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LE RIG-VÉDA

littéraire, n’allaient pas jusqu’ici au delà de Rome et de la Grèce.

Marius Fontane a inauguré par deux volumes : l’un sur l’Inde Védique, l’autre sur l’Iran, l’immense entreprise de son Histoire universelle , dans laquelle, abandonnant résolûment la vieille méthode anecdotique qui se borne au récit des batailles et des événements politiques notables, il s’attaque hardiment à la peinture d’une race prise dans son ensemble, comme une grande individualité qui absorbe les contingences, réduit aux proportions de détails négligeables les milliers de circonstances auxquelles on s’attachait autrefois, et raconte la vie d’un peuple, de son origine à sa disparition, ainsi qu’on raconterait la vie d’un homme de sa naissance à sa mort, non pas en parlant de chacun de ses membres, de ses organes, de ses viscères, mais en le prenant dans son unité.

Ces premiers spécimens, d’une modification si importante dans les procédés historiques, auxquelles sont venues s’ajouter les Égyptes, — les Asiatiques, — la Grèce , sont certes encore empreintes de quelque confusion. L’auteur ne semble pas complètement maître de sa méthode. Les exposés généraux qui composent chacun des chapitres n’apparaissent pas avec toute la netteté souhaitée. Les répétitions sont fréquentes. La matière brute est solide et originale, mais les bavures se voient et la ciselure man-

que. N’importe ! Malgré le languissement de quelques parties, malgré la fatigue qu’on ressent parfois si l’on persiste à aller jusqu’au bout, on sort de ces lectures très nourrissantes avec une vue nette et élevée des civilisations décrites, fort différente et beaucoup plus vraie que celle procurée par les manuels, petits ou grands, essentiellement narratifs et chronologiques, en lesquels, depuis si longtemps, se résumait cet enseignement.

Qu’on n’aille pas croire pourtant qu’il s’agisse d’une application nouvelle de ce qu’on a nommé, il y a un demi-siècle, la philosophie de l’histoire, cette façon de rechercher les causes et de prédire les effets qui avait des tendances métaphysiques nettement accusées. Non. L’auteur se garde avec rigueur de cette manie de l’hypothèse qui prétendait réduire l’ondoyante humanité en formules et l’historien en dogmatiste ou en prophète. Il ne vise pas si haut et s’arrête avec scrupule aux résultats les plus immédiats de l’observation positive. Il n’est pas philosophe si l’on entend par là le spiritualiste en mal de suppositions aventureuses. Il reste chroniqueur au sens le plus sain du terme, il parle de ce qu’on sait, et non de ce qu’on suppose. Seulement, au lieu de narrer les faits par le menu, il les narre par masses. C’est l’exposé à grands coups de brosse de Michelet, c’est son procédé par tranches, avec, toutefois, moins de raisons, de comparaisons, de suggestions, avec plus

de simplicité, sans autant de charme, mais avec plus de vérité.

Dans l'Inde Védique et dans les Iraniens le fond des observations positives dont Marius Fontane tire parti est pris presque tout entier dans les traces littéraires laissées par un passé qui remonte à environ deux mille ans avant notre ère. Ces civilisations lointaines eurent des recueils analogues à la Bible, mais suivant de plus près, au moins chez les Aryas, les vicissitudes et les événements.

Pour ces derniers c’est le Rig-Véda. Ce livre extraordinaire n’est pas seulement un document historique unique en son genre, c’est encore une œuvre littéraire prodigieuse, éminemment populaire et, par cela même, inestimable. Il ne s’agit pas, à quelques exceptions près, de poètes d’une époque avancée, conscients de leur art, s’examinant et se contrôlant eux-mêmes, comme des phénomènes curieux, rompus à une versification raffinée, chantant pour le plaisir que cela donne à qui chante, s’amusant de fantaisies et se laissant aller à des inspirations quelconques. C’est une production spontanée et interminable, allant avec le temps, allant avec le peuple, montant, descendant, gémissant, se réjouissant, racontant toutes les choses de la vie publique et de la vie privée, de la nature ambiante ou de l’âme, instinctivement, sincèrement, immédiatement. Employant un mot de Henri Heine sur l’an-

