CINQUIEME PARTIE
Les nouvelles dont le marabout de Ma^uza avait voulu accabler son prisonnier ne reflétaient plus exactement les opérations de la guerre.
A cette date du 22 novembre 1893, le général Marcias avait réparé l'échec de Margallo. Certain que la flotte espagnole ne laisserait plus passer de contrebande de guerre, il épuisait par des alertes perpétuelles les munitions de ses adversaires.
Il y avait autour de Melilla trente mille Riffains en armes. On savait qu'en dehors des fameux fusils à « seize coups » dont la répu^
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lation est établie dans la montagne beaucoup plus sûrement que le respect pour le Sultan, les insurgés disposaient de huit à neuf cent mille cartouches métalliques et de dix mille Remington. Ils se servaient si habilement de ces armes de précision que le général Marcias avait dû autoriser ses officiers à porter une vareuse sans ornements. Les broderies d'uniforme servaient de cible aux tireurs.
L'acharnement des Riffains contre le [^réside et les forts croissait d'heure en heure. Ils approchaient maintenant si près de Melilla que, chaque nuit, leurs balles venaient tomber dans le faubourg du Polygone. Ils avaient profité des jets de lumière électrique, qui éclairaient un débarquement nocturne, pour fusiller à deux cents mètres les dragons de Santiago. Ils poussaient leurs tranchées jusqu'en territoire espagnol. Us se ruaient sur les convois qui, toutes les quarante-huit heures, venaient renouveler la provision d'eau des cinq forts.
Dans les engagements sérieux, ils avaient adopté la tactique européenne. Ils })ratiquaient avec habileté le nouveau mode de combat de l'infanterie, c'est-à-dire la chaîne, le soutien
et la réserve. Ils mettaient à profit avec une habileté surprenante les ondulations du terrain. Ils avaient protégé les approches de leurs villages par des édifications de petites murailles en pierres sèches. Ils creusaient en arrière des fossés peu profonds. En avant ils rejetaient la terre sur le mur pour renforcer l'obstacle et le couvert. Avares de leurs feux, ils laissaient maintenant les Espagnols approcher à trois ou quatre cents mètres de leurs tranchées. Ils leur infligeaient des pertes d'autant plus sérieuses que l'œil de l'assaillant distinguait difficilement ces ouvrages militaires des accidents naturels du sol.
Ce sursaut d'activité belliqueuse avait sa source dans l'inquiétude.
Au commencement de novembre, le bruit avait commencé à se répandre dans le Riff que le Sultan Mouley Hassan abandonnait son expédition du Taffilet et qu'il remontait dans le nord pour surveiller les événements, peutêtre pour négocier avec l'Espagne. Le 11 du même mois, un prisonnier, envoyé en parlementaire par le général Marcias aux gens de Fréjana, les avertit que le Sultan, de retour
dans sa capitale, venait de se mettre en communication avec le ministre d'Espagne. Il promettait à ce diplomate toutes les satisfactions de droit. Même, dans sa volonté de faire acte de suzeraineté, il parlait de venir en personne réduire l'insurrection du Riff.
Le marabout de Mazuza feignait de dédaigner toutes ces nouvelles. Secrètement, il en était affecté. Il décida d'envoyer aux renseignements son espion Diego.
M. Achard, le lieutenant Renaud et le Frère Marins en reçurent la confidence du renégat lui-même.
— Je joue avec vous, dit-il, (îarles sur table : mes affaires ne sont pas meilleures à Melilla que les vôtres ici. J'apprends que le général Marcias vient de fusiller au pied de la tour de San-Iago mon associé Isaac-ben-Amou. Donnezmoi pour le maréchal Martinez Campos, que l'on attend à Melilla d'une heure à l'autre, une lettre de recommandation. Expliquez- lui que mes bons offices à votre endroit méritent quelque considération de sa part. Et, du môme coup, la question si intéressante de votre libération sera fort avancée.
Le négociant Achard avait ce principe : sur le terrain des affaires, la rancune est un obstacle encombrant. Il était prêt à se servir du renégat. Mais il ne voulait pas être dupé. Il imposa silence aux récriminations du lieutenant et du Frère Marins. Il dit simplement :
— Comment veux-tu que nous ayons confiance en toi ?
Le renégat jeta autour de soi un regard circonspect. Personne n'était aux écoutes. Il tira de sa djébira une feuille de parchemin au bas de laquelle Mahimon avait imprimé son cachet.
— Voici, dit-il, un sauf-conduit. Il me permettra de franchir toutes les lignes des Riffains et d'arriver jusqu'en face de l'isthme qui relie le préside à la terre ferme. Vous le savez comme moi, la protection de Mahimon ne vaut pas au delà. Au contraire, grâce à votre lettre, je pourrai entrer dans le fort de San-Francisco et y demander un guide qui me conduise au maréchal.
Le négociant réfléchit une seconde.
— Ta proposition, dit-il, mérite qu'on l'examine. Si je juge à propos de lui donner suite, comment te le ferai -je savoir?
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— 11 ne faut pas, reprit Diego, que Ton nous voie causer ensemble. Je quitterai Mazuza cette nuit, avant le lever de la lune, c'est-àdire que, vers onze heures du soir, je passerai à cette place où le Père Blanc a coutume d'aller prier. Si l'un de vous vient m'atlendre là, je nie chargerai de la lettre. Sinon, que vos destins s'accomplissent d'eux-mêmes I
Diego venait à peine de s'éloigner, quand le Père Blanc se présenta sur le seuil de la masure que M. Achard habitait avec ses deux compagnons.
Une émotion dont il n'était pas le maître pâlissait légèrement le visage du missionnaire.
— J'apporte, dit-il, une nouvelle dont vos cœurs vont se réjouir.
— Notre libération est proche ? s'écria M. Achard.
Le Père Blanc l'arrêta :
— Non, dit-il, je viens vous faire une demande en mariage.
Marc ne quittait pas le missionnaire des yeux.
— Monsieur Achard, voulez-vous accorder
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la main de votre fille Marie-Christine à M. le lieutenant Renaud?
Tous eurent un mouvement de surprise. Et le négociant dit :
— Mais, mon Père... Je croyais que le marabout de Mazuza...
Le missionnaire interrompit :
— C'est Mahimon lui-même, monsieur Achard, qui exige ce mariage. Il a entendu dire que la réunion de Marie-Christine avec un prêtre de Jésus-Christ n'était qu'une apparence. J'ai obtenu de lui qu'il me dégageât par le divorce. Il y a consenti à la condition que cette désunion serait immédiatement suivie par un nouveau mariage.
Le lieutenant Renaud dut s'appuyer au mur. Pourtant il murmura :
— Et Marie-Christine consent?
Le tremblement de sa voix disait son attente passionnée.
