LE SUBLIME
grandeur, mais peu de gens y vont chercher des sensations réconfortantes.
Ce n'est pas ce qui est grand en soi qui est imposant. Un très grand champ de betteraves, une femme énorme, une vaste caserne ne nous impressionnent que médiocrement. C'est plutôt ce qui est derrière les choses, Taspect éthique ou idéal, qui nous fait impression. Celui qui voit dans le champ de betteraves la bienfaisante fécondité de la terre pourra trouver une phrase pour le célébrer, le partisan enthousiaste de Tétat militaire verra dans la caserne le symbole de la grandeur de la Patrie, et la femme gigantesque coulée en bronze par Bartholdi représente aux Américains la Liberté éclairant le mondée Celui qui voit partout dans la nature la main de Dieu a un fonds d'admiration plus riche que Tathée. L'infmiment petit lui paraîtra aussi sublime que rinfiniment grand, car il y verra le signe de la même puissance.
On ne peut nier que le sublime a été diminué par rirréUgion et la tendance à tout expliquer des temps modernes. Depuis que les étoiles ont été comptées et cataloguées, depuis que Ton sait
(1) Les anciens Grecs avaient des statues colossales, mais seulement des dieux, qu'on se figurait plus grands que les hommes.
quels éléments se trouvent dans Sirîus, le ciel étoile a perdu de sa poésie. L'arc-en-ciel a perdu de son prestige, depuis qu'il est reconnu pour être un simple effet d'optique. Et si le Mystère disparaissait tout à fait, il n\y aurait peut-être plus de Sublime et la poésie serait bientôt morte.
Le plaisir que nous procure la représentation d'une tragédie paraît au premier abord une jouissance barbare : nous regardons la souffrance avec avidité, au lieu de détourner les yeux. Ce plaisir serait donc de même nature que celui que certains individus éprouvent à voir abattre un animal ou à assister à une rixe sanglante ?
On ne peut tout à fait nier qu'il entre un peu de ce plaisir-là dans Tintérêt que les gens grossiers prennent au tragique. Cependant ce ne sont pas les personnes sensibles ou les gens du meilleur goût qui assistent volontiers aux scènes que nous venons de nommer, et ce sont eux au contraire qui composent le public de la tragédie. Il est vrai que nombre de bons bourgeois n aiment pas à voir une pièce tragique ; ils disent : Je vais au théâtre pour m'amuser, et non pour pleurer. Mais ce ne sont pas les plus cultivés. Nous
sommes donc en présence d'un double problème :
1* Comment un homme peut-il prendre plaisir à la souffrance d'autrui?
2" Comment celui qui en est affecté péniblement, qui en pleure, peut-il aimer cette émotion?
Le premier phénomène, le plaisir réel qu'on prend à voir la souffrance, me paraît résulter des dispositions cruelles engendrées dans la race par la guerre, autrefois nécessitée et souvent état habituel des tribus et peuplades. La nécessité de se défendre et d'infliger des injures a fait naître le plaisir et quelquefois le besoin de les infliger, besoin qui paraît maladif aussitôt Tétat de guerre perpétuelle passé, et que nous punissons aujourd'hui dans les individus appelés criminels. Chez le plus grand nombre, Tinstinct féroce s'est affaibli; mais il en faut chercher les vestiges dans le goût des spectacles sanglants, ou des récits de scènes atroces. Un aliment lui est fourni chaque ■jour par les feuilletons et les faits divers des journaux ^
([) Peut-être, au moyen âge, l'enthousiasme pour les mystères de la Passion et autres provenait-il en partie de celte source impure (nous savons que parfois les acteurs étaient réellement mis en croix), et n'était-ce pas seulement par un zèle étroit que nous voyons l'Eglise et les Parlements dénoncer ces sortes de spectacles.
Les esprits cultivés sont ordinairement de disposition plus pacifique. Ils n'aiment ni les-^cènes atroces elles-mêmes, ni leur reproduction, excepté — et c'est là le point mystérieux, — quand cette reproduction est très habilement faite, sans vulgarité, dans un bçau style plein de noblesse. Il parait qu'alors le plaisir est même plus profond ou plus aigu que devant le spectacle le plus amusant.
11 va sans dire que ce n'est pas la noblesse du style et la beauté des scènes toute seule que nous recherchons dans la tragédie; car un sujet gai ou ayant une fin heureuse peut être traité avec le même art, la même noblesse ; et il est évident que l'agrément que nous prenons à tout cela serait .diminué par toute émotion contraire. La seule supposition qui nous reste, c'est qu'en voyant une tragédie nous éprouvons tour à tour des émotions agréables ou désagréables, et que le plaisir des moments agréables est rehaussé par le contraste des moments de peine. — Mais quoi? Le déplaisir n'est-il pas intensifié par le même contraste? — Sans doute, mais il y a d'autres causes qui tendent à le diminuer. En premier lieu, il y â la conscience que tout n'est que fiction. Ce sentiment nous quitte rarement tout à fait. Pour ceux qui sont peu cultivés mais très
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sensibles, nous comprenons maintenant qu'ils n'aiment pas la tragédie. Ils oublient trop que les scènes qui se passent devant leurs yeux ne sont pas réelles et les moments de peine deviennent trop nombreux et trop durables. En voici un curieux exemple : dans une petite ville au fond du Brabant hollandais, on représentait un drame sanglant. Plusieurs meurtres étaient perpétrés. Après en avoir contemplé en silence deux ou trois, les bons bourgeois pacifiques ne peuvent plus se contenir : ils montent en foule sur la scène et mettent fin au spectacle en s'écriant : C'est assez versé de sangl Le fait m'a été raconté par un témoin oculaire.
