DB LA RAISON ET DB LBRRBUR
La plus^ foi»le objection que l'on puisse diriger contre la légitimité de la connaissance est tirée de l'existence de Terreur. Nous l'avons déjà signalée au commencement. Que Fintelligence se trompe, o'iest un fait incontestable. S'il en est ainsi , comment pouiy^^-t-elie redresser Terreur? comment saura-t-elle distinguer, entre deux jugements opposés, lequel est le vrai et lequel est le faux, puisique c*est elle qui juge dans les deux cas?
Pour échapper à cette difficulté, Descartes a dé* placé la cause de l'erreur en la tMnsportant de l'intelligence à la volonté, et il a ainsi laissé à la première la faculté de la corriger. Suivant lui , si nous nous trompons, cVstque nous ne savons modérer notro désir de connaître , ni résister à ce mouvement témérairede la volonté qui jette Tintelligenceen dehors de ces limites naturelles, et lui fait aborder des recherches qui sont au-dessus de ses facultés. Ce serait donc h la Tolonté qui ne sait modérer l'intelligence, et non à l'intelligence elle-même, qu'il faudrait attribuer la cause de l'erreur.
212 PROBtÈJOJB
Mais cette théorie ne peut être * admise. Car d'abord si , pour éviter l'erreur , il faut que nous modérions notre désir de connaître , par quel moyen pourrons - nous le modérer? Ce sera évidemment à laide de la volonté elle-même. Voilà donc la volonté, pour ainsi 'éire, scindée en deux, en une vqjonté qui veut connaître et en une s^fipnde volonté qiy arrête la première. Ensuite , s'il est vrai que nous nous trompions parce nous voulons^ious tromper, c'est-à-dire, parce que nous ne nous abstenons pas de porter des jugements sur des objets qui sont en dehors des limites de notre capacité intellectuelle, il faudra bien déterminer ces limites. Or, qui est-ce qui les déterminera? Sera-ce la volonté? Mais c'est impossible, puisquell^^veut |u^contraii^ les dépasser. Sera-ce l'intelligence? En ce cas il faudrait qu'elle sût déjà ce qu'elle peut connaître et ce qu'elle ne peut pas connaître; ce qu'elle ne pourrait qu'en s'essa^nt sur les objets dont la connaissance lui est refusée, c'esj;-à-dire eh franchissant ces prétendues limites. Et puis , pourquoi ce qu'elle ignore aujourd'hui , ne pourrait-elle pas le connaître un jour? Pourquoi s'interdire toute recherche sur des objets vers lesquels die est naturellement portée? De toute manière , comme l'erreur a lieu dans les limites mêmes où, au sensdePescartes, nous devrions nous renfermer, il faudrait de plus en plus restreindre le champ de nos recherches , et , en pressant un peu les conséquences, l'on arriverait à la suspension absolue du jugement, puisque l'erreur est possible
DE ¥r CERTITUDE. *" - 2f3
dans les connaissances les plus iaci|es et ^es plusor- ' dtnaires.
ftM^cVst de la nature nSme de l'erreur fjà'il faut partir pour voir l'insuffisance de celte explL-r cation. *
Toute erreui^ est>,une affirmatif^, un jugement» Or,-^-ce la volonté qui' juge, ou bien ta volonté n'est^rile que Tocçasion de Terreur? Dans ce second - *^ibas f l'erreur n'est pas expliquée. La volonté inter- ^-^^ viendra comme une condition de l'erreyr; mais, à ce titre y elle intervient aussi conoune condition de la vérité ; car elle exerce une égale influence sur l'en» Rendement dans le jugemén^ vrai comme dans le igementfaux. Il restera donc toujours à détermiiyr l^e principllWramécnat de l'erreur. Si l'on accorde à la volonté la faculté de juger, la volonté penseiti ; car tout jugement, vrai ou faux, est une pensée. Voilà déjà tous les faits moraux reposant sur la dis* tinctioii de l'acte intellectuel et de Tacte volontaire ^ qui disparaissent. Comment admettre ensuite qu'une seule et même faculté veuille et pense tout à la fois? Et si c'est la même faculté qui pense et qui veut , comment et pourquoi y aurait-tl les deux moments de la délibéjj^tioH et de la détermination? Enfin, si la volonté pensait , la vérité serait-arbitraire comme la volonté » et il suffirait de vouloir penser comme vraie une pensée ieusse pour qu'elle fût vraie , et réciproquenent y comme fausse, une ponsée vraie, pour qu'elle fût fausse.