Sans tourner les yeux vers le jeune homme, le missionnaire répondit :
— Marie-Christine est une chrétienne. Elle se soumet à la volonté de Dieu.
— Ah! mon enfant!... dit M. Achard.
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Il ouvrit les bras; le lieutenant s'y jeta.
I^a quinzaine qui venait de s'écouler avait vieilli Renaud. Les souffrances de cœur où il avait vécu laissaient sur son visage un léger masque de tourment. Cela donnait une valeur morale à sa naturelle séduction d'énergie. Il prit le Père Blanc à part, et, avec cet élan de sincérité qui avait chez lui tant de chnrmo. il confessa :
— Ma confusion, mon Père, égale ma gratitude... Je vous ai méconnu tout haut, calomnié tout bas...
Le missionnaire répondit avec froideur :
— Vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, monsieur; ici je ne suis que le porte-parole de mademoiselle Achard. C'est en son nom que je l'ai demandée à son père pour vous.
Renaud hocha la tête.
— Je vous entends trop, dit-iL Je ne la tiens que de sa soumission I
On décida qu'on ne laisserait pas à Mahimon le temps de changer une fois encore l'orientation de ses caprices. Le soir môme le mariage . serait célébré dans la cour de celte
masure que le Père Blanc avait habitée a^ec Christine.
— Ensuite, dit le missionnaire au lieutenant, nous vous laisserons en face de celle qui sera devenue votre femme de par la loi de Dieu et son libre consentement. Je vous demande seulement de vous som^enir à cette minute qu'avant d'être l'abri d'un amour permis, cette maison aura servi d'asile à la Pureté et à la Prière.
Sur le seuil de la cour, Marie-Christine s'était séparée du Père Blanc. Et quand il avait disparu à ses yeux au tournant du chemin de ronde, elle était venue s'asseoir sous l'olivier.
L'engourdissement de la sensibilité, de la pensée, du vouloir qui suit toute dépense excessive d'activité physique ou morale, lui faisait circuler dans l'âme un subit apaisement. Elle en était surprise. Elle en savourait la douceur tout en laissant ses regards errer sur les lignes grandioses du paysage. Il lui semblait que ses yeux venaient de se fermer sur ce monde du rêve où s'était complue sa jeunesse cloîtrée et
que les réalités extérieures lui étaient révélées pour la première fois.
Elle avait envie de remercier Dieu parce que la lumière se fait bleue au fond des vallées, parce que de jeunes pousses rafraîchissent au printemps la vieillesse séculaire des oliviers, parce que, de même, la grâce d'en haut touche et épanouit à l'heure propice les cœurs qui lui résistaient.
— Est-ce donc là, pensa-t-elle, cette joie du sacrifice dont m'ont parlé tous ceux qui s'intéressaient à mon salut?
Elle songea soudain que le Père Blanc arrivait au bout de son chemin. La minute approchait où M. Achard allait apprendre par ce messager la nouvelle qui pouvait le faire le plus heureux. Quel ne serait point son élan de tendresse vers sa fdle à ce moment-là! La pensée de Christine, tout à fait détachée des scrupules du missionnaire et de la félicité de Renaud, contemplait seulement cette satisfaction de son père comme l'unique objet auquel elle voulait relier sa décision.
Dans ces sentiments, l'émotion que M. Achard laissa percer, deux heures plus tard, en abor-
danl cette fille si tendre et si obéissante, apporta à Marie-Christine^ une douceur qu'elle ne connaissait pas.
Le négociant avait pris les devants. Il se méfiait d'un attendrissement qui, pour la première fois peut-être depuis vingt années, mettait dans ses yeux clairs le brillant d'un<* larme.
— Ma pauvre enfant I dit-il en serrant Christine sur sa poitrine. Nous venons de traverser des heures affreuses 1 Je ne les regrette pas, puisqu'elles devaient m'apporter cette joie. Sûrement je n'aurais pas indéfiniment opposé ma volonté paternelle à ta vocation. En la suivant, tu aurais brisé ma vie.
Entre cet élan de son père et sa propre tendresse, Marie-Christine ne sentait plus, comme autrefois, une barrière d'inquiétude. Elle s'oublia frémissante dans cette étreinte filiale.
Ce fut M. Achard qui dut parler le premier des nécessités de l'heure :
*— Marc, dit- il, arrive sur mes pas avec le Père Blanc... Comment vas-tu le recevoir?
Elle répondit d'une voix ferme :
— Comme le devoir et l'honneur m ordon-
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nent d'accueillir celui qui sera mon époux de par la volonté de Dieu, de par la vôtre et de par mon libr:e consentement,
M. Achard regarda la jeune fille avec une tendresse qui descendit dans l'âme de Christine.
— Je t'entends, mon enfant. Ta résignation est sereine. Tache d'y ajouter un peu de joie... Tu ne feras que devancer l'éclosion d'un sentiment que Dieu ne peut pas te refuser en échange de ta décision si chrétienne et si filiale.
L'émotion soulevait maintenant à grandes ondes la gorge de la jeune fille.
— Mon père, dit-elle, si cette joie vient, elle sera bien accueillie. Je vous le promets, pas une seconde je ne lui résisterai par vanité enfantine, souvenir de mon obstination passée. A cette heure il m'est impossible de la feindre. Je tombe de haut, j'en suis encore froissée. Vous aurez de l'indulgence pour moi... .
Elle ajouta plus bas :
— Lui aussi sans doute...
Une seconde fois elle allait appuyer le front sur la poitrine de son père. Un bruit léger.
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vers la porte de la cour, lui fit tourner la tête*
— Ce sont eux, dit M. Achard.
Elle songea plus qu'elle ne dit :
— Déjà!
Le missionnaire était resté sous Tolivier pour ne pas apporter une gêne à cette première entrevue,
Marc s'avança vivement. Quand il fut devant Marie-Christine, il s'agenouilla, il prit la main qu'elle ne retirait pas, il la posa sur son front. Son altitude d'humble piété, la muette éloquence de son agenouillement, la timidité qu'il avait à lever les yeux sur celle qu'on lui donnait pour femme, firent de l'impression sur Christine. Elle dit avec une douceur aisée:
— Remettez-vous... Relevez- vous... C'est devant Dieu seul qu'il nous faudra nous age- .nouiller, tout à l'heure, côte à côte.
. Il ne pouvait que répéter le nom qui lui était cher.
— Christine... Christine...
Enfin il dit:
— Ce n'est pas moi qui vous presse ainsi I... J'aurais voulu vous donner le loisir de vous
habituer à cette idée de mariage... Le temps de me supporter...
Elle eut un sourire mélancolique:
— Ne prononcez pas de telles paroles, Marc. C'est moi qui ai désiré que notre mariage fut célébré sur l'heure. Je vous en prie, si le Père Blanc vous a accompagné jusqu'à cette porte, prévenez-le. Je lui serai reconnaissante de procéder sans délai à la cérémonie. Demain il dira une messe à la Maison des Hôtes. Tous nos compagnons de naufrage pourront y assister. Sa bénédiction nous suffira pour aujourd'hui.
