I. — LES MOBILES DE NOS ACTIONS EN GÉNÉRAL
Dans toute la conduite de rhomine, de même que dans celle des animaux, on peut observer qu'il craint la douleur et qu'il aime le plaisir. Si manger ne nous procurait aucune jouissance, et n éloignait aucune douleur, la nutrition se ferait mal. Le plaisir qu'éprouvent les deux sexes à se connaître aide à la conservation et à la propagation de l'espèce. Nous ne pouvons guère nous figurer une action volontaire qui n'éloigne , pas une peine ou ne procure une satisfaction. Là même où nous agissons machinaleipent ou par muette obéissance, nous évitons l'effort pénible que nécessiterait une révolte ou un changement à nos habitudes.
Telle n'est pourtant pas l'opinion courante. On dit communément que le penchant le plus élémentaire est l'instinct ou le désir de la conservation. Ce qu'il y a de vague dans cette notion voile admirablement l'erreur qu'elle contient :
1"^ Le désir de la conservation présuppose uyie connaissance ou du moins un pressentiment de
HERCKENRATH. 7
110 LE PROBLÈME UOBAL
la mort, connaissance qu'on ne peut attribuer aux animaux inférieurs;
2° Il semble plus logique de supposer que l'impulsion qui nécessite l'action soit chaque fois une sensation de plaisir ou de peine. (Ceci s'applique aussi à la peine et au plaisir anticipés, puisqu'ils ne sont que la sensation affaiblie.) Car il faut que chaque action ait sa cause. Une tendance ou un instinct ne peut être la cause collective d'un certain nombre d'actions : c'est plutôt une abstraction tirée de l'observation des actions elles-mêmes ;
3° Les goûts vont souvent à rencontre de la tendance à conserver la vie. Un médecin morphiniste sait fort bien — si son intelligence n'est pas déjà affaiblie par le poison — qu'il ruine sa constitulion, mais la tentation de se faire uno piqûre est la phis forte. Et si une mère mange son enfant ou si des naufragés se dévorent entre eux, ne serait-ce pas plutôt pour assouvir la rage de la faim que pour prolonger la vie? Quelle mère n'aimerait pas mieux perdre la vie que de tuer son enfant, si le désir insensé de manger n'étouffait tout sentiment? Quant aux animaux, j'ai vu une grosse mouche se jeter dans la flamme dune bougie, et retomber les ailes brûlées. L'inslunl d'après, elle remonta lentement labougîe, cl,
à la vue de la flamme, elle s'y jeta de nouveau et périt misérablement. M. Berthelot, dans un article de la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1890, constate que certains insectes, notamment des fourmis, sont attirés invinciblement vers certains arbres, quoiqu'on les massacre par centaines de milliers, les nouveaux arrivants passant sur les corps écrasés de ceux qui les ont précédés.
Quelle est la nature du plaisir et de la peine? C'est une question à laquelle il est^ impossible de répondre. Ces deux qualités de la sensation paraissent des éléments psychiques aussi irréductibles que les sensations simples, telles que le rouge, la note la ou le goût du sucre. Nous pourrions également laisser de côté la question, si le plaisir est quelque chose de positif ou si ce n'est que l'absence d'une peine. Car le fait que nous recherchons ce qui s'appelle plaisir et que nous fuyons ce qui s'appelle douleur n'en est pas affecté. Comme cette question est pourtant importante pour la conduite de la vie, il n'est pas inutile d'en dire quelques mots. Si les sentiments de plaisir et de peine sont élémentaires, la difficulté est tranchée, puisque alors nous sommes aussi sûrs de leur existence que de celle des sensations
de rouge et de vert. Deuxièmement, nous connaissons un état d'indifférence : il y a des moments où nous ne souffrons pas, sans pour cela éprouver un plaisir. Enfin, en admettant même q'ue nous nous fassions illusion sur tout cela, nous n'en sommes pas plus malheureux, puisque le bonheur provient des illusions aussi bien que de la réalité K
Quelles sont les causes immédiates de la douleur et du plaisir? Quels changements dans la constitution des tissus et des nerfs les déter-
(1) On pourrait, avec des arguments aussi bien fondés que ceux des pessimistes, soutenir la thèse contraire, à savoir que la peine n'est qu'un plaisir négatif. Quel déplaisir plus profond qu'un grand désappointement ! Et le désespoir luimême n'est-il pas la perte de la dernière illusion, de la dernière chance de bonheur? Pourquoi y a-t-il des gens qui se tuent après avoir perdu leur fortune? Ensuite, la satisfaction de nos besoins constituant le plaisir, l'absence de celui-ci constitue la souffrance que nous cause la satisfaction différée. D'ailleurs, quelle souffrance est plus insupportable que l'ennui ?
