s'assit, les jambes fauchées par l'émotion.

— Un morceau de la Russie!... Et je ne le savais pas !...

La vieille madame Quenelle avait l'oreille dure et la vue basse. Sans remarquer le trouble de Priscille, elle continua :

— Vous pourrez visiter cette église, si cela vous plaît ; mais vous êtes protestante, et vous ne comprendrez pas facilement un culte qui tient les saintes images en grande vénération.

— Cela n'a pas d'importance. Dieu éclairera son peuple quand il l'aura sauvé.

Cette fois, madame Quenelle mit son lorgnon sur son nez, et considéra Priscille avec étonnement :

— Son peuple?

— Le peuple russe...

— Dites plutôt le peuple du diable! — s'écria la vieille dame indignée.

Comme les Bridain, comme beaucoup de

rentiers français, elle avait subi, très durement, la répercussion de la faillite russe. Et elle se rappelait les histoires épouvantables que certains proscrits — ses pensionnaires — lui avaient racontées.

Priscille ne protesta pas. Le moment n'était pas venu de révéler à madame Quenelle la présence d'une messagère prophétique dans sa lingerie.

L'idée de l'église russe obséda Priscille pendant qu'elle descendait la rue de Gourcelles et se répétait mentalement les indications verbales qu'elle avait reçues. En elle s'approfondissait le silencieux abîme où, bientôt, la pensée divine allait devenir une voix. Le phénomène mystique s'annonçait par une espèce de transe, A la fois agissante et spectatrice de son action, Priscille vivait une vie double, son esprit se mouvant dans le rêve et son corps dans le monde réel. Boulevard de Gourcelles, une automobile faillit l'écraser. Pour éviter le monstre métallique, elle se jeta sur un tri-por-

teur dont le conducteur en casquette Finsulta copieusement. Elle n'entendit pas les injures de cet homme ; elle ne sentit pas les gouttes de pluie tiède qui tombaient du ciel mauve et doré. A chaque pas qu'elle faisait, un pan de l'univers, un fragment du passé, croulaient derrière elle, et, devant elle, se déroulait dans une gloire, la perspective indéfinie des temps qui allaient venir.

Elle se vit, marchant dans une petite rue, sur un pavé encore humide qui réverbérait le ciel orageux du soir, et devenait un pavement de jaspe, de cristal et d'or pur. L'odeur de l'automne s'exhalait des jardins touffus que pressaient des grilles. Les maisons étaient belles. Il n'y avait point de boutiques vulgaires, point de marchands poussant des voitures. Les automobiles glissaient, sur le pavement précieux, ainsi que des bêtes domptées. Et tous les passants s'en allaient vers l'église. Et tous étaient Russes. Et le regard de Dieu les couvrait tous.

L'église était dans un jardin, l'église d'or,

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parmi les arbres d'or, sous le ciel d'or. Ses dômes et ses clochers bulbeux annonçaient l'architecture de la Jérusalem nouvelle. Dans l'espace qui précédait cette église, des hommes et des femmes attendaient quelque chose. Priscille se trouva parmi eux, et leur langage étranger lui fut un enchantement. Des portes s'ouvrirent. Les gens montèrent les marches du parvis. Priscille monta derrière eux, inaperçue.

En d'autres temps, sa répulsion de calviniste pour un culte extérieur et sensuel, l'eût chassée de cette église; mais un délire d'enthousiasme se déchaînait en elle qui assourdissait sa raison. Tout ce qu'elle avait imaginé, à travers Isaïe, Ézéchiel, Daniel et Jean, elle le découvrait dans cette caverne d'or, dans ces jeux de la lumière sur les pierreries et les peintures, dans ces lampes suspendues, dans cette muraille orfévrée, barrière mystérieuse cachant le trône en feu de l'Agneau. Ignorante des arts et des littératures, elle s'était inconsciemment saturée de la vieille poésie orientale

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que le calvinisme a dépouillée de ses violences barbares et de ses fastueuses couleurs, pour en extraire une moralité. L'église catholique lui rappelait Rome et le pape ; l'église orthodoxe lui fit comprendre le temple de Salomon, et son austérité protestante ne fut pas scandalisée par les aspects d'un édifice qu'elle interpréta dans un sens biblique. Sa haine pour les « images taillées » fléchit. Elle ne distingua plus les choses que dans les prestiges de la pénombre. Un brouillard d'encens remplissait l'église obscure et chatoyante. Les figures peintes de l'iconostase, les Vierges noires, le Christ bénissant de la voûte, les deux bouquets de flammes des hauts candélabres dorés, s'évaporaient dans ce brouillard bleu, lourd, immobile, comme dans le mystique élément où le Prophète visionnaire entrevoit ce que l'œil de l'homme ne saurait voir. Soudain, une voix aux sonorités de bronze éveilla l'église assoupie. Un prêtre qui avait de longs cheveux de nazaréen, vêtu d'une robe de velours sombre auxsplendides broderies, se présenta devant la

barrière d'or, sous les feux rouges des lampes, et commença l'office du soir.