Marie-Christine guettait le regard qu'au premier moment le missionnaire arrêterait sur elle. Elle estimait qu'elle-même avait payé le droit de le' contempler en face. Une seconde ils se considérèrent.
Si jamais à leur insu leurs âmes s'étaient inclinées l'une vers l'autre, elles surent dès cette minute qu'elles n'avaient pas fléchi. Le Père Blanc était revenu à cette politesse glacée qui fait le fond des sentiments du prêtre pour toute femme, même chrétienne. Marie-Christine ne se sentait plus disposée à s'humilier devant cette indifférence comme au temps où,
dans un éblouissement de respectueuse tendresse, elle confondait le . Christ avec son prôtre.
. Volontairement elle alla droit à ce qu'il ) avait de banal dans leurs rapports immédiats.
— Mon Père, dit-elle, si vous jugez que la présence d'un seul témoin est suffisante, je vous demanderai de procéder à la célébration du mariage sans plus attendre.
S'il sentit ces nuances, il ne laissa point paraître qu'elles le surprenaient. Il répondit d'un ton naturel :
— Le rite n'exige que la présence du prêtre et des époux.
M. Achard ôta de son doigt, pour le donner à Marie-Christine, l'anneau que sa f^mme avait reçu de lui au jour de leur mariage.
En le bénissant, le Père Blanc dit :
— Ceci est le symbole de l'amour qu'une femme chrétienne doit au mari qu'elle tient de Dieu et de son consentement libre. Qu'il soit impérissable, cet amour, comme le cercle sans fin, fécond comme l'or dont cet anneau est formé.
Ce même soir, comme M. Achard et le Père Blanc se disposaient à laisser les jeunes époux en face l'un de l'autre, le lieutenant Renaud retint le missionnaire une seconde, sur le seuil de la masure.
— Mon Père, dit-il, promettez-moi que tout à l'heure vous viendrez nous retrouver ici. J'ai une prière à vous adresser. Pouvons-nous compter sur votre visite?
Le Père Blanc eut un geste d'acquiescement.
— Vous m'avez appris, dit Marc, que jamais, aux heures d'inquiétude, on ne vous adjure en vain.
Marie-Christine avait fait un pas hors de la maison pour accompagner son père, et maintenant, une main sur ses yeux, elle le regardait s'éloigner en compagnie du missionnaire.
Par discrétion, Marc était resté un peu en arrière. Comme elle se retournait enfin, il vint à elle ; il lui prit la main, il la conduisit sous Tolivier.
— Asseyez-vous là, Christine. Voulez-vous qu'entre le passé et l'avenir, dont ni vous ni moi ne pouvons percer le mystère, nous fassions ici une halte?
— Je le veux, dit-elle.
Il lui serra la main avec tendresse avant de la laisser retomber,
— Vous rappelez -vous, dit-il , l'entretien que nous avons eu ensemble, le 8 octobre dernier, il y a un mois et demi? La date en est précise dans ma mémoire. C'était quelques heures avant que la lie ina- Mercedes vînt se briser sur les récifs de Gurugu.
— Les détails de cette afTectuouse causerie, répondit la jeune fille, sont tous présents i\ mi\ mémoire.
— Je vous découvrais, Christine, la longue
fidélité de mon cœur, cette attente qui fut la discipline de ma jeunesse, cet espoir de votre amour que j'entrevoyais comme la récompense...
— Et je vous ai répondu, Marc, que moi aussi, dans la paix de mon enfance claustrale, bien souvent j'avais pensé à vous. Ma sollicitude de sœur vous avait suivi dans les périls de votre vie errante ; j'aimais à mêler votre nom à mes prières.
Renaud savait peu de chose de la nature de la femme: il n'était que spontanéité et sincérité. Il ne se demanda pas si le rappel de la violence qu'il avait opposée aux projets de Marie-Christine ne serait pas à cette minute précise une suprême maladresse. Il pensa seulement que ce souvenir persistait dans sa mémoire, qu'il flottait sans doute entre Marie- Christine et lui-même, qu'il valait mieux l'aborder que l'éviter.
— Et c'est cet homme-là, s'écria-t-il, qui, le jour où la chance du martyre s'est levée sur votre chemin, a essayé de vous effrayer par l'évocation du supplice, — des périls, — plus affreux encore, — que courait votre honneur I . . .
La sincérité de ce regret toucha ràmc de la jeune fille. Elle fit avec douceur :
— Je me souviens seulement, Marc, que je vous ai demandé à ce moment-là si vous étiez prêt à me suivre dans la mort. Vous avez répondu : « Môme sans la foi. » Je me réjouissais do vous conduire à Dieu par le chemin de votre tendresse. C'est un projet auquel je ne renonce pas. Vous ne doutez point qu'il n ait sa place dans ma présente décision.
Il se frappa le front comme s'il eût souhaité le fendre et en chasser une pensée obsédante.
— C'est cette décision même, Marie-Christine, cette décision qui devrait faire mon bonheur et qui... pardonnez-moi ! prolonge mon affreuse souffrance. Certes, je la sens libre I Je le sais, nulle créature humaine n'aurait eu le crédit de vous imposer une action que votre conscience condamnait. Mais, — faites grâce à cet aveu,— il contient toute ma misère I — si je suis certain que votre résolution a été volontaire, elle me demeure obscure. Je me débats dans les ténèbres avec toutes les angoisses de l'amour.
Il y eut un silence que Rene^ud trouva mor.
tel. Avant de répondre, Christine réfléchissait profondément. Elle dit enfin :
— Je ne vous apprends pas, Marc, que Dieu a été votre rival dans mon cœur ? Je croyais qu'il m'appelait, parce que je désirais passionnément aller à lui. Il a daigné m'éclairer par un impérieux exemple. Il m'a montré un missionnaire sacrifiant à l'amour du prochain les espérances de sa vocation. Comment après cela me serais-je obstinée dans un rêve d'enfance? Je l'ai compris à temps : la volonté qui nous gouverne tovis attendait de moi d'autres engagements.
Un cri de douleur l'interrompit:
— Dites un autre sacrifice, Marie-Christine I Les mots ne doivent pas vous faire peur quand nos âmes se révèlent si loyales l'une à l'autre. D'ailleurs, vous ne m'apprenez rien... C'est le devoir, le pur devoir, qui vous a commandé de m'accepter pour époux. Le devoir, mon Dieu 1 . . . le devoir !
Il cacha son visage dans ses mains. La vue même de celle qu'il aimait, qui était là pour d'autres raisons que la seule tendresse, lui devenait intolérable.
Marie-Christine le regardait avec surprise.
