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HOMÈRE

Les malentendus que 1 éducation classique a répandus sur la nature et la portée des poèmes, longtemps attribués à Homère alors qu’ils apparaissent désormais comme l’œuvre de plusieurs chantres et de plusieurs générations, sont à la fois étonnants et risibles.

Il n’est pas de collégien qui n’en soit sorti persuadé que les héros qui s’y meuvent sont de la même troupe que ceux qui déclament dans les tragédies de Corneille, de Racine et de leur suite innombrable. Pompeux, majestueux, d’une dignité aristocratique ne se démentant jamais. Ayant les mœurs d’apparat de la cour de Louis XIV. Superbes en toutes leurs habitudes et d’une grandeur pleine de mesure. Des rois, des princes, des seigneurs, de nobles dames dans la plus haute acception des termes. Bref, un personnel de théâtre réalisant les meilleurs rêves officiels.

Bitaubé a, dans sa traduction fameuse, donné l’expression suprême de cette conception baroque de Y Iliade et de Y Odyssée.

Or, ce n’est pas cela du tout, mais pas du tout. L’école réaliste a eu cette vertu imprévue d’amener la révision des traductions ayant cours de la littérature antique. Les savants qu’elle a mordus ont été pris, tout comme s’ils étaient des romanciers naturalistes, d’une rage de vérité, et, jetant aux quatre vents les versions acceptées, ils ont recommencé sur nouveaux frais l’interprétation des chefs-d’œuvre grecs et romains.

Les découvertes ont été stupéfiantes.

On s’est aperçu d’abord que ce qui caractérisait surtout ces vieilles œuvres, c’était une simplicité forte, sans le moindre relent de la pompe académique dont on les croyait inséparables. De déclamations point. De prétentions, jamais. Un naturel constant, une sobriété puissante, une virilité tranquille. Pas de rhétorique, non, pas de rhétorique, même dans les harangues de Cicéron. Tout cela était inventé, tout cela était le produit d’hallucinations professorales. Le correct et solide édifice de l’antiquité avait été recouvert d’un badigeon multicolore ridicule. Fresques imposantes, grafïites ingénieux, fines sculptures, tout en avait été déshonoré. Un grattage, un nettoyage universels s’imposaient comme dans nos cathédrales gothiques. Pour trouver une

accommodation qui ne fût pas une trahison, il fallait remonter jusqu’à Amyot et à la langue ingénieuse par laquelle il avait interprété La vie des Hommes illustres de Plutarque.

C’est particulièrement à l’occasion des poèmes homériques que le phénomène s’est accentué. Comme si l’on arrachait à des acteurs leurs travestissements, dieux, rois et héros, dépouillés des oripeaux dont on les affublait, sont apparus, à l’émerveillement de tous, dans la simplicité primitive qui en fait les égaux des divinités qu’on adore et des grands chefs qu’on honore dans la Mélanaisie êt la Polynésie, ou, si l’on veut une comparaison moins hardie, comme les analogues des personnages qui s’agitent dans les Niebelungen. Plus rien d’une civilisation royale raffinée, avec étiquette cérémonieuse, allures de haute vie, cortèges bien réglés, pompes de toutes sortes. 11 a fallu se résoudre (avec quelle joie des vrais artistes !) à abandonner la légende du grand poète unique , aveugle et solennel, parcourant la Grèce en créant de toutes pièces les deux chefs-d’œuvre. Ces chefs-d’œuvre sont tout bonnement des chansons populaires, le Romancero de l’Hellade, des fantaisies brodées sur de vieux souvenirs, des lambeaux de poésie sortis sans ordre de l’âme collective d’une jeune nation vaguement consciente de ses origines et de quelques aventures ancestrales. S’ils furent pieusement con-

servés, c’est qu'ils avaient la saveur ingénue des choses embryonnaires et qu’ils caressaient l’héroïsme un peu gros de la Grèce par le récit merveilleusement pittoresque d’un grand siège et d’un grand voyage, ces deux sources inépuisables d’intérêt pour un peuple enfant. Et encore aujourd’hui, même pour nos générations vieillissantes, ils se révèlent avec le charme des contes naïfs, tantôt innocemment cruels, tantôt brutalement héroïques.