Les auteurs dramatiques, de leur côté, s'efforcent d'adoucir les scènes trop violentes, en les faisant raconter par des messagers, ou en les faisant se passer dans les coulisses. Puis nous savons que le sublime est intimement lié au tragique et que les personnages ne donneront « toute leur mesure » qu'à condition de souffrir ou de périr, et nous nous résignons. Enfin, les héros de la tragédie sont quelquefois un peu loin de nous, ou par le temps, ou par les sentiments, et nous inspirent plus d'admiration que de pitié. Somme toute, nous éprouvons un petit surplus de plai^, et nous sortons édifiés.
Les races dont le caractère est plus agressif ou plus blasé pourront supporter une plus forte dose d'émotions violentes que les nations dont un climat généreux, ou une longue habitude de paix et de prospérité ont adouci les mœurs. Le théâtre en Angleterre ou en Amérique, où la lutte pour la vie est plus âpre et plus impitoyable qu'en France, renferme des scènes bien plus violentes, d'une crudité bien plus choquante qu'on n'en supporte à Paris. Il faut pourtant tenir compte de ce fait que beaucoup d'œuvres d'art sont conçues sous l'influence de certaines théories que d'autres n'ont pas subies, ou bien que le caractère de l'individu ou d'un milieu tout spécial les explique. Racine, le poète de cour de Louis XIV, était plus disposé par son éducation à Tharmonie et à la mesure que Shakespeare ou même que Corneille. Ce dernier était gêné par les règles. Une fois la tradition établie — et c'est souvent le fait d'un ou de deux écrivains de génie, — l'exemple h suivre s'impose. Voltaire subissait la fascination du génie de Racine, et toute l'école pseudo-classique avec lui. Hugo était hanté par son système du laid et du sublime et par la grande image de Shakespeare.
Le tragique n'est pas le seul exemple de ce conflit de sensations agréables et douloureuses. Xeux
qui se connaissent un peu en musique préfèrent presque tous la musique triste à la musique gaie. Et un célèbre poète a pu dire des poésies :
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
L'impression que nous fait un paysage d'automne et en général toute impression mélancolique a pour bien des esprits un charme plus pénétrant que le spectacle de la vie plantureuse et satisfaite. Il semble que la note cruelle ou déplaisante doive toujours être là pour aviver le plaisir qui, sans elle, s'émousserait trop rapidement. C'est ainsi que le triomphateur romain était accompagné d'un personnage bouffon qui le dénigrait sans cesse. Le charme du véritable humour (« un rire et une larme », aihsi le définit un poète hollandais) provient du môme mélange.
Les névropathes connaissent bon nombre de gens pour qui une douleur physique infligée par la personne aimée est un plaisir plus vif que n'importe quelle autre satisfaction. Il me semble que la douleur ici est parfaitement sentie comme douleur,, mais cette sensation est noyée par le plaisir (qu'éprouve tout amoureux) de pouvoir montrer son affection et peut-être ainsi par la sensation de contact agréable. C'est ainsi qu'on
nous dit que les femmes russes iie s'estiment pas aimées avant d'avoir été battues par leur mari.
L'attrait du fruit défendu et celui du danger se rattachent probablement au môme ordre de phénomènes. L'espèce d'inquiétude qui nous saisit de temps en temps rend plus savoureux le plaisir qui nous vient d'autres sources. Je ne crois pas qu'il y ait des gens qui aiment le danger pour lui-même, il ne fait que rehausser la valeur de l'exercice, comme dans les ascensions de montagnes, ou de la gloire, comme dans les expéditions militaires, ou de la curiosité satisfaite.
S'il est donc essentiellement humain d'estimer le plaisir davantage quand une certaine dose de déplaisir y est mêlée, ce phénomène se présente surtout chez des gens à sensibilité raffinée, cultivée à l'excès. Un grand chagrin même peut leur paraître précieux, parce qu'il est mélangé de souvenirs qui ont leur douceur, et on ne leur rend pas toujours service en voulant les distraire. Dépouillez- le de son attrait romantique, substituez aux réminiscences d'un bonheur évanoui la brûlure d'une disgrâce ou d'une infamie, et vous les verrez chercher l'oubli à tout prix.
Or, ces mêmes personnes qui aiment « le plaisir cruel » — qu'on me permette de le baptiser ainsi — ne sont pas du tout celles qui aiment le
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plaisir barbare. Ces dernières sont au contraire les insensibles, les obtus, à qui pour être remués il faut une jouissance brutale. Moi-même (s'il est permis de me mettre encore une fois en scène) qui comprends très bien le premier, je ne comprends pas du tout le second. Je puis assurer que les combats de taureaux que j'ai vus à Paris, lors de l'exposition de 1889, ne m'ont nullement charmé. Cependant les taureaux avaient été mis dans l'impossibilité de nuire, par des capsules de caoutchouc posées sur les cornes. Mais c'était à mes yeux rabaisser un combat loyal à une persécution ignoble et inutile. Il est possible qu'en Espagne le spectacle m'intéresserait davantage : le soleil du Midi, l'éclat des costumes, le cachet du pays d'origine sont des accessoires importants; mais, d'après mon sentiment, ils ne peuvent compenser ce que le spectacle a de révoltant. Et, à Paris, un grand nombre d'Espagnols assistaient et criaient de tous leurs poumons : Matalo^ matalo! Je n'ai jamais compris le plaisir du chasseur, ni le plaisir malin qui vient de la souffrance d'autrui (très commun chez les enfants); je n'ai jamais ri en voyant quelqu'un tomber, accident qui parait éminemment propre à exciter l'hilarité du grand public. Ajoutez que j'ai les instincts aussi pacifiques que possible. Le peuple
espagnol, au contraire, est belliqueux et cruel. Ces penchants lui sont venus d'une lutte de près de huit siècles contre ses oppresseurs, et il les a nourris en opprimant et en persécutant à son tour. Cela explique pourquoi ces jeux sanglants fleurissent surtout en Espagne, comme autrefois ils florissaient surtout à Rome. Car les Romains aussi étaient un peuple belliqueux et barbare. La tragédie ne les a jamais charmés comme les jeux du cirque. Arrivée à sa plus grande perfection chez les Grecs, elle a été singulièrement pauvre à Rome.