— Disons le devoir, puisque vous le voulez, Marc. Mais pourquoi ce mot vous désespère t-il?... Il signifie pour moi Dieu, dont les intentions sur mon âme me sont clairement apparues ; il signifie encore mon père, à qui j'ai la joie d'obéir, enfin mon devoir, c'est vous, Marc. Au lieu de vous affliger, réjouissez-vous de cette certitude que je vous apporte. Vous m'entendez de reste et il n'y a pas là de quoi pleurer.
Il ôta ses mains de son visage, qu'en effet baignaient les larmes.
— Ce n'est pas sur moi que je pleure, ditil, ô Marie-Christine, mais sur vous, qui, de l'amour de Dieu, tombez à l'amour d'un homme. La chute est trop cruelle pour une âme telle que la vôtre î Je le prévois, toute la vie je vais l'entendre se débattre comme un oiseau qui agonise à terre dans le regret du ciel.
Elle sourit avec mélancolie et dit:
— C'est à mon tour de m'accuser, Marc, car je suis responsable de votre présente douleur. Au cours de ces épreuves, je me suis révélée à vous comme une fille orgueilleuse qui considérait l'isolement de sa prière sous les yeux de
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Dieu ainsi qu'un privilège de noblesse. La vie plus vraiment chrétienne que j'ai menée dans cette maison m'a guérie de cette haïssable arrogance. A cette heure, je connais les douceurs de l'humilité, j'ai l'intuition des joies qu'une femme peut découvrir dans le service de ce qu'elle aime. Marc tressaillit.
— « Ce qu'elle aime? » Écoutez- vous parler, Christine ! Ne risquez pas des mots imprudents dont les lendemains seraient trop cruels pour mon cœur. Dites que votre sacrifice est complet, dites que vous voulez y sourire, que vous y prendrez la figure de la Charité, mais ne prononcez pas à la légère ce mot d'amour. Il ne vous appartient pas encore, puisqu'il passe par vos lèvres sans les brûler, — sans seulement que votre sein se soulève î
Elle eut un haut-le-corps, comme s'il l'avait blessée.
— Eh quoi? tit-elle. Prétendez -vous avoir tout seul l'intelligence de l'amour ? J'ai renoncé sans reprise à faire l'ascension de cette colline qu'une vierge, donnée à Dieu, gravit, indifférente aux joies et aux souffrances de la terre,
les }eux attachés sur la clarté qui est en haut. Mais je ne serais pas loyale si je ne vous disais pas tout de suite mon espoir. Je rêve de faire à deux, votre main dans ma main, celle Route des Sommets, où mon égoïsme (Vh'wv ^f>^]ait marcher seul.
Quelle que dût être la conséquence de sa sincérité il sentit que, à cette tendresse mystique, il devait, dès cette minute, répondre dans la langue précise de son amour viril :
— Aveu pour aveu, Christine, dil-il cii lui saisissant les mains, mon rêve est d'aller vous chercher au ciel où vous planez |X)ur vous ramener à la lerre, — à moi !
11 avait parlé passionnément ; elle ne s'effi*aya point.
— Vous voyez, dit-il, cette porte qui tant de nuits a protégé votre sommeil virginal? Votre époux ne la franchira pas tant qu'il ne trouvera sur ce seuil que le Devoir pour laccueillir. J'attendrai que l'Amour me rouvi*e, TAmour que Dieu éveillera à la fin dans votre cœur si vous ne vous êtes pas trompé sur sa volonté, s'il a décidé que vous deviez renoncer à lui [)0ur vonir à moi.
Il n'y avait pas d'effroi sur le visage de Marie-Cliristine. Gomme elle ne reculait point, il eut l'irrésistible élan qui allait unir leurs lèvres.
Il se ressaisit, et ils demeurèrent ainsi immobiles, si près l'un de l'autre que, de leurs visages devenus vagues, ils n'apercevaient plus que les yeux.
Elle demanda :
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux vous conquérir, Marie- Christine !
— Mais vous me tenez de Dieu !
— Je veux vous tenir de vous-même.
Li nuit commençait de tomber quand le Père Blanc reparut dans le chemin du remj^art. Marie-Christine l'aperçut la première.
— Marc, dit-elle, je vous en prie, [)ermettezmoi de rentrer dans la maison... Vos paroles, votre résolution, m'ont plongée dans le trouble. J'aurais honte d'en donner le spectacle à tout autre qu'à vous. Dès que le Père vous aura quitté, appelez-moi, je viendrai vous rejoindre sous l'olivier.
De son côté, le missionnaire aj)portait ;i ce rendez-vous un esprit inquiet. 11 se demandait quelle espèce d'intervention le mari de Chris-
tine allait à cette minute réclamer de lui. Il s'attendait à des plaintes sur la froideur de la jeune épouse. Les premiers mots que prononça le lieutenant Renaud lui donnèrent lieu de croire que ses conjectures étaient véritables.
— Mon Père, dit le jeune homme, j'entends bien qu'après la cérémonie de cet après-midi et votre bénédiction les suites naturelles de la tendresse apparaissent légitimes aux yeux de l'Église et aux vôtres. Sachez -le pourtant : mon amour est plus exigeant que le rite. Le consentement de la volonté — même tout à fait libre — ne lui suffit pas. Il veut celui du cœur.
Le missionnaire répondit sans hésiter :
— C'est un terrain où il m'est malaisé de vous suivre. L'Église a voulu que l'idée du devoir veillât au chevet de l'homme et de la femme. Pour le reste, elle l'ensevelit dans l'ombre. Elle reparaît seulement quand la tendresse des époux a. mûri dans une œuvre de fécondité.
Marc répondit:
— J'aime ces scrupules et si je vous fais part des miens, c'est seulement pour les justifier aux yeux d'un ami. Je vais quitter Marie - Christine, ce soir même, sans la revoir.
Un mouvement du Père l'arrêta :
— Le Frère Marius, demanda Renau«l, ne vous a donc rien révélé de nos projets? Lui et moi, cette nuit même, nous méditons de nous emparer d'un sauf-conduit que Mahimon a donné à Diego pour lui permettre de traverser les lignes des Riffains et d'atteindre Melilla. A la place de ce renégat, nous irons trouver le maréchal Campos. Nous l'avertirons de la présence des naufragés de la Reina- Mercedes dans les murailles de Mazuza. Nous espérons rentrer au village avant le lever du jour. Nous le supplierons de ne point pousser ces Riffains à bout, mais de leur proposer en échange de leurs prisonniers des conditions acceptables. A l'heure actuelle Mahimon s'attend à un bombardement. Il ne va conserver à Mazuza qu'un rideau d'hommes. Il veut évacuer les femmes et les enfants sur la montagne. Dieu sait, en ce cas, ce que les nôtres deviendraient.