A quiconque s’imaginerait que nous nous méprenons, il suffirait de signaler d’une part la traduction de Lecontede Lisle, sévère et lapidaire, d’autre part, celle d’un de nos compatriotes, Eugène Hins, familière et populaire. L’une et l’autre, par des voies différentes, laissent la même impression irrésistible : il s’agit dans Y Odyssée, comme dans Y Iliade, de paysans, de bouviers, de chevriers, de laboureurs, de chasseurs, vivant surtout en plein air, habitant des cases ou des huttes, se nourrissant comme les nègres africains, se livrant à tout propos à des scènes de violence. Troie était sans doute une bourgade entourée de palissades et de remparts en boue durcie. La flotte grecque se composait de pirogues. Les palais de Priam et d’Ulysse étaient des baraques un peu plus grandes que les autres.

Voici, d’après Leconte de Lisle, le récit homérique d’un tournoi auquel prennent part les chefs les plus illustres. Cladel en a fait le prologue de son

Ompdrailles. On va voir ce que sont les prix que se disputaient les rois. On va aussi les voir s empoignant et se talochant en vrais portefaix.

« Le Péléïde déposa les prix pour le rude combat des poings. Il amena dans l’enceinte et il lia de ses mains une mule laborieuse de six ans, indomptée et presque indomptable ; et il déposa une coupe ronde pour le vaincu'. Debout il dit au milieu des Argiens : Atréïdes et vous Akhaiensaux belles knémides, j’appelle, pour disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se frapper de leurs poings levés. » — Se présentent Epéios, fils de Panopeus et Euryalos* fils du roi Mékisteus Talionide qui, autrefois, alla dans Thèbes aux funérailles d’Oidipous. Les deux combattants s’avancèrent au milieu de l’enceinte. Et tous deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se frappaient à la face, en mêlant leurs poings lourds. Et on entendait le bruit des mâchoires frappées, et la sueur coulait chaude de tous leurs membres Mais le divin Epéios, se ruant en avant, frappa de tous les côtés la face d’Euryalos ».

Voilà de singuliers fils de roi, pas du tout à la mode de Versailles et fort loin de ceux qui nous sont représentés dans les cinq actes d ’Agamemnon et de Phèdre , ou dans les Aventures de Télémaque , manuel d’éducation française par M. de Fénelon. Ce concours de boxe anglaise est suivi d’une lutte à main plate pour laquelle les prix sont un brasero

tripode et une esclave que se disputent Ulysse et Ajax, C'est Ulysse qui met Ajax par terre, grâce à un croc-en-jambe, oui, un vulgaire croc-en-jambe, que la chanson homérique note avec soin comme une bonne ruse.

A n'en pas douter donc, il s’agit de récits rythmés de la vie patriarcale, déclamés par les beaux parleurs des villages ou par des chanteurs ambulants de la plèbe, dans les veillées, sous les arbres et sur les prés.

Dans le même goût, voici l’extraordinaire exposé des soins que prend la divine Calypso pour préparer le retour du magnanime Ulysse, lorsque ce dernier, après de beaux discours où elle le qualifie constamment d'artificieux , alors que lui la nomme respectable , a persuadé à la nymphe qu’il est opportun qu’il retourne chez lui. Nous citons la traduction d’Eugène Hins. Elle donne une idée parfaite des occupations auxquelles descendaient ces déesses et ces princes. On se croirait aux îles Fidji.

