INTRODUCTION
Lorsque parut en Angleterre, il y a quelques mois, l'ouvrage de M, E. D. Moral (1) dont nous avons entrepris la traduction, les rares Français qui en eurent aussitôt connaissance furent à la fois étonnés, charmés, attristés. Ainsi donc, il s'était trouvé quelqu'un de l'autre côté du détroit pour s'intéresser à des territoires de l'Ouest africain qu'on pouvait croire un peu négligés, traités en parents pauvres, dans la grande famille britannique. Et ce consciencieux écrivain s'était livré sur l'Afrique occidentale à l'enquête la plus éclairée. Son libéralisme l'avait mis en garde contre certaines préventions ; qu'il s'agît de l'islam, de l'esclavage, des qualités ou des défauts de la race noire, il ne jugeait tout que par lui-même, à la lumière des faits, en évitant de s'arrêter à de trop faciles préjugés. Il ne se préoccupait pas seulement, d'ailleurs, de ce qui concernait l'Angleterre, il se montrait également curieux de ce que d'autres Puissances, la France surtout, avaient accompli dans l'Afrique occidentale ; il examinait, appréciait, comparait, soucieux de dire ce qu'il croyait être la vérité aussi bien à l'égard de ses compatriotes qu'envers leurs concurrents étrangers.
Sans ambages, avec une franchise parfois un peu brutale, M. Morel déclarait ne pas trouver que tout fût pour le mieux dans les possessions britanniques de l'Ouest africain. On s'était mépris, trop souvent, selon lui, sur les ressources présentes et futures de ces régions, sur les mœurs et les besoins de leurs habitants; on y avait,
(1) Affairg of West Africa. — Heinemann, éditeur, Londres.
d'un cœur léger, abandonné des territoires qu'on pouvait avoir intérêt à conserver; on n'y avait été ni clairvoyant, ni prévoyant, on y avait manqué d'esprit de suite et de méthode. A cette œuvre imparfaite il opposait l'action patiente et raisonnée de la France, celle qui nous a permis de nous assurer en Afrique un immense empire, et d'en souder entre elles les différentes parties.
Pour beaucoup d'Anglais, ce que M. Morel, dans son ouvrage, disait ainsi des succès de la France en Afrique occidentale aura peut-être été comme une révélation. En France, où nous sommes trop souvent injustes envers nous-mêmes, plus d'un lecteur se réjouira de voir un Anglais déclarer si méritoires tant d'efforts accomplis par nos compatriotes. On reconnaîtra qu'au témoignage de M. Morel nous avons réussi et ne cessons de progresser dans la plupart de nos possessions, alors que près de nous, en des territoires isolés les ung des autres^ nos voisins obtiennent des résultats médiocres, en s'obstinant à conserver, sans les avantages qu'ils ont trouvés ailleurs dans le seîf-governvient, un système administratif et des procédés financieis oii semble se démentir le sens pra^ tique du peuple anglais.
Mais si l'auteur se montre favorable à la France quand il s'agit des possessions c^ui dépendent aujourd'hui de notre gouvernement général de l'Afrique occidentale, les lecteurs constateront qu'il juge au contraire avec une grande sévérité ce que nous avons fait au Congo depuis 1899. Avons-nous mérité des appréciations si peu indulgentes? M. Morel en est convaincu, car il voit dans le régime économique (lue nous pratiquons au Congo, dans les concessions territoriales qui y ont été accordées, un système qui s'est inspiré de celui que les Belges ont appliqué dans l'Etat indépendant. Or, il condamne sans merci les procédés selon lesquels le Congo belge est actuellement exploité. Il y voit une étrange confusion d'intérêts commerciaux et d'action administrative, l'abus constant d'un pouvoir qui ne tolère aucune initiative concurrente et fait bon marché des droits des indigènes; et de ce régime il rend directement responsable une autorité souveraine, qui lui semble avoir oublié la mission dont les Puissances l'avaient investie en 1885 dans l'intérêt commun de la civilisation.
Bien des personnes s'étonneront de la forme agressive et du ton généralement acerbe que l'auteur emploie pour développer ces critiques. Elles objecteront sans doute qu'il aurait dû e'appuyer sur
une documentation plus rigoureuse, avant de s'attaquer à l'Etat indépendant, avant aussi d'englober dans les pratiques qu'il condamne le système d'exploitation que nous avons nous-mêmes mis en vigueur au Congo. Mais c'est se méprendre en vérité sur l'objet de cet ouvrage et les tendances générales de son auteur. M. Morel n'est pas de ceux qui s'égarent dans les analyses subtiles à l'excès et qui, par l'accumulation des détails, veulent mieux prouver, veulent trop prouver, ce qu'ils affirment. Il aime à synthétiser son opinion, à la résumer en une formule, à la concrétiser quand il le peut dans l'exposé d'un fait et le récit d'une anecdote. C'est avant tout un pamphlétaire; le mot ne lui fait pas peur et la chose plaît à son esprit. Ses convictions une fois établies, il lui paraît impossible de transiger avec elles. Il n'admet pas qu'on puisse rester neutre en face de doctrines qu'on réprouve^ de réglementations qu'on juge funestes, de décisions qu'on trouve odieuses ou arbitraires. Une telle impartialité surtout se confondrait presque à ses yeux avec une trahison, quand la question lui semble se poser, en Afrique, de répudier ou de maintenir cette politique de la « porte ouverte » qui fut si longtemps chère au cœur de tout Anglais, et qui, sur la terre classique du libre échange, est encore loin d'être condamnée, malgré les doctrines nouvelles dont M. Chamberlain se fait aujourd'hui l'apôtre.
Notre rôle ne saurait être ici d'intervenir dans ces discussions passionnées. Le seul but que nous nous soyons proposé, en traduisant l'ouvrage de M. Morel (1), c'est de présenter au public français un livre où le talent et la science de l'auteur égalent son indiscutable compétence, oii chacun peut avoir intérêt à chercher, selon les cas, un fait, un document^, une opinion. Notre tâche aura, nous voulons le croire, été suffisamment remplie, si, demeurant toujours l'interprète fidèle des pensées exprimées par l'écrivain anglais, nous avons pu sans défaillance faire mentir le trop fameux adage : traduttore traditore.
Janvier 1904.
(1) M. Morel, en prenant connaissance du manuscrit de cette traduction, a bien voulu y apporter un certain nombre de notes nouvelles, que nous avons reproduites et qui donnent à son ouvrage un caractère plus grand d'actualité.
DE
l'Ouest africain