Le Père Blanc écoutait avec attention la confidence du lieutenant.
— Mon ami, dit-il, en mettant la main sur le bras de Renaud, votre projet est hardi. Il peut réussir. Mais ne vous exposez pas aujour-
d'hui aux périls d'une telle aventure I Votre vie ne vous appartient plus à vous seul. Restez ici. Je vous le demande. C'est moi qui accompagnerai le Frère Marins à Melilla.
Renaud serra affectueusement sous le sien le bras du missionnaire.
— Ah I mon Père, dit-il, ne m'enlevez pas le seul moyen que j'ai de la conquérir! '
Malgré lui ses regards se tournaient du côté de cette porte par où Marie-Christine était entrée dans la maison.
Il se ressaisit et dit au Père :
— Voici ce que je vous demande : tout à l'heure, quand je serai trop loin pour qu'on me suive ou qu'on me rappelle, vous entrerez dans cette maison. Vous direz à ma femme la chose comme elle est. Je la prie de ne pas m'en vouloir si je n'ai pu me faire heureux avec son noble sacrifice. Je mourrais avec joie pour la servir. Je ne désire revenir à elle que dans l'espoir de gagner enfin son cœur.
Un quart d'heure plus tard, le lieutenant Renaud et le Frère Marins se rencontraient sur ce terre-plein où tant de fois le missionnaire était venu prier. L'un et l'autre étaient vêtus
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des burnous que la règle de rislam leur avait imposés comme un signe extérieur de leur conversion à la loi du Prophète.
Assis dans Tombre du bois de cactus, ils causaient à voix basse.
— Je n'ai pu, dit le Frère du Sahara en montrant un couteau à manche de bois qu'une petite gaine de cuir rouge accrochait à sa ceinture, me procurer que cette arme-là. Encore Tai-je volée à notre cuisinier nègre qui ronflait en travers de la porte. Telle qu'elle est, la lame est bien emmanchée, et si cette canaille de Diego ne veut pas se contenter d'un bâillon, s'il m'oblige à lui enfoncer ce couteau dans l'estomac, il aura de la chance s'il le digère.
— Réservons Diego, dit le lieutenant, pour la justice du maréchal Gampos. Elle ne saurait manquer de l'expédier où il mérite.
Ils attendirent sous le couvert encore une heure. La lune se levait et le renégat, ne se montrait pas.
— Que ferons -nous, demanda le lieutenant, si ce traître nous a joués?
— Nous rentrerons chacun chez nous, répondit Marins.
Marc secoua la tête.
— Vous en userez, dit-il, comme il vous plaira; pour moi, je descendrai tout de même dans la plaine. J'essayerai de traverser les lignes des Riffains et d'atteindre le fort de San Lorenzo. C'est demain que l'escorte apporte le convoi d'eau aux dragons bloqués? Elle me ramènera à Melilla avec elle.
Le Frère du Sahara n'eut pas le temps de dire que ce projet lui paraissait chimérique. Un bruit discret dans le sentier obligea les deux compagnons à prêter l'oreille. Cette fois, c'était bien celui qu'ils attendaient.
Il s'excusa de son retard sur les recommandations que Mahimon avait multipliées avant de le laisser partir.
— Mais, dit-il, je ne vois pas M. Achard? Et son œil soupçonneux fouillait le bois de
cactus.
— Nous t'apportons, dit le lieutenant, la lettre que tu dois remettre de sa part au maréchal Campos.
— Elle est fermée?... Je veux la lire. Marc consulta son compagnon d'un coup
d'oeil.
ois l'IllSU.NMKKS MAKOCAl.NS !
— Soil, dit-il. La lune nous éclaire assez pour que lu puisses prendre connaissance de ce billet. Viens-t'en là, nous serons juste sous sa clarté. Où est ton sauf-conduit?
— Dans ma djebirah.
Ils s'avancèrent sur cette aire battue, où le missionnaire aimait à venir prier. Diego suivait chacun des mouvements du lieutenant. El comme il le regardait tirer de sa poitrine la lettre de M. Achard, il ne s'aperçut pas que le Frère se glissait derrière lui.
Un regard du lieutenant Renaud gâta toute l'affaire. En môme temps que lui, Diego releva les paupières. Sur la blancheur de Taire, où la lune projetait leurs trois ombres en plein, il vit le nœud coulant que Marins élevait audessus de sa tête.
Ce n'était pas la première fois que le i*enégat se trouvait dans un semblable péril. 11 ne perdit pas sa présence d'esprit. Il bondit devant soi avec tant de force, que Renaud, heurté par le choc, rompit d'un j>as; en même temps les bras de Marins s'abattaient dans le vide.
Avant que le lieutenant, revenu de Tattaque,
eût réussit à s'emparer de son adversaire, Diego avait tourné le pied gauche, sauté à bas du terre-plein, et, sans un cri, plongé dans la brousse.
Marie-Christine comprenait mal dans quel but Marc avait prié le Père Blanc de venir une fois encore se placer entre eux. Elle savait du moins qu'elle ne désirait pas se retrouver en face du missionnaire.
Assise dans Tombre au fond de la cour, elle réfléchissait sur les événements qui, en si peu d'heures, avaient changé le cours de ses décisions et de sa vie. Cette méditation aboutissait à une curiosité toute féminine. Marie-Christine nedoutait pas qu'elle ne fût l'unique objet de l'entretien que Marc avait avec lo Père Blanc. Elle brûlait de deviner quel jugement on jK)rtait sur elle.
Cette inquiétude se fit si vive qu'elle ne résista pas au désir de revenir vers la porte de la cour pour écouter si la conversation n'approchait pas de sa fin.
Les ténèbres étaient maintenant profondes, pourtant, du seuil de la masure, elle sut que l'entretien était terminé. Un seul des deux hommes demeurait là, assis dans l'ombre de l'arbre. Elle distinguait au pied de l'olivier la blancheur imprécise d'un burnous, et ne doutant pas que ce fût son mari, elle s'avança vers lui, avec une douceur mystérieuse.
— Marc, dit-elle d'une voix pénétrante, ne persistez pas dans une résistance qui m'afflige. Vous savez que cette maison est la vôtre. Entrez-y...
Le tressaillement de l'homme qui était sous l'arbre la fit frissonner. Elle crut qu'elle allait défaillir de honte en reconnaissant le Père Blanc.
Il prononça :
— Ce n'est pas à votre mari que vous parlez, Marie-Christine, mais à votre confesseur.
Elle en voulait au Père d'a*oir rendu cette erreur possible.
Elle riposta :
— Je n'ai rien ù dire à mon confesseur... C'est mon mari que je cherche.
Le Pure Blanc restait dans l'ombre.
— Votre mari, madame, m'a chargé de vou> expliquer son départ.