« Elle lui donna une grande hache d'airain, aiguisée des deux côtés, qui se maniait des deux mains; celle-ci avait un très beau manche d’olivier solidement fixé. Elle lui donna ensuite une hachette bien polie et le conduisit à l'extrémité de l'île où croissent de grands arbres, l’aune, le peuplier noir, le sapin qui s'élève jusqu’au ciel, tous arbres bien secs, qui flotteront facilement. Lorsqu’elle lui eut

montré où croissaient les grands arbres, Calypso, la noble déesse, s’en retourna à la maison. Cependant, Ulysse coupait les arbres et il eut vite fini la besogne. Il en abattit en tout vingt, les équarrit avec l’airain, les polit soigneusement et les aligna au cordeau. Alors Calypso, la noble déesse, lui apporta une tarière. Il fora tous les troncs et les fixa les uns aux autres par des chevilles et des liens. Il fit ensuite letillac, qui reposait sur de nombreux étais; enfin, il termina le radeau en fixant, sur les côtés, de grandes planches. Puis il fit le mât et la vergue qui s’y attache. Ensuite, pour diriger le navire, il fit un gouvernail, qu’il entoura tout à fait de claies d’osier pour le protéger contre les vagues. Enfin, il remplit le radeau de bois. Alors Calypso, la noble déesse, lui apporta des tissus pour faire des voiles et il les fit; il y attacha des cordages et des écoutes ; puis, au moyen de perches, il fit glisser son radeau vers la mer divine. Le quatrième jour tout était fini. Le cinquième, la divine Calypso le congédia de son île, après lui avoir donné des vêtements parfumés. Elle plaça, sur le radeau, une outre de vin noir et une outre, plus grande, pleine d’eau. Elle lui donna aussi un sac avec des vivres en quantité suffisante et fit souffler un vent favorable et doux. Joyeux, le divin Ulysse déploya sa voile au vent et, assis au gouvernail, dirigea adroitement son navire. »

Est-ce assez conte de Perrault à la mode grecque?

Une scène très significative également est la fameuse idylle de Nausicaa, fille d’Alcinoos, roi des Phéaciens dans l’île de Schérie. Tout le monde la présente à l’esprit telle que le pédantisme l’avait transformée : une princesse, une vraie princesse, qui se promène noblement sur le rivage de la mer, recueille Ulysse naufragé et le mène cérémonieusement au palais de l’auguste auteur de ses jours !

Voici la naïve vérité. Nausicaa désire aller faire la lessive et s’adresse à son père : « Cher papa, ne me prépareras-tu pas un char élevé, aux belles roues, pour que je transporte nos beaux habits vers le fleuve, et que j’y lave ceux qui sont au linge sale? » (Textuel.)

Le roi consent. Nausicaa part sur une grande brouette à roues pleines, comme celles de nos paysans, tirée par des mules. Elle emmène avec elle des lavandières :

« Elles arrivèrent au bord du beau fleuve : là se trouvaient de nombreux lavoirs, où coulait une eau abondante et limpide pour nettoyer le linge sale. Elles dételèrent les mules du char et les lâchèrent le long du fleuve sinueux pour y paître une herbe aussi douce que le miel. Puis elles prirent du char les vêtements, les plongèrent dans l’eau profonde et les foulèrent en rivalisant de vitesse. Lorsqu’elles eurent lavé et frotté tout le linge, elles l’étendirent en ordre sur le rivage de la mer à l’endroit où le flot

a roulé le plus de cailloux. Puis, s’étant lavées et ointes grassement d’huile, elles prirent leur repas sur les bords du fleuve, laissant les habits sécher aux rayons du soleil. Lorsqu’elle-même et ses suivantes eurent savouré leur nourriture, elles ôtèrent leurs ornements de tête et se mirent à jouer à la balle : c’était Nausicaa aux bras blancs qui conduisait le jeu. *

Allez en Ardenne, au bord de la Semois ou de l’Ourthe, ainsi procèdent les jeunes villageoises d’Herbeumont ou de Maboge.

