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L'INFLUENCE ÉTRANGÈRE

Voici la première anthologie que l'on publie des nouveaux poètes français (i). Elle est assez complète, bien ordonnée, enrichie de notes et de notices. C'est un bon livre et un bon prétexte à rechercher quelles sont les tendances du mouvement littéraire appelé le Symbolisme, et aussi quelles furent ses véritables origines.

Quand il se fait un chang-ement dans la littérature d'un pays, la cause en est toujours extérieure. La récente littérature française a subi plusieurs influences; ce fut d'abord l'ascendant des idées germaniques. Villiers de l'Isle-Adam, jusque vers ses dernières années, avait été un hégélien éloquent et convaincu; or Villiers a eu sur quelques'-uns d'entre nous une domination réelle. Il nous a familiarisés, par exemple, avec la notion de l'identité des contraires, à laquelle plusieurs jeunes écrivains doivent

(i) Poètes d'aujourd'hui. Morceaux choisis, par A. van Bever et P. liéaxitaud. Paris, Société du Mercure de France, igoo.

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d'avoir gardé un certain équilibre intellectuel et le sens du désintéressement ironique. Schopenhauer nous apprit à reconnaître dans les phénomènes sociaux la lutte de l'intelligence et de l'instinct; il nous apprit aussi à mieux analyser les causes de l'amour, et aussi à ne pas nous effrayer du mal et même à reconnaître sa nécessité. Enfin, avant même que Nietzsche n'eût été traduit en français, ses idées avaient pénétré en France et déterminé pour les idées d'individualisme une sympathie qui, d'abord, ne fut pas toujours très clairvoyante.

Mieux connu, Nietzsche nous sera peut-être un rempart contre les révoltes de la barbarie. Je considère la popularisation en France de Nietzsche par les Pages choisies qu'en a données M. Henri Albert comme un bienfait public; en même temps, par son volume De Kant à Nietzsche, M. Jules de Gaultier nous a fait mieux comprendre l'importance de l'œuvre du grand penseur et du grand poète. Dès à présent Zarathustra a marqué de son signe plus d'un écrivain.

L'influence allemande ne s'est guère exercée sur nous depuis dix ans que par la seule philosophie. D'autres pays ont eu une influence plus directement littéraire.

D'abord l'Amérique, par Edgar Poe, dont Sté-

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phane Mallarmé renouvela les poèmes, et surtout par Walt Whitman que nous firent connaître quelques traductions de Jules Laforgue et de M. Francis Vielé-Griffiu. Le vers libre, tel que le comprend ce dernier poète, vient en partie de Whitman; mais Whitman était lui-même un fils de la Bible et ainsi le vers libre, ce n'est peut-être, au fond, que le verset hébraïque des prophètes : c'est bien également de la Bible, mais de la Bible allemande, cette fois, que semble nous venir une autre nuance du vers libre, celle qui a valu sa réputation à M. Gustave Kahn. Mais M. Kahn n'est biblique que de forme ; M. Vielé-Griffin l'est aussi d'intelligence et de cœur. Le premier est un poète tantôt lyrique, tantôt sensuel ; le second est un esprit religieux qui, tout en cherchant une nouvelle forme de poésie, reste imprégné des vieilles crojances et de la morale traditionnelle.

Les noms de deux autres poètes également d'origine étrangère (il s'agit de races et non de nationalités politiques) sont encore liés à l'histoire du vers libre. Il s'agit de M. Moréas, hellène, et de M. Verhaeren, flamand, tous les deux du tempérament le plus différent, ce qui ne saurait surprendre. M. Moréas, extrêmement plastique, devint, après quelques années de séjour à Paris, un

Français presque excessif. 11 entra successivement dans l'âme et dans le génie de chacun de nos siècles littéraires ; il fut le trouvère du xw siècle, î'allcgoriste du xv= ; il ronsardisa ; ii fréquenta chez Malherbe ; il essaya la perruque de La Fontaine. Eii d'autres termes, il étudia la langue française avec vuie patience admirable et fructueuse. De cette inlimitc naquirent plusieurs recueils de vers un peu gauches, et très beaux, parfois. Pour achever M. Moréas, il faudrait deux générations : il est le précurseur d'un grand poète qui ne naîtra pas.

Il faudrait également, pour amener à une parfaite blancheur la farine du moulin de M. Verhaeren, qu'on la fît repasser par un second blutoir plus fin et plus patient. Mais, trop blanche, la farine perdrait peut-être de sa saveur, quand, pétrie et cuite, elle serait devenue du pain ou des poèmes. Il y a aussi de la gaucherie dans les vers de Verhaeren ; mais c'est une gaucherie fougueuse et passionnée qu'il faut accepter comme représentative d'une race qui est elle-même fougueuse et gauche.