Ce n'est pas non plus la conclusion tragique elle-même qui forme le principal attrait de la tragédie ou du roman tragique, c'est plutôt le mélange de l'admirable et du poignant dans toute la pièce. Les vrais dévoreurs de romans préfèrent même une fin satisfaisante. Et jamais une telle fin ne parait par elle-même un défaut. Bien au contraire, si la conclusion tragique n'est pas suffisamment motivée, elle fait un effet particulièrement pénible *. Il n'y a que la logique des faits et des caractères qui puisse nous la faire accepter.
(1) Je me rappelle deux nouvelles d'auteurs français qui m'ont choqué pour cette raison : Fera, de Gréville, el la Parure, de Haupassant.
Le plaisir du tragique nous parait donc un cas spécial de toute une catégorie de phénomènes qu il serait intéressant d'étudier plus en détail, ml^is cette étude dépasserait le cadre de cet ouvrage .
On a plusieurs fois tenté d'expliquer cette sensation brusque et cette légère secousse qui font le rire, et le procès intellectuel qui le précède; mais jamais, à mon sens, on n'y a pleinement réussi.
Remarquons d'abord qu'il y a des circonstances qui disposent au rire. On rit plus facilement en compagnie nombreuse que seul. Le rire est contagieux. Quand un acteur sur la scène sait bien rire, il fait éclater toute la salle *. Et quand on se figure TefTet que fera une bonne plaisanterie, on éclateaussi tout seul. Quand on est gai, la face prend une expression souriante, c'est-à-dire esquisse un éclat de rire. Mais il faut que la cause de la galté
(1) J'ai rarement été témoin d'une explosion de gaité aussi bruyante que lorsque M. Talbot, avec une troupe très bien composée, jouait quelques scènes du Bourgeois gentilhomme à Maestricht. C'était à la scène où Nicole aperçoit pour la première fois M. Jourdain dans son nouveau costume, et Nicole la jouait supérieurement.
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soit très puissante ou très subite pour nous faire rire tout à fait.
Notons aussi que la joie aime à se traduire par des cris, des chants, des éclats de voix, et le « grognement de satisfaction » est aux cris de joie ce que le sourire ou le « hum, hum ! » est aux éclats de rire.
Toutefois — hors quelques cas très rares * — la joie seule ne suffît pas pour nous faire rire. Il faut que le plaisir soit soudain, il faut une surprise. Le chatouillement provoque peut-être le rire par là môme que les attouchements sont inattendus, et il est assez connu qu'on ne peut pas se chatouiller soi-même.
Nous arrivons donc à cette formule que le rire est causé par une surprise agj'éable. Ms\s qu'estce qu'il y a dans le comique qui puisse nous la procurer ?
Observons d'abord qu'il y a deux genres de comique : le ridicule et le spirituel, et analysons ce qui se passe en nous à la rencontre de l'un et de l'autre.
Pour ce qui est du spirituel, cette analyse a été très bien faite par M. Camille Mélinand, dans un article de la Revue des Deux-Mondes (Pourquoi
(1). Les enfants rient quelquefois de joie toute pure.
rit-on? 1®' février 1895); il est seulement à regretter que cet auteur se soit occupé trop exclusivement du comique voulu. Voici la conclusion de cette intéressante étude : quand un objet d'un côté est absurde, et de l'autre trouve une place toute marquée dans une catégorie familière, la pensée éprouve comme une secousse spasmodique : c'est le rire.
Je voudrais montrer que cette théorie s'applique aussi à plusieurs cas de comique involontaire, mais qu'elle doit être formulée plus largement pour les expliquer tous.
Fechner raconte le cas d'une femme qui cherchait dans toutes les chambres l'enfant qu'elle avait sur le bras. Qu'apercevons-nous d'abord, si nous assistons à un tel fait? Une action absurde. Nous sommes tentés de nous écrier : Mais voyons, ma bonne femme, vous êtes donc aveugle? Vous avez l'enfant sur le bras ! Ensuite, nous comprenons que la femme cherche machinalement, qu'elle pense à autre chose, qu'elle est profondément distraite. Chacun en soi, ces deux aspects de l'action ne sont nullement comiques. Le comique est dans leur réunion, et aussitôt que cette réunion a lieu dans notre esprit, nous rions. Cela devient très clair quand nous supposons un moment que la femme n'est pas
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distraite, mais folle. Alors son action a quelque chose d'effrayant et nous n'avons pas envie de rire.
Le même auteur cite encore le cas d'un monsieur qui avant de se baigner plonge sa canne dans Teau pour s'assurer si la température est convenable. Dans le premier instant, nous n'y comprenons rien. Celui qui n'aurait jamais pris un bain pourrait penser qu'il accomplit une formalité nécessaire dont le but lui serait inconnu. Ce n'est que quand nous comprenons que le monsieur veut se servir de sa canne comme d'un prolongement de son bras ou de son doigt, que le côté risible apparaît.
