ÉDITION
Toi qui mets ton paraphe, ô complice subtil, Sur le front du Crésus, impitoyable et vil.
Édition définitive.
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil.
Sur le front, etc.
l" ÉDITION.
Gloire et louange à toi, Saten, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De r Enfer o^, fécond ^ tu couves le silence l
Édition définitive.
De TEnfer où, vaincu, tu rêves en silence !
Voilà, pour une seule pièce célèbre, les corrections, rinquiétude, les hésitations du poète. L'expression définitive n'avait pas été trouvée du premier coup. Cela arrivait souvent à cet homme
énigmatique, songeur, taciturne, qui ne trouvait la réplique qu'en descendant l'escalier.
Ainsi se révèle à la fois l'importance du verbe et l'âpre désir de l'écrivain de l'atteindre, de le capturer, rigoureux devoir, légitime obsession. Subissant ces sensations, l'artiste est encore sain. Elles sont l'épanouissement normal des nécessités de son art. Rien de trop. Pas de faux pas excentrique. Il marche sur la ligne droite, fermement équilibré. Il veut le mot, le mot juste, le mot adéquat.
Qui semblable au gant fait sur mesure.
Ni trop long, ni trop court, comme un cuir assoupli, S^adapte à la pensée et D*y fait aucun pli.
Mais qu'est-ce, en vérité, que ces mots dont tant on s'occupe? On a vu qu'Adoré Floupette en fait des êtres vivants, se diversifiant en espèces sans nombre; il parle d'eux comme un entomologiste d'animaux troublés par des sentiments, en proie à des passions :
Les mots ont peur comme des poules.
Ceci, c'est la maladie qui commence, le détraquement. Quand Floupette en raisonne, il délire.
Mais, d'abord, écoutons sur le même sujet Taine qui, pour les jeunes, est à la philosophie ce que le grand, l'unique Baudelaire est à la poésie. Terne et calme est la physiologie du verbe telle qu'il la
donne dans son livre sur V Intelligence, mais combien vraie, sensée, scientifique.
Lorsque, dit-il en substance, vous montez sur l'arc de triomphe de l'Étoile, et que vous regardez au dessous de vous du côté des Champs-Elysées, vous apercevez une multitude de taches noires ou diversement colorées qui se remuent sur la chaussée et sur les trottoirs. Vos yeux ne dbtinguent rien de plus. Mais vous savez que sous chacun de ces points sombres ou bigarrés il y a un corps vivant, des membres actifs, une savante économie d'organes, une tête pensante, conduite par quelque projet ou désir intérieur, bref une personne humaine. La présence des taches a indiqué la présence des personnes. La première a été le Signe de la seconde. Des associations de ce genre se rencontrent à chaque instant. Or, dans la grande famille des signes, il est une espèce dont les propriétés sont remarquables ; ce sont les mots. Lorsque je lis ou j'entends ce mot Tuileries, j'imagine plus ou moins vaguement, en formes plus ou moins tronquées, un terrain plat, des parterres encadrés de grilles, des statues blanches, des têtes rondes de marronniers, la courbe et le panache d'un jet d'eau et le reste. Cette courte et petite sensation, entrée par les yeux ou l'oreille, a la propriété d'éveiller en nous telle image ou série d'images, plus ou moins expresse, et la liaison entre le premier et le second
terme de ce couple est si précise qu'en cent millions de cas et pour cent millions d'hommes le premier terme amène toujours le second. Mais supposons qu'au lieu de m'appesantir sur ce mot Tuileries et d'évoquer les diverses images qui lui sont attachées, je lise rapidement la phrase que voici : « Il y a beaucoup de jardins publics à Paris, des petits et des grands, les Tuileries, les Champs-Elysées, les squares, ^ je le demande au lecteur ordinaire qui vient de lire avec la vitesse ordinaire : quand ses yeux couraient sur le mot Tuileries, a-t-il aperçu intérieurement comme tout à l'heure quelque fragment d'image? Non certes, ses yeux couraient trop vite ; il y a une différence notable entre l'opération précédente et l'opération présente. Dans la première, le Signe éveillait des simulacres plus ou moins décolorés de la sensation, des résurrections plus ou moins affaiblies de l'expérience ; dans la seconde, le signe ne les éveillait pas. Ces états relient la demi-vision intense à la notation sèche, par une série de dégradations, d'effacements, qui peu à peu ne laissent subsister de l'image complète et puissante qu'un simple mot. Ce mot ainsi réduit n'est point cependant un signe mort qu'on ne comprend plus ; il est comme une souche dépouillée de tout son feuillage et de toutes ses branches, mais apte à les reproduire ; nous l'entendons au passage, et, si prompt que soit ce passage, il n'entre point en
nous comme un inconnu, il ne nous choque pas comme un intrus ; dans sa longue association avec lexpérience de l'objet et avec l'image de l'objet, il a contracté des affinités et des répugnances ; pour peu que nous l'arrêtions, l'image qui lui correspond commence à se reformer ; elle l'accompagne à l'état naissant. Prolongez et variez l'épreuve : vous trouverez dans le mot un système de tendances toutes acquises par lui dans son commerce avec l'image, mais à présent spontanées, et qui opèrent, tantôt pour le rapprocher, tantôt pour l'écarter des autres mots ou groupes de mots, images ou groupes d'images. De cette façon, le nom tout seul peut tenir lieu de l'image qu'il éveillait, et, par suite, de l'expérience qu'il rappelait; il fait leur office, il est leur substitut.