Ce qui a peut-être conduit Descartes à cette théo-
rie, ce sont les locations ordinaifes, adhérer à unju-- J
gementf retenir^ suspendre son jugement^ etc., etc. »ce qiir peut faire ciboire qOT la volonté intervient4(|pbine principe et uoii comme condition dans le jugement. Mais suspendre* son jugemen^lKe n'est pas juger, et par consëmient, ^ ^^ ||^ l^'^^î J^érité ni erreur. £t puis lions n'adhérons -pàs lâTUfi jugement , woxx^^ le suspendons pas, parce que nous le voulons; mais nous le voulons, dans le premier c^^^ parce que nous%k' ^ nous crôyops suffisamment fondés à ladlâ^ttre, et, dans le second, par la raison contraire : ce qui prouve ^ , qu'U y a antérieurement à I^Ucte volontaire des connaissances inéépendanles de la volonté que Tenten- ^. dqpient a comparées et affirmées , et qui ont concouru à la formation du jugemenl^. V
Puis donc que Terreur est un jugement, et que c'^st Tintelligence qui juge dans l'erreur comme dans la véritài c'est l'intetf^igence elle-même qui doit nous fournir le moyen de la corrige. i »j|^
L'ohjet de cette discussion n'exigeant pas qu(|. nous donnions une tlTéorie complète de l'erreur, il nou^ suffira de montrer ici comment l'erreur peut être redressée. Par là liôûs aurons satisfait à l'objection précédente. » H^
LWreur n'étanf qu'une certaine apparence de la > connaissance vraie, elle prendra autant déformes que celle-ci, cî' est-à-dire elle portera ou sur les prin-r cipes, ou sur les faits, ou sur leurs rapports.
Or, bien que toute connaissance se ramène à un jugement, il est évident que les faits et les principes
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tie^sont pas affirmés mr des jugements de même na- , ture. Sera-ce, en effet, par le même acte iptellectuet que i'cfiir^affirmera l'absolu et |||i.^latîf, le nécessaire etvie contingent, tel triangle é\ le triangle idéal;telle Ause particulièr^t la cause absgliS?
Il" y a donc deuxjortnes de connaissances, une connaissance simple, et une. c^naissance ^mparative ou dérivée , auxijuelles correspondeift deu^ facultés distinctes : la raison et l'entendement. Or c'est ^ dans . les cyi^tions de l'entendement que s^ glisse l'erreur. Quant a la raison , elle est infaillible.
%n effet l'entendement s'exerce sur le contingent et le relatif; il affiiine et il compare l'existence oi^j^es qualités des choses. Telle chose est; telle chose est vraie, juste, etc. ; telle chose est plus bellC) meilleure que telle autre ; ce sont là les formes diverses que prennent les pgements de l'entendement. Or tous ces jugements sont c^rûr4& et supposent des juge* ments supérieurs. Car, lorsque j'affirme, ou que je "**' je coihparf teffe qualif^ dans les objets, H me
^ut une mesure, une unité invariable et absolue qui règle et détermine ma pensée. Cette condition est
Illégalement indispensable pour l'affirnaiatioti de l'exis-
'^ ^' tence. Car, de même que les qualités, l'existence est
affirmée par lîn acte intellectuel. Il faut donc<%la pen^
* sée un principe à l'aide duquel elfe puisse distinguer
l'existence de la non-existence^ et juger des degrés
de l'existence des choses. Car nous disons qu'il y a
-' plus d'être dans tel objet que dans tel autre, dans l'âme, par exemple, que dans le corp. Et comme
.. Téire des choses nons est donpé sous ia raison de cause ou d( force, de même que nous déterminons le degrë de beauté d'un objet en la mettant en pré- ^nce de l'idée de Fabsolue beauté, ainsi nous affif^ mons son^^Hre et ses degrés en la mettant ett^présence de Vtdçe de cauaalité absolue. .«
O'où l^n voit que*^ la fonction de l'entendement f consiste à subordonner le particulier au j^néral , le ^ 4 relatif à l'absolu^ le fini à Tinfini.