C'est bien la pire peine, De ne savoir pourquoi Mon cœur a tant de peine.
dit le poète. Enfin, la douleur même qui provient de la destruction d'une partie du corps n'est que la sensation d*ua manque de vie dans cette' partie. Si la perte entraine la destruction de tout notre être, elle ne peut aller que jusqu'à la mort, qui est la négation complète et définitive. Tout le monde sent combien ce raisonnement est peu concluant, li ne peut nous consoler du moindre mal de dents, puisque nous sentons celui-ci dans toute sa réalité ; de même, tous les arguments des pessimistes ne pourront m'enlever *le plaisir que je ressens à entendre tout à coup une belle mélodie ou à voir un beau paysage.
minent et les accompagnent? Voilà encore des questions auxquelles la science ne peut répondre. Nous ne pouvons observer que les causes plus éloignées. Et alors nous pouvons constater en premier lieu que la .satisfaction d'un besoin est une source de plaisir ; un état qui laisse un besoin inassouvi ou mal satisfait, crée une peine ou un malaise. Deuxièmement, une influence conservatrice procure une sensation de bien-être, une influence destructive, le plus souvent une douleur. Le plus souvent^ car certains poisons, la morphine, la nicotine, Talcool, peuvent avoir un résultat opposé, du moins sur le moment.
Remarquons aussi que plus la satisfaction d'un besoin est difi'érée, plus le plaisir est aigu. Boire quand on a bien soif est une jouissance que chacun de nous connaît. Manger quand on est affamé, c'est là un plaisir que nous ne connaissons ordinairement que par ouï-dire, mais qui ne doit pas être moins vif. Voici ce que le voyageur Nansen dit dans le récit de son voyage à travers le Groenland :
« Toutes les questions relatives à la nourriture tenaient une grande place dans nos pensées. Le plus grand plaisir que nous eussions pu avoir aurait été de manger à notre faim ; le lard surtout était l'objet de nos désirs les plus ardents ;
comme je l'ai dît plus haut, nous n'avions emporté qu'une petite quantité de graisse. Chacun de nous recevait par semaine une ration de 500 grammes de beurre; aussi longtemps que nous en avions, rien ne nous semblait aussi bon que d'en avaler de gros morceaux. »
Et dans le récit de sa dernière expédition, il s'exprime en ces termes :
« Enfin le souper était prêt et distribué ; nous mangions toujours avec le plus grand appétit. C'étaient les plus beaux moments de notre existence, et leur attente nous réjouissait d'avance toute la journée. » Le passage suivant est peut-être encore plus caractéristique. Les deux hardis compagnons manquaient de savon et d'autres moyens de se nettoyer, et la saleté de leur corps et de leurs vêtements était devenue une vraie souffrance :
« Quand nous voulions passer une heure vraiment agréable, nous tâchions de nous figurer un grand magasin bien éclairé et bien propre, dont les murs étaient tendus de costumes de laine neufs et propres, et nous pouvions choisir làdedans. Imaginez un peu quelle volupté : des chemises blanches, des gilets, des caleçons, des pantalons de laine moelleux et bien chauds, des vestes allant bien à nos tailles, des bas de laine
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propres et des pantoufles de laine bien rembourrées. Pouvait-on se représenter quelque chose de plus beau? »
Le repos même, après de grandes fatigues, quoique ne paraissant point une satisfaction positive, peut nous remplir d'aise. C'est que pendant ce temps le travail de réparation de nos forces et d'évacuation de substances nuisibles recommence dans les tissus, et nous le sentons recommencer.
L'éloignement de quelque chose qui nous gêne ou nous fait mal peut avoir un effet semblable. Schopenhauer dit que Thonime le plus heureux du monde est celui qui vient d'avoir mal aux dents. 11 me semble pourtant que ce plaisir est d'un ordre intellectuel. Tout vif qu'il est, il naît de la réflexion.
