AVANT-PROPOS
Parmi les civilisations anciennes qui ont servi, dans une mesure diverse, à la formation de l'Europe barbaîe, aucune n'a exercé une aussi grande influence que la civilisation grecque. Arrivée à son apogée après de lentes transformations dont les premiers philosophes marquent les différentes étapes, cette civilisation représente le travail de plusieurs siècles. De Thaïes de Milet à Aristote, elle traverse un certain nombre de phases qui, en la modifiant, finissent par lui imprimer ce cachet de perfection représenté par Aristote, dont «les écrits, gros d'une civilisation tout entière, résument le travail intellectuel d'une race ^ »
Mais cette civihsation, la plus parfaite de toutes celles que nous a léguées l'antiquité, ne devait pas demeurer Tapanage des Grecs seuls. Elle était destinée à servir de base à plusieurs civilisations. De bonne heure, en etTel, nous voyons différentes nations, Grecs d'Alexandrie, Syriens, Arabes et Juifs - venir puiser
^ P. Mandonnet, Si-^er de Brabant et rAverroisuie latin au Xllh siècle (Ynhourg, 1890, p. XXII)
'Cf. P. Mandonnet, Opus cit.^ p. II.
Fouillée, Histoire de la Philosophie p. 206, Paris 1898. — « Ce furent, "Ti:> dit cet auteur, les Arabes qui firent connaître en Occident les monu- ''
nients principaux de la Philosophie d'Aristote dont on ne possédait encore que rOrganon envoyé de Constantinople à Charlemagne. )^
Il ne faudrait pas conclure de cette dernière proposition que l'Organon ne fut pas connu en Occident avant l'époque de Charlemagne, car Boôce, comme nous le verrons bientôt, connaît la plus grande partie des ouvrages d'Aristote. ^
îi cette source et s'adaptei' hMitement les produits de cette civilisation.
L'influence des écrits d'Aristote, iritinriennent liée à celle de la civilisation grecque elle-même, devait, par conséquertt, grandir et acquérir une place prépondérante. Aristote allait devenir, comme le dit l'auteur cité, le pédagogue de quatre ou cinq civilisations ^ Cette influence cependant ne devait se faire sentir en Occident, du moins dans une mesure notable, qu'au VI« siècle, époque à laquelle Aristote fait son entrée en Italie avec Boèce -. Mais on ne cessera plus dès lors de remarquer cette influence dans les ditlérentes écoles où le Stagirite sera considéré comme le logicien par excellence. Dans la I''^ moitié du VUb siècle, la connaissance d'un certain nombre d'ouvrages aristotéliciens ignorés jusque là, soulèvera un grand mouvement qui, après avoir été un instant ralenti par la position que prit l'Eglise vis-à-vis des écrits du Stagirite ^, finira par faire triompher la doctrine d'Aris-
' P. Mandonnet, Opus cit., p. XXII.
- Il ne nous est resté des ouvrages philosophiques de Boèce que ses commentaires sur les livres de la Logique d'Aristote et sur les Topiques de Cicéron, ainsi que quelques traités originaux tels que ceux sur la division, la définition, sur les différences topiques, sur les syllogismes catégoriques et hypothétiques et surtout son célèbre ouvrage, « de Consolatione Philosophie^ » ; Manlini Severini Bœthii, Opéra, Patr. lat., éd. Migne, T. 62 et 63.
•■' C'est lors de la seconde entrée d'Aristote en Occident (XII*; s.) que l'Eglise, voyant les dangers que présentaient certaines théories aristotéliciennes, prit des mesures très sévères au sujet de l'enseignement des écrits du Stagirite autres que la Logique. — Voir, sur cette intéressante question, l'ouvrage très documenté du P. Mandonnet, op. cit., p. XXVII-XL — "^/oir également Fouillée, Histoire de la ThiJosophie , p. 205 .
iote. Vers le milieu du XITI^ siècle enfin, le Philosophe (le Stagire sera le maître incontesté. Puis, « par le canal de la Philosophie médiévale, » selon l'expression d'un historien de la Philosophie *, son action continue à s'exercer sur la philosophie moderne qui, après avoir voulu rompre avec le passé en reniant toutes les traditions philosophiques, revient, par l'intermédiaire de St Thomas d'Aquin, à la Philosophie d'Aristote.
