‹ Pro arte: LittératureChapitre 19 sur 41 · LES ÉSOTÉRIQUES · texte numérisé non relu

LES ÉSOTÉRIQUES

ADORÉ Floupette vient d'exécuter Zola, Hugo, Coppée, le Parnasse, la poésie rustique, le naturalisme. Marins Tapora, épouvanté, s'écrie : Mais que reste-t-il donc ? — Floupette, le regard fixe, l'index levé au ciel, la voix grave et tremblante, répond : Il reste le symbole !

Qu'est-ce que le symbole ?

S'il s'agissait de l'activité littéraire commune et du mot employé dans son sens ordinaire, il n'y aurait pas grande difficulté à répondre. Mais une solution aussi simple ferait hausser les épaules à la séquelle de Floupette. L'activité littéraire commune! Le sens ordinaire des mots ! Comme si cela valait la peine qu'on s'en occupât. Leur symbolisme est un symbolisme, mais nullement le symbolisme : c'est précisément ce qui en fait l'originalité et le mérite.

Nous est avis que c'est précisément aussi ce qui en fait le caractère nosologique.

Il faut remonter un peu haut pour faire com-

prendre ce mystère au vulgum pecus, dont nous sommes et pour qui nous écrivons.

Le symbolisme dans les arts n*a pas attendu Floupette pour se révéler. Il est la dominante des œuvres qui durent. Il consiste à dégager si nettement et à exprimer si fortement une ou plusieurs des grandes généralités de l'humanité ou de la nature, que, longtemps après que l'œuvre a été créée, les générations s'y retrouvent encore dans quelques-uns de leurs sentiments et la tiennent pour aussi vraie, aussi émouvante, aussi belle qu'aux premiers jours. Le symbole ainsi compris, c'est le type. Il incarne une passion redoutable ou touchante, il résume une époque brillante ou sinistre, il formule une grande vérité, il matérialise une loi naturelle. De là lui vient sa force et sa persistance.

Tantôt l'artiste qui l'a compris et réalisé y ajoute des détails pris aux mœurs de son temps. C'est le cas le plus ordinaire. Mais qu'importent ces éléments passagers s'ils n'occupent que la seconde place, s'ils ne sont que des ornements sous lesquels le type se dresse. L.' Iliade semble la plus puissante expression de ce genre. Les héros et les héroïnes qui s'y meuvent demeurent, malgré l'attirail grec et troyen, des figures symboliques d'une unité et d'une clarté incomparables. Dans les temps modernes, Shakespeare, à son tour, a sculpté des types qui

semblent immortels et la cohorte de ses personnages fournit pour chacune des conjonctures tragiques de la vie une figure qui résume en elle, sous la concentration la plus intense, quelque phénomène de notre âme, sans que l'abondance du coloris local, qu'il s'agisse de Vérone, d'Elseneur ou de Londres, enlève quelque chose à la solide charpente du type. Wagner a réalisé le même art, en prenant pour matériaux les légendes germaniques. Ses motifs musicaux, si simples quoi qu'on en dise, si grandioses, si populaires déjà, symbolisent, sous les individualités théâtrales, les douleurs et les sensations humaines avec une séduction irrésistible.

Tantôt aussi letre symbolique apparaît plus dégagé de toute contingence, dans une sorte de nudité sacrée, ou bien encore sous des formes générales, vagues en apparence, en réalité d'une précision parfaite mais plus difficiles à discerner dans l'objet que l'artiste a représenté. Telles sont les divinités de l'Olympe, soit qu'elles aient été chantées par la poésie, soit qu'elles aient été modelées par la statuaire : Vénus, la beauté ; Minerve, la sagesse; Hercule, la force. Et leur puissance symbolique est telle qu*à plus de deux mille ans de distance, des races absolument étrangères à la Grèce en subissent encore la domination. De même, pour nous rapprocher de l'époque présente, Molière, dans ses comédies où circulent sous des

noms quelconques des hommes et des femmes que seul un esprit superficiel peut croire du temps de Louis XIV, a vigoureusement dessiné des types universels : Tartuffe, le Misanthrope, TAvare, Célimène.

Voilà l'art symbolique. Le plus grand, le plus noble de tous. Mais le plus difficile aussi, celui auquel le génie seul atteint. Il s'oppose, en sa supériorité, à l'art d'observation minutieuse qui caractérise surtout le roman contemporain occupé de décrire un point dans l'espace et une heure dans le temps. Art salutaire, certes, et ingénieux, mais qui passe vite et qui, par cela même que son influence comme son succès est éminemment transitoire, ne peut prétendre à une dignité aussi haute.