Parmi les besoins que nous avons, un des plus intéressants est le besoin d'activité. On l'observe déjà chez les animaux. Herbert Spencer dit à ce sujet, dans le § 58 de Touvrage cité : « En observant les animaux pourvus de ces organes, nous voyons clairement que leur usage devient en luimême un plaisir, abstraction faite du but ; témoin l'écureuil qui, indépendamment de la recherche de nourriture, s'amuse à grignoter tout ce qui lui tombe sous la dent. Plusieurs créatures, qui
se servent de leurs membres pour attraper une proie ou pour échapper à quelque ennemi, se plaisent à les exercer, comme les agneaux qui bondissent ou les chevaux qui caracolent. Les chiens, en jouant, travaillent des mâchoires et des pattes. Ils simulent ainsi l'attaque d'une proie en jetant à terre l'adversaire et en le mordillant et le secouant aussi fort qu'ils l'osent faire. Ij'avidité avec laquelle un chien court après des pierres, ou saute et aboie pour qu'on lui permette de se jeter à l'eau après un bâton, démontre clairement que, même sans la satisfaction de l'appétit ou du plaisir de tuer une proie, il y a une satisfaction dans la poursuite réussie d'un objet qui se meut. Partout, ainsi, nous voyons que le plaisir qui accompagne l'usage des moyens pour atteindre un but, devient but luimême. »
Pour l'homme, chacun de nous est en état de faire journellement la même observation Tous les exercices du corps procurent ce plaisir d'activité. Et l'esprit aime également à s'occuper. L'homme n'est pas naturellement paresseux ; au contraire, il est le plus actif de tous les animaux. C'est peut-être le seul qui ait le don de s'ennuyer. Nous ne devenons paresseux que quand on nous surcharge de travail, ou quand on nous
force à faire ce que nous n'aimons pas, ou même tout simplement quand il y a contrainte. Un humoriste anglais, M. Jérôme, fait Tobservation fine et juste que, pour être paresseux avec délices, il faut avoir beaucoup à faire*. Il est vrai que les races inférieures sont beaucoup plus paresseuses que les Européens, mais c'est peutêtre un bienfait qu'il faut nous garder de leur ôter. L'Angleterre, le pays de l'énergie, est aussi le pays du spleen^ ce dégoût de la vie. Pourquoi vouloir du reste que tout le monde soit comme nous? C'est comme si on voulait faire de tous les chiens des chiens savants.
Herbert Spencer fait aussi cette remarque que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir. « Le contraste entre le jeune garçon que l'on exhorte à être- diligent, et le man of business tellement absorbé dans les affaires qu'on ne peut pas l'amener à se distraire un peu, montre comme le travail, d'abord une charge, finit par devenir un besoin. » Il est donc bon d'habituer peu à peu les jeunes gens au travail régulier, mais si l'on peut le faire de manière que le goût du travail soit conservé, on atteindra un grand résultat. Car la même préoccupation trop
(I) J.-K. Jérôme. The idle thouqhts of an idle fellow,
prolongée, si agréable qu'elle soit, finit par devenir indifférente et ensuite par nous fatiguer et nous répugner. De là la nécessité de varier les occupations. Et c'est, d'une part, l'effet de la fatigue, d'autre part l'effet du contraire, du manque d'occupation. En effet, ce qui est trop connu ne demande plus rien à notre activité, et, si nous voulons malgré tout nous en occuper, demande un trop grand effort d'attention. L'ennui pourrait donc se définir : la sensation d'un manque d'activité.
11 faut pourtant, pour être agréable, que le travail soit relativement facile. L'expérience semble quelquefois contredire cette assertion; car on voit des gens qui n'en ont pas besoin se tuer à force de travail ; on voit des athlètes et des sportsmjsn de tout genre lutter jusqu'à épuisement complet. Mais quand on considère ces actions de près, on voit que l'occupation ellemême n'est pas le seul mobile ; des motifs de vanité, d'ambition ou d'intérêt sont en jeu. Il y a aussi des gens qui, une fois lancés, ne se consultent pas : ils ne s'arrêtent pas au point oîi l'indifférence ou la fatigue commence. D'autre part, ce qui est pénible pour l'un est pour l'autre délassement. Les questions qui passionnent le savant sont travail et martyre pour le
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cancre. Tout plaisir cependant s'émousse : il faut donc varier les occupations. Il n'y a personne qui n'ait quelquefois besoin de distractions. Et si le délassement lui-même est trop prolongé, il redevient travail. C'est ainsi que, pour le littérateur, la lecture d'un roman devient une besogne. Et ceci nous fournit un exemple très curieux de la transformation que peuvent subir nos goûts et nos plaisirs. On commence par lire un roman pour Tinlrigue, pour savoir le sort du héros et des autres personnages, ensuite vient une période où Ton se désintéresse un peu de tout cela. On ne dévore plus les romans et on peut les quitter quand on veut; ce qui nous intéresse, c'est le talent de la description, les qualités du style et l'analyse des caractères. Ce plaisir est plus durable. Pourtant, comme nous venons de le dire, si la lecture des œuvres littéraires devient étude, devient métier, il peut arriver un instant où elle commence à nous sembler parfois une corvée *. Finalement, comme tout travail bien fait porte tout de même en soi un
(1) « Le livre le plus attrayant devient insipide dès que la lecture se prolonge au delà d'une certaine limite. La lecture n'a de charme que comme distraction, après des occupations plus sérieuses. Elle n'a toute sa saveur que quand on est forcé de guetter, de saisir, et presque de dérober les heures qu'on y consacre. » J. Girardin.