Telle a été la fortune de cette philosophie aristotélicienne qui a joui d'une autorité et exercé une influence à nulle autre pareilles, et dont le succès est dû «à la nature, à la méthode et à la valeur des travaux du grand Philosophe -. »
Il ne faudrait cependant pas conclure de là que l'œuvre scientifique d'Aristote ait atteint, en tous points, un degré de perfection telle que les âges suivants n'aient pu y apporter aucune modification, aucun développement. Car, si l'on a pu dire de la Logique, qu'elle n'a fait depuis Aristote ^c un seul pas et qu'elle semble suivant toute apparence, avoir été complètement achevée et perfectionnée dès sa naissance ^, » peut-on en dire autant de tous les problèmes philosophiques soulevés par Aristote? Non, assurément, car quelquesuns de ces problèmes ont reçu des philosophes chrétiens une solution ditïérente de celle donnée par le
* de Wulf, Histoire de la Philo iophie Médiévale, Eclit. Louvain, 1900, p. 128.
"^ P. Mandonnet, Opus cit., p. XXII.
■^ Kant, Kritik der reinen Verninift, p. 22, 7 Aufl., Heidelbcrg,
Philosophe païen'; d'iiiitres, (prAi'islole n'avait pu résoudre, ou dont il ne s'était pas préoccupé, ont évolué et ont acquis Jeur développement complet dans les siècles suivants.
De ce nombre se ti'ouve le fameux pi'ohlème de l;i classification des sciences dont le XlIIr siècle, avec St Thomas, paraissait avoir donné une solution définitive. Mais à une époque de scission malheureuse avec le passé, un certain nombre de philosophes voulurent - ne plus rien savoir des connaissances acquises par de longues années de labeur. Remettant tout en discussion, ils résolurent de donner au problème de la classification des sciences une solution nouvelle. Mais tous les essais tentés depuis le XVI^' siècle par Bacon, d'Alembert et Diderot, Wolf, Auguste Comte, Ampère, Herbert Spencer et autres, jusqu'à nos jours, montrent l'arbitraire de chacune de ces classifications renversées au fur et à mesure que de nouveaux philosophes paraissent. C'est ainsi que ce problème, qui est devenu, pour les philosophes modernes, un véritable tourment, est loin d'être résolu.
' Telle, par exemple, la question de l'esclavage qu'Aristote regarde comme juste et naturel. « Caries esclaves, dit-il, ne sont pas autre chose que des instruments ayant la vie: Kni' d(jyâi^a>r Tàulf àii>v/a.xà()''i'u- ^hvya. I Polit., c. II, p. 484, 1. 52 & sq. Vol. I éd. Didot. — C'est cette édition que nous citons dans le cours de cette étude.
'^ Cf. Bacon de Vérul., "Isioi'uiii Oroanuni, Pruefatio p. 7, éd. Wirceburgij 1779: Nos quidem, dit-il, de deturbanda ea, quae nunc floret. Philosophia, aut si quie alla sit, aut erit, hac emendatior, aut auctior. unnimc laborannis. « Ailleurs, il s'exprime de la manière suivante. « AV- '.]ue de his qua: jam habentur. aut etiam de veteribus philosophiis et sectis tautuiii Joqidutur, cum complures aliie ejusmodi fabukx; componi Lt concinnari possint ». A or. Oror.^ Aphorismus XLIV. p. 23, éd. cit.
Nous n'avons pas la prétention <ie donner une classification nouvelle et d'ajouter à la conl'usion qui règne dans les ouvrages de philosophie par rapport à cette question. Nous voudrions simplement rappeler au souvenir de ceux qui sont à la recherche d'une classification des sciences qu'une philosophie injustement abandonnée par les philosophes du XVIIe siècle et leurs disciples a,depuislongtemps, trouvé une classification. Et pour être vieille de bien des siècles déjà, elle ne mérite pas moins d'être prise en considération par quiconque s'occupe, sans parti pris, du problème dont nous parlons.
Peut-être même cette -division des sciences auraitelle l'avantage de répondre mieux ({ue toute autre à ce besoin de classification devenu si impérieux. Ce qui, du moins, est certain, c'est qu'elle a une valeur incontestable, car elle est fondée sur les principes d'une très saine logique
C'est cette classification ou cette division ries sciences que nous nous proposons d'étudier, en ayant soin d'(Mi montrer le développement depuis Aristote à St Thomas. Nous la verrons d'abord un peu incertaine dans l'd'uvre d'Aristote. Puis, interrogeant les représentants les plus autorisés de la penf-ée philosophique aux difféi'entes époques, nous la suivrons dans les phases diverses qu'elle ti*averse. Knlin, nous la contemplerons définitivement constituée au XlIP' siècle parle génie de St Thomas d'Aquin.
Notre travail comprendi'a doue ti'ois parties que nous diviserons en chapitres, l"' Pai'i.ie: ('lassification des sciences chez Ai'istoteet ses succ(*sseu]'s iirecs; II'" l^u'-
lie: CJassilication des seiciiices cIk;/ SI, Aii;^iislJii elles écrivains <\n haut Moyen-Age ; III*' Partie: (^lassilieation des sciences dui'ant le Moyen-Age classique.
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