Mais voici qu’Ulysse, qui s’était caché dans un taillis, vu qu’il était tout nu et couvert de boue, se montre, talonné qu’il est par la faim. Il se tient à distance et demande « un haillon pour se couvrir ou quelque morceau de toile dont on enveloppe le linge »,en français moderne, une serviette. Nausicaa le trouve à son gré et l’engage tout d’abord « à se laver dans le fleuve, dans un endroit à l’abri du vent ». Puis, quand il est réconforté et présentable, la princesse remonte dans son char, fouette ses mules et

l’on part pour la ville ; le divin Ulysse galoppe

à pied avec les servantes à côté du véhicule.

Et ainsi d’un bout à l’autre de ces sublimes poèmes !

Dans un livre où les renseignements abondent, mais dont la langue est malheureusement très imparfaite, un de nos compatriotes, M. Alph. Wille-

maers, a exactement résumé le même phénomène à l’occasion de la légende du Cid. Les peuples, dit-il, surtout dans les premières époques de leur existence, savent revêtir de formes, tour à tour poétiques et grandioses, leurs héros nationaux. Pour créer çes types, le génie populaire accumule sur quelques héros d’élite les exploits de leurs rivaux ; il résume en eux l’histoire de générations entières; il embellit les détails les plus frivoles de leur existence ; il dramatise les circonstances les plus insignifiantes de leur carrière; il invente sur un nom, sur une tradition devenue obscure, les légendes les plus merveilleuses. L’Espagne s’empara de bonne heure de l’histoire du Cid et elle créa une légende dont la poésie féconda la littérature dans les siècles plus avancés; toute la société hispanique coopéra à la développer ; le clergé ajouta aux récits primitifs la belle légende du Lépreux et celle des miracles du tombeau de Cardena ; la noblesse chevaleresque créa l’épisode du duel, celui des enfants d’ Arias Gonzale et celui du serment ; le peuple inventa la série des combats du Cid contre les Maures, la légende de Chimène, l’admirable épisode des infants de Carion et les touchants récits des deux exils du héros.

L’auteur a raison. Ainsi en alla-t-il de Y Iliade et del 'Odyssée. Toute la société grecque y travailla durant des siècles, et amena les disparates de naï-

veté et de raffinement qu’on y trouve et qui embarrassent .le lecteur superficiel. Ce sont des alluvions successives.

Renan a signalé le même travail inconscient pour la Bible. L’usage des Hébreux, dit-il, et des peuples congénères était, à propos des événements importants, surtout des batailles, d’en frapper en quelque sorte la médaille par un cantique rythmé, que le peuple chantait en chœur, et qui restait plus ou moins dans les souvenirs. C’est ainsi que chaque tribu arabe, sans nulle écriture, gardait le Divan entier de ses poésies. La mémoire arabe antéislamique, à laquelle on eût vainement demandé un renseignement historique précis, conserva, jusqu’aux missions littéraires des lettrés de Bagdad, cent cinquante ans après Mahomet, le trésor poétique énorme du Kitab el-Agani , des Moallakat et des autres compositions du même genre. Les tribus touaregs présentent de nos jours des phénomènes analogues. Israël possédait ainsi une très belle littérature non écrite, comme la Grèce a tenu, pendant trois ou quatre cents ans, tout le cycle homérique dans sa mémoire. On peut dire, en effet, que la littérature non écrite de chaque race est ce qu’elle produit de plus parfait; les compositions réfléchies n’égalent jamais les éclosions littéraires spontanées et anonymes. Plus tard, ces chants, recueillis par l’écriture, formeront lejoyau de la poésie hébraïque.

Les plus célèbres pages de la Bible sortiront de ces voix d’enfants et de femmes, qui, après chaque victoire, recevaient le vainqueur avec des cris de joie, au son du tambourin.