germe de plaisir, le plaisir de travailler succédera aux autres, et le critique pourra encore aimer son métier * .
Les plaisirs s'émoussent-ils de génération en génération? On le dirait quelquefois : il semble que la jeunesse actuelle soit plus vite ennuyée, demande des excitants plus forts que celle d'il y a cinquante ans. Observons toutefois que les plaisirs sont aujourd'hui en plus grand nombre et que les conditions de la vie sont meilleures (commodités de toute sorte, facilité des voyages, journaux, revues illustrées, postes, téléphones, etc.) et que ce qui autrefois paraissait une distraction, venant interrompre la monotonie de la vie d'alors, paraît aujourd'hui argent dû. Observons aussi que la quantité de bonheur ne dépend pas uniquement de la qualité et de la variété des satisfactions, elle dépend aussi de la faculté de jouir, qui non seulement diffère d'après les dififérences de race, mais aussi d'après les individus. Chez le même individu, cette faculté décroît constamment avec l'âge. Dans l'enfance,
(1) La comtesse Diane dit à ce sujet : « II y a deux recettes pour qu'une besogne ennuyeuse ne le soit plus. Premièrement la faire en perfection ; deuxièmement : la faire avec qui vous plaît. »
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elle semble inépuisable, il n'y a rien qui égale la vivacité de Tintérèt que Tenfant apporte à toutes sortes d'occupations. Or, avons-nous à craindre que Tenfance elle-même ne diminue de durée ?
L'expérience semble prouver le contraire. Les races inférieures, celles qui habitent les pays chauds aussi bien que les Esquimaux, par exemple, ont une courte jeunesse. Puis, en descendant Téchelle des êtres, nous trouvons que les animaux grandissent et vieillissent encore plus vite. Un petit chat, pendant quelques mois, est vif et joueur, il ronronne et parait tout heureux à la moindre caresse. Bientôt cependant, il devient lent, difficile, flegmatique et indifférent. Enfin, chez les animaux inférieurs, nous ne trouvons plus aucun signe de satisfaction. Le plaisir semble être le dernier mot de révolution, et Thomme en reçoit la plus grande dose.
On a posé la question : Si le plaisir est l'effet ou le but de nos actions, en d'autres termes : Si nous éprouvons du plaisir parce que nous avons atteint notre but, ou si nous faisons telle action dans le but d'éprouver im plaisir? D'après quelques-uns, le penchant serait le fait psychologique primaire, et nous devrions toujours agir dans le sens où celte obscure tendance nous pousse. En admettant un moment que cette opinion soit vraie,
nous demanderons : Qu'est-ce qui déterminera la valeur que nous, être conscients, et dans nos actions voulues, attribuerons à ces actions? Évidemment le plus ou moins de satisfaction que, par expérience, nous comptons en retirer. Pourquoi n'obéissons-nous pas à tel ou tel penchant? Parce qu'il en résulterait une peine quelconque. Nous avons donc, dans la réflexion sur le résultat de Taclion et l'appréciation de la somme de peine ou de plaisir qu'elle nous procure, un correctif qui, à la longue, modifiera les penchants eux-mêmes. Car un penchant réprimé s'affaiblit, comme un organe qu'on n'emploie plus s'atrophie. A quoi, par exemple, tend toute législation pénale? A réprimer certains penchants criminels par la représentation de certaines peines qu'entraînera le délit.