Il est vrai que ces deux phases de la réflexion sont tellement rapprochées que nous ne les distinguons plus. Mais l'analyse psychologique est obligée de les séparer.
Un psychologue allemand , le professeur Th. Lipps, est parti du comique involontaire, du ridicule, et l'a expliqué assez ingénieusement; mais ensuite il a eu quelque peine à faire rentrer dans sa théorie, une fois formulée, les autres cas de rire * .
(1) Aussi ce point de la théorie a-t-il été rectifié par le professeur G. Heymans {Zeitschrift fur Psychologie und Phy- Biologie (/er Sinnesorgane, Bd. XI, p. 31 et p. 333).
Dans son grand ouvrage, Grundthatsachen des Seelenlebens^ M. Lipps dit à la page 87 : « Nous avons le sentiment du comique quand une conception met l'âme dans un état d'attente, de tension, et qu'au lieu de la chose attendue il nous est présenté un rien qui est propre à détruire la tension, — quand la montagne en travail crie et promet de grandes choses pour n'enfanter enfin qu'une petite souris. Nous sommes, au contraire, saisis d'admiration, quand d'un principe insignifiant ou peu remarqué à cause de sa banalité naît quelque chose de grand ou de plus important que l'expérience ne le faisait attendre. »
Cette opposition de deux alternatives a quelque chose de si concluant qu'elle semble prouver la théorie. En effet, disons-nous, dans le premier cas nous rions, dans le second nous ne rions pas. Mais regardons la preuve de plus près. Dans le premier cas, l'attente anxieuse pour une bagatelle parait à première vue avoir quelque chose de très absurde ; pourtant elle s'explique quand nous nous rappelons le motif. Si, au contraire, nous nous apercevons que notre attente n'avait point de fondement, nous n'éprouvons pas envie de rire, mais déception ou étonnement. De même, quand nous cherchons quelque chose de considérable et que nous trouvons quelque chose de
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moindre valeur, nous sommes désappointés. On pourrait dire : c'est parce que le sentiment de déception étouffe Tenvie de rire. Mais ne se passet-il pas quelque chose d'analogue dans le second cas?
L'objet considérable qui suit l'attente d'un rien s'empare aussitôt de toute notre pensée. D'ailleurs, l'événement qui surpasse nos prévisions nous montre le plus souvent que nous nous sommes trompés. Dès lors, un des côtés du comique disparaît. La faible idée que nous nous étions faite de la chose ne parait plus justifiée : nous nous trouvons stupide. Ou, ce qui est encore plus simple, nous ne nous souvenons pas : il y a tant de choses auxquelles nous ne faisons pas attention. D'ailleurs, si réellement nous sommes préparés à quelque chose de peu important, et que ce soit avec raison, l'objet plus considérable nous fait rire également. Supposez que vous entendiez de petits cris dans un placard. Vous croyez avoir enfermé par mégarde le petit chat, et vous ouvrez l'armoire pour le délivrer. Quelle est votre surprise quand au lieu du chat vous voyez en sortir un membre de votre famille, votre respectable tante, par exemple, ou votre beau-père ! Votre politesse vous empêchera peut-être de rire, mais vous en
avez envie, quoique la personne en question soit la moins ridicule du monde. Les assistants toutefois, s'il y en a, riront certainement.
J'ai fait récemment une expérience qui m'a confirmé dans cette opinion. Je faisais à ma classe de petits une leçon sur la montre, et je demandais à un élève : « Que dois-je faire si la montre est arrêtée ?» Il me répond : « Il faut prendre une clef. » Aussitôt je tire d'une petite poche de mon veston, non pas une clef démontre, mais une clef énorme, celle de ma maison, qui s'y trouvait pliée mais que je déplie dans l'instant. Toute la classe s'est mise à rire. Pourquoi? Non parce que la grosse clef était moins importante que la clef de montre, mais parce qu il paraissait absurde de remonter une montre avec une clef de porte cochère, et que pourtant sa production était motivée par la réponse de Télève. Voyons un autre cas d'attente déjouée. Supposons qu'une réunion de personnes attende anxieusement l'arrivée d'un personnage important. La porte de la salle, qui était entrebâillée, s'ouvre lentement et livre passage... à un petit chien. On se mettra à rire. Pourquoi? M. Lipps répond : Parce que l'âme était préparée à s'occuper d'un fait important et que toute son énergie ne trouve qu'un objet très insignifiant qui peut a s'y étendre à Taise ». Ainsi
se produirait une détente qui est agréable.
M. Mélinand dira : L'attention respectueuse de tous ces graves personnages paraît avoir pour objet un petit chien, ce qui est absurde; mais un moment de réflexion nous convainc qu'en réalité elle a pour objet le grand seigneur qui se fait attendre.
A la page 670 de l'ouvrage cité, M. Lipps dit encore : « Le petit homme vu au milieu de colosses, la maisonnette à côté de b&timents gigantesques, peuvent faire un effet ridicule. Considérés en soi, ou en présence d'objets qu'on ne serait pas forcé aussitôt de leur comparer, ils ne feraient pas cette impression. Celle-ci naît, quand d'un côté l'aspect de ce qui est grand et important prépare l'âme à de grandes choses, et que, d'autre part, la similitude du grand et du petit objet amènent leur comparaison. » Ici encore le psychologue allemand paraît avoir raison contre nous. Le marmot qui prend les allures de son père, sera infiniment plus comique que l'homme qui fait l'enfant. Pourtant, nous parlons encore de ridicule dans ce dernier, et nous nous mo-r quons de lui. Je me rappelle sous ce rapport un fait très caractéristique. Un musicien, qui faisait partie d'un orchestre, était toujours exposé aux railleries de ses confrères. Un jour, il prélen-
daît pouvoir jouer une certaine partie. — Ah bah, dit quelqu'un, toi tu sais à peine Jouer oumtata^ oiimtata, — Là -dessus, le pauvre diable s'approche du chef d'orchestre et dit d'un ton pleurnicheur : X... dit de moi que je sais à peine jouer oiimtata^ oiantata. — On comprend l'explosion d'hilarité qui suivit cette communication.