Pour compléter ce groupe de poètes, qui ont été d'autant plus remarqués qu'ils semblaient plus originaux, non seulement par leur talent, mais aussi par leur manière non traditionnelle de sentir

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OU d'écrire, il faudrait nommer M. Maeterlinck, qui représente à la fois dans notre littérature le moyen-

âg-e flamand, la philosophie individualiste d'Emerson et la rêverie de Noyalis ; mais il est avant tout un prosateur.

C'est un fait assez considérable dans l'histoire littéraire de la France qu'à un certain moment quelques-uns des poètes français les plus aimés aient été des hommes d'origine ou d'éducation étrangère à la race. On y verra en même temps et un signe du cosmopolitisme croissant des idées, et un signe de la persistante domination littéraire de la France. Il y a de grands écrivains dans tous les pays de l'Europe et les plus grands écrivains de l'heure présente ne sont pas des Français ; mais il semble qu'en France seulement il y ait une littérature complète, également bien représentée dans tous les genres par des écrivains véritables, ayant un égal souci de l'idée et de la forme, par des artistes qui ne comprennent pas l'idée privée de sa parure verbale. Surtout la France est^ plus que jamais, la terre des poètes. On en compterait aujourd'hui quinze et peut-être vingt ayant un talent véritable et même original ; il y en a au moins dix qui pourraient publier leurs vers ^sans les signer : nul lecteur avisé ne les pourrait confondre avec

ceux d'un autre poète. On s'explique l'attraction qu'un tel milieu exerce sur les jeunes poètes étrangers. L'éclosion des littératures nationales dans l'Europe germanique, Scandinave et russe n'a pas diminué la force d'expansion de la littérature française, mais désormais les influences sont réciproques. Non seulement une partie de nos livres sont imprégnés d'idées qui ne sont plus nationales, mais quelques-uns de ces livres, et des meilleurs, sont écrits par des étrangers.

A ces influences, la poésie française a gagné un peu, mais elle a peut-être perdu davantage. Elle a gagné en liberté d'allures, en imprévu; elle a perdu en pureté de forme, en clarté. La clarté n'est pas une qualité essentielle de la poésie ; il est même dangereux pour un poète d'être trop clair et de laisser trop bien voir le fond, généralement assez pauvre, de sa pensée. La pureté de |forme, au contraire, et cela comprend le rythme et l'harmonie générale du poème, est une qualité essentielle; tellement essentielle qu'un mot mal choisi, un vers boiteux, une rime ou une assonance défectueuses suffisent à gâter irréparablement le plus beau poème. La poésie qui n'est pas parfaite n'existe pas : la poésie parfaite est parmi les produits les plus précieux et les plus utiles de l'esprit humain.

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Le ridicule Boileau qui, quoique ridicule, a dit tant de choses vraies, trop vraies, avait raison :

Un sonnet sans défauts vaut seul un long poème.

Depuis Boileau , peu de poètes réussirent à démontrer pratiquement ce théorème. Enfin Heredia vint... Il n'est pas douteux que tel sonnet de M. de Heredia ne vaille tel volume entier de vers libres. Ce qui manque le plus au vers libre d'aujourd'hui, c'est la perfection. Nous sommes toujours au pays des précurseurs : précurseurs de talent, précurseurs dè génie, si l'on veut, mais précurseurs. Cependant ce jugement est peut-être prématuré; les innovateurs du vers libre ont encore vingt ans devant eux ; jusque-là, on n'a pas absolument le droit de dire qu'ils ont été pareils à l'apprenti sorcier de Goethe et qu'ils ont déclenché Tin mécanisme dont ils ne connaissaient pas parfaitement tous les secrets. M, Vielé-Griffin est devenu, de plus en plus, le maître de ce vers renouvelé ; il est chef d'école, et très admiré et très aimé. Si cette nouvelle poétique est capable de la perfection antique, c'est par lui qu'elle y atteindra, très probablement.

En attendant, c'est chez les poètes de la vieille tradition française qu'il faut la chercher cette per-

fection dont nous sommes avides et qui nous réjouit comme une belle femme, chez Henri de Régnier, chez Albert Samain. M. de Picgnier est le premier parmi les poètes nouveaux par le talent et par la réputation. Il n'a pas eu l'ambition de créer lui vers nouveau, mais il a enrichi l'ancien. Il n'a pas renversé l'idole; il lui a, au contraire, apporté son oflTaride; il lui a passé au doigt une nouvelle bague ornée d'un très beau rubis. Sans doute, M. de Ptégnier a fait, lui aussi, des vers libres; mais, par une sorte de magie, ses vers libres finissaient toujours par être réguliers, par retrouver cette plénitude reposée du rythme qui nous rassure et nous semble la seule véritable musique. Peut-être pourrait-on dire qu'il est plus artiste que poète, car chez lui l'émotion est rare et toujours fort discrète. Mais cette discrétion, qu'elle pourrait être d'un bon exemple !

