QUATRIEME PARTIE
Renaud n'avait pas entendu la prière que Marie-Christine adressait au Père Blanc, il ne distingua pas davantage la réponse qu'elle en reçut; mais le désespoir qui avait jeté la jeune fille à genoux, le geste du prêtre, la joie qui soudain détendit l'angoisse de Christine, tout avertit le lieutenant que l'on venait de s'accorder dans une entente hostile à son espoir. Du moins espérait-il trouver un appui en M. Achard. Il l'aborda fiévreusement.
— Vous le savez, dit -il, jamais je n'aurais demandé à votre autorité de peser sur la décision de Marie-Christine. Mais présentement,
ce n'est ni vous, ni moi, c'est Mahimon qui la contraint à un choix. Vous permettrez donc que je vous demande formellement la main de votre chère fille.
Le père de Christine était mal revenu des appréhensions que lui avait causées la résistance du missionnaire ; il savourait la volupté de se sentir rassuré pour le principal, après une telle inquiétude. Il ne lui était pas possible d'entrer dans les impatiences de Marc et do souffrir avec lui des tiédeurs de Marie-Christine.
Il répondit assez évasivement :
— Mon cher ami, je ne sais ce que ma fille et son confesseur ont comploté, mais vraiment, après le sacrifice que le Père vient de faire à notre désir de vivre, j'ai quelque scrupule à contrarier immédiatement ses projets. Si tu veux franchement mon avis, tu jugeras que la gratitude te commande la même réserve.
Ce n'étaient pas là les paroles que le lieutenant avait espérées. Il baissa la tête. Décidé à ne pas suivre le conseil qu'on venait do lui donner, il alla droit à la jeune fille, qui continuait à causer avec le Père.
Et, se plaçant entre eux :
— Je n'ai pas oublié, Marie-Christine, l'engagement que j'ai pris dans une minute de désespoir. Mais puisque Dieu lui-même conseille à son prêtre la soumission au destin, accordez-moi par nécessité un consentement que j'aurais voulu tenir de votre seule indulgence.
Du regard Marie-Christine consulta le Père Blanc.
Il la laissait libre de répondre, elle dit :
— Vous ne croyez point, n'est-ce pas, que la soumission que nous venons de faire paraître à la violence du vainqueur détache vraiment nos cœurs du Christ? Il n'en serait pas de même de l'engagement dont vous me parlez... Le « oui » qu'une fille chrétienne prononce au seuil du mariage engage son consentement tout entier et l'engage à jamais.
Marc avait surpris le regard que Christine levait sur le Père Blanc. Il en conclut que les résistances de la jeuue fille trouvaient leur appui dans une entente avec le prêtre. Il ne parvint pas à dissimuler le feu de sa colère :
— Vous me répondez, dit-il, comme si j'étais l'auteur de cette contrainte où vous vous débattez. Je la hais autant que vous puisque, par sa
faute, je devrai au sacrifice ce que j'aurais voulu obtenir de la grâce. Mais, enfin, détestable ou non, cette contrainte existe. Dirai -je qu'après la décision de Mahimon elle prend une face de rigueur et de réalité nouvelles? La comédie d'apostasie dont vous me parlez vous laissait sans trouble et seule en face de votre conscience. Il n'en va pas de même de cette obligation de mariage que l'on vous impose. Il vous faudra vivre en tète à tète avec un homme qui ne peut être ni votre père, ni, je suppose, un de ces matelots I
Son visage exprimait sa souffrance et l'humiliation de son amour devant cette nécessité qui enlèverait à la décision de Marie-Christine tout reflet de tendre consentement.
Le Père Blanc intervint :
— Vous oubliez une alternative où s'attache momentanément la volonté de mademoiselle Achard : fiancée du Christ, elle met ses engagements sous la protection d'un confesseur de la foi.
Renaud considéra le missionnaire avec sUipour, et, dans ce regard qui se f)rolongeait, le Père hit une défiance qui évoluait, s'enflait,
devenait soupçon. Le prêtre était prêt à soutenir cet interrogatoire sans se troubler, mais il voulut épargner à la jeune fille une parole qui devant elle ne devait pas être prononcée :
— Ne blessez pas, dit-il, celle que vous croyez aimer... Sa vocation est sous la garde de mes vœux.
Le lieutenant promena autour de soi un regard chargé de désespoir. Il ne rencontra pas un visage qui compatît à sa douleur. Occupé à relever le courage de la veuve Henriquez, M. Achard lui tournait le dos. Le Frère du Sahara vaquait à ses besognes de sacristain; les matelots étaient retournés s'étendre sur les bancs.
La musulmane est très curieuse de tous les artifices de toilette qui donnent tant de variété aux costumes des Européennes. Depuis longtemps déjà les femmes invisibles du marabout guettaient la minute de se partager les dépouilles des prisonnières. Le cadi s'était à peine éloigné et avec lui la foule qui l'accompagnait, qu'une députation de négresses vint trouver, dans la Maison des Hôtes, ces femmes nazaréennes qui se donnaient à l'Islam. Elles les entraînèrent dans une pièce démeublée qui servait d'asile aux voyageurs de distinction. Là, posant à terre un cofFre en bois de cèdre
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dont elles étaient chargées, elles dirent, en découvrant d'éblouissants sourires :
— De la part de nos chères maîtresses, les épouses vénérées de Sidi-Mahimon, nous vous apportons ces vêtements. Il faut vous en parer par obéissance pour la loi qui maintenant vous gouverne. Et aussi vous paraîtrez plus séduisantes à vos futurs époux. En échange de ces présents vous nous donnerez tous les vêtements dont vous êtes couvertes. Vous ne pouvez plus les porter sans péché parmi vos nouvelles sœurs. Nos maîtresses vénérées daignent accepter ces souvenirs de votre impiété. Elles les considèrent comme un témoignage d'amitié et de reconnaissance de votre part.
Marie-Christine fronça ses beaux sourcils. Elle écarta la portière d'alfa qui séparait cette chambre de la salle commune, et elle appela :
— Mon père ! je vous en prie, venez à notre secours. Nous avons besoin de vous.
Du geste elle désigna à M. Achard les étoffes qui déjà débordaient du coffre.
— Voilà, dit-elle, de quelle façon on prétend nous obliger à nous vêtir!
Souriant toujours, les négresses déballaient leurs présents.
Le père de Marie-Christine répondit avec son bon sens coutumier:
— Nous n'en sommes pas, ma pauvre enfant, à nous attirer de méchantes affaires pour des détails de cette insignifiance...
— Je refuse, dit la jeune fille, de me parer de ces bijoux...
Le négociant reprit avec une ferme douceur :
— Tu ne refuseras rien, ma chère Christine. Ce serait commettre une lourde faute que de nous aliéner pour si peu les femmes du marabout. Tu connais ces indigènes : la curiosité do voir de près vos toilettes européennes tient la première place dans le désir qu'elles ont de vous couvrir du haïk. Ce que vous n'accepteriez pas avec grâce vous serait tout à l'heure imposé par la force.
Et comme une rougeur, moitié pudeur, moitié colère, montait aux joues de la jeune fille, il lui prit la main avec tendresse.
— Je viens, dit-il, de faire pour l'amour de toi, mon enfant, un mensonge qui ne me pèse
pas. J'ai affirmé au cadi que déjà tu étais veuve. Il m'a cru, car toutes ces filles du Riff se marient entre dix et quatorze ans. Gela t'évitera les burlesques cérémonies qui accompagnent ici la célébration d'un mariage, — même mystique, — comme le tien.