En général pourtant, un homme adulte qui fait l'enfant nous irritera et excitera notre mépris plutôt qu'une émotion agréable. C'est que le côté plausible du comique fait défaut. Il est très naturel que les petits aiment à prendre les allures des grands, mais il paraît contre nature que le grand veuille imiter le petit. Pourquoi donc la maisonnette parait-elle ridicule à côté des monuments énormes ? Parce que nous lui attribuons la prétention de vouloir faire figure à côté. Nous avons toujours plus d'anthropomorphisme dans nos idées que nous ne le savons nous-mêmes. Aussi n'y a-t-il plus d'effet comique là oîi une telle prétention est inconcevable. La loge du chien à côté du manoir, la maison du conservateur à côté d'un musée n'ont rien de ridicule.
La prétention dépasse-t-elle les bornes du naturel, elle perdra aussi de son effet exhilarant. Un petit garçon qui voudrait faire le savant, ou un
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nain chétif provoquant un hercule au combat nous feront hausser les épaules.
Il y a cependant des cas de rire qui à première vue ne rentrent pas dans la théorie de M. Mélinand. Il arrive très souvent que nous rions d'un changement dans l'apparence d'une personne qui nous est bien connue. Nous avons toujours connu notre ami sans lunettes, tout à coup il nous arrive avec une paire de lunettes. Ça nous parait drôle. Un inconnu portant besicles ne nous fait pas rire, et au bout de deux jours nous trouvons que notre ami a Tair très ordinaire. Or, qu'est-ce qui se passe dans notre esprit à la vue de Tobjet nouveau ? D'abord la surprise : un moment nous ne le reconnaissons pas. Mais aussitôt nous nous disons : Eh, oui, c'est A. Au fond, le mécanisme est donc le même, et pour faire rentrer ces cas ' dans le cadre de la théorie, on n'a qu'à remplacer le mot absurde par insolite, que M. Mélinand lui-même emploie plusieurs fois dans le cours de son étude.
Je crois même que tout acte de reconnaissance subite aura la tendance de nous faire rire ; on
(1) Us sont assez nombreux, et forment ce qu'on appelle le grotesque : les animaux habillés comme des personnes, les dilTormités qui font rire, les modes extravagantes, les caricatures, etc.
n'a qu'à imiter parfaitement le ton et les manières d une personne bien connue, ou à jeter tout à coup un déguisement réussi pour provoquer aussitôt la gaité.
Dans les cas que nous avons considérés, nous avons toujours trouvé que Téclat de rire résultait de la réunion de deux aspects d'une chose, d'une compréhension ou d'une reconnaissance subite. Pourquoi cet acte de l'intelligence a-t-il cet effet particulier? Nous avons remarqué d'autre part qu'une joie subite avait souvent le même effet. La conclusion est toute trouvée : l'acte de compréhension est un plaisir, parce que tout exercice de nos facultés est- un plaisir, et comme il est de très courte durée, ce plaisir a assez d'intensité pour produire le même effet qu'une joie subite *.
Il y a des éclats de rire qui viennent d'autres causes, c'est-à-dire d'une réaction soudaine après une émotion, surtout quand Tune et l'autre ne durent qu'un instant. Une des manières d'amuser les enfants, c'est de les effrayer légèrement pour les rassurer aussitôt, et en faisant des courses à bicyclette j'ai vu des femmes du peuple éclater
(1) J'ai un petit élève qui rit comme d'un bon mot quand une chose lui est bien expliquée, et si la clarté se fait tout à coup dans notre esprit, nous rions peut-être tous. Par ce côté intellectuel, le comique se rattache au beau, car dans les deux cas il y a un travail de classification.
de rire quand, à Timproviste, je les dépassais de fort près. Mais ce ne sont plus des cas de comique. Je définirais ce dernier : la réunion soudaine de deux aspects qui paraissaient incompatibles.
D'un point de vue individuel, il est sans doute de la plus haute importance de chercher la base de la morale. Ceux qui ont perdu la foi et l'espérance dans une béatitude céleste qui les récompensera de leurs peines d'ici-bas, sont bien obligés d'en chercher le couronnement dans l'existence actuelle; ils seront enclins à chercher la plus grande somme de jouissances possible dans le court espace de temps que la nature nous concède. La question surgit : Pourquoi faut-il être vertueux? Le bonheur n'est-il pas possible sans vertu et sans justice? Si oui, faut-il renoncer à la morale comme à la foi? Ces questions nous pressent et ne trouvent point de réponse. La génération présente semble se contenter d'une morale provisoire, comme Descartes, et ne s'en trouve pas bien. Car il en résulte une ligne de conduite indécise, une lutte continuelle entre
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rintérèt et les tendances morales, dont on ne sait pas si elles sont des sentiments innés qui font partie de notre être, ou des restes d'une éducation pleine de préjugés. Ce qui manque à notre conscience, c'est un appui et une règle sûre, comme la religion nous en fournissait.