Dans ses règles et dans sa réalisation, le symbolisme semble en contradiction avec l'évolution moderne qui recommande l'étude du milieu et sa description exacte, de telle sorte que le détail est l'objet principal de son attention. Cette contradiction apparente importe peu, la variété dans les manifestations étant la plus salutaire, la plus vraie et la plus consolante des lois artistiques. Mais, au fond, ce n'est point par le dédain des particularités qu'on arrive à concevoir un symbole ; c'est, au contraire, par leur observation la plus pénétrante; ce sont elles qui mènent l'esprit aux vastes généralités, sauf que le créateur d'un type, après les avoir

dégagées et comprises, les abandonne tout à coup pour s'en tenir à l'ensemble qui les résume en une unité magnifique.

L'œuvre symbolique est parfois obscure pour celui qui la contemple pour la première fois. C'est inévitable. La majorité des hommes est faite pour le menu des choses bien plus que pour leur totalité. Dans tous les domaines, ce sont les lois que notre esprit perçoit en dernier lieu. L'art spécial dont nous parlons, s'il est rare par la rareté des génies aptes à le réaliser, est souvent attaqué par la difficulté qu'on éprouve à le comprendre. Il est mystique, hiératique, parlant le langage d'un oracle, plein, dirait-on, de sous-entendus, de pensées mystérieuses, d'allusions au monde invisible. Les dernières poésies de Victor Hugo contiennent des exemples multiples de ces œuvres énigmatiques dans lesquelles le vulgaire ne se retrouve pas, mais qui, pour le penseur, ont une séduction étrange. L'inquiétude que ce vague sacré éveille en lui est une sensation qu'il recherche et qu'il est enclin à préférer à la précision des poésies plus étroitement attachées à la terre. Il monte alors dans une région faite à la fois de ténèbres et de perçants rayons de surnaturelle lumière. Cest le symbolisme encore, mais non plus celui à l'antique, s'incarnant en un dieu, en un héros aux harmonieux contours. C'est celui de la pensée, du rêve prophétique. Nulle part

nous ne l'avons trouvée mieux caractérisée que dans une pièce des Quatre Vents de l Esprit, que nous reproduisons comme exemple décisif de ce genre spécial, apte à susciter dans Tâme le trouble de l'inconnu. Le poète parle, on croirait entendre Ezéchiel :

Je suis fait d'ombre et de marbre Comme les pieds noirs de Tarbre»

Je m*enfonce dans la nuit, J*écoute ; Je suis sous la terre, D*en bas, je dis au tonnerre :

Attends I ne fais pas de bruit.

Moi qu*on nomme le poète.

Je suis dans la nuit muette L*escalier mystérieux.

Je suis Tescalier Ténèbres, Dans mes spirales funèbres Kombre ouvre de vagues yeux.

Les flambeaux deviendront cierges.

Respectez mes degrés vierges, Passez, les joyeux du jour !

Mes marches ne sont pas feites Pour les pieds allés des fêtes, Pour les pieds nus de Tamour.

Devant ma profondeur blême Tout tremble, les spectres même Ont des gouttes de sueur.

Je viens de la tombe morte ; J*aboutis à cette porte Par où passe une lueur.

Le banquet rit et flamboie.

Les maîtres sont dans la joie

Sur leur trône ensanglanté ; Tout les sert, tout les encense, Et la femme à leur puissance Mesure sa nudité.

Laissez la clef et le pêne.

Je suis Tescalier; la peine Médite ; Theure viendra.

Quelqu'un qu*entourent les ombres Montera mes marches sombres Et quelqu*un les descendra.

Ne dirait-on pas un oracle sorti de Delphes ou d'Endor, écrivait Emile Verhaeren, citant, lui aussi, cette pièce extraordinaire? Cette poésie toute d'obscurité, communiquant TefiFroi mystérieux et terrible, accablante comme Thorreur, tragique comme le châtiment, est un colossal eflFort du génie épique pour franchir les limites de l'humain. Cela semble écrit depuis des siècles sur l'airain par quelqu'un d'inconnu ; cela vient d'au delà des temps et des espaces, menaçant et tranquille, et sur, et immuable; chacun de ces trente-six vers contient comme une fatalité, comme un poids de vengeance. Ils incarnent l'éternité, ils ont des sonnances de bronze, ils cortègent dans Tescalier Ténèbres avec des lampes portées par des mains de fer ; ce sont des ombres formidables écrivant on ne sait quel Manê Thécel Phares sur des murs de nuit.