Cette représentation du résultat pourra devenir inconsciente sans perdre de sa valeur. Car les motifs de nos actions ne sont pas toujours représentés clairement et discutés par l'intelligence raisonnante. Qu'est-ce au fond qu'un penchant? Une tendance à agir dont les motifs sont inconscients. Or, un motif contraire également inconscient pourra bien contre-balancer les premiers. ,
11 y a pourtant une influence dont il faut tenir
compte et qui détruit en quelque sorte la correspondance entre nos actions et nos plaisirs. C'est l'habitude. Nous faisons par habitude des choses que nous ne ferions point par réflexion, et nous les faisons même contrairement à la réflexion. Pour expliquer ce phénomène, il faudra analyser en détail le mécanisme de la volonté.
Au moment de vouloir une chose, nous avons la sensation d'une certaine tension dans les organes, les muscles, les organes de la perception et peut-être les parties centrales du système nerveux. En second lieu, nous avons conscience de motifs plus ou moins puissants, c'est-àdire d'images mentales (représentations d'une action) associées les unes avec une idée de plaisir, les autres avec une idée de peine. Les premières nous incitent à l'action, les secondes nous en détournent. En dernier lieu, nous constatons que la volonté n'a pas de qualités différentes. Elle peut être plus ou moins intense, voilà tout.
Qu'est-ce qui se passe donc en nous avant de mettre en exécution une idée ? D'abord nous avons par exemple la représentation d'un objet désirable. A cette représentation de l'objet est associée celle de l'action qui peut nous le procurer. Celle-ci peut à son tour éveiller des idées agréables ou désagréables. Si la résistance due
aux dernières est la plus forte , Timpulsion d'agir ne sera pas donnée. Si au contraire l'action est agréable, ou parce qu'elle emprunte ce caractère à son but, ou parce qu elle Test en ellemême, rimpulsion aux muscles qui devront agir sera aussitôt donnée. 11 se peut qu'avant la décision il y ait un certain balancement dû à la prépondérance alternative des motifs pour ou contre, mais finalement le plus fort déterminera l'impulsion, qui est accompagnée du sentiment de tension déjà mentionné.
Dans tout cela, la volonté comme phénomène psychique indépendant disparaît. En effet, il se pourrait bien que ce mot ne fût qu'un terme commode pour désigner un procédé compliqué.
Nous n'en avons point conscience immédiate ; la représentation des idées, le sentiment de tension et l'exécution de l'idée sont les seules choses que nous percevons directement. Et puis, quel est ce phénomène psychique qui n'a aucune qualité ? Car la force de la volonté pourrait bien être un mot pour indiquer la force ou la promptitude de l'impulsion donnée. La volonté démarcher n'est pas différente de celle de manger, de lire, de causer, tandis que tous les autres phénomènes psychiques sont différents d'après la nature de l'organe qu'ils affectent ou l'effet qu'ils produisent.
Si, avant d'atteindre un but, plusieurs actions doivent être faites, le mécanisme est plus compliqué. Supposons qu'un sauvage éprouve le besoin de manger. Aussitôt il pensera à une pièce de gibier qu'il aura tuée la veille. Cette idée est agréable et il va déjà pour la prendre. Mais tout à coup l'idée du mauvais goût de la viande crue le retient ; il dira : Je ne veux point prendre quelque chose qui a mauvais goût. A cette idée de la viande crue est associée celle de son contraire, la viande cuite, et contiguës à celle-ci sont les associations des diverses actions qu'il faut faire pour cuire la viande. L'idée de mettre la marmite sur le feu devient agréable en vertu de la loi que les moyens empruntent leur caractère pénible ou agréable à leurs fins^ S'il a oublié de faire du feu sous la marmite, une attente de quelques minutes le convaincra de l'inutilité de son travail, et il en aura du chagrin. 11 se souviendra de ce chagrin une autre fois, quand il voudra faire la même chose. Une association s'est établie entre le chagrin et la nàar-
(1) Il se pourrait bien que d'abord l'idée de Taction soit accompagnée de la représentation de son résultat, laquelle à son tour est liée à une idée de plaisir, et que celte représentation, devenant inconsciente et finalement s'efTaçant tout à fait, ne laisse en présence que Tidée de l'action et celle du plaisir. Ce serait plus ou moins une explication de la loi.
mite froide. A Tavenir, le plaisir qu'il éprouve à s'occuper tout de suite des mets eux-mêmes en sera contre-balancé, jusqu'à ce que la chaîne des actions soit fixée dans leur ordre logique.