Nous nous demandons : Sommes-nous des sages ou des niais si nous suivons les préceptes de la morale ?
Au point de vue social, la question n'est pas moins importante. D'abord parce qu'elle Test pour les individus qui composent la société.
Ensuite, parce qu'il faut y avoir répondu avant de pouvoir résoudre le problème social. Il faudra choisir entre deux maximes de justice distrîbutive : la saint- simonienne qui dit : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres; et celle des communistes : A chacun selon ses besoins. Ce choix, en effet, ne sera possible que lorsque Yessence de la justice et de l'injustice sera connue.
Notre examen se scinde tout naturellement en deux parties :
r Quelle est l'origine et la signification des notions de bien et de mal ?
2*' Quels sont les mobiles de nos actions, et en particulier de nos actions vertueuses ?
Il faut bien reconnaître que nos conceptions de bien et de mal, de vice et de vertu, ont une origine très peu idéale. Dans mainte expression encore, on reconnaît l'idée utilitaire qui a présidé à leur formation. On dit : cela me fait du bien^ un vice de constitution, la vertu d'un remède, etc. Primitivement, nous avons nommé bon ce qui est avantageux ou propre à un certain usage, et par extension nous avons orné de cette épi- Ihète flatteuse les individus qui nous faisaient du bien. Nous avons loué le désintéressement de quelqu'un, parce qu'il servait le mieux nos intérêts. L'abnégation, raisonnable ou non, est toujours admirée comme une vertu, parce que le public en profite. Si le public était moins égoïste, il blâmerait plus souvent les gens qui sacrifient leur intérêt au sien.
Peu à peu, on s'est accoutumé à regarder
comme vertueuses les actions qui profitaient à d'autres qu'à l'individu agissant, sans demander précisément à qui elles profitent, à nous ou à nos amis ou à des étrangers. Enfin, nous considérons surtout, en appréciant la conduite de quelqu'un, l'intérêt de la société en général, de sorte que nous finissons par juger nos propres actes d'après le même critérium.
Voilà sans doute les différents degrés qu'a parcourus révolution morale; un très grand nombre de faits confirment cette conception. D'abord, il y a des préceptes moraux qui se trouvent chez tous les peuples. Ce sont ceux précisément sans lesquels aucune société ne pourrait exister.
En second lieu, aussitôt que les conditions de la vie sociale se modifient profondément, les idées morales se modifient aussi. Je n'en connais point d'exemple plus frappant que les lois sur l'hospitalité. Dans des contrées peu habitées, où le voyageur non seulement est exposé à de graves dangers dans les longues étapes qu'il est forcé de parcourir, mais où il ne trouve que rarement une hôtellerie -ou caravansérail qui le recueille, l'hospitalité est une nécessité, et en même temps un des devoirs les plus sacrés. A mesure que, par suite de la densité croissante de la population, elle perd de son utilité, etdevien-
drait aussi une trop lourde charge, celte obligation devient moins stricte, et chez nous on n'en trouve que des vestiges (dans les couvents et dans quelques colonies où les conditions primitives renaissent précisément) *.
L'état de lutte et de danger où vivent quelques tribus sauvages font que, chez elles, il est loyal de porter préjudice à leurs voisins. Chez certaines tribus, par exemple, le vol est méritoire, si lobjet ou le bétail enlevé appartenaient à une tribu étrangère. Mais s*il est commis au détriment des membres de la même tribu, il est sévèrement puni. Il se peut tout de même que de petits vols, surtout quand ils sont perpétrés avec audace et dextérité *, soient plutôt encouragés. 11 en sera ainsi de certaines tribus guerrières, où un apprentissage de rapine est considéré comme indispensable. On cite de pareils traits des Spartiates. Herbert Spencer, dans son grand ouvrage Principles of Ethics (§ 126), cite même des exemples où des meurtres sont approuvés, sans qu'il soit question d'inimitié entre les tribus ou les individus. 11 faut attribuer cette perversion du sentiment ou à quelque rite religieux ou
(1) Voir l'étude intéressante de R, vonihering. Die Gastfreundschafl im Aller thum (Deutsche Rundschau, juin 1887).
(2) Et par des jeunes gens du sexe masculin.