Et il laissa les deux femmes avec les négresses.
Quand la toilette de Marie-Christine fut achevée, madame Enriquez, à qui l'on avait laissé son deuil se sentit saisie d'admiration. Ces chutes d'étoffes en plis antiques faisaient valoir la taille de la jeune fille et l'élégance de ses proportions.
Les négresses avaient drapé Christine dans ces toiles blanches que les femmes du RifP nomment « rehif ». Elles avaient passé des entraves à ses poignets et à ses chevilles. Sur les merveilleux cheveux noirs, elles avaient posé des ornements de cuivre. Autour du cou, elles avaient enroulé des colliers de corail brut, des verroteries entremêlées de sequins. Elles avaient enlevé les perles des oreilles pour les remplacer par de larges anneaux. Aux pieds, elles avaient glissé des babouches rouges. Une
large ceinture de velours faisait coller la tunique à la taille.
— Pauvre Renaud, ne put s'emjK'cher de murmurer la veuve. Comme il va souffrir quand il vous verra si belle.
— Mon amie, répondit Marie-Christine en baissant ses beaux cils avec une grâce pudique, n'ajoutez pas à ma confusion. Je souflre assez de me sentir ainsi déguisée et à demi nue sous ces voiles.
Soit que M. Achard le lui eût ordonné ou qu'il fût allé cacher son désespoir, le lieutenant Renaud ne parut point de la journée à la Maison des Hôtes.
A la chute du jour, le Père Blanc et M. Achard vinrent chercher Marie-Christine pour la conduire à la maison que le cadi avait assignée en même temps qu'il apposait son cachet en tête du contrat de mariage.
Du côté du nord-ouest, le village dominait à pic une sorte de précipice qui descendait jusqu'au Rio-Ouro. Les Riffains savaient d'expérience que, de ce côté-là, leurs prisonniers
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étaient gardés par le vertige. A supposer qu'en exposant sa vie un homme voulût risquer l'évasion du côté de Tabîme, nulle femme n'aurait pu la tenter. On était sûr que le Père Blanc ne chercherait point à s'évader seul, en laissant derrière soi une femme exposée à des représailles.
La nuit était si pure que, du sentier qu'ils suivaient, les trois promeneurs nocturnes aperçurent les lumières du préside espagnol de Melilla. Clignotants au large, des feux indiquaient la présence des navires de guerre. Leurs dispositions dessinaient dans la mer des figures géométriques, qui semblaient un reflet des constellations du ciel. Une brise s'était levée du côté du rivage, avec la première apparition de la lune; les bruits de chansons, les éclats de la poudre étaient emportés par ce souflle, au loin, vers la montagne. Éparpillés dans les ravins, ils s'assourdissaient pour ces trois personnes recueillies et muettes dont les pas réveillaient l'un après l'autre les échos du chemin.
Du côté où elle ne surplombait pas le précipice : la maison que le Père Blanc allait habiter
avec sa catéchumène ouvrait sa porte unique sur une terrasse abritée par un olivier. Selon l'usage des tribus du Riff, elle entourait d'un rez-de-chaussée en pisé une cour assez vaste. Peut-être, autrefois, un troupeau y avait trouvé l'abri contre la rigueur de l'hiver ; mais cette demeure était depuis longtemps abandonnée ; ses propriétaires venaient delà restaurer, c'està-dire qu'elle avait été reblanchie à la chaux ; des files de jarres vides s'alignaient sous un hangar ; le long de la muraille, de massifs et larges bancs de maçonnerie qui servent de sièges pendant le jour, de lits pendant la nuit, avaient été recouverts avec des nattes en alfa. Les quatre baies qui faisaient communiquer les chambres avec cette cour à ciel ouvert n'avaient pas de portes. La promiscuité des bêtes, des hommes, des femmes et des enfants est en effet de règle dans ces masures. Seule, la jeune épouse qui reçoit son mari chez elle, cache, momentanément, l'accès de sa chambre avec un haïk suspendu en portière. Et cette protection est une indication de pudeur que tous les hôtes de la maison respectent, conformément à la loi.
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Marie-Christine et ses deux compagnons n'avaient apporté avec eux nulle lumière; mais un croissant de lune éclairait suffisamment la petite cour. Le mystère était accru par Iq contraste de ces blancheurs avec l'ombre qui s'accumulait dans les chambres.
Comme il franchissait ce seuil, le Père se signa et Marie-Christine imita son geste pieux. Déjà M. Achard avait fait le tour de la maison et scruté tous les coins de ténèbres.
— Quelle pièce, mon Père, demanda-t-il, choisissez-vous pour y camper?
— La plus rapprochée de la porte, répondit le missionnaire.
— En ce cas, mon enfant, il me semble qu'ici tu seras bien...
De l'autre côté de la cour, M. Achard indiquait une cellule étroite, mais dont le sol était damé assez exactement.
Le père de Marie- Christine était décidé à ne laisser paraître nulle inquiétude dans ses adieux. Il baisa la jeune fille au front, sans affectation de tendresse ; seulement^ au moment où il dépassait le seuil, quand le missionnaire prononça :
— Permettez-moi de vous reconduire jusqu'au rempart.
Il répondit d'un ton un peu bref.
— J'allais vous en prier.
La lune, qui filtmit à travers les branches tordues de l'olivier, barrait leurs visages, leurs vêtements, de fantastiques zébrures.
— Eh bien, allons ! reprit M. Achard.
Ils marchèrent côte à côte, presque jusqu'au rempart de la ville, en silence.
Là, avant de se séparer, le père de Marie- Christine serra la main du prêtre avec énergie.
— Tout ce qui s'est passé depuis quatre jours, dit-il, m'a donné la plus haute estime de votre caractère. Permettez -moi de vous dire que, ce soir, je vous en fournirai la preuve.
Le missionnaire eut un imperceptible mouvement de recul. Peut-être craignait -il de voir le père de Marie- Christine faire un pas sur un terrain où lui-nlême ne voulait pas s'aventurer.
— Ceci, dit-il, est la communauté d'une seule religieuse avec un prêtre de Jésus-Christ.
-*- Je le sais, répriï M. Achard. Je vous de-
mande seulement de vous souvenir que Marie- Christine est une enfant unique. Je voudrais l)ien que le vœu définitif de son cœur ne fût pas de briser ma vie.
Il n'attendit pas la réponse du Père. Déjà il s'éloignait d'un pas décidé.
Seule dans la maison pleine d'ombre, Marie- Christine attendait le retour du missionnaire.
Les émotions des dernières journées étaient faites pour abattre des courages d'hommes. Elles avaient tendu les cordes mélodieuses de cette âme jusqu'à ce point où un souffle fait vibrer une harpe. Dans cette exaltation d'apparence calme et d'ardeur surnaturelle, la puissance des sens était décuplée. La jeune fille entendit le pas de celui qui revenait à une distance où, dans l'état ordinaire de la veille, elle n'aurait pu le percevoir. L'acuité de cette sensation était si aiguë que Christine ne perdait aucun des bruits les plus légers qui accompagnaient la marche : le frôlement de la longue robe de bure contre les buissons du chemin, le souffle même de celui qui approchait.