Nous avons besoin de beaux vers et non de beaux sentiments. Un beau vers porte avec lui son émotion propre, qui est l'émotion esthétique. Assez de mauvais poètes nous ennuient avec leurs petits bobos à l'âme! M. de Régnier, qui n'a que des mélancolies dédaigneuses et symboliques, n'est ni un poète familier ni un poète tendre. Cette absence complète de sentimentalisme a restreint son influence sur

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une jeunesse devenue sentimentale; il est le gardien un peu isolé de l'art pur. M. Albert Samain, qui rient de mourir, eut un caractère assez différent ; il n'est pas familier non plus, mais il est tendre. Il y a en lui un peu du meilleur de Verlaine ; il a écrit les plus doux vers d'amour de ce temps et dans une langue souvent parfaite, quoique pas très riche. J'ai dit de lui autrefois, il me semble, que c'est un poète d'automne ; oui, il regarde tomber les feuilles, mais il nota leur plainte avec beaucoup de soin quand le vent les faisait tournoyer et il n'oublia pas de faire proférer à son cœur des mots choisis. Ce sentimental a su se dominer et se régler. 11 rappelle encore en cela l'admirable parnassien Léon Dierx dont l'émotion, si forte qu'elle fût, n'a jamais fait trembler la main.

Il y eut un fantaisiste délicieux, et doué de l'âme la plus tendre et de l'esprit le plus fin, Jules Laforgue. Sa gloire n'est pas d'avoir, le premier, esquissé des vers libres; elle est plutôt d'avoir su joindre l'ironie à la sensibilité et d'avoir caché sous une gaîté qui va jusqu'au grotesque la mélancolie de « celui qui va mourir ». Ce jeune homme, mort à vingt-sept ans, fut un des héros de l'esprit français ; rien de biblique ne l'avait touché ; sa morale était charmante, instinctive et libre; une vie d'art

et de cœur s'épanouissait en lui. Il fut unique en son genre, et il le reste, car on ne lui voit ni disciples ni môme d'imitateurs. Regardons-le comme l'être original dont la mémoire doit être chère à ceux qui, dans l'humanité, n'aiment et ne révèrent que les exceptions. Cerveau étrange, enfant malade, méchant tour à tour et très doux, jadis athée, mort dévot, Rimbaud est moins aimable ; mais il est de ceux à qui une heure de génie vaut le pardon plénier ; il a écrit le Bateau ivre, qui restera une des merveilles excentriques de la langue française. Ce singulier individu, longtemps disparu en de lointaines aventures commerciales, avait achevé à vingt ans sa carrière intellectuelle. Il vécut comme poète ce que vit un champignon — peut-être vénéneux — et il traîna pendant sa maturité, sur les mers et les sables, la vie hasardeuse d'un marchand des « Mille et une Nuits » .

Si Verlaine, surtout comme poète sentimental, a laissé des héritiers qu'on n'écoute pas sans plaisir, Stéphane Mallarmé, lui, est mort sans postérité. Certes il a influencé profondément la nouvelle littérature, il a contribué à lui donner le goût du mystère, du vague, du délicieux imprécis ; mais il ne pouvait léguer à personne son génie artistique, qui était un génie avant tout verbal etpresque^ramma-

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tical. Tous lui doivent beaucoup, et nul n'est son héritier direct.

Tous, et ils sont une église, plutôt qu'un cénacle. Depuis quelques années, il y eut une floraison excessive de poètes. Il semble qu'à mesure que le public se désintéresse davantage de la poésie les poètes deviennent plus nombreux et plus hardis. C'est que chaque poète nouveau ajoute une unité au petit auditoire qui écoute volontiers les poèmes inédits. A cette heure, à défaut du grand public, qui ne veut entendre parler que de trois ou quatre noms, les poètes sonten assez grand nombre pour composer à eux seuls un public vivant, parce qu'il est passionné. C'est devant cet Aréopage très sérieux, de jugement sûr et même sévère, que chaque poète vierge comparaît à la fois avec orgueil et avec tremblement. Sans être du premier coup définitive, la sentence est grave, car elle est sincère. La réputation d'un poète est l'œuvre des poètes.

Voilà ce que l'on apprend en feuilletant avec soin les Poètes d'Anjourdhui. Mais on y apprend aussi que, s'il y a deux courants dans notre poésie contemporaine, c'est le courant français qui va l'emporter. Les derniers venus parmi les jeunes poètes, Francis Jammes, Paul Fort, Charles Guérin, — trois représentants l'un du midi, l'autre du centre,

tE PHOBLèMË DU STYLÉ

l'autre du nord — sont uniquement d'esprit français, de tradition française. Ils ont profité des influences subies avant eux-mêmes. C'est d'ailleurs ainsi que finissent, en tout pays, tous les mouvements littéraires. Après un momentd'ivresse puisée dans les vignes étrangères, l'esprit de la race retourne au vin natal, à la tradition, à la paix, — parfois au sommeil I

Septembre 1900.

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