Il nous fallait parler de ce symbolisme mystique pour arriver à nos symbolistes d'aujourd'hui. Ils

ont subi la séduction âpre et souveraine de cette poésie surhumaine. Et ils ont essayé de la réaliser à leur tour. Mais leurs mains furent trop faibles pour manier ces outils de géant.

Comment leurs efforts impuissants les ont-ils induits à se confiner dans ce qu'ils nomment le sytnbch lisme ésotérique, qu'est-ce que cela veut dire et pourquoi le considérons-nous comme une maladie?

Ces êtres bizarres sont restés incompréhensibles jusqu'au moment où lun d'eux s'est chargé d'expliquer, dans un journal parisien, la nature de l'affection qui déroutait les symptomatologistes les plus pénétrants. Il va sans dire qu'il s'est vanté de son mal comme d'un insigne honneur qu'il devait à sa volonté et à ses aptitudes littéraires. Une infirmité, allons donc? Une qualité d'élection, une expression artistique nouvelle, une porte ouverte sur un avenir jusqu'ici inconnu. Le mot de l'énigme a été donné : I'Esotérisme.

Qu'est-ce que c'est que ça ?

D'après les dictionnaires les plus accrédités, Esotérique, du mot grec esotéricos, intérieur, était la qualification donnée dans les écoles des anciens philosophes à la doctrine secrète réservée aux seuls initiés; son opposé était exotérique.

Bon. Mais quel rapport avec la poésie?

Voici. Quelques esprits, persuadés de leur nature exceptionnelle et vraiment privilégiée, désolés d'avoir

affaire à la foule pignouffarde (pardon pour le mot, mais quelques symbolistes ésotériques joignent à cette haute qualité celle de verbolâtres néologistes), ont eu ridée d'organiser pour eux seuls un rite poétique secret, quelque chose comme les mystères de la bonne déesse ou de la franc-maçonnerie. C'est très simple. Il suffit de détourner les mots de leur sens ordinaire, de le retourner par exemple, de convenir de certains signes, d'attacher à la disposition des vocables une vertu spéciale, de dresser un catalogue de ces conventions, de préférer les plus biscornues parce que le mystère en est d'une pénétration plus difficile.

C'est, comme on le voit, un jeu qui n est pas neuf dans son principe. Le bon vieux langage des fleurs lavait ingénieusement appliqué, et plus récemment les jeunes filles ont imaginé pour leurs amourettes celui du mouchoir : Laisser tomber le mouchoir : je crois que nous nous entendrons. — Le passer sur la joue : je vous aime. — Le passer sur les mains : je vous déteste. — Le plier : je veux vous parler. — Le jeter sur l'épaule droite : suivez-moi. — Et ainsi de suite.

Chose singulière, mais connue, la pratique de ces enfantillages aboutit rapidement à donner à ceux qui s'y adonnent une confiance extrême dans leur efficacité. Ils en deviennent fanatiques. Ils les préfèrent à la réalité. Leur vague même et leur

arbitraire prêtant à toutes sortes de suppositions, l'imagination y vagabonde, et pour peu qu'elle soit active, arrive à une prolifération merveilleuse. Ce sont des effets de kaléidoscope. Les plus imprévnies et les plus brillantes combinaisons de formes et de couleurs apparaissent. L'initié les voit avec l'intensité de l'hallucination. Telle est l'énergie du phénomène intellectuel qui se produit chez lui qu'il vous mettrait en présence d'une page blanche en aflSrmant qu'il y voit une poésie incomparable. Jugez de ses transports quand sur cette page il y a quelques strophes dans lesquelles un œil ordinaire ne voit qu'obscurité et confusion. Il clame alors, il interpelle, il signale les beautés visibles pour lui seul, il se monte le coup, il jubile, il rutile, il prend des airs inspirés, et finalement éprouve une grande pitié pour les infortunés qui, restés calmes devant son épilepsie, persistent à dire : Je ne comprends pas. Cette incrédulité universelle devrait, semble-t-il, décider les initiés à garder pour eux leurs productions pythiques. On se demande, non sans raison, quelle rage les prend de publier ce qui n'a de signification que pour eux seuls, grâce à la clef des songes qu'ils gardent jalousement. A cela ils répondent qu'ils s'amusent à considérer les contorsions que leurs œuvres provoquent et que plus l'impossibilité d'y voir quelque chose s'affirme, plus l'efficacité de leur école se justifie. C'est à titre d*épreuve

qu'ils se font imprimer, et le jour où leurs secrets seraient pénétrés, ils changeraient le système.