cien testament, on peut dire: c’est un agenda dans lequel un peuple écrit avec la même simplicité qu’une bonne ménagère met à marquer les dépenses de chaque jour. C’est, en résumé, une nation se dévoilant elle-même en des milliers de vers, au cours des siècles, sans jamais s’arrêter, des annales rimées et rythmées en hymnes, conservées d’abord par des récits sans cesse renouvelés au foyer domestique ou dans les cérémonies, plus tard transcrites sur des feuilles de palmier, et finalement réunies en un corps, un Digeste, il n’y a pas si longtemps du reste, vers le douzième siècle.

Jamais la poésie populaire n’a donné un tel témoignage de vitalité, de durée et de puissance. Jamais la poésie des lettrés factices n’a pu élever un pareil monument. C’est un témoignage de premier ordre pour l’histoire de la littérature et contre ceux qui pensent qu’il n’y a d’art véritable que l’art aristocratique fait pour quelques privilégiés.

C’est dans le chapitre VI que Marius Fontane décrit à grands traits le Rig-Véda auquel il va, par la suite, faire des emprunts constants pour édifier son œuvre. Car il lui est venu cette pensée ingénieuse et presque inspirée de décrire la civilisation aryenne en se servant de sentons empruntés à cette poésie merveilleuse. Constamment sa plume expose par des mots, par des phrases, par des images empruntés à cet abondant réservoir. Il met bout

à bout ces lambeaux pour faire un vaste tableau et arrive ainsi à une puissance de sincérité et d'évocation remarquable, en même temps qu’il séduit par l'intérêt que suscite cette méthode imprévue.

Voici les renseignements caractéristiques qu’il donne sur ces hymnes, restes légers qui ont servi à reconstituer un peuple, comme les linéaments de la flore et de la faune préhistoriques, retrouvés sur les feuilles de charbon, ont servi à reconstituer les végétations et les animalités disparues. Ce sont ces hymnes eux-mêmes qui en ont fourni les données.

On les chantait trois fois par jour. Les chanteurs, n’ayant ni temples ni sanctuaires, se tenaient debout devant un tertre, sous le ciel bleu. La cérémonie commençait à l'aube, au moment où les étoiles pâlissaient dans le jour venant, et elle devait être terminée lorsque le disque du soleil était entièrement visible au-dessus de l’horizon. Aussi les premiers hymnes du recueil sont-ils courts. On les déclamait ensuite à midi et le soir.

Les auteurs ne se préoccupent nullement des conséquences de leurs improvisations; ce sont des poètes donnant leurs œuvres simplement, ou des chefs de famille formulant des vœux, interprétant la pensée védique, modulant cette interprétation avec goût, au gré d’un caprice poétique inconscient. Chaque famille avait son rite spécial, chaque poète disait son cantique.

La tendance aryenne est descriptive, utilitaire, franche : le poète exprime ce qu’il voit, il donne finement son impression, il étale sincèrement ses désirs; sa parole est concise, puissante, vraie; la nature y est sainement résumée dans ses caractères essentiels, rapidement, d’un trait vigoureux et exact, qui frappe une grande image sur l’esprit. Il n’a pas de dédains, il rïe sait rien qui ne puisse être chanté ; si quelque chose de bas attire son attention et stimule sa pensée, il se baisse, il prend son sujet, il l’élève, l’ennoblit ; la misère lâche et l’envie banale deviennent elles-mêmes, pour de tels artistes, de supportables faiblesses. On trouve çà et là quelques élans épiques, certaines inspirations vers une universelle générosité ; mais ce sont des œuvres exceptionnelles; l’individualisme est le ressort principal, presque unique.

Et l’auteur continue par ces observations touchantes qui, si elles étaient comprises et appliquées de notre temps, pourraient rajeunir la poésie, la faire sortir de ses préoccupations tourmentées et alambiquées et la rapprocher des masses dont elle se retire de plus en plus :

Le poète védique ne semble pas pouvoir résister au besoin de réduire en vers purs toutes ses pensées; à la guerre, à la paix, aux labours, aux soins que réclament les troupeaux, aux voyages, aux hymens, à la mort, à tout il est capable de dédier un chant.