Jamais Marie- Christine ne s^était sentie si
maîtresse de soi que dans cette terreur tranquille, qui, de la tête aux pieds, faisait frissonner sa chair, sans que sa pureté se troublât. Dans cette netteté de pensée, elle jugea qu'elle ne devait pas demeurer là, au milieu de la cour, sous la clarté de la lune, à guetter comme une Épouse qui désire le retour de l'Époux. Sa place était dans l'ombre de cette cellule, où elle devait attendre qu'il l'appelât à lui si telle était sa volonté. Elle sut la minute précise où il arrivait devant la maison, et, avant môme que la voix du missionnaire s'élevât, elle sentit ce qu'il avait décidé.
Il voulait dire sa prière du soir, libre et seul, devant la maison, en face du ciel plein d'étoiles. Sous l'olivier de la terrasse, il s'agenouilla dans une flaque de clarté. Ses lèvres remuaient imperceptiblement, dans la récitation des oraisons de sa règle. Seulement, quand il eut fini, il se souvint d'elle.
Alors, en français, il commença de répéter les litanies de la Vierge,
— Mère très pure... Vase d'honneur... Rose mystérieuse... Reine des Confesseurs... Reine des Vierges...
Il s'arrêtait entre chaque louange, les yeux levés vers la clarté de l'astre.
Et elle, de l'ombre où elle était agenouillée, elle répondait dans un murmure :
— Priez pour nous.
Quand la clarté du matin, qui pénétrait la cour ouverte et librement visitait les chambres, vint toucher d'un oblique rayon le visage de Marie-Christine, la jeune fille, réveillée par cette caresse de lumière, s'étonna, au moment où ses yeux s'ouvraient, de se retrouver dans cette masure. Mais, tout de suite, la mémoire lui revint. Il y avait une pudique inquiétude d'être surprise, dans la hâte qu'elle eut de poser ses pieds à terre et de réparer le désordre que l'inconscience du sommeil avait apporté dans le mouvement de son haïk.
Elle demeura un peu de temps ainsi, assise
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sur le banc de maçonnerie qui lui avait servi de lit. L*oreille au guet, elle cherchait à surprendre quelque bruit qui révélât la présence du missionnaire et, par imitation, lui dictât sa conduite. Elle n'entendait que le frissonnement léger de l'olivier, dont une brise matinale retournait le feuillage, des appels de chevriers dans la montagne, puis, au loin, le chant des coqs deMazuza.
Presque au milieu de la cour, devant la porte de la cellule, était posé un de ces vases d'argile, décoré d'ocre et de noir, que les Berbères nomment « tadjin ». Ils conservent dans l'archaïsme de leur dessin le style des poteries romaines.
Marie-Christine s'agenouilla devant ce miroir d'eau pure. Et avec plus de coquetterie qu'elle ne s'en avouait, elle se pencha sur la surface transparente. Elle était si occupée à y considérer sa coiffure et ses traits charmants, dont l'enveloppement du haïk embellissait encore le charme qu'elle n'entendit point l'approche légère d'un pas. Elle se releva toute confuse au moment où madame Enriquez franchissait le seuil de la cour.
— Ne vous dérangez pas, dit la veuve avec un sourire. Le Maître que vous servez n'a pas demandé aux femmes de négliger les grâces de leur jeunesse. Lui-même a aimé la beauté de Marie.
La jeune fille sourit à son tour.
— Vous avez raison, ma chère Enriquez.
Pourquoi les vierges qui se donnent au Christ auraient-elles pour cet Époux divin moins de prévenance que les autres jeunes fdles pour les hommes dont elles veulent fixer l'amour?
Et reprenant vite sa sévérité un peu mélancolique, Marie-Christine demanda :
— Quelles nouvelles m'apportez - vous du village, de mon père, de nos compagnons?
— On m'a chargée, dit madame Enriquez, de conduire jusqu'ici une négresse qui apporte pour le Père et pour vous la nourriture de la journée. Mais il faudra que demain vous-même vous prépariez son repas, que vous mettiez aux travaux d'une ménagère, ces belles mains qui jamais ne se sont jointes que pour prier.
Sur ces mots elle appela la négresse, qui était demeurée au dehors avec sa charge de provisions et les quelques vases en terre qui
forment tout le matériel domestique d'une maison riffaine.
— Voici, dit madame Enriquez, une farine qui composera le fond de votre nourriture. C'est le « biçar », un couscous mélangé de fèves, de lentilles et de pois chiches. La négresse voudrait vous persuader d'y mêler la « viande de cèdre », c'est-à-dire ces morceaux d'écorce, qui, à ce que prétendent les gens d'ici, sont, quand on les a fait bouillir, aussi nourrissants que la chair des animaux. Votre compagnon a dû goûter à cet étrange mets quand il habitait dans les montagnes du sud, parmi les gens de Ziki ; — de même à ces glands que l'on vous envoie avec pompe. Je crois qu'ils ne vous inspireront que du dégoût. Vous ferez bien de vous en tenir à ces œufs et à la farine de biçar. On ne vous en laissera pas manquer.
l)he jarre d'huile, des poivrons crus, deux mesures de thé, du sucre et quelques galettes d'orge complétaient les provisions de la négresse. Elle les déposa dans une chambre, sur le banc de maçonnerie, et se retira après avoir adressé Un souhait de bon augure « à la nouvelle mariée » .
Madame Enriquez ne prolongea pas longtemps sa visite.
— Aujourd'hui, dit-elle, et jusqu'à la fin de la semaine, vous ne reverrez ni votre père ni aucun de nous. Vous avez entendu les paroles par lesquelles cette esclave vous a saluée en vous quittant? A ses yeux, comme à ceux de tout le village, vous êtes une jeune épouse qui prend possession de sa maison et du cœur de son mari. Une loi de pudeur respectée par ces sauvages exige, paraît-il, que personne, à ce moment-là, ne vienne troubler le tête-à-tête des nouveaux mariés. La prudence conseillait à votre père de ne pas transgresser cet usage. Il ne faut pas exciter le soupçon des gens qui nous surveillent deprès.M.Achard vous envoie donc par ma bouche l'expression de sa tendresse et de ses espérances; car il y a, paraît-il, une grande rumeur de guerre dans la plaine. De nouveaux renforts arrivent d'Espagne; presque tous les guerriers du village sont descendus jusqu'au bord du Rio-Ouro. Ils surveillent les mouvements du général Margallo. On s'attend à quelque engagement décisif, et comme il n'est pas possible que la victoire reste à ces bandits,
nous croyons tous, à Mazuza, que notre délivrance approche.
Marie-Christine n'avoua pas à madame Enriquez qu'elle lui savait gré de la laisser à ses réflexions. Elle n'avait maintenant aucune hA te de voir finir sa vie nouvelle.
Hors des réalités du monde qui blessaient son éducation claustrale, elle se sentait reportée à cette époque où la foi au Christ se levait comme une aube sur la nuit du paganisme. Alors les croyants fuyaient le regard des hommes pour aller, dans le recueillement de la solitude, vivre sous l'œil de Dieu. Tout était pur autour d'eux comme dans leurs âmes. On eût dit qu'en s'élevant au-dessus des lieux où bourdonnent les passions humaines ils eussent dépouillé ce qui en eux était tyrannie de la chair. Le murmure des sources, les rythmes des étoiles, berçaient leurs extases. Et là, aff'ranchis de tous les appétits de la terre, dans de paysages de grâce irréelle et de contours inconsistants, ils vaguaient, avec de célestes sourires, dans les sentiers des ermitages.