Toufl conséquence appelle un principes tout capt isée finie unb pensée infinie. La raison àiktme riiMb', Fentendement le fini* L'erreur se réduit, par conséfjlient, à un faux rapport en|N le fini et l'infini*
'-Mal servi par la Toionté et la mémoire , troublé par une imagination désordonnée, égaré par les passions , entraîné par l'imitation et l'exemple , l'entendement se sépare de la raiaqjp et de l'infini, et tombe dans la région de la contingence et du %i^ A^loi^ |^ privé de cette règle éternelle et absolue qui le dirige et l'éclaire^yil ne sait plus discerner ce qu'il y ^ 4^ vrai et d^étre dans les choses finies , et il passe d'un contraire à l'autre^ de ia réalité k l'apparence, JjÊ du vrai au feux , du bien au mal , de la beauté à la laideur ies confondant et les affirmant tour à tour tons les deux.
Quant à la raison ^ elle est immuable et absolue.
Ce n'est pas^lle qui affirme et nie tout k la fois la cause, le bien et la vérité ftîfinis. Elle ne descend pas dans le monde des contradictions et des appa-
DE LA CERTITUDE. Ull
rences. Elle ne connait que le simple et Téternel, elle n'affirme que le vrai et l'être.
C'est ainsi que Terreur peut être redressée. La raison en manifestant à l'intelligence fës idées abso- €ùes dii bien , du vrai, etc., etc., corrige l^s illusions de l'entendement, le rappelle, en quelque sorte, à son origine et rétablit le vraiVapport du fini et de l'infini d'une manière semblable à celle dont l'imité rétablit le vrai rapport des nombres. Car à l'apparition de ces règles absolues de la pensée» l'entendeménth reconnsit le vrai et le fiiux , et mesure les degi^és'de réalité et de perfection des choses finies.
Telle est la raistt^. Elfe est, avons-nous dit, inac* cessible à l'erreur, immuable, éternelle, infinie. Elle est, par conséquent, innée quant à son essence. Car l'éternel et l'infini ne peuvent commencer; mais comme elle habite une intelligence finie et créée, on peut dire à cet ^àrd qu'elle est créée. Ijbl raison n'est pas l'âme;, elle est supérieure à l'âme, et tout en étant présente à l'âme, elle s'en distingue par son essence. Car, comment pourrait-eMg être créée avec l'âme ? Comment pourrait-elle , dans soHv essence immuable et infinie , subir ses changements, ses défaillances et ses langueurs? Ce n'est pas non plus une faculté"; car alors elle serait soumise aux alternatives de l'action et du repos.
La raison se sent plutôt qu'elle ne se définit. C'est une force infinie, qui non-seulement éclaire l'intelligence, mais qui crée dans le monde de l'art , comme dans le inonde de la nature. Dieu, c'est la
raison par excellence^ la raison absolae; 6t la raison dans rhommey c'est Dieu en lui. C'est celles étincelle divine qui, en descendant dans râtney ia féconde et rënflamme; c'est elle qui inspire reiithousiasme des grandes choses, qui répand une vie^ nouvelle dans l'humanité lorsqu'elle succombe sous le poids de la fatigue et de la viei|}fsse; c'est elle qui Ibit les grands peuples, et qui suscite au milieu d'eux ces êtres privilégiés, poètes et philosophes, qui , Içs uns sous* la forme obscure de l'inspiration , les auti^es sous la forme claire et réfléchie de la conscience, saisissenf^ueiques traits tie la beauté éternelle et de l'éternelle vérité ^ et iparquent leur apparition dans ie monde par des monuments impé»rksables comme elles.