Qu’on n’aille pas nous prêter l’intention d’amoindrir ces chefs-d'œuvre de poésie populaire, expressions puissantes des sentiments dominants d'une race, de ses instincts, de ses goûts, de ses entraînements, de ses affections, de ses haines, de ses espérances. Nous n’avons voulu que rectifier des préjugés absurdes, remettre au point des poèmes charmants d’ingénuité, et aussi de férocité, car ces deux dominantes de l’humanité enfant s’y révèlent constamment avec une innocence incomparable. A notre avis, ce changement de décor rend plus savoureuse cette poésie lointaine, elle en prend un imprévu délicieux, une vie d’une intensité séductrice. Ce n’est plus la Troade factice, ce n’est plus la Grèce de comédie, c'est la réalité, fraîche, colorée, remuante ; le conventionnel et le faux font place au vrai et grandissent ces chansons de gestes aux proportions harmonieuses d’un art instinctif, admirablement descriptif et sincère.

LES ÊRYNNIES D'ESCHYLE

Les foules ne changent guère, et au fond de toute foule il y a une ménagerie. Si Ton est dans une période de civilisation équitable et sereine, cette ménagerie est apprivoisée. Elle hurle et devient féroce, au contraire, quand on vit dans un temps barbare, ou quand la civilisation, tournée tout entière vers les biens matériels, laisse les âmes en proie aux passions brutales.

Ce déchaînement des bestialités, qui rattachent l’être humain à la brute, se manifeste presque toujours impunément. A peine quelques protestations indignées s’élèvent et sont aussitôt étouffées par les clameurs et les injures populaires. Mais parfois aussi, au-dessus d'elles, surgissant avec l'autorité du génie, s'élève dominatrice la voix puissante d’un poète. Alors la monstruosité d’un peuple, qui s'est dégradé en méconnaissant la justice, en violant le respect qu’on doit à la loi, en refusant d'écouter la

plainte ou la défense d’un accusé, en s’aveuglant dans ses préventions, devient l’aliment d’une grande œuvre qui, flétrissant le crime social d’une époque, fixe une impérissable leçon pour les générations à venir.

Mêlé naguère, à l’occasion d’un procès célèbre, aux péripéties émouvantes d’un événement de ce genre, ayant profondément ressenti la formidable poussée de ces iniquités, ayant lutté, dans les limites de nos forces, hélas ! insuffisantes pour résister à cet ouragan, notre pensée s’est reportée fréquemment vers un drame du même genre, contre lequel, il y a deux mille ans, lame puissante d’Eschyle s’est soulevée et a grondé, laissant dans les Érynnies le témoignage grandiose de sa colère et de son indignation.

Il n’est pas inutile de montrer par cette œuvre admirable comment l’art peut venir au secours des devoirs sociaux pour les rappeler à ceux qui les méconnaissent et en frapper à jamais l’effigie. Nulle part mieux que dans le Masque antique de Paul-de- Saint-Victor elle n’a été adaptée à notre modernité. Suivons-le pas à pas.

Les Érynnies sont le dernier acte de la trilogie d’Oreste. Celui-ci a égorgé sa mère Clytemnestre. Soulevée par ce forfait retentissant, la clameur publique le poursuit sans merci. Le peuple grec est tout entier déchaîné contre le meurtrier. En vain il rap-

pelle qu’il n’a fait qu’obéir à l’ordre d’Apollon luimême, et que s’il a frappé Clytemnestre, c’était pour venger Agamemnon, son père, quelle avait lâchement assassiné avec l’aide d’Égisthe, son amant. La foule ne connaît que ses préventions et ses fureurs. Oreste, elle le proclame d’avance, doit être condamné, Oreste doit mourir. Pour elle, tout jugement est superflu et ne servirait qu’à retarder la justice. Il ne faut ni discuter, ni délibérer : il faut frapper tout de suite et sans pitié.