Evaguée dans les hauteurs, l'âme de Pris cille entendit la prière d'en bas, la lamentation du peuple exilé.

Elle retomba vers la terre.

Maintenant, l'or, les flammes, les parfums, les visions célestes disparaissaient. Priscille ne voyait plus que les êtres de chair et de sang, ses frères en humanité, les Russes agenouillés autour d'elle.

Ils n'étaient pas très nombreux — un petit groupe d'hommes et de femmes, tous divers par l'âge, le type, la condition sociale et qui priaient comme savent prier les malheureux. Ces vêpres du samedi soir, c'était une cérémonie plus intime et plus touchante que les grands offices dominicaux, où se retrouve toute la colonie russe, et ceux qui étaient là n'étaient pas venus, à cette heure crépusculaire, pour voir et pour être vus. Un sentiment de douleur émanait de ces silhouettes perdues dans l'ombre, penchées ou prosternées, et ce senti-

ment envahissait Priscille, se concentrait en elle, la faisait douloureuse de toute cette douleur. 11 lui semblait que son cœur était gros des angoisses de ces inconnus, que leurs larmes appelaient ses larmes, qu'elle était, avec eux,comme eux, une exilée et une errante. Tremblante de tendresse, elle sentait une force s'en aller d'elle et les posséder tous... Il y avait, auprès d'elle, un jeune homme à la mine rustique, vêtu d'une blouse militaire sans insignes. Sa tête rasée, ses grosses pommettes, une expression à la fois pieuse, puérile et farouche, lui donnaient l'air d'un païen sauvage nouvellement converti. Plus loin, se tenaient deux jeunes filles qui multipliaient les signes de croix ; une femme coiffée d'un fichu ; un vieillard élégant, aux favoris de magistrat ; un autre vieillard squelettique, sans linge et chaussé de souliers éculés ; enfin une dame âgée, encore belle, au visage meurtri, au manteau râpé, aux boucles d'oreille étincelantes, sous le bord d'un chapeau déteint. Chacun de ces hommes, chacune de ces femmes avait.

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derrière soi, le souvenir d'une tragédie ; chacun portait un deuil ou une angoisse pire que le deuil; chacun murmurait un nom, évoquait un cher visage, et jetait, par-dessus l'Europe, un cri muet dans le vide, vers quelqu'un qui n'avait jamais répondu. Toutes les prières de ces proscrits étaient des appels. « Mon Dieu !.., Mon Dieu!... » gémissaient-ils. Et cela signifiait : « Mes enfants!... Mes parents!... Mes frères!... » Dans les demi-ténèbres de l'église, des fantômes se mêlaient aux vivants qui les contemplaient avec les yeux de l'âme — le peuple des absents, aussi vague et plus effrayant que le peuple des morts.

Priscille voyait ce que chacun voyait; elle souffrait avec tous et avec chacun ; elle pleurait sur tous et sur chacun.

La voix murmurait tendrement en elle :

« Pleure ! Jésus a pleuré sur Lazare et il savait que son ami ressusciterait du tombeau. »

D'autres voix, autour d'elle, répondaient, lentes et dolentes, que nul instrument ne soutenait, merveilleusement accordées à l'unisson

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et pareilles au mélodieux soupir d'une seule bouche angélique :

<( Gospodif Gospodi pomihuil^... )>

La supplication venait-elle de chanteurs invisibles? Émanait-elle de la matière même de l'église, des murs, des métaux, des lampes ardentes, du pavé, qui participaient à l'immense douleur humaine? Montait-elle du sépulcre ou de l'abîme?

« Gospodif,.. Gospodif... »

Une longue note s'éleva, ténue et vacillante comme un fil de fumée. L'atmosphère s'embrasait sourdement. Dans le brouillard plus bleu, presque étouffant, le prêtre aux cheveux de nazaréen faisait les gestes rituels, et la lamentation mourait et renaissait comme le désespoir et l'espérance :

<( Gospodif... Gospodif »

Le jeune homme qui priait à côté de Priscille tomba brusquement sur les genoux, et du front, toucha la pierre des dalles,

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