Quel est maintenant le rôle de l'habitude dans tout cela ? Evidemment celui-ci : une impulsion plusieurs fois donnée trouvera plus facilement la voie qu'elle doit parcourir. Ceci explique la difficulté qu'on éprouve à résister aux penchants qu'on a l'habitude de satisfaire, quoique le plaisir qu'ils donnent soit considérablement amoindri. Tel homme a beaucoup de volonté dans une circonstance, et une faiblesse inconcevable dans telle autre. Cela est contraire à la notion vulgaire qu'on a un caractère fort ou faible en bloc ; celle-ci contient une part de vérité : il y a des gens qui ont appris à résister plus ou moins à tous leurs penchants, il y en a d'autres qui ne se sont jamais rien refusé. Entre ces deux extrêmes pourtant, il y a lieu de distinguer une foule de cas complexes, œuvres de l'éducation et des circonstances.
Si telles sont l'influence et la force de l'habitude, il importe de les diriger dans un sens désirable. Ce qui précisément distingue l'homme bien élevé de l'individu vulgaire, la nation avancée de la
nation arriérée, et peut-être aussi Thomme fait de l'enfant, ce sont les habitudes acquises, les principes directeurs qui, la plupart des fois, lui dictent sans hésitation ce qu'il doit faire. Le vulgaire n'en a que pour son métier, de l'exercice duquel dépend sa subsistance. Pour le reste il ne consulte que ses faiblesses, son amour du gain, ou sa crainte du ridicule.
Si les bonnes habitudes sont un soutien contre les tentations du moment, les mauvaises nous frustrent souvent du plaisir même qu'elles semblaient promettre. C'est dans ce sens que la théorie des penchants est vraie. En tant qu'êtres rationnels, nous pouvons les modifier ou leur résister, selon la somme de satisfaction qui en résulte.
Si le plaisir est ainsi le but, conscient ou inconscient, de l'action, le but de la vie doit être nécessairement de nous procurer la plus grande somme de bonheur possible. Il est vrai que l'on établit souvent une distinction plus ou moins subtile entre bonheur et plaisir. Le mot bonheur est un mot plus noble et on avoue plus volontiers la recherche du bonheur que celle du plaisir. Dans une discussion comme celle-ci toutefois, il faut les identifier. Que le plaisir soit plus ou moins noble, plus ou moins durable, suivi de déboires
OU non, cela ne peut affecter le résultat, puisqu'il s'agit ici de la plus grande somme de plaisirs. 11 est vrai que le bilan en est fait différemment. L'un s'estimera heureux dans la douce uniformité de l'existence. L'autre recherche les sensations intenses, les jouissances aiguës, fût-ce au prix de mille désagréments. Mais si la vie lui donne ce qu'il en attend, il a raison, d'un point de vue égoïste, de la choisir telle qu'il la veut. Ce n'est point de l'hédonisme lui-même qu'on peut tirer des arguments contre un tel choix. Tout au plus peut-on combattre l'entraînement qui nous fait préférer la satisfaction immédiate à la satisfaction ultérieure. Tel le buveur qui préfère l'excitation de l'ivresse à la santé de son corps et à tout ce qui en résulte. Mais tel aussi le martyr qui, dans le premier moment d'enthousiasme, se sacrifie pour une idée. Dans le bilan du bonheur tout doit compter, et il faut faire la part de tous les penchants. Il se peut même que l'homme sans conscience puisse être heureux tout en étant méchant.
Outre la raison et l'habitude, il y a un troisième facteur dont il faut tenir compte : la suggestion^ représentant de la volonté des autres, et dont l'influence en mal et en bien est énorme. C'est surtout dans la première éducation qu'elle
agit sur nous, alors que les notions morales nous sont inculquées comme les principes indubitables d'une science, et corroborées par les punitions et les récompenses. Ce que nous appelons la voix de la conscience vient surtout de là, et cette idée est confirmée par des observations sur les animaux. Le chien notamment a tout le manège d'un coupable pris en faute, quand il a fait ce qu'on lui a appris à ne pas faire. Herbert Spencer cite le cas d'une chienne qui avait été tellement sevrée du commerce avec les individus mâles ûe son espèce qu'elle finit par repousser leurs galanteries avec la pudîcité d'une vieille fille.