C’est dans la troupe sauvage des Érynnies que l’immortel dramaturge a pour toujours incarné ces fureurs. Et il les dépeint, d’abord dans leur aspect physique, comme le meilleur moyen de révéler leur abominable laideur morale. «Non pas des femmes, plutôt des Gorgones. Et encore ce n’est point cela. Elles sont sans sexe, noires et horribles. Elles ronflent avec un souffle farouche. Leurs yeux distillent une bile affreuse. Vêtues comme elles sont, elles ne devraient ni approcher les statues des dieux, ni entrer sous les toits des hommes. Abominables filles, dont ne voudrait ni aucun homme, ni aucune bête. Elles ne sont nées que pour le mal ; elles habitent la mauvaise nuit du Tartare ; également odieuses aux humains et aux dieux. »

De même que les passions impies reposent au fond des multitudes jusqu’au jour où des excitations funestes les réveillent, les Érynnies s’étaient endor-

mies sur les dalles, devant le temple de Delphes, et, pendant leur sommeil, Oreste, rassuré, croyait pouvoir compter sur la justice de sa cause et l’impartialité des juges appelés à la décider. Le spectre de Clytemnestre vient les secouer. « Réveillez-vous, déesses souterraines. C’est sur l’accusé qu’il faut souffler votre haleine sanglante. C’est lui que doit consumer le souffle qui sort de vos entrailles enflammées. Courez ! Epuisez-le par une course impitoyable. »

A ces cris de vengeance et de haine, les Érynnies se dressaient sur la scène du théâtre antique dans toute l’horreur de l’œuvre furieuse qu’elles allaient accomplir. Eschyle les évoqua dans la laideur surhumaine qui convenait aux odieuses passions qu’elles devaient exprimer. C’étaient des femmes d’une maigreur spectrale, aux masques barbouillés de sang et de fiel, la face écrasée, les traits grimaçants, la langue pendante, les doigts crochus, comme ceux des Harpies. Des touffes de serpents s’entrelacaient à leurs chevelures, une ceinture écarlate serrait des tuniques noires à leurs flancs étroits. D’une main elles brandissaient un bâton, de l’autre elles agitaient un flambeau chargé d’une flamme sulfureuse. Elles ne marchaient point, elles sautaient par bonds saccadés, comme s’élançant d’une embuscade.

Ah ! c’est bien l’image de ce qu’on a pu voir, de notre temps, dans d’autres circonstances. Quand la

bête populaire dresse ses têtes d'hydre et pousse les hurlements de sa joie sauvage et de ses fureurs contre un malheureux, c’est ainsi que, féroce, elle apparaît.

Qu’on se figure, dit Paul de Saint- Victor, cette cohue de stryges envahissant la scène, avec leurs cris stridents, leurs saltations épileptiques, leurs cheveux sifflants, leurs torches livides, et le grammairien Pollux paraîtra croyable lorsqu’il raconte qu’à cette entrée formidable, des femmes grosses avortèrent et que des enfants moururent dans les convulsions.

A peine debout, les Érynnies, qui voient Oreste fuir, se retournent en hurlant de rage, et « ces chiennes d’enfer qui aboient au soleil « s’élancent sur ses pas dans une chasse furibonde. Des jours et des nuits se succèdent, remplis par la course acharnée où elles réclament leur proie. Pas un lieu de la terre où je n’aie passé, s’écrie chacune d’elles. J’ai volé sans ailes à travers les mers, aussi rapide que la nef. Que de fatigues pour cet homme ! Ma poitrine en est toute haletante. Point de salut pour toi. Tu périras, repoussé de tous, vidé de sang, ombre exténuée, pâture des démons. Je te mangerai tout vivant !

Et Oreste, en effet, n’en peut plus. Elles l’ont acculé, comme une bête fauve, à son dernier gîte. Il est tombé, dans le temple de Minerve, aux pieds de la déesse de la justice, et il embrasse sa statue. Qu’importe le respect dû à ce sanctuaire ! La horde