Nous sommes donc bien et dûment avertis. A moins de se faire admettre dans la sacro-sainte congrégation, il faut se résigner à ne rien démêler dans les oracles versifiés que l'école de Floupette éjacule. C'est un langage hiératique fait pour les prêtres. Le commun des lecteurs le doit accepter humblement comme articles de foi, superbes mais indéchiffrables. S'il en était autrement, ce ne serait plus du symbolisme ésotérique : l'école serait détruite! Or, rien ne serait plus fâcheux que la destruction de Técole.

Elle nous donne, en effet, de bons moments et, s'il ne s'agissait que de rire, il ne faudrait pas nous plaindre. Mais il s*agit aussi de Tart d'écrire, et sans prétendre corriger personne, spécialement les aliénés de la littérature, on peut, vis-à-vis de soi-même, rechercher si ce mouvement insolite mérite des égards, d'autant plus qu'il y a toujours des floppées de jeunes singes en quête d'un enrôlement, qui volontiers s'engagent dans le bataillon des excentriques, à moins que la risée générale ne les en dégoûte. A ce titre, quelques réflexions sur les faits et gestes de ceux qui trouvent qu'il y a trop longtemps que l'on porte la tête au-dessus des deux épaules et qu'il faut tâcher de la porter sous le bras, ne nous paraissent pas sans opportunité. Le faire autrement

que les autres, manie qui procède de cette haute qualité : le désir d'être origimd, mais qui en est la perversion quand on l'allonge au point qu'elle n'a plus ni consistance ni appui, sévit actuellement chez quelques-uns avec la force d'une folie endémique et menace de donner à ce jeune monde littéraire la danse de Saint-Gui.

Précisons davantage pour ne laisser aucune équivoque sur les caractères du symbolisme ésotérique et mettre dans tout leur relief ses étrangetés. Prenons un exemple dans les Déliquescences. Cest une parodie, mais dans les originaux mêmes nous n'aurions aucune peine à trouver mieux ; nous l'avons démontré précédemment, en citant deux morceaux, l'un de Bleucoton-Verlaine, l'autre d'Arsenal- Mallarmé. Mais mieux vaut, nous semble-t-il, procéder in anima vilL L'épreuve n'en sera que plus générale en restant aussi concluante.

Reprenons la fameuse pièce des Tœnias. Si c'est du symbolisme ésotérique, elle aura deux sens, Tun pour les profanes, l'autre pour les initiés. Elle aura même, d'après la doctrine la plus perfectionnée, un troisième sens, intermédiaire, pour une catégorie moins bête que le vulgaire, mais pas aussi raffinée que les initiés. Ceci c'est le fin des fins, disait Adoré Floupette, en clignant de l'œil. Il faut même que le sens secret soit obscène, par imitation sans doute des mystères antiques où se passaient, en ce

genre, des choses soignées, on le sait. Quand on prend un modèle, on ne saurait lui être trop fidèle. Ceci posé, relisons :

Les tœnias Que tu nias Traîtreusement s'en sont allés.

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

Pendant la nuit Mes longs ennuis Brillent ainsi qu*un flambeau clair.

De cette perte Mon âme est verte C*est moi qui suis le solitaire.

Imaginez la Pythie de Delphes ou Toracle d'Endor, dont nous parlions à l'occasion de l'admirable pièce symbolique de Victor Hugo, vaticinant en ces termes. Les auditeurs devaient se dire : « Attention. Ne nous attachons pas au sens rigoureux. S'il fallait juger d'après le langage vulgaire, cela ne voudrait rien dire ou serait seulement comique. Mais ce n'est pas cela du tout. Il y a quelque chose là-dessous. Le tout est de le dénicher. »» — Et on se livrait alors à des interprétations multiples. On se mettait Tesprit à la torture. On tournait et on retournait les mots et les phrases jusqu'au moment où Ton aboutissait à quelque chose de raisonnable. Alors on s'écriait : Ça y est ! Et l'on agissait en conséquence.