Ainsi parle un homme de sens, un observateur ingénieux, un penseur pénétrant. Les mots sont des signes, rien de plus, et l'exactitude dans leur emploi procédera d'une connaissance approfondie de ces signes, de leurs nuances, de leurs détails. Certes, à l'origine, ces signes eux-mêmes ont pu être choisis ou composés dans un certain rapport d'harmonie avec l'objet qu'ils devaient rappeler, quelquefois frappant. Mais la dualité du signe et de la chose n'en est pas moins certaine. Du respect de cette dualité vont sortir toutes les règles et les qualités du langage, sa clarté, sa force, son rythme, sa
résonnance. De la méconnaissance de cette dualité, l'obscurité, l'incohérence, la transformation de la langue en simple musique. A cela aboutissent £atalement ceux qui ne voient plus que le mot, ceux qui sont pris de sa folie : les Verbolâtres !
Tout verbolâtre a commencé par être un écrivain légitimement préoccupé de débarrasser la langue de l'odieuse pauvreté dont elle est affectée chez ceux qui parfois déguisent leur impuissance en disant : La langue du grand siècle, la langue de Corneille. Oui, quand on peut mettre dessous la pensée des écrivains du grand siècle, la pensée de Corneille. Mais combien elle apparaît morne quand elle ne sert de vêtement qu'aux cuistreries! Quelque chose alors comme l'armure des preux sur un mannequin. En outre, qu'est-ce que cette manie de prétendre confiner l'Art dans la forme, Tallure, les dimensions d'une époque? L'art est essentiellement évolutif et changeant. Il ne se recommence jamais. Toute génération qui a tenté de l'arrêter ou d'en donner une répétition n'a produit que des œuvres misérables. Fut-il assez révoltant, le néo-grec et le néo-gothique! Ne sommes-nous pas près d'en avoir assez du néo-flamand? Quelle froideur de mort sort de ces soi-disant résurrections qui ne sont que des exhumations! Dans chacune de ses formes passagères, le beau germe florit, se fane et ne repousse pas. Il fut, mais ne saurait plus être. Il faut en
chercher un autre. Il faut admirer le passé sans espoir de le renouveler. Dès lors la littérature du grand siècle est finie. Elle a augmenté le trésor des chefe-d'œuvre, mais ne doit pas être abaissée au rang de modèle pour pasticheurs. Nous en avons déjà trop de ceux qui singent les modernes. Oh I l'abominable chose qu'une génération occupée d'imiter tout ce qui l'a précédée! Oh! l'horreur qu'un enseignement qui n'a pas d'autre principe ! Athénées, académies, université, quand ils deviennent des musées de choses éteintes où l'on s'applique à anéantir l'originalité artistique des jeunes intelligences, sont les destructeurs du beau à venir au lieu de se contenter de rester les conservateurs du beau accompli. On y confond alors ces deux missions essentielles : inspirer le respect des grandes œuvres d'autrefois, susciter la volonté de créer de grandes œuvres originales. Pour certains le beau est un, et une fois obtenu, il faut le rééditer sans cesse. En vérité, le beau est plus fluctuant que les nues et il faut ne le rééditer jamais. Non, jamais, ni en peinture, ni en musique, ni en littérature, ni nulle part. Cette langue classique qui fut un grand art, qu'on ne nous parle donc pas de la reprendre en l'imitant piteusement, comme l'ont fait notamment les fabricants modernes de tragédies, grotesques et plates. Il fallait pour notre temps une autrelangue, etceuxquila cherchèrent, ceux qui Ibnt trouvée, furent dans le vrai.
Mais la métamorphose a été difficile, et désastreuse pour plusieurs qui s'y sont appliqués. Dans les tentatives destinées à découvrir des régions nouvelles, tous n'étaient p€is trempés pour supporter les fatigues et les périls de l'aventure.