enragée n’en tient pas compte. Elle forme autour de lui une ronde frénétique, elle entonne l’hymne de la haine, chant redoutable, forgé d’incantations fatales, qui jetaient le désordre et la peur dans l’âme des juges, de rythmes magiques, qui scandaient d’avance le sort de l’accusé et le livraient au destin prédit. C’est l’idéal du sinistre : jamais Eschyle n’a soufflé d’une bouche si violente, d’une si longue haleine, dans ce que Shakespeare appellera plus tard la trompette hideuse des malédictions. On croit entendre le Dies irœ de la férocité. « Allons ! chantons en cœur. 11 nous plaît de hurler le chant horrifique et de dire le sort que notre troupe distribue aux hommes. O nuit ! toi qui m’as enfanté pour le châtiment des vivants et des morts, entendsmoi ! On me prive de mes honneurs, en m’arrachant ma proie, en m’arrachant cet accusé. C’est à lui que ce chant est voué, ce chant de folie, de vertige. J’épargne à d’autres la tâche des vengeances. Moi, je m’élance violemment et je poursuis ceux dont les jambes ploient, dont les pieds saignent en fuyant au loin. La gloire, s’élevât-elle jusqu’au ciel, tombe flétrie contre terre à ma noire approche, et je l’écrase sous mes trépignements. Et quand il tombe, celui que j’ai frappé, il l’ignore, aveuglé qu’il est par un sombre délire, et les hommes l’entendent gémir dans sa prison. »

Puissance des phénomènes humains décrits dans

leur vérité, vous êtes de tous les temps! Est-ce pour le drame d’hier, d’aujourd’hui, de demain, et la foule qui s’y rue, ou pour les Grecs des guerres médiques, que ces imprécations ont été écrites ?

Cependant, le procès d’Oreste et son jugement doivent se poursuivre. La noble âme du poète s’insurge contre ces brutalités. Il évoque Apollon. Ennemi né des Erynnies, celui-ci représente vis-à-vis d’elles l’antagonisme de la clarté contre les ténèbres, de l’harmonie contre la discorde, du pardon contre la rancune. Vêtu de lumière, il exprime la beauté qu’elle répand sur le monde, l’équité, la sérénité ét la joie dont elle le remplit. Médecin des âmes, il les tranquilise, il les réconcilie. Voyant tout, comme le soleil, il comprend tout et il excuse tout. Son œil rayonnant pénètre les cœurs. Pas de conscience qu’il n’allège, pas de fureur qu’il n’adoucisse. Par cette fonction de large clémence, il était l’adversaire des divinités implacables, affamées de justice cruelle comme la bête fauve l’est de chair sanglante.

Il s’avance contre les Erynnies, les menace et veut les faire reculer. Il est en chlamyde volante, les yeux pleins d’une splendeur terrible, la lèvre soulevée d’un dégoût divin, le bras étendu vers les monstres profanateurs du temple de la justice. Les paroles pleuvent sur leur groupe hideux, perçantes comme des flèches, sublimes comme les rayons de

son astre : « Hors d’ici ! Sortez de ce sanctuaire, de peur que la flèche à l’aile d’argent ne jaillisse de cet arc d’or! Alors la douleur vous ferait rendre la noire écume prise aux hommes. Vous vomiriez les caillots de sang que vous avez léchés en les égorgeant. »

Et il renvoie cette cohue hurlante aux atrocités que ses allures rappellent, aux géhennes des prétoires barbares, aux boucheries raffinées des rois orientaux. Et, dans cette horreur des justices méchantes, frémit l’âme généreuse d’Athènes, de la cité non sanglante, où le supplice même était adouci, où les condamnés buvaient sans souffrances la mort, mêlée au sommeil dans une coupe de ciguë. « Allez », dit-il à ces forcenées, « allez où l’on coupe les têtes, où l’on crève les yeux, où le fer tranche leur sexe aux hommes, où les lapidés et les empalés gémissent. Voilà vos fêtes et vos délices, êtres en horreur aux dieux ! C’est l’antre du lion altéré de sang qu’il vous convient d’habiter. »

Appréciant cette intervention d’Apollon dans cette procédure épique, Paul de Saint-Victor y voit l’incarnation delà défense. C’est, dit-il, le procès athénien reproduit dans sa procédure, parlant la langue du Barreau et répétant ses formules.