Cette réponse atteignit Christine au cœur. Elle voulait douter encore, elle demanda :
— Pourquoi Marc n'est- il pas ici ? La parole que vous avez surprise est un gage qu'on serait heureux de l'y voir...
Le missionnaire fit avec sévérité :
— C'est pourtant votre faute, Marie-Christine, si votre mari s'est éloigné de ce toit.
— Ma faute?... Il y était le maître...
— Il aurait voulu obtenir de vous un iiiMn moins sévère. Sa loyauté ne vous accuse pas. Elle reconnaît que vous étiez prête à raccueillir comme une épouse chrétienne. Il souhaitait vous voir ajouter au devoir le sourire.
Elle se sentit froissée que le Père se fit si froidement près d'elle l'avocat d'un autre.
— On n'est, dil-ollo. Iciuio qu'A la loi et m ses engagements,
'— Croyez-vous? demanda le oiissionnaire,
PRISONNIERS marocains! '62Ù
Dieu lui-même réclame la' joie de ceux qui s'immolent en son honneur. Il exige que l'amour s'ajoute au sacrifice. Un effort qui n'est pas heureux ne lui plaît qu'à demi.
Elle sentit que la solidité de la vocation avait constamment mis celui qui, la veille encore, était son compagnon dévie, au-dessus de toute atteinte. Et, profitant de ce que les ténèbres la baignaient, elle dit sans plus se défendre dans la simplicité de sa naissante tendresse :
— Mon Père, puisque vous savez où est mon mari, je vous en prie, allez de ma part lui demander qu'il revienne, car son absence me fait souffrir.
— Hélas! reprit le missionnaire, ni vous ni moi nous ne pouvons plus le rejoindre !
Elle devina :
— Vous ne dites pas qu'il a forcé les lignes, qu'il essaie de gagner Melilla?...
— Pour y chercher votre délivrance, Chris-' tine !... Mieux que cela, une occasion de toucher votre cœur I
Elle frappa sa poitrine comme une pèche-resse qui s^accuse. La surprise de la douleur ne lui permettait plus d*enfermer en soi le senti-
ment qui venait de lui être révélé dans un éclair.
— Ah ! dit-elle, mon Père ! Comment Tavezvous laissé partir?
Marie-Christine n'entendit pas la réponse du missionnaire. Une détonation formidable roula sur leurs têtes. La vallée en fut emplie. Dans la gorge où ce trait venait sans doute de s'abattre, les échos n'en finissaient pas de se renvoyer de lugubres crépitements.
— La foudre? demanda Christine en découvrant ses yeux qu'instinctivement elle avait abrités pour éviter la lueur.
— Non, dit le Père Blanc... Le bombardement I Tenez!... Tenez!... On répond du côté du préside... dans la zone que les Espagnols occupent. Ils prennent Mazuza entre deux feux.
Au premier obus en avaient succédé deux autres. L'escadre entière se mettait au jeu. On tirait du Venadito, du Luçon, du Cuba, du Gérom et du Téméraire, Les obus montaient de la mer en gémissant. Ils se croisaient dans l'air, comme s'ils eussent cherché à s'atteindre. Puis, brusquement, parvenus au bout de leur courbe, ils plongeaient sur le village riffain, ainsi que des êtres conscients qui se seraient arrêtés en plein vol pour fondre sur une proie.
Après les premiers tâtonnements du tir, les canonniers espagnols avaient réglé leur pointage. Pas un projectile n'était perdu. Ils entraient
326 PUISONNIERS MAUOCAlNs!
dans ces reniparls de terre comme dans de la chair vivante. Ils pleuvaient sur les j)laces de Maxuza, sur les petites masures, serrées autour de la mosquée. Les éclats des fusées avaient mis le feu aux tas d'alfa, aux toitures en diss. Vingt incendies commençaient de prendre.
Chaque obus qui éclatait en allumait un nouveau. La pourpre des flammes couronnait dans les ténèbres la crête des murs. Sur les surfaces plates du rempart, son reflet faisait alterner les grisailles de fumée avec les blancheurs du clair de lune.
Une immense clameur s'élevait maintenant de Mazuza ; lamentation de femmes, d'enfants, de vieux, d'éclopés, d'aveugles, beuglements de bêtes, tous surpris en plein sommeil par l'attaque imprévue de l'escadre. Les hurlements de détresse dominaient encore l'éclat du bombardement. Le cœur de Marie-Christine en fut serré. Elle oublia que depuis des semaines ces Riffains sans pitié avaient rêvé son propre supplice.
— Les pauvres gens !... murmura- 1 -elle. Regardez-les I Ils fuient, ils se sauvent dans la montagne... Quelle déroute, grand Dieu ! Et
mon père qui est dans Mazuza avec la pauvre Enriquez et ses enfants ! Qui sait si on ne les a pas enfermés clans leurs maisons pour les faire périr par les flammes? Courons à leur secours !
Elle allait s'élancer dans le sentier de ronde, le missionnaire la retint par le bras.
— Les voici ! Marie-Christine. Ils viennent à nous... Votre père les conduit...
-^ Dieu soit béni ! murmura la jeune fdle.
Et comme le prêtre lui avait rendu la liberté, elle courut à la rencontre.
Longtemps M. Achard garda sa fille entre ses bras :
— Nous sommes tous là, dit-il enfin î Quand le premier obus a passé par-dessus le village, je me suis levé à la hâte. Déjà mes gardes avaient quitté leur poste. J'ai couru chez madame Enriquez. Je l'ai trouvée également abandonnée par ses surveillants. On ne s'occupait plus de nous. J'ai pu traverser la place de la Djemmûa et aller ouvrir à nos matelots la porte de la Maison des Hôtes. C'est un sauve-qui-peut I A cette heure, je crois bien que le village est vide.
328 PUISONNIERS marocains!
11 jeta les yeux autour de soi, et n'apercevant pas Renaud, il demanda avec inquiétude :
— Mais je ne vois ni Marc ni le Frère Marins?... J'espère qu'ils ne sont pas allés dans le village à notre recherche?
— Marc, dit Marie-Christine, est descendu dans la plaine avant le bombardement. Il espère rejoindre le maréchal Campos, l'avertir de notre présence dans les murs de Mazuza.
Il passa dans les yeux de M. Achard un reproche si douloureux que Christine en fut glacée.
— Ne me dites pas, fit-elle, que vous avez des inquiétudes sur sa vie? Il est parti sans me prévenir, sans me dire adieu.
Le négociant ne répondit point. Les nouvelles qu'il avait entendu crier dans les rues de Mazuza par une populace affolée lui donnaient à craindre que Marc n'eût fait un sacrifice inutile.