C'est joie réelle pour l’Arya de chanter et c'est plaisir pour l’Arya d'entendre la poésie, soit quelle dise un symbole, soit qu'elle raconte un fait, soit qu'elle célèbre la gloire d'une famille ou la libéralité d’un ami. Et la sincérité des chantres est éclatante. Ils disent tout, sans hésitation, animant et colorant l’impression de leur cerveau. Si le poète admire un phénomène naturel, il le décrit sans le dénaturer. A-t-il un ennemi, il demande hautement sa mort. Formule-t-il un vœu, sa parole pleine est aussi ardente que son ambition. Et s’il offre un sacrifice aux dieux, c'est à la condition bien expresse que la divinité invoquée lui rendra son offrande au centuple, en lignée valeureuse et productive, en vaches, en chevaux, en or.

On distingue assez facilement dans le Rig-Véda les œuvres d’au moins trois cents poètes. Les uns se nomment, les autres sont cités. Il en est qui se cachent sous un nom fictif. C’est donc une compilation de poèmes très vivants. Le chantre ne fait pas œuvre voulue d'historien, mais son œuvre, dit Marius Fontane, est de l'histoire, histoire d’une société en qui, toute bouillonnante d’une vitalité extraordinaire, la sève donne des fruits immédiats. Durant de longs siècles le Rig-Véda fut le livre unique, l'œuvre par excellence, l'Ecriture sainte. Il dit toute l’histoire des Aryas, leur langue, leur religion, leur société, leur philosophie, leur littéra-

ture.Ettout cela est purement original. Aucune civilisation antérieure, aucun peuple étranger ne semblent avoir concouru à la formation du peuple aryen.

La langue employée est ce fameux sanscrit qui apparaît aujourd’hui comme la plus morte et la plus savante des langues, alors courante comme nos idiomes contemporains. Son alphabet est stupéfiant: il comprend cinquante lettres, répondant aux plus délicates nuances du son. L’euphonie y est des plus raffinées ; on y a reconnu des règles reposant sur des principes d’acoustique si délicats que nos oreilles blasées ne peuvent en saisir les nuances que très difficilement. La grammaire a trois genres, trois nombres, huit cas ; les verbes s’y conjuguent par trois personnes, six modes et six temps; elle est considérée comme l’une des plus riches. Quant aux mots, ils dérivent de trois mille racines monosyllabiques subissant des tours nouveaux, figurés, sous la volonté capricieuse et tourmentante de l’orateur ou de l’écrivain ; leur formation est d’une liberté absolue; on y connaît des mots qui ont cent cinquante syllabes.

On a dit de cette langue, ajoute Marius Fontane, qu’elle était riche et flexible comme celle de Platon, inspirée et magique comme le français et l’allemand, rigoureusement précise comme le latin primitif. En sanscrit l’échelle des sons parlés a la régularité d’une gamme musicale ; c’est un instrument

merveilleux ; le mot même y fait image ; il n’est pas de langue capable de peindre mieux les magnificences de la nature. C’est le type parfait des langues à flexion. Sanscrit veut dire : ce qui est achevé en soi-même.

Et si maintenant vous voulez savoir où habitait au juste ce peuple primitif, dont on dit que nous descendons, prenez la carte de l’Indoustan, remontez au nord-ouest T Indus depuis son embouchure. Vous le verrez aux deux tiers du trajet qui sépare celle-ci des premiers contreforts de l’Himalaya se diviser en sept branches, comme le chandelier sacré des Hébreux. C’est le Sapta-Sindhou, le pays béni des sept rivières aux noms étranges et harmonieux : le Sindh, la Vitasta, PAsikni, le Parouschni, la Vipaça, la Coutoudri et la Sarasvati. C’est la patrie des Aryas. C’est de là qu’ils partirent en conquérants pour s’étendre jusqu’au Gange, et plus tard pour jeter leurs essaims sur l’Europe et préparer notre descendance.

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