Marie-Christine se demandait si cette douceur de vivre dont elle se sentait inondée n'était pas
une récompense. Elle touchait à cette heure les fruits de la soumission dans laquelle, par obéissance pour la volonté de son directeur, elle avait renoncé au martyre. Elle se rappelait, avec une rougeur sur les joues, ce regard de défiance qu'elle avait jeté au missionnaire lorsqu'elle était venue le surprendre au milieu de son oraison. Elle aurait voulu tomber aux pieds de son compagnon pour lui demander pardon dans les larmes. Elle en avait l'élan irrésistible. Mais, en même temps, comme si, en l'absence du Père, elle se sentait dominée par sa volonté, elle avait le pressentiment qu'une telle pénitence déplairait à celui qu'elle avait offensé. Elle craignait qu'entre eux cette hardiesse ne glissât le froid d'un mécontentement, dont, d'avance, elle frissonnait sous les voiles.
Dans ces pensées Marie-Christine était venue s'asseoir sous l'olivier devant la masure.
— Sans doute, songeait -elle, il me verra de loin... Il comprendra que maintenant il peut rentrer dans la maison sans causer nulle gêne à sa compagne de vie.
Impatiente de l'apercevoir, elle promenait ses regards sur les lignes du paysage.
Des chèvres, suivies de loin par leurs gardiens, escaladaient la brousse. Quelques cubes de maçonnerie, tombes de personnages vénérés, émergeaient, ici et là, blancs dans la verdure. Les remparts rougeoyants de Mazuza cachaient
PRISONNIERS marocains! 'loi
la mer. Elle voyait passer à ses pieds des gens coiffés de chéchias, vêtus de pièces d'étoffes blanches, qui , devant eux, poussaient des bêtes de somme. Nulle part elle ne découvrait celui que cherchaient ses yeux.
Alors elle pensa:
— Je sais où il est allé porter sa prière.
Elle rentra dans la masure et regarda par la meurtrière qui plongeait sur le précipice.
A droite, sur une arête, son regard découvrait ce terre-plein où le missionnaire était venu se prosterner durant la nuit de la tentation. Et, comme elle l'avait prévu, elle le revit sur cette pierre, à l'abri du rideau de cactus. Le menton dans sa main, il méditait, le visage tourné du côté de la mer.
Une heure passa dans cette surveillance furtive. Marie-Christine n'en doutait pas : ses yeux étaient moins attachés à la forme du Père que son cœur à cette méditation qu'il élevait vers Dieu. A cette heure, elle ne voulait pas chercher de mots personnels pour exprimer dans la prière sa propre pensée. Elle aimait mieux adhérer, dans la contemplation, à l'oraison dont elle avait le spectacle. Elle demeurait
OÙ elle était, séparée de lui par l'abîme. Mais leurs ûmes, du moins, rapprochées Tune de l'autre, pouvaient monter vers Dieu dans un vol unique.
Quand le Père se leva enfin pour revenir vers la maison, elle tressaillit. Elle sortit de la chambre pour qu'il la vît dès le seuil. Elle ne sortit pas de la masure pour qu'il ignorât qu'elle l'avait attendu.
11 s'approcha d'elle avec une aisance gracieuse. Il semblait qu'il eût dépouillé la majesté du confesseur, dont toujours elle l'avait vu enveloppé. Le nom de « ma sœur », dont il la salua en l'abordant, descendit dans cette âme virginale comme une douceur délicieuse.
— Ma sœur, dit-il, venez vous asseoir avec moi sous cet olivier. Nous deviserons jusqu'à ce qu'il soit l'heure de toucher à ce repas que Ton nous envoie.
Il s'assit au pied même de l'arbre, dont les racines sortaient de terre ; elle se plaça un peu plus bas. Ainsi il lui fallait lever le visage pour suivre l'enseignement qui descendait vers elle. Le tronc de l'olivier faisait paraître plus blanche la robe du religieux. Quand il levait le bras pour commenter la Parole, le bleu des vallées plaçait derrière son geste un fond de ciel.
Elle le regardait avec tant d'ardeur que, des paroles qu'il prononçait, d'abord elle n'entendit que la musique. Était-ce bien là le missionnaire que, tant de fois, elle avait vu dans la
chaire de son couvent?... un homme de Dieu, certes, mais enfin un homme. Ou plutôt •n'était-ce pas Celui qui s'asseyait au bord des puits pour parler avec les femmes de Judée, et sur leur mélancolie versait le baume de sa compassion ?
Lui aussi, il la regardait. Pour la faire descendre de ces hauteurs du rêve où il ne voulait pas prendre l'essor avec elle, il se hâta de l'interroger :
— Ma sœur, êtes-vous maintenant d'accord avec votre père? Consent-il à vous laisser suivre votre voie? Se place-t-il toujours entre votre vocation et Dieu ?
Les yeux purs de Marie-Christine se voilèrent de tristesse.
— Hélas I dit-elle, il déclare : « De quel front viendras -tu apporter au pied de l'autel des promesses d'obéissance quand tu seras sortie de ma maison par la révolte? > Il prétend que je cherche à échapper aux devoirs naturels d'une femme. 11 affirme que ces devoirs sont de veiller à ce que rien ne manque aux hommes de la famille, dans leur repos, dans leur vêtement, dans leur nourriture. Il
hausse les épaules quand je lui dis qu'au lieu d'encourager le zèle de Marthe, Jésus lui-même déclara que Marie avait choisi la meilleure part.
Le missionnaire ne releva pas cette plainte : tous deux songeaient à la scène émouvante qui, dans le Livre divin, fait passer un frisson de la terre. Elle enviait à Marie l'audace qu'elle eut d'essuyer avec ses cheveux les pieds du Voyageur. Il se demandait comment Celui qui avait supplié son Père de ne pas l'induire en tentation avait pu s'exposer avec un sourire de mystère au vertige de ces parfums.
Il devança la question qui montait aux lèvres de la jeune fille :
— Sans doute, dit-il, le Maître que nous servons voulut connaître tout le cœur de l'homme. Ainsi il chercha quel appui il pourrait trouver dans le dévouement de la femme pour accomplir sa destinée. Vous rappelezvous, ma sœur, ces pieuses images dans lesquelles tant dfe peintres de génie ont évoqué la dernière minute du Crucifiement... Voyezvous quels personnages se serrèrent autour dé la Croix?
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— Je vois, dit Christine, deux femmes, en pleurs, sous des voiles.
— Oui, toutes deux, elles sont là, à la minute suprême : la Vierge et Marie; elles apportent à celui qui agonise la double assistance de la maternité et de l'amour.
— Mais Lui! fit Christine, Lui, il ne les regarde i)as !
— Dans leur tendresse, dit le missionnaire, il puise un surcroît de force. Elle l'aide à lever vers son Père sa face défaillante; ainsi il nous enseigne quel usage celui qui veut servir l'Idée doit faire de l'Amour. Une fois pour toutes, il règle les rôles des deux moitiés de l'humanité. Du haut de son Calvaire, il nous enseigne que la femme doit aimer l'homme et que l'homme doit aimer Dieu.
Le Père Blanc avait prononcé cette parole avec la gravité d'un juge et, tout ensemble, avec une passion de foi, comme si, vraiment, lui-même, il venait de monter un calvaire en haut duquel il arrivait haletant, heureux de retrouver l'arbre de la Croix pour se soutenir.
Christine baissa la tête.
PRISONNIERS MAROCAINS : 2o7
— Ces paroles, dit-elle, sont dures à entendre.