Il savait que Mahimon était absent du village au moment où l'escadre avait ouvert le feu. Sans doute le marabout avait jugé superflu de rallier ce tas de maisons incendiées. Il était
demeuré en plaine avec ses Riffains. Mais où les tenait-il? Si le bombardement l'avait surpris sur cette plage de Gurubu où il aimait à descendre aux heures de complètes ténèbres pour épier les mouvements de Tescadre, on ne pouvait conjecturer qu'il eût fait traverser à ses soldats les gués du Rio-Ouro, afin de venir livrer une bataille suprême sous le feu des forts. Au contraire, si les premiers obus l'avaient trouvé sur la route de Fréjana, il était fatal que Marc fût tombé entre ses mains. Dès lors, on pouvait être assuré qu'à une telle minute le marabout n'aurait pas accordé à son prisonnier une seconde de sursis.
Le contremaître de la Meina- Mercedes fit remarquer qu'il était périlleux de s'enfermer dans la maison. Elle pouvait attirer les regards des canonniers marins et servir de cible à leurs obus.
— Le plus sage, dit le Père Blanc, est évidemment de nous éloigner de cette masure. Je propose que nous descendions jusqu'à ce bois de cactus où j'avais mon oratoire. On se dissimule aisément dans l'épaisseur de cette brousse. Dans quelques heures, à l'aurore, nous juge-
330 IMli.^O.NMKli^ MAUOCAINSÎ
rons mieux notre position et nous prendrons la résolution la plus sage.
Le lever du jour éclaira pour les prisonniers un spectacle fort émouvant. Toutes les troupes de Mahimon étaient appuyées à la colline de Sidi-Guarrich. Les fondations du blockhaus dominaient de leurs pâleurs crayeuses la blancheur mouvante et chaude des burnous. Abrité des feux des croiseurs par la position des lieux, Mahimon s'efforçait de fusiller les Espagnols qui se montraient sur les remparts du fort San Lorenzo. Un drapeau aux couleurs d'Espagne flottait sur les ruines fumantes de Fréjana. Lorsque la lumière oblique vint à percer les éjjaisseurs de verdure, qui, de ce côté, meublaient les contreforts de la montagne, on distingua clairement le^ dragons de Santiago. Le général qui les commandait observait la plaine.
— Je crois bien, dit M. Achard, que, d'ici à quelques heures nous allons assister à la fuite ou au massacre des gens de Mahimon, Évidemment, ces forces de cavalerie attendent qu'ils descendent en plaine pour les charger et les rejeter dans le Rio-Ouro, Il me semble que
nous pourrions, dès maintenant, hisser un drapeau parlementaire. On nous apercevra de Fréjana et des forts. Le maréchal Gampos enverra une poignée d'hommes pour s'informer de nos intentions.
L'avis était bon. Les matelots se disposaient à hisser, en guise de drapeau, un burnous fixé à une perche, et livré à la brise matinale. Des cris, dans la direction de la masure qu'on venait de quitter, suspendirent ce travail.
— Marins!... dit le Père Blanc, qui, pour mieux observer les mouvements des troupes, était sorti du bois d'aloès...
Le Frère du Sahara avait rejeté le haïk, la corde de chameau, les draperies rituelles. Il apparaissait nu-tète, vêtu de sa cucule, avec son crucifix sur la poitrine. Il levait les bras au ciel. Tous eurent vers lui un élan de curiosité et d'inquiétude. On devinait qu'il apportait les paroles de la délivrance ou d'une suprême déception.
Le Frère était tout couvert de terre et de sang.
— Laissez-moi reprendre haleine! dit-il.
Vous ne pourriez pas me donner un coup à
boire?... Oui, mon père, un peu d'eau... une gorgée, pour faire descendre la poussière... Ce qu'elle est salée dans ce chien de pays!
On l'entourait, on le regardait boire.
— SuflTicit! dit-il, en rendant à un matelot l'écuelle qu'on lui avait tendue. Eh bien, mes amis, vous pouvez boucler vos valises, et descendre en plaine. Mahimon est en déroute dans la montagne avec ses femmes et son cofTre-fort. Les gens de Mazuza — j'entends ce qu'il en reste — viennent d'envoyer leur soumission au général Marcias... Et si les Espagnols tirent encore quelques petits coups de fusil dans la zone militaire, c'est en amateurs de chasse, pour le plaisir de tuer du lapin.
Ces nouvelles apportaient aux prisonniers de Mahimon une joie qui éclatait trop vive pour rester silencieuse.
Un hourrah jaillit de la poitrine des matelots. Et tandis que le Père Blanc se signait, madame Enriquez serrait avec un sanglot ses trois enfants sur son cœur.
Seuls, M. Achard et Marie-Chrisline restaient muets. Dès l'apparition du Frère du Sahara ils avaient commencé de trembler.
Pourquoi Marc n'accompagnait-il pas son compagnon? Il n'était point naturel que le jeune homme eût renoncé à la joie d'apporter l'heureuse nouvelle. Pourtant, ni le père ni la fille n'osaient prononcer le nom du lieutenant. Instinctivement, ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre comme on unit ses forces pour supporter un choc.
Ce fut le missionnaire qui demanda :
— Et le lieutenant Renaud ?
Marius eut une grimace de mécontentement.
— Ah! le pauvre garçon...
— Il est mort?...
Marie-Christine s'était détachée de son père. Elle était là, devant le Frère, les pupilles dilatées, les narines battantes, pâle, comme si le coup qui avait frappé son mari venait de la toucher elle-même.
M. Achard s'avança pour la soutenir.
— Eh non, madame, pas mort... mais blessé!... Mal arrangé... Et j'ajoute que c'est bien sa faute.
Christine n'entendit pas la fm de la phrase. Elle venait de s'évanouir entre les bras de son père.
Tandis que madame Enriquez et M. Achard lui donnaient des soins, le Frère Marins conta l'aventure.
— Voilà, dit-il, nous venions de rater le renégat, quand le premier obus a passé pardessus nos têtes. J'étais d'avis qu'il fallait rentrer à Mazuza pour jouir du feu d'artifice. Le lieutenant m'a répondu : « Retournez si vous voulez, moi, je descends en plaine. — Sans sauf-conduit? — Je me suis juré de joindre le maréchal Campos ou de mourir. » Il était décidé. Je lui ai représenté que sa tentative n'avait aucune chance de succès et que nous risquions de nous faire tuer bien inutilement. 11 n'a rien voulu entendre. Une heure après nous avions franchi le Rio-Ouro. Au moment où l'on remontait sur l'autre berge, un coup de feu est parti derrière nous de la brousse, Renaud a roulé à terre, et comme je me retournais instinctivement, pour voir qui avait tiré, j'ai aperçu notre ami Diego, debout en avant d'une bande. Son fusil fumait encore.
Avec un rapide coup d'œil du côté de Marie- Christine encore évanouie, le Pèi*e Blanc demanda à demi-voiîç ;
— Croyez-vous que le lieutenant se tire de sa blessure?