On est loin, avec ces funambules, de l'opiniâtre recherche de l'expression juste que recommandait Baudelaire, l'écrivain exact et prodigieusement clair dans le rendu, même des sensations les plus imprévues, les plus étranges. C'était la pensée qu'il voyait, lui, et les mots devaient despotiquement se soumettre à elle. Il ne voulait pas qu'ils devinssent une mélodie résonnant pour elle-même : ils restaient un accompagnement, soulignant la pensée, la réalisant plus forte et plus visible. Il n'y a pas dans tout son œuvre une obscurité. Son style est bref, lapidaire, d'un beau son métallique et net. Il est la critique des bateleurs d aujourd'hui et non le précurseur de leurs jongleries.
Enrichir la langue, trouver l'équation constante de la pensée et du mot, étaient des problèmes que seules les natures d'élite pouvaient résoudre sans fléchir. Les autres devaient tomber dans les pièges et les erreurs des faux calculs. Le mot toujours poursuivi, le mot toujours traqué, le mot saisi, tourné, retourné, le mot, le mot, le mot! devint pour les esprits faibles une obsession. Le mot, grandi démesurément en ses proportions, s'affirma de plus
avec une intensité étrange dans son coloris. Cette dualité nécessaire : la pensée-le mot, fut mutilée. Le rapport se rompit. Un de ces termes djsparut, l'autre domina seul. Et alors il devint l'objet d'un culte : la verbolâtrie était fondée. j
Dans l'étude que nous avons citée précédemment, Paul Bourget, fidèle à sa systématisation, y voit une expression très nette de la^écadence. De même que l'anarchie décadente se manifeste dans les sociétés par la substitution du groupe à l'ensemble, de Tindividu au groupe, ainsi, d'après lui, en littérature, la décadence se révèle par la substitution de la phrase au livre, du mot à la phrase. La littérature décadente, c'est la littérature des mots. C est ingénieux et d'un assez bel aspect théorique. Mais, outre qu'il y a trente-six manières d'être décadents en littérature, il y a témérité à prendre pour un affaissement général les infirmités de quelques malheureux insuffisamment solides pour supporter les dangers des entreprises où ils se sont jetés. Qu'ils en deviennent malades et que le public assiste au développement de la fièvre mentale qui les tourmente, soit. C'est le cas des médecins qui, dans les épidémies, meurent du mal qu'ils soignent. Mais dire que ces cholériques isolés donnent l'étiage de la santé commune, on ne saurait l'admettre. On ne juge pas d'une population par ceux qui sont à l'hôpital ou qu'il y faudrait mettre.
La verbolâtrie, à son dernier parojgrsme, c'est le cas d'Adoré Floupette. Les mots, pour lui, ne sont plus des signes, destinés à rappeler les réalités. Non. Ils sont eux-mêmes des réalités, des objets, des êtres, ayant leur physionomie, leur taille, leur couleur, leur odeur. Le monde intérieur des idées n'existe plus. Il n'y a que des mots. Ce sont eux qui vont, viennent, parlent, chantent, évoluent. Chacun d'eux est une unité douée des trois dimensions. Figurez-vous un théâtre où s'agitent des acteurs revêtus des costumes de leurs rôles; imaginez, qu'insensiblement, sous les vêtements, les corps se dissolvant : les br€is disparaissent des manches, les jambes des jupes, puis les corps, puis les têtes. Il ne reste que les oripeaux, tenant ensemble par un prodige, continuant à aller, venir, danser, gesticuler. Cest la scène fantastique qui se produit dans le cerveau du verbolâtre. Il ne s'y trouve plus que des défroques et rien dedans, il ne s'y trouve plus que des mots.
Et pour chacun d'eux, il se sent pris d'une admiration cabalistique. Il lui découvre des vertus extraordinaires. Ils deviennent pour lui plus vivants que les choses vivantes. Dans son hallucination à la fois grotesque et funèbre, il fait agir ces haillons mortuaires sur un théâtre de marionnettes. Lui seul a la clef du spectacle et il le trouve merveilleux. Lui seul sait et voit ce qu'il a mis sous chacun de
ces fantoches, lui seul renifle leur senteur, lui seul aperçoit leur couleur, lui seul entend leurs petits cris. Il prend en pitié quiconque ne distingue pas ce ballet d'ombres impalpables, et tient pour un aveugle et im impotent quiconque ne perçoit pas le rêve qui se passe dans son imagination. Les mots, mis côte à côte, ont des résonances, produisent des accords, éveillent des images qui Texultent et le ravissent. Il répétera avec ferveur, avec enthousiasme des phrases fatidiques qui évoquent en lui des sensations surhumaines et qui, sur le vulgaire bien portant, font lefiFet du jeu des queues de mots dans lequel chaque syllabe terminale correspond à la syllabe initiale du mot suivant : Ris de peau, Veaucluse, use ton habit, Abimélech, lecture, hure de sanglier, lié par les pattes, pathétique, tic tac de moulin à vent, qu'il faut prononcer : Ris de veau-cluse ton habit mélecture de san-glié par les patte-té tic tac de moulin à vent. Souvenez-vous de ce tercet de Floupette si euphonique et si prodigieusement insensé :
Dans la pénombre Ma clameur sombre, A fait fleurir les azalées.