Et ses larmes coulaient.
Il la considéra avec une pitié dont elle sentit la douceur sur sa tête. C'était comme ces gouttes qui vivifient après la suffocation de l'orage. Elles faisaient fleurir la résignation d'un éclat plus vif. Dans un rayon d'obéissance dont son âme une seconde était éclairée, la jeune fille aperçut des joies qu'elle ne soupçonnait point. Elles avaient, comme elle-même, des fronts inclinés et voilés de mélancolie; mais le murmure de la soumission était sur leurs lèvres, et, à leurs cœurs brûlants d'amour, ce but apparaissait suffisant : apporter le sacrifice au pied d'une croix.
vu
Au couvent d'Alger, Marie-Chrisline avait été élevée par les Dames Blanches, sans exactes notions de la vie. Elle connaissait si bien le chemin de la chapelle, qu'elle aurait pu s'y rendre les yeux fermés. Elle savait le nombre des piliers qui portaient la voûte. De souvenir, elle comptait les cercles de bougies qui, aux grandes fêtes, étoilaient chaque lustre du chœur. Jamais on ne l'avait conduite à la cuisine ni à Touvroir. Toutes les nécessités matérielles de la vie lui avaient été masquées, parce qu'elles détournent de la culture supérieure de l'âme.
Le résultat de cette ignorance fut que le
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missionnaire dut lui enseigner en souriant les plus simples éléments de leur rudimentaire cuisine. Il avait en ces matières l'expérience d'un voyageur qui a bivouaqué, et aussi les exigences aisément satisfaites d'un convive à qui sa règle propose, comme un idéal, l'imitation de la sobriété indigène.
Marie- Christine était confuse de se trouver si maladroite à assembler les éléments d'un feu de plein air, à faire lever la flamme. Elle passait des heures sur les genoux à souffler en vain sur des broussailles humides qui refusaient de flamber. Elle n'aurait pas supposé autrefois qu'un tel insuccès lui donnerait de la honte. Elle souffrait présentement de son inexpérience comme d'un manque d'amour envers le prochain.
Du moins elle profitait des minutes où le Père allait prier à cette place isolée qu'en souriant il nommait son oratoire, pour assurer leur provision d'eau. Comme ses forces étaient médiocres, à cause du manque d'habitude, elle gravissait bien des fois sous une charge légère — lourde pour elle — la pente qui descendait de sa masure au puits.
Au temps où elle estimait que les mains d'une jeune fille comme elle n'étaient faites que pour se joindre dans Toraison, jamais elle n'aurait deviné qu'il pouvait se cacher tant de douceur dans les œuvres serviles accomplies par tendresse pour autrui et afin d'éviter à ceux qu'on vénère une fatigue ou une peine. Ainsi son orgueil enfantin se changeait lentement en une humilité féconde. Des mots qui avaient traversé sa pensée sans y faire graine germaient maintenant pour une profitable moisson. C'étaient des paroles comme cette première phrase que la Vierge répondit à l'Ange : « Je suis la servante du Seigneur. » Et d'autres qui disent les vertus abritées dans l'ombre par où les Vierges Sages firent la conquête de l'Époux.
Un matin qu'elle se décourageait à préparer un de ces tadjins qui épuisent les ressources de la cuisine indigène, elle se réjouit, comme d'une intervention miraculeuse, d'une visite de la bonne Enriquez.
La veuve savait quelle quantité d'huile et de piment en poudre se mêle avec succès au jus naturel de ces ragoûts. Elle nida la jeune
fille à préparer un mets qui, dans les circonstances où il avait été produit, pouvait passer pour succulent. Elle disparut avec une bonne grâce discrète avant le retour du missionnaire, afin de laisser à Marie-Christine toute seule le mérite de son effort.
La jeune fille éprouvait une joie qui, quelques semaines auparavant, lui eût paru incompréhensible, à porter triomphalement au Père le tadjin fumant. Comme à l'ordinaire, elle avait disposé sous l'olivier, devant la masure, la galette d'orge, la cruche d'eau fraîche et l'écuelle qui servaient au repas du missionnaire.
Elle restait là, debout, à le regarder manger. Elle attendait un piot de surprise, une phrase de remerciement pour sa peine, de louange pour ses progrès.
Le missionnaire était rentré distrait, et peut-être il ne s'aperçut pas qu'à la place du monotone « biçar » on lui servait une nourriture plus raffinée. Même il appela un mendiant qui, en gémissant, passait dans le sentier. 11 lui donna à finir le plat à peine effleuré. Puis, tranquillement, il se mit à manger sa maigre galette d'orge.
Marie-Christine était sûre qu'elle aimait les pauvres. Elle trouvait tout naturel que le Père Blanc fît la charité ; pourtant, dans son coeur de femme, à une place qui, jusque-là, n'avait jamais souffert, elle fut blessée en songeant que son désir de gâter le compagnon de sa vie avait passé inaperçu et que la douceur en était perdue.
Ce même soir, à la chute du jour, avant leur prière commune, le Père lui demanda, avec son lumineux sourire :
— Savez-vous, Marie-Christine, quel anniversaire nous célébrons aujourd'hui ?
Elle rougit, craignant que, trop absorbée par les nouveaux soins de sa vie, elle se fût laissée aller à quelque oubli choquant.
Mais le missionnaire la rassura avec une affectueuse indulgence.
— Ne cherchez pas. C'est la fête de sainia Cécile. Voulez-vous que je vous rappelle son histoire?
Les yeux brillants de Marie-Christine dirent sa joie.
— Cécile, commença le Père Blanc, appartenait à une noble famille romaine. Ses parents
étaient païens. Elle s'était promise à Dieu. Pourtant il fallut subir leur volonté et, selon la loi, acœpter le mari qu'ils proposaient. Au soir de son mariage, Cécile s'était retirée dans le secret de sa maison, et là, seule devant Dieu, elle répandait son cœur avec beaucoup de larmes. « Mon Dieu! disait-elle, m'abandonnerez-vous dans cette extrérnité? Refuserez-vous ce don que je voulais vous faire de tout moi-même? » Gomme elle suppliait ainsi, un ange parut devant elle. « Cécile, dit-il, Dieu tient à ta promesse et à ton don. — Hélas! fit la jeune fdle, comment voulezvous que je me défende contre cet l^omme qui m'aime et à qui la loi me remet? — Les forces ne manquent pas à la foi, reprit l'ange. Dieu m'a dépêché à toi pour t'en avertir. » Et ayant dit, il disparut.
Ils étaient assis sous l'olivier, dans l'indécise clarté du crépuscule. Et c'était autour de leur recueillement ce léger frisson des vies végétales qui palpitejit une seconde avant de se fixer dans la nuit.
La voix du missionnaire était calme et pleine.