Minerve, en effet, la déesse de la justice, intervient à son tour. Elle a les allures sereines de la fonction sociale qu’elle incarne. A la vue des hideuses filles de la Nuit, Pallas ne s’emporte point,

comme l’impétueux Phœbus. Elle ne s’efface pas non plus, la guerrière qui porte sur son égide la tête coupée de Méduse. C’est avec une grave douceur qu’elle réprime ces monstres attroupés dans son temple. Leur laideur la choque, mais sa haute raison contient sa répugnance : elle les apostrophe sans mépris. « C’est à tous que je parle, à cet accusé assis au pied de ma statue/, et à vous qui ne ressemblez à personne et qui n’avez pas de figure humaine. Mais vous offenser sans motif ne serait pas juste. »

Alors peu à peu le procès reprend des allures équitables. Le débat s’ouvre; Pallas, c’est-à-dire là suprême impartialité, préside. La noble naïveté de l’esprit antique s’édifiait d’un pareil spectacle. Dans ce jugement elle voyait la justice à l’école des dieux, initiée par elle aux formalités juridiques, garanties de toute défense et de toute équité, obstacle sûr contre les erreurs judiciaires. Pallas dirigeant le premier procès, Apollon plaidant la première cause, lui semblaient aussi véritables que Gérés traçant le premier sillon ou que Prométhée allumant le premier foyer.

On passe au vote. Les cailloux blancs ou noirs roulent dans l’urne de bronze. On la renverse, on compte les suffrages : six pierres blanches et six pierres noires. Mais le vote de Minerve compte double et départage les juges. Oreste est absous.

A cet acquittement, les Érynnies, c’est-à-dire la

foule tumultueuse, répond par des cris de rage : Vous avez foulé aux pieds les lois antiques en arrachant cet homme de nos mains ! Enflammées de colère, nous allons égouter sur le sol le poison de nos cœurs, terrible à cette terre. Ni feuilles, ni fruits. La souillure mortelle aura tout détruit.

Pallas entreprend de les apaiser, et la Persuasion aux douces lèvres parle par sa voix. C’est une lutte admirable que celle de cette raison sereine contre cette démence forcenée. La déesse s’y montre patiente comme un ange, adroite comme une fée. On croit la voir passer une main de charmeuse sur la meute hérissée de ces méchantes bêtes en prononçant des mots d'exorcisme. Les Érynnies ne veulent rien entendre, elles s’entêtent dans leur noire rancune. Aux exhortations répétées répondent des abois monotones.

Mais alors, sans s’irriter pourtant, Pallas leur laisse entendre qu’elle est la plus forte. Un éclair passe dans ses yeux : « Qu’ai-je besoin de paroles? Je sais où sont les clefs du lieu qui renferme la foudre. Vous obéirez et vous ne lancerez pas sur cette terre le poison des imprécations. »

Les Érynnies s’effraient et cèdent. Les Chiennes d'enfer s’apprivoisent. Le drame, commencé dans l’épouvantement, se termine dans le calme et la sérénité. Une pompe religieuse défile sur la scène et inaugure le culte de la justice impartiale. Le cœur

chante . « Que la discorde insatiable de maux ne frémisse jamais dans cette ville! Que les citoyens n’aient entre eux qu’une même amitié, qu’une même haine contre l’équité. »

O grands souvenirs !

Oui, ces hautes leçons surgissent dans notre âme quand des fureurs du même genre troublent l’œuvre de la justice. A travers les siècles, l’art sublime d Eschyle, comme un cordial et un réconfortant divin, fait vibrer l’écho magique de ses vers. Plût au sort que la foule les put entendre dans les circonstances solennelles et terribles ! Comme les Erynnies sans doute, honteuse de sa démence, elle se calmerait. Comme elles, muette et recueillie, elle aurait, pour la justice et pour le malheur, le respect sans lequel la force n’est plus qu’une arme déshonorée.

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