— Si je ne l'avais pas espéré, répondit le Frère, je ne l'aurais pas chargé sur mon dos, sanglant et inanimé comme il était, pour le porter jusqu'aux lignes de Marcias, sous le feu croisé de Diego et de ces gueux d'Espagnols qui me tiraient dans les grègues à cause de mon burnous.
Le Frère dit encore qu'il avait vu le blessé couché sur un lit d'ambulance. Il avait obtenu des Espagnols uil sauf-conduit en règle. Ce passeport mettait la descente des captifs de Mahimon à l'abri de méprises nouvelles si fâcheuses.
Dès que Marie-Christine eut retrouvé ses sens, les prisonniers, que personne n'inquiétait plus, formèrent une colonne. Le Frère du Sahara en prit la direction. Ils évitèrent les ruines fumantes de Mazuza, les écroulements de poutres qui faisaient jaillir des étincelles en gerbes. Ils se retrouvèrent dans ce sentier que, deux mois auparavant, ils avaient gravi avec des entraves aux pieds, le désespoir dans leurs cœurs.
A la hg^uteur du cimetière ils traversèrent le
Rio-Ouro à gué. Les troupes espagnoles formaient les faisceaux sur l'autre rive. Elles reçurent avec des acclamations les matelots de la Reina-Meixedes. Le Frère Marius remit au commandant du poste Tordre dont il était porteur. On fournit une escorte aux prisonniers pour les conduire au fort de Camellos.
— C'est là, dit Tofficier, que nos blessés ont été évacués. Vous trouverez probablement parmi eux celui que vous cherchez.
Maintenant, Marie-Christine n'avait plus besoin d'être soutenue. Pâle et muette, elle marchait à côté de son père, si tendue dans sa volonté d'atteindre le fort et de revoir Marc, qu'elle ne sentait ni les pierres du chemin, ni la chaleur montante du jour.
Comme on s'engageait sous la voûte du fort de Camellos, un sergent barra la route, enjoignit à la petite troupe de suspendre un instant sa marche.
— C'est, dit-il, un prisonnier que le conseil de guerre vient de condamner. Il va être fusillé dans le fossé du fort.
Presque au même moment, un homme, tète nue, les mains liées derrière le dos, sortit de
la poterne. Le peloton d'exécution l'encadrait.
Un nom jaillit à la fois de toutes les poitrines, cri de pitié chez quelques-uns, d'exécration chez les autres, de surprise chez tous.
— Diego I...
— Vous connaissez ce coquin ? demanda le sergent au Frère. C'était lui qui vendait des armes à Mahimon et approvisionnait de cartouches l'insurrection du Riff. Le général Marcias avait rais sa tète à prix. Un transfuge nous l'a livré. '
— Je regrette bien, dit Marins, d'avoir manqué la prime ! Mais cet homme-là glisse entre les mains comme une anguille. On fera sagement de le fusiller tout garrotté si l'on ne veut pas qu'il reprenne la clef des montagnes.
Les blessés avaient été installés au rez-dechaussée dans les casemates du blockhaus. Ils gisaient là une cinquantaine d'hommes, étendus sur des matelas et couverts de draps ensanglantés.
Le Père Blanc entra le premier dans l'ambulance afin de demander des nouvelles au médecin.
338 1>1U80NMKRS MAHOCAINS !
Le major espagnol répondit en se touchant le front :
— Un officier français?... Que Ton nous aurait amené, hier au soir?... En effet!... J(^ l'ai installé à part, dans la logette du |)ortioiconsigne.
M. Achard s'était rapproché. 11 faisait sur soi-même un grand eflbrt pour paraître calme. Il demanda :
— Que pensez-vous de son état ?
I^ médecin eut un geste où l'optimisme sincère et rindilîérence professionnelle avaient également leur part :
— Ce blessé, dit-il, va aussi bien que possible. La balle lui a traversé le poumon et elle est sortie d'elle-même. Il a peu de fièvre. Il s'en tirera... Sauf, bien eutcnrln. des complications imprévues.
M. Achard revint vers sa fille, que madame iMiriquez tenait par la main :
— Mon enfant, dit-il, je t'apporte de bonnes nouvelles. Notre cher Renaud n'est pas dans un danger grave. 11 a été soigné à temps. On peut te conduire auprès de lui... Te s«Mis-tu la force de le voir tout de suite.
PlUSONNIERS marocains! 339
Christine regarda son père comme si luimême il eut tenu dans sa main la vie du blessé et comme s'il venait de lui faire grâce.
— Permettez-moi, dit-elle, d'aller seule auprès de Marc.
M. Achard répondit avec un élan de joie :
— Mon enfant, c'est ton droit.
Du seuil de la casemate Marie-Christine aperçut Renaud, et son cœur s'arrêta. Mais ce n'était pas la minute de défaillir. Elle passa devant le prêtre, devant son père, et laissa retomber derrière elle la lourde porte. Marc lui appartenait maintenant. Il devait l'apercevoir seule, à son chevet, quand il rouvrirait ses yeux enveloppés d'ombre. Elle s'avança jusqu'au pied du lit, et elle le regarda :
Renaud dormait toujours, il sembla à Marie- Christine qu'un poids infini pesait sur ce sommeil. Il n'était pas seulement formé de la présente souffrance de Marc, mais des longues angoisses de son amour. Avant que cette balle l'atteignît aux sources de la vie, elle-même, la première, elle l'avait blessé. Et de songer qu'elle était cause de cette action désespérée, du goût que Marc avait eu de se jeter dans la
mort, parce que les bras de sa femme ne s'ouvraient point pour l'accueillir, elle souffrait comme dans une passion, où son cœur s'enflait, se rafraîchissait de la rosée des larmeç que ne versaient pas ses yeux.
L'angoisse de Christine devint trop forte : elle alla au chevet, elle s'agenouilla près de la couchette, elle cacha son visage en pleurs dans le drap de Renaud.
Du fond de la torpeur où il était plongé il sentit cette approche. La brûlure qui le tourmentait se réveilla avec la conscience. 11 désira le contact de cette eau aromatisée dont, plusieurs fois déjà, un infirmier avait étanché sa soif.
Sans soulever ses paupières trop lourdes, il demanda :
— A boire...
Avec le bord du verre, Christine écarta ces lèvres brûlantes, puis, de son bras, elle enveloppa l'oreiller du blessé, et, se penchant irrésistiblement :
— Marc, dit-elle.
11 eut le saisissement d'une fraîcheur divine, plus miraculeuse que Feau, qui se posait sur
PRISONNIERS MAROCAINS ! 3il
sa bouche, qui s'arrêtait, qui se répandait par tout son être, qui venait emplir son cœur. Il s'éveilla. Il comprenait. Il pouvait revivre : — Christine... murmura-t-il, avec une faiblesse radieuse.
Et ses yeux s'ouvrirent.