Il continua :
— Presque au même moment Cécile entendit que Ton frappait à la porte de ses appartements. Avec un cœur qui tremblait encore, elle alla ouvrir à son mari. C'était un jeune homme à l'âme noble. Mais, à cette heure, il n'était qu'ardent et désireux d'obtenir de Cécile les promesses du mariage. Il la pressait, elle tomba à ses genoux. « Vous êtes, dit-elle, le maître, de par la nature, de par la loi et de par ma tendresse pour vous. Cependant je vous préfère le Dieu des chrétiens, auquel, avant de vous connaître, je me suis consacrée» Le mari sourit et répondit, sans s'arrêter au sens profond de ces paroles : « Le Dieu que tu sers, Cécile, n'a que faire de ce don par où tu me rendras son éga}... » Mais elle le repoussait. « Vous vous trompez I II a exigé de moi l'observation de ma promesse. — Tu as entendu sa voix? — Il m'a envoyé un des anges de son Paradis pour me rappeler mes engagements. » Le jeune homme devint pensif et murmura : « Je voudrais bien voir l'ange... »
Le missionnaire s'arrêta une seconde et il
sourit. Sa foi sans inquiétude s'égayait à la naïveté d'une telle question. Mais Christine, elle, ne sourit point. Elle avait les angoisses de Cécile. Elle cherchait à percer quel enseignement se cachait pour elle-même derrière la parabole. Et sans doute celui qui contait sentit cette impatience car il ne s'arrêta pas plus longtemps et reprit :
— Cécile sentit que Dieu venait à son secours. « Vous ne pouvez, dit-elle, apercevoir cet ange, parce que vous êtes dans l'obscurité du péché ; mais allez trouver, à la porte de la ville, le vieillard qui m'a initiée. Suppliez-le qu'il vous ouvre les yeux, qu'il vous purifie dans l'eau sacrée du baptême. iVlors vous reviendrez me voir et vous jugerez si ma bouche vous a menti. » Le jeune homme obéit à la prière de celle qu'il aimait. Il alla trouver le saint ermite. Il écouta ses enseignements avec docilité. Il dépouilla son erreur pour naître à la vérité. Et quand les eaux du baptême lui eurent rendu sa pureté originelle, il jugea qu'il pouvait retourner à Cécile sans offenser Dieu. Il avait couru tout le long du chemin, tant il avait hâte de la revoir. Mais, au moment de
joindre la iDaisoi) op il avait copdujt la jeune fille, le cœur lui trembla. Il se doniina pourtant et, sans se faire annoncer, franchit la porte de la demeure. Jl entendait la voix de Cécile qui était venue prendre le frais dans la cour intérieure, à l'abri de la colonnade. Il se jeta en avant, Jes bras tendus pour la saisir. Mais soudain il s'arrêta, étonné d'apercevoir celle qu'il aimait assise dans une pose de grâce recueillie. Et l'Ange était debout derrière Cécile. Et, sur sa tête, il portait deux couronnes de lumière : une pour la vierge, l'autre pour son jeune époux.
Une seconde, le Père Blanc suspendit sa voix, comme s'il voulait laisser le frémissement de la pure histoire se prolonger dans l'àme de la jeune fille. Puis il conclut :
— Christine, mettez coipme la vierge sainte vos vœux sous la garde de Dieu. A vous aussi, s'il vous réclame, il vous enverra un ange du ciel pour vous défendre.
Chaque jour davantage Marie-Christine s'attachait aux humbles soins que lui imposait la solitude. Elle commençait à s'apercevoir qu'aux minutes de tourment, le travail des mains est un secours peut-être plus immédiatement efficace que la prière. La nécessité de renouveler la provision d'eau l'obligeait à descendre chaque matin au puits. Elle se réjouissait de cet effort et de sa fatigue.
Sur ces dix heures du matin, les vallées de l'Atalayon commençaient d'exhaler des fumées d'or. Elles s'élevaient des profondeurs bleues où la fraîcheur de l'eau se devine. Les places
de « labias », où jadis des maisons se dressèrent, encadraient de figuiers de Barbarie des carrés d'herbe symétriques. La jeune fille en longeait plusieurs dans sa descente du sentier. Il en sortait des parfums printaniers que la brûlure de l'air faisait enivrants.
Le puits d'oii Marie-Christine tirait Teau était caché à mi-côte du ravin, dans un fouillis de myrtes et de genévriers. L'antique poulie était pourvue d'un sac de cuir et d'une corde usée. Il fallait descendre très bas pour atteindre la nappe.
La jeune fille se disposait à remonter son fardeau. Elle s'efforçait de placer la cruche sur son épaule, quand une parole rauque la fit se retourner avec inquiétude.
— Ohé! la belle! Veux-tu qu'on te donne un coup de main?
Elle reconnut le renégat Diego, et le dégoût dominant la crainte, elle eut, en arrière, le mouvement d'une femme qui voit la vipère à cornes.
Pourtant, elle répondit :
— Passe ton chemin... Entre toi et moi il n'y a rien de commun.
PRISONNIERS MAROCAINS î 269
Le renégat rit grossièrement.
— Quelle fierté! Parbleu, ma fille, tu n'es guère reconnaissante. Je m'attendais à un meilleur accueil.
Elle s'éloignait. 11 continua :
— N'est-ce pas à moi, au renégat Diego, que tu dois à cette heure de posséder un mari? — Un mari qui te plaît, à ce qu'on dit dans Mazuza ?. . . Car vous êtes toujours en tête à tête et vous avez oublié le chemin du village.
Marie-Christine avait autant de pureté que d'orgueil. L'un et l'autre s'unissaient pour empêcher qu'elle évitât le piège. Elle s'y jeta dans l'aveuglement de la colère :
— Renégat abominable! dit-elle, tes paroles glissent sur celle qui t'écoute. Tu connais aussi bien que moi les secours qu'offrent contre tous les vertiges la Loi que tu as trahie. Va donc dire à ceux qui t'envoient qu'elle triomphe malgré tout! Leur malice se heurte au vœu d'un prêtre et d'une jeune fille. Ils ont eu le pouvoir de les isoler en face l'un de l'autre, non pas celui de troubler leurs âmes. Sous ce déguisement, Marie-Christine demeure l'épouse du Christ!
La jeune fille remonta jusqu'à la masure» haletante sous sa charge, mais encore plus oppressée par l'inquiétude. Le rire par où Diego avait accueilli son imprécation l'effrayait, plus peut-être qu'une audace grossière ou l'angoisse d'une poursuite. Elle percevait maintenant que le renégat avait voulu lui arracher son secret. Elle se désolait d'avoir si facilement découvert ce que ses ennemis voulaient connaître. Elle discernait le sentiment qui l'avait obligée à se livrer. Elle en concevait une espèce de honte qui l'arrêtait de tout dire à son compagnon.
Le Père Blanc avait pris le parti de ne jamais interroger la jeune fille sur les nuances de son humeur. Pourtant cette fois il s'arrêta à l'inquiétude qui était en elle. La main de Christine tremblait tandis qu'elle tendait au Père l'écuelle de couscous; le haïk léger emprisonnait mal le tumulte de son cœur.
— Ma sœur, dit le missionnaire, il s'est passé, tandis que vous étiez seule, quelque chose que vous ne me dites pas. L'apaisement qui suit la prière n'est plus sur votre visage : un souvenir ou une crainte nouvelle vous ont troubh'^e en mon absence?
PRISONNIERS MAROCAINS î 271
Elle baissa la tête, car cette bienveillance inaccoutumée augmentait sa confusion.
— Mon Père, fit-elle, je me suis laissée surprendre par notre ennemi...
Elle dit son effroi, quand elle avait entendu cette voix auprès du puits, derrière elle; lorsque, en se retournant, elle avait reconnu le renégat. Elle rougissait de répéter les paroles de Diego, mais plus encx)re de confesser qu'après cette surprise, la révolte avait chez elle dominé la peur.