Le Verbolâtre a aussi la manie du néologisme, m C'est la phase de sa maladie correspondant au besoin moderne si impérieux, si louable, d'augmenter le vocabulaire littéraire. D'admirables audaces
se sont produites à cet égard et désormais quantité de mots, les uns vraiment neufe (ils sont fort rares), les autres retrouvés dans la vieille langue, sont acquis à l'art et ne sauraient plus disparaître. Nos écrivains modernes réparent ce que la sévérité de Malherbe avait, dans son excès, sacrifié quand il voulut débarrasser le français de l'encombrement qu'y avait introduit le néologiste par excellence, Rabelais. L'assainissement dépassa alors la mesure, et des expressions charmantes de Ronsard et de ses adeptes disparurent pendant trois siècles. De notre temps on a fouillé sous ces décombres et tous ses joyaux ont été retrouvés. Qui pourra se plaindre de voir reparaître, et devenir familiers, des mots comme endeuUlir, dévelouter, ensourdi" nerf Le Verbolâtre s'y est appliqué et a rendu, dans cette recherche des trésors, de signalés services. Mais, ici encore, son tempérament n'y a pas résisté. Le goût a dégénéré en manie et le néologisme est devenu obsédant. Le verbolâtre exulte quand il a bâti une phrase où il n'y a que des mots ignorés. Il ne se sent pas de joie quand il a remplacé un terme connu qui remplissait dignement son office, par un terme nouveau, bizarre, et, s'il se peut, macabre.
Il inonde sa littérature de ces excentricités qui font au lecteur l'effet de noyaux de cerises venant à rimproviste sous la dent quand on mange paisible-
ment un morceau de tarte. S'il se rencontre un maniaque qui, verbolâtre à la seconde puissance, s'est composé un dictionnaire de purs néologismes et joint à cette toquade celle que nous décrivions plus haut, à laquelle s'applique si bien le dicton : perba et voces, et prœterea nihil, cela devient un charabia qui ferait prendre les armes au diable. Quant à lui, il s'y retrouve et y circule comme une araignée sur sa toile.
Mais, nous l'avons déjà dit, nous ne saurions trop le répéter, au fond, ou plutôt à l'origine de toutes ces démences, il y a une tendance vraiment salutaire. Ce sont les ouvriers de la transformation moderne de l'art littéraire. Chacun d'eux accomplit une fonction de mouvement général. Il n'est pas une de leurs folies qui n'ait eu quelque efficacité pour le passage d'un art antérieur à un art plus jeune. Sans eux, on resterait peut-être sur place, ce qui serait la pire des infortunes. Ce sont eux qui osent, qui osent jusqu'à l'exaspération, jusqu'au délire, et qui, par cela même, forcent l'obstacle et imposent la nouveauté. Ce sont des enfants perdus, ces audacieux, ces frénétiques : ils ouvrent les chemins, imaginent les hypothèses, préparent l'avenir, poussent les timides vers les continents nouveaux. Aussi parlons-nous, non par esprit de dénigrement, mais par désir de mettre en garde contre leurs étrangetés maladives ceux qui auraient
quelque tendance à les prendre pour des modèles à suivre dévotement. Ils tendent les ressorts avec excès, tant mieux. Après eux les ressorts reprendront la tension normale. Il vient tôt ou tard quelque esprit harmonique qui, colligeant dans toutes ces campagnes folles ce qu'elles avaient de bon, fixe la juste mesure. Pour armer de pied en cap rhomme de génie qui résume une époque, il faut qu'il y ait, dans les arts, une procession analogue au cortège de Malborough :
L*un portait la cuirasse, L*autre le bouclier, Un troisième le casque, Un quatrième ... rien.
Nos Déliquescents, nos Décadents, nos Incohérents, nos Verbolâtres, représentent assez bien ce cortège fameux. Quand nous y aurons ajouté les Ésotériques, il sera complet.