Mais si la raison est divine, si elle est Dieu dans l'homme, ce n'est qu'un Dieu voilé, Dèus ahscondiius* Car les préjugés, les illusions des sens, l'entraineœent des passions , toutes les fausses apparences du vrai troublent l'intelligence, et lui dérobent la vue de la raison, qui semble n'y briller que par intervalles, y apparaître un instant et sé^ clips€HÉ* ensuite.
P^ plus, éternelle en elle*méme et dans son exis- * ténce absolue, la raison ne se manifeste que succèssive?n€né dans l'homme. Elle ne s'y manifeste qu'à un instant donné, lorsque le travail des siècles a préparé le moiide à la recevoir. Que d'efforts n'at-il pas fallu à.la pensée avant d'e|^fanter les grandes et sublimes conceptions de la philosophie grecque?
Et le christianisme lui-^méme n a-tU pas paru lorsque rhumanité; façonnée, en quelque sorte, par les dntiques civilisations, pouvait le comprendre et en leconnattre la lumière divine? Et pourquoi les gé-' néralTons actuelles s'agitent-elles? Où est la cause de ce mouvement f de ce profond travail qui s'opère M^ sein des soctjj^s inodemes^ si ce n est dans le he-r soin et le pressentiment d'une connaissance plus claire et plus parfaite du vrai ?
Enfin la raison s'ignore dans l'hooime si l'on peut ainsi parler. Ce qui se révèle à l'intelligence humaine, ce n'est pas la raison ellevx^éme, la raison dan$ son essence, maia |a raison par les idées. Or au dessus des idées il y a l'essence. L'idée n'est qu'une forme, une loi^ un type purement intelligible qiti iiops fournit la mesure de l'être des choses ^ ajnsi que de leurs perfections, mais qui ne nous laisse point pénétrer dans l'intimité de leur nature.
L'idée c'est la pensée éternelle de Dieu. C'est par . ridée que Dieu descend dans le monde, et que le monde s'élève jusqu'à lui. Mais l'idée ne suffit pas. Il faut qu'à Fidée vienne s'ajouter une autre puissance, puissance .mystérieuse et indéfinissable, mais dont nous sentons et touchons comme au doigt la secrète et magique iniluence par les vives et divines clartés qu'elle fait jaillir dans l'âme. Cette ptris^afice c'est l'amour. L'idée et l'amour, voilà le lien^du fini el de l'infini. L'idée épure, éclaire et gouverne l'amour. L'amour, par sa vertu, attire Têt ré même caché sous l'idée, et l'oblige, en quelque sorte, à se mani-
fester. Sans l'idée, l'amour est une force aveugle et indisciplinée; sans Tamour, Tidéê^iipst une pensée immobile, inerte et sans action sur l'âme. Il faut *aimer la vérité pour que la vérité se révèle à l'intelligence; il faut aimer le bien, pour que l^^bieii descende dans l'âme. C'est du contact et de la communication intime de l'idée de l'ai^j^^çur qu'est né^^ naîtra éternellement tout ce que l'homme a accompli et accomplira de sublime et de glorieux en ce monde, de quelque nom d'ailleurs qu'on appelle l'enthousiasme qui l'inspire, qu'on l'appelle amour de l'humanité, amour de la justice, amour de la liberté ; car ce ne sont là que des formes diverses d'une «eule ef^méme tendance, d'un seul et même mouvement de l'intelligence et de la vie humaine, de cette aspiration , voulons-nous dire, vers cet idéal où réside la source de tout être, de tout bien et de toute vérité. ^