— Je vous dois, mon Père, toute la vérité. Pas une minute je n'ai craint que la présence de cet homme mît mon honneur en péril. C'était sa raillerie que je ne pouvais supporter. Elle excitait en moi une colère très vive. Je n'ai pas aperçu le piège qu'il me tendait. Je l'aurais vu que, je le crains bien, dans mon irritation, j'aurais prononcé les mêmes paroles.
Au silence par où le Père accueillit son aveu, elle comprit qu'il la désapprouvait. Elle en ressentit une douleur sincère; les larmes lui montèrent aux yeux. En même temps ses mains se joignaient.
— Pardon, dit-elle avec une ardeur où il y avait une grâce enfantine, je sens bien que j'ai mal fait, et vous me condamnez. Mais que fallait-il donc répondre? Devais-je accepter que l'outrage de cet homme indigne tombât sur vous et sur moi ? Ma fierté chrétienne se soulevait contre ses insinuations. Je sens Terreur que j'ai commise.... hélas! je sens aussi qu'en pareille occasion, malgré moi, j'y retomberais.
Le Père soupira :
— Ma sœur, fit-il, vous venez de vous condamner vous-même. 11 n'est pas besoin que j'appuie sur votre regret. Les paroles de ce malheureux ont, dites-vous, exaspéré votre « fierté chrétienne » I Voilà deux mots qui jurent de se rencontrer ; car c'est bien au contraire « l'humilité chrétienne », que, chaque jour, nous vous recommandons. Ce n'est pas votre pudeur, Marie-Christine, qui s'est sentie menacée, c'est votre orgueil qui a bondi. Vous avez oublié les soufflets de la Passion, les insultes, pires que les déchirures d'épines et pourtant supportées avec la même patience.
Le feu du regret était maintenant sur les
joues de la jeune fille. Elle tourmenta ses mains délicates et elle répéta à deux reprises :
— Que faire?... Que faire?
Une seconde, le Père la considéra avec une expression énigmatique.
— D'abord, dit-il, n'enchaînez pas, à une faute que vous déplorez, une faute nouvelle. Vous avez obéi à la vanité, ne cédez pas au découragement. Les suites de votre péché seront seulement celles que Dieu permettra.
Elle ne l'écoutait plus, un murmure encore lointain montait du chemin de ronde. Les sens de la jeune fille, plus aigus que ceux du missionnaire, perçurent ce bruit les premiers. Christine se pencha par-dessus le mur de pierres sèches, et, ayant vu, elle poussa un cri :
— Mon Dieu î fit-elle.
Le Père regarda du côté du ravin. Il hocha la tête. Il avait reconnu Mahimon lui-même qui s'avançait, suivi de cette foule bigarrée que la dévotion de clientèle met, en pays indigène, sur les pas de tout personnage de marque.
— Il vient à nous I s'écria Marie-Christine. Le renégat l'a averti! Mon Père! Mon Père!
Pardonnez-moi I Mon orgueil aura rendu votre 8acriliœ inutile!
Elle s'était jetée à genoux. Elle joignait le.-? mains. Le Père l'obligea à se relever :
— Que votre obéissance, dit-il avec fermeté, soit la première marque de votre contrition. Évidemment Mahimon vient à moi. Il se peut que cet entretien ait des conséquences suprêmes. Vous allez vous retirer au fond de la maison, et vous y mettre en prières. Quoi qu'il arrive, vous n'en sortirez que sur mon ordre.
Elle tordit ses mains :
— Mais, mon Père, ils vont tous emmener... Ils vont...
Cette fois, le missionnaire fronça le sourcil et sa voix prit la sévérité du commandement :
— Est-ce Dieu ou vous qui avez la garde de mon salut?
Marie-Christine eut la sensation que depuis des jours elle montait vers la lumière du fond d'un abîme, et que, d'une seule secouâse, elle venait d'y rctoniber. Pourtant elle ne répliqua point. Elle ne sanglota pas. Elle porta les mains à ses tempes ; puis elle inclina la tête, rentra
dans la cour de la maison, disparut dans l'ombre de la masure.
Le missionnaire jugea qu'il lui fallait attendre le marabout au seuil de la cour. Il s'assit sous l'olivier, et jusqu'à ce que son adversaire parût au tournant du chemin, il pria.
D'un geste, Mahimon avait arrêté la foule qui le suivait. Il s'approchait maintenant, accompagné d'un seul enfant qui portait à la main un petit sac en po<au de chèvre. Le Père Blanc attendit qu'il fût à quelques pas de lui pour se lever et pour le saluer, d'une légère inclinaison de tête :
Le marabout répondit à cette nuance de déférence par un sourire ironique :
— Je te croyais, dit-il, si absorbé par les voluptés, que j'avais défendu que Ton te tînt au courant des nouvelles de la guerre. Mais j'apprends qu'au lieu de jouir du bonheur qui
est à ta portée, tu demeures tourné vers des espérances interdites? Sans doute, tu as mis ta confiance dans une intervention du général Margallo ? Tu te dis que, un jour ou Tautre, quelque ambassadeur viendra nous proposer de sa part un échange de prisonniers? Tu n'attends que d'avoir franchi le Rio-Ouro pour rejeter ces vêtements rituels ? Il faut faire ton deuil de tous ces espoirs ! Dieu se range du côté des croyants contre les infidèles. Hier Margallo est sorti de Melilla avec deux mille Espagnols. Il venait soutenir les profanateurs qui empêchent nos morts de dormir dans la paix de Dieu. Tous les gens d'Atalayon étaient là pour le recevoir, tous ceux de Mazuza, tous ceux de Fréjana. La plaine était blanche de leurs burnous. Nous avons fondu sur lui des hauteurs de Gurubu et de Sidi- Guarrich. Nous l'avons rejeté au delà des forts de San Lorenzo et de Gamellos. Nous l'avons enfermé dans sa citadelle de Gabrorizas. Sans doute, il avait peur d'être enlevé, car, avant la chute du jour, il a tenté une sortie. L'insensé! Avec deux mille nazaréens, il croyait mettre en fuite dix mille Groyants ! Trois balles l'ont
IG
arrêté sur le seuil même de son fort... une est entrée dans sa tête... deux dans son cou... Veux-tu voir?
Avant que le Père eût fait un geste, Mahimon ouvrit le petit sac en peau de chèvre que l'en faut, avant de s'éloigner, avait déposé à ses pieds. Il y plongea la main, et, par l'oreille rigide, il tira la tête exsangue de Margîillo. Les yeux étaient à demi ouverts, les coins de la bouche tombaient.
Le Père Blanc regarda cette face douloureuse.
— Margallo, dit-il, n'est pas à plaindre. Il est mort en soldat, pour une cause qu'il aimait.
I^s narines de Mahimon frémirent.
Sans prendre la peine de replonger dans le sac la tête décapitée, il la laissa toni]>«»r do ses mains et rouler sur le sol.
— Voilà, dit-il, ce que Dieu fait des ennemis de son Prophète, Et tu aurais tort d'espérer que Marcias réparera la défaite de Margallo... L'Espagne peut bien nous envoyer tous ses généraux. Ce ne sont pas eux qui te délivre^ ront, toi et tes compagnons de chaîne. Dieu vous a mis dans la main de Mahimon : quand
une fois cette main s'est fermée, elle ne se rouvre plus.
Il s'arrêta une seconde, peut-être pour chercher à distinguer si ces nouvelles avaient entamé la résistance de son prisonnier. L'attitude du Père ne laissait rien deviner de son état d'âme.