C'est ce qu'il faut faire avec la poésie symbolique ésotérique. Cela devient même amusant après quelques essais et rappelle le jeu : Cherchez le Bulgare. Les amateurs de logogriphes peuvent remplacer avantageusement par cet exercice celui des devinettes offertes à la perspicacité des lecteurs des petits journaux. On pourrait même donner des primes.

Ainsi, supposez que, pour les initiés, les tœnias ne soient pas l'intéressante annélide que l'on ne connaît que trop, hélas ! mais le ver rongeur de la rime qui tourmente intérieurement le poète. Le voici, qui ne lui laisse pas de repos ; il en sent les morsures et il s'en plaint à un collègue qui, peu crédule sur les vocations poétiques, s'en moque. Le défaut d'encouragement tarit l'inspiration du néophyte. Devenu stérile, il s'adresse avec amertume à celui qui l'a méconnu, en ces vers désormais limpides comme eau de roche :

Les tœnias Que tu nias Traîtreusement s*en sont allés.

Et comme il se désole de son impuissance et que ses cris de détresse éveillent la compassion, il exprime ces incidents en disant :

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

Pendant la nuit Mes longs ennuis Brillent ainsi qu'un flambeau clair.

De cette perte Mon âme est verte C'est moi qui suis le solitaire.

Hein! Qu*en dites-vous? Que parle-t-on d'obscurité? Il a suffi de deux mots d'explication pour dissiper les brouillards. Prodige du symbolisme ! Entendons-nous sur le mot Tœnias, et le reste se lit comme un papier de musique.

Mais ce n*est pas tout. Ceci est bon pour la moyenne, pour les journalistes comme dit Floupette. Descendons plus profond. Venons-en au troisième sens, celui qui doit être contraire aux lois de la pudeur. Imaginez que tœnias signifie ces dames, vous savez ces dames, les pieuvres. Le symboliste ésotérique les aimait et les fréquentait, leur trouvant des charmes savants. Son ami l'en blâme et conteste leurs mérites. Furieuses, elles s'en vont en emportant indélicatement quelques souvenirs. Le poète se lamente et fait retentir les airs de ses gémissements ce qui éveille les voisins et les met aux fenêtres.

Les tœnias Que tu nias Traîtreusement s*en sont allés.

Dans la pénombre Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

La solitude à laquelle il est maintenant livré le tient éveillé.

Pendant la nuit Mes longs ennuis Brillent ainsi qu*un flambeau clair.

Ces insomnies ont des conséquences que ne démentirait pas Chariot, Tintéressant jeune homme qui s'amuse. Le poète exprime ce désolant dénouement et son avilissement en ces vers précis :

De cette perte Mon âme est verte C'est moi qui suis le solitaire.

N'est-ce pas merveilleux?

Eh bien, ces merveilles c'est le symbolisme ésotérique qui les réalise. Et on ne lui en serait pas reconnaissant?

Nous sommes loin, on le voit, du symbolisme des grands poètes, de celui qui attache à une œuvre le don précieux de la durée, de celui qui donne ce caractère de mystère tragique et grandiose éveillant dans Tâme la terreur de l'inconnu et le désir de le pénétrer. Il ne s'agit plus de prophètes parlant en termes fatidiques, mais de petits malins s'entendant entre eux grâce à un code de niaiseries. Nous le disions, le point de départ de cet avortement pitoyable a été sans doute la séduction du symbolisme d'épopée que Victor Hugo a si puis-

somment réalisé, que Leconte de Lisle continue. Mais la diflficulté de le réaliser est énorme, et les ésotériques, inaptes à y réussir, ont tourné court dans Tétrange et ridicule tourbillon où ils exécutent leurs évolutions de mouches. Comme pour toutes les autres maladies littéraires que nous avons décrites, le point de départ était normal, mais une déviation s'est faite et Tinfirmité a paru. Comme pour toutes les autres maladies, on ne peut dire que leurs efforts ont été complètement inutiles : ils ont ramené l'attention sur ce genre qui fut si souvent condamné parce qu'il paraît ténébreux, et l'exagération de leur obscurité aura peut-être rendu à une partie des poésies du grand créateur des Quatre Vents de FEsprit Tadmiration qu'on leur marchandait. Ils nous ont habitué, en effet, à ne pas exiger comme une condition essentielle la clarté immédiate de ridée et la précision absolue de la forme.

Page 1