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à l'état de danger permanent et à la condition dispersée des peuples (Bushmans, Bédouins, etc.) qui ont fourni ces exemples. Chez les nomades, il n'y a point de solidarité parce qu'il n'y a point de vie sociale. Aussi ces peuplades périssent-elles vite quand elles se trouvent en collision avec un peuple mieux organisé. L'institution du duel, en honneur chez les nations pour qui la guerre ou la paix armée est une nécessité (Français, Allemands), tend à disparaître ailleurs (Anglais, Américains, Hollandais). Les premiers sentent d'instinct que la conservation du pays demande, Surtout chez ceux qui sont appelés à le défendre, certaines qualités ou, si l'on veut, certaines faiblesses qui entraînent facilement des alTaires d'honneur. Les seconds comprennent que cette irascibilité et ce point d'honneur militaire, dans un état de sécurité plus grande, sont anlisociaux et doivent être réprimés. Et même parmi les militaires, il y a une autre morale que parmi les bourgeois. Lord Wolseley (cité par Herbert Spencer, g 127) dit du soldat : « Il doit croire que ses devoirs sont les plus nobles qui puissent ccboii' en partage à l'homme. Il faut lui enseigner le mépris de tous les devoirs de la vie civile. »
En général, l'état de guerre dans lequel vivent
les peuples fait qu'il y a deux codes de préceptes moraux : un pour les relations avec les concitoyens, un autre pour les relations avec 1 étranger. Si les maximes et les procédés qui sont hautement avoués dans la politique étaient mis en pratique entre les individus, nous ne serions point en droit de nous croire des nations policées ; souvent, ce qui au fond est haine stupide et esprit de clocher est décoré du beau nom de patriotisme, et si le christianisme réclame depuis des siècles la charité universelle et demande en fait l'abolition des frontières, les nombreuses exceptions que ceux qui se disent chrétiens admettent dans la pratique prouvent bien que les nécessités de conservation sociale ont plus d'influence sur la morale que tous les préceptes religieux. Pourtant, de même qu'il reste encore bien des vestiges de l'étroite conception de la morale d'autrefois (esprit de corps sous toutes ses formes, rivalités entre familles, rivalités de communes, de villes, de provinces), il y a des indices qui font espérer une morale qui embrassera l'humanité tout entière (arbitrage entre nations, conférences et unions monétaires, traités de commerce, droit international, etc.). Le plus grand obstacle au développement moral de l'humanité est et a toujours été la guerre. On trouve dans quelques
endroits du globe des peuples d'une loyauté et d'une douceur de mœurs extraordinaires : c'est qu'ils ont été protégés par des frontières naturelles contre les invasions ennemies. Ceux au contraire qui ne font que batailler avec les tribus environnantes sont d'une férocité plus que bestiale, attendu que les bêtes ne tuent le plus souvent que pour se nourrir *.
Puisque la morale est née de la vie en commun, et est une condition pour que la société se conserve, elle devient immorale dès qu'elle devient ascétique. C'est ce que Molière a très bien senti, quand il fait dire à Orgon :
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien,
De toutes amitiés il détache mon âme;
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et iemme.
Que je m'en soucierais autant que de cela.
et répondre simplement par Cléante :
Les sentiments humains, mon frère, que voilà I
En effet, on n'a qu'à nous dire qu'une chose est inhumaine, incompatible avec les rapports entre hommes, pour nous prouver qu'elle est immo-
(1) Des exceptions apparentes peuvent provenir de ce qu'un peuple conquérant a dévasté un grand territoire, où il peut désormais vivre en toute sécurité, sans déposer tout de suite, évidemment, sun humeur batailleuse, et d'autres causes analogues.
raie. En réalité, Tascète est un égoïste. Il sacrifie les plaisirs de la vie présente pour gagner la béatitude éternelle; c'est donner un œuf poiur avoir un bœuf. Mais il ne songe guère à ses semblables, encore moins à ses devoirs envers eux.
La morale est donc le produit de la société; c'est la résultante des exigences sociales. Point de vertu dans une île déserte; l'individu qui y est jeté sans espoir de la quitter y peut faire ce qu'il veut.
Quel sentiment nous paraît aujourd'hui plus naturel que la pudeur? Elle semble être née avec nous, et pourtant il y a des peuples chez qui elle est inconnue. Ce sentiment s'est développé par des causes qui ne paraissent pas y avoir le moindre rapport. Dans une fantaisie spirituelle intitulée Dialogues japonaisj le grand écrivain hollandais Multatuli s'exprime ainsi :
« Au début, ô Kami, tous les enfants étaient naturels, et personne ne songeait à mépriser une jeune fille parce qu'elle était mère. C'est comme si on avait blâmé le bouton de rose de s'être transformé en fleur.
« Cette coutume subsista jusqu'à ce que la nourriture devlnl moins abondante. On fit comprendre aux jeunes filles qu'elles auraient désor-
mais à pourvoir elles-mêmes à l'entrelien de leurs enfants. Ce qui les amena peu à peu à s'informer d'avance si le candidat à. la paternité possédait quelque avoir, quelque boutique bien achalandée. Beaucoup d'entre eux s'en vantèrent, et plusieurs disaient vrai. Mais il y en eut quelques-uns qui, une fois l'enfant né, ne s'en occupèrent point, contrairement à la parole donnée. Ils faisaient les étonnés quand telle jeune femme les invitait à partager les soins de la parenté.
« Pour prévenir un démenti aussi fâcheux, on décréta que désormais, lorsqu'une union serait conclue entre deux personnes, celui qui voulait devenir père, devait en faire déclaration devant témoins. Ceci, ô Kami, n'était point mauvais. Ce qui l'était peut-être un peu, c'est qu'on se mit à mépriser toute fille qui avait cru quelqu'un sur parole, sans déclaration devant témoins. On inventa un mot pour désigner une chose qui n'existait pas. Le mot chasteté servit d'épouvantail pour avertir contre les petites portions qui seraient le résultat du nombre croissant des convives.
« Lesj'eunes ûlles innocentes qui aujourd'hui s'effarouchent au son de ce mot ne savent pas qu'il fut un temps où l'imprudence ne leur était pas imputée à péché.
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« Ailleurs, il n'y a pas longtemps, ce n'était pas encore une honte de suivre la nature.
« Voici un petit livre curieux* oîi Ton peut voir qu'en Amérique, il y a soixante ans, la chasteté, dans le sens que lui donne notre civilisation famélique, n'était pas encore connue.
Aucune imprudence (ainsi parle un chef indien) ne peut bannir une femme du toit de ses pères ; le nombre de ses enfants n'y fait rien; elle est toujours la bienvenue, et la marmite est toujours sur le feu pour les nour?ir. Voyez-vous, Kami, toute la pudeur et la chasteté sont dans cette marmite. Otez-la et vous verrez les parents forger un mot qui signifiera un anathème contre la jeune fille qui apportera un enfant sans père enregistré. »
De même, lorsqu'on avait besoin de bras pour cultiver la terre, le prêtre formulait le commandement de Dieu : Croissez et multipliez. Aujourd'hui, dans bien des pays, on a peur d'une surabondance de population et une grande famille deviendra peut-être bientôt un sujet de reproche. En France au contraire, dont la population décroît, on va la regarder comme un mérite.