— Dépouille donc, fit durement le marabout, cet orgueil qui ne convient pas à un esclave et ne cherche pas plus longtemps à abuser ton maître. Je t'avais donné une femme. Qu'en astu fait?
— J'ai respecté sa virginité.
— Sais-tu que lu violes avec audace la loi de Mahomet?
— J'obéis à celle du Christ.
— Tu l'as reniée î
— Par la contrainte. Ma soumission a été un acte de résignation extérieure à la volonté de Dieu, un sacrifice de pitié pour mes compagnons. Je leur ai immolé les chances du martyre. — Pour mon vœu de chasteté, seul Dieu pourrait m'en relever.
Le ton du marabout se fit moins farouche.
— Tu prétends, dit-il, que Dieu nous aurait
ordonné, à nous autres musulmans, d'épouser des femmes jusqu'à quatre, de posséder des esclaves autant que notre fortune nous le permet, et qu'à vous autres, nazaréens, il vous aurait ordonné de vous abstenir des joies de Tamour? A quels désordres voulait-il donc nous condamner? Nous savons, aussi bien que vous, comment vivent les célibataires! L'adultère est leur pain. Ils en usent comme les chiens errants. Ils rôdent la nuit d'un douar à l'autre, à la recherche d'une proie, et le maître des tentes les reçoit selon leurs mérites. Le missionnaire répondit avec ardeur :
— Tu ne te trompes pas, Mahimon. Le désir fait de l'homme une bète vagabonde et avide. Tous les rapts, toutes les violences, il les rêve du matin au soir. Sans la grâce de Dieu, la grâce du Dieu des chrétiens, l'homme ne peut pas se soustraire à cet esclavage. Soutenu par cette indulgence, j'ai pu vivre dans la solitude, en tête à tête, jour et nuit, avec cette jeune fille, belle comme les anges, sans craindre que le désir qui te ronge me fît trahir mes vœux.
Il s'exaltait dans la fierté de la chasteté sacerdotale où il voyait le triomphe de sa foi.
Maliimon le rappela au fait :
— Oui ou non, es-tu musulman et soumis à la règle du Prophète ?
Ils étaient deux prêtres l'un en face de l'autre, également attachés à leur loi, également habiles.
— J'ai déjà, dit le missionnaire, répondu à la question que tu me poses... Ne la renouvelle point, car, sur ce sujet, mes résolutions n'ont pas varié.
— Ni ma volonté, dit Mahimon. Je ne permettrai pas que cette fille et toi vous éludiez plus longtemps mes ordres. Je ne tolérerai pas que vous persévériez dans les magies qui vous protègent contre les forces de la nature. J'ordonne que ce mariage musulman soit consommé selon la loi. Demain, à l'aurore, nos matrones visiteront ta maison. Malheur à toi si j'apprends par elles que tu t'es obstiné dans ta désobéissance !
Un cri qui partait du seuil de la masure leur fit tourner la tète. Marie-Christine avait désobéi. Elle était aux écoutes. Avant que le missionnaire pût l'arrêter par la foudre de son regard, elle vint tomber aux pieds du marabout. Elle touchait son haïk d'une main suppliante. Elle attachait sur ce visage cruel ses yeux admirables.
— Arrête ! fit-elle, arrête ! N'abuse pas de ta puissance contre la faiblesse d'une jeune fille !
Elle avait peine à ressaisir son souffle. Le missionnaire la considérait avec stupeur; Mahimon affectait de détourner la tête.
— Qu'est-ce que tout cela? demanda-t-il au Père Blanc. Sans doute cette comédie était préparée entre vous deux? ïu t'imagines que tu vas changer la volonté de Mahimon en faisant couler des pleurs de femme?
Il eut le geste de repousser la jeune fille ; mais elle prit son bras :
— Écoute-moi, reprit-elle. Il m'avait défendu de quitter notre maison et d'apporter ma plainte à tes genoux. Je lui ai désobéi parce qu'il faut que toi, tu m'entendes, et que tu me fasses justice. Ton droit est supérieur à son droit. Il n'y a plus de loi quand tu parles.
Son accent était celui d'une espérance sincère. Mahimon cessa de lui opposer la force, et, pour la première fois, depuis qu'elle était à ses genoux, il la considéra.
— Parle librement, dit-il. De quoi as-tti à te plaindre?
Elle cacha son visage dans le haïk comme si l'aveu qu'il lui fallait faire la suffoquait de honte.
— Maître, je t'en supplie, déUvre-moi de cet homme !
De nouveau les sourcils de Mahimon se contractèrent.
— Tu prétends, s'écria- t-il, écliapper à la loi de la femme?...
Elle secoua la tête :
— A la sienne, Maître î A la loi d'un éi)oux que l'on m'a imposé malgré moi î
Mahimon flairait un piège. Ses lèvres pâles étaient frémissantes, il dit avec une moue terrible de dédain :
— On entre dans le cœur des femmes par la force I
Elle haletait :
— Un autre avait gagné le mien }>nr h\ tendresse.
Elle tordait ses mains comme une amante aux abois. «
Le marabout la perça de son regard clair.
— Alors tu aimes un autre homme?
Elle répondit sans faiblir ;
— Cet officier qui habite dans la maison de mon père.
— Pourquoi ton père ne te l'a-t-il pas donné pour époux?
Sans lever les yeux, elle murmura :
— On n'a pas consulté mon cœur.
C'était là le destin de toutes les femmes
riffaines. Mahimon ne songeait pas à s'étonner d'un tel oubli, mais il fut soulevé d'une joie pernicieuse à la pensée que ce nazaréen avait désiré l'amour de cette jeune fille et qu'il n'avait pas su l'obtenir.
— Par Sidi-Guarrich ! s'écria-t-il, avec une ironie insultante, voilà donc ce que cachaient toutes les hypocrites paroles par où, il y a un instant, cet homme tentait de m'abuser ! Il voulait couvrir d'une obéissance imaginaire à on ne sait quels vœux sa défaite ridicule. Non, certes, ma fille, Mahimon ne te laissera pas plus longtemps aux mains d'un tel mari. Nous unirons celui-ci à la veuve Enriquez, quand elle aura fini de pleurer un époux défunt. Ta jeunesse et ta beauté méritent un traitement plus doux. Dès cette minute, cet homme n'est plus rien pour toi. Le cadi vous avait mariés, ma volonté vous divorce. Elle t'affranchit de toute tutelle. Tu es libre d'épouser qui te plaît.
Mahimon étendit le bras sur Christine pour indiquer qu'il la couvrait de sa protection, puis sans jeter un regard au missionnaire, il se détourna, s'éloigna lentement.
Le Père Blanc eut un mouvement rapide
comme pour lui couper la route. Il s'arrêta devant la supplication à mains jointes que Marie-Christine, toujours à genoux, élevait maintenant vers lui :
— Je vous en supplie ! dit-elle en français. Ne rendez pas mon sacrifice inutile...
Ils restaient seuls en face Tun de l'autre. Leurs regards se croisaient avec une espèce d'égarement. Enfin, il fit à voix basse :
— Il fallait me laisser mourir I
Elle sentit qu'un sanglot soulevait sa ix)itrine et un instant elle appuya la main sur ses yeux :
— Je ne pouvais pas...
— Mais vos vœux, Christine?...
— J'ai songé aux vôtres.
— Et vous allez devenir la femme du lieutenant Renaud?
Elle répondit, baissant la tète :
— Oui... Son épouse chrétienne.
Puis, après une pause:
— Vous êtes là, pour bénir noiiv union.