Tous ces faits confirment donc la théorie que
(l) Vie (le Makahai-Méchékia-Kiak ou V Autour noir.
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les idées morales, les notions de bien et de mal, sont chaque fois le produit des exigences que la société, en vue de sa conservation, imposée l'individu.
Le lecteur, sans doute, s*est déjà demandé :
« Tout cela est bel et bien, et Ton voit assez que les bonnes mœurs sont nécessaires pour la conservation de la société, mais qu'y a-t-il qui puisse induire l'individu à s y conformer? On ne peut nier que les sentiments des autres ont de Tinfluence sur nous; nous connaissons tous les phénomènes de la suggestion, et nous sommes tous suggestibles, qui plus, qui moins. L'éducation, nous le savons bien, agit dans le même sens que Topinion publique et peut-être encore plus par l'exemple et le précepte impératif que par le raisonnement et la conviction. Mais il semble qu'un esprit indépendant doive s'affranchir de l'opinion publique et ne consulter que ses lumières naturelles et ses propres sentiments ; de cette manière il sera véritablement homme et atteindra au maximum de bonheur possible. »
Personne n'a formulé cette objection avec autant de force que Platon, lorsqu'il fait dire par Glaucon, dans le second livre de la Réptibliqut- :
« Je ne vois qu'un moyen de bien juger la condition des deux hommes dont nous parlons (le juste et le méchant) : c'est de les considérer à part l'un et l'autre dans le plus haut degré de' justice et d'injustice. Pour cela, n'ôtons rien à la justice de l'un ni à l'injustice de l'autre, et supposons-les parfaits chacun dans leur genre. Et d'abord, qu'il en soit du méchant comme des artistes supérieurs. Un pilote, un ihédecin habile voit jusqu'oii son art peut aller; ce qui' est possible, il l'entreprend; ce qui ne l'est pas, il l'abandonne; et s'il fait une faute, il sait la réparer. De même l'homme injuste qui veut l'être à un degré supérieur, doit conduire ses entreprises injustes avec tant d'habileté qu'il ne soit pas découvert; s'il se laisse surprendre, c'est un homme qui ne sait pas son métier. Le chefd'œuvre de l'injustice est de paraître juste sans Vôtre. Donnons-lui donc toute la perfection de l'injustice : qu'il commette les plus grands crimes et qu'il se fasse la plus grande réputation de vertu; s'il fait un faux pas, qu'il sache se relever; si ses crimes découverts l'accusent, qu'il soit assez éloquent pour persuader son innocence;
qu'enfin îl sache emporter de force ce qu'il ne peut obtenir autrement, soit par son courage personnel et sa puissance, soit par le concours de ses amis et par ses richesses. En face de ce personnage, représentons -nous le juste homme simple, généreux, qui veut, dit Eschyle, être bon et non le paraître. Aussi ôtons-lui cettç apparence ; car avec elle il sera comblé d'honneurs et de récompenses, et alors on ne saura plus s'il est juste pour la justice elle-même ou pour ces honneurs et ces récompenses. Dépouillons -le de tout excepté de la justice, et rendons le contraste parfait entre cet homme et l'autre : sans être jamais coupable, qu'il passe pour le plus scélérat des hommes; que son attachement à la justice soit mis à l'épreuve de l'infamie et de ses plus cruelles conséquences; et que jusqu'à la mort il marche d'un pas ferme, toujours vertueux et paraissant toujours criminel; afin qu'arrivés tous deux au dernier terme, l'un de la justice, l'autre de l'injustice, on puisse juger quel est le plus heureux.
« Ces deux hommes supposés tels que je viens de les dépeindre, il n'est pas malaisé, ce me semble, de dire le sort qui les attend Tun et l'autre. Le juste, tel que je l'ai représenté, sera fouetté, mis à la torture, chargé de fers; on lui
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brûlera les yeux; à la fin» après avoir souffert tous les maux, il sera mis en croix; alors il faudra bien qu'il reconnaisse qu'il ne s'agît pas d'être juste, mais de le paraître. C'est à Thomme injuste qu'il eût mieux valu appliquer les paroles d'Eschyle : car c'est lui qui s'attache à quelque chose de réel au lieu de régler sa vie sur l'apparence. Comme il passe pour juste, il a toute autorité dans l'Etat; il se marie où il lui plaît, lui et les siens, il forme des liaisons de plaisir ou d'affaires avec qui bon lui semble, et, outre cela, il tire avantage de tout, parce que l'injustice ne l'effraie pas. A quoi qu'il prétende, soit en public, soit en particulier, il l'emporte sur tous ses rivaux et attire tout à lui ; de cette manière il s'enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, offre aux dieux des sacrifices et des présents magnifiques et sait bien mieux que le juste se rendre favorables les dieux et les hommes auxquels il veut plaire : d'où l'on peut conclure, ce semble, qu'il est plus chéri des dieux. (Ce dernier argument nous paraît bien étrange, mais les autres n'en ont pas moins de force.) C'est ainsi, Socrate, que la condition de l'homme injuste est plus heureuse que celle du juste. » (Traduction de Victor Cousin.) Pour répondre à cette objection, recherchons
quels sont en général les mobiles de nos actions et les sources de notre bonheur.