‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 13 sur 35 · HUILE · texte numérisé non relu

HUILE

Année. Quantité exportée. Valeur.

1892-1S93 10.079.039 gallons. 482.803 livre.s.

1891-1895 Chiffre incertain. 505. G37 —

1900(3) Non indiqué dans 491.131 —

le rapport du Colonial Office.

La plus grande jjartie de l'huile est envoyée en Angleterre, mais la Trance en reçoit une quantité considérable (70,880 livres sur un total de 491,131 livres en 1900), et l'Allemagne en achète aussi un stock important (28,094 livres en 1900).

AMANDES Année. Quantité exportée. Valeur.

1892-1893 34.710 tonnes. 301.483 livres.

1894-1895 Chiffre inccrlaia. 295.313 —

1900(4) Non induiué /i30.016 -

dans le rapport du C. O.

(1) On le trouve en Guinée française, c'est-à-dire au nord de Sierra-Léone, mais ce n'est pas alors le principal produit; la place est prise par le caoutchouc. (Note de V Auteur.)

(2) La Nigeria méridionale, ou plus exactement le delta du Niger, est communément désigné sous le nom de « les rivières ». [Noie de l'Auteur.)

(3) Les chiffres donnés pour 1900 s'appliquent à l'ensemble de la Nigeria, c'est-àdire aux territoires de l'ancienne Compagnie du Niger dans le bassin inférieur du fleuve et au protectorat de la côte du Niger, maintenant incorporé dans la Nigeria méridionale. (Noie de l'Auteur.)

(4) Même observation.

L'exportation des amandes semble nettement en progrès. L'Allen.agne est de beaucoup le principal acbeteur des amandes de la Xigeria. En 1900 elle a reçu pour plus des deux tiers — soit pour 346,947 livres — des quantités totales exportées cette même année (1). Ainsi en kuit ans on voit, par ces cliiffres, que le fruit du palmier à liuile n'a pas rapporté moins de 6,453,900 livres. La production a certainement été plus considérable, car il n'a été tenu compte des exportations d'huiles et d'amandes de la Compagnie du Niger que pour 1900, les quantités et valeurs correspondant aux années précédentes n'étant pas portées à la connaissance du public.

Les principaux centres de la production du palmier à buile dans le bassin du Niger proprement dit, c'est-à-dire dans les territoires précédemment administrés, et de façon presque complète mis en coupe réglée au point de vue commercial, par la Compagnie du Niger, sont le lac Ogute, Atani et Onitscba. Le lac Ogute produit tous les ans environ 4,600 barils d'buile ; par la rivière Orashe et pour des bâtiments légers ayant un tirant d'eau de 4 pieds pendant la saison sèche et de 8 pieds pendant la saison des pluies, ce lac est en relations avec Degama, mais il n'est en communication avec le Niger, pour des navires ayant un tirant d'eau de 7 pieds, que pendant la saison des pluies c'est-à-dire du mois d'août à la fin de décembre. Il est à soixante-dix heures heures environ de Bouroutou. Atani produit environ 6,000 barils par an.. Elle est pendant toute l'année par Bouroutou ou Akassa en communication avec la mer ; elle est à deux jours et demi environ de Bouroutou. Onitscha dépassera sans doute avant longtemps, comme centre de production, les deux autres pays qui viennent d'être mentionnés, car sa population est très dense ; elle est à trois jours de Bouroutou. En ce qui concerne les amandes, le centre le plus important est Assay, qui en produit chaque année environ 6,000 tonnes. Assay est accessible, toute l'année, de Bouroutou, pour des bâtiments ayant un tirant d'environ 5 pieds ou 5 pieds 1/2, et, do juillet h octobre, pour des

(]) L'Allemagne a une laxc protectrice sur l'huile d'anmndc ou de toute autre graine concassée, originaire de l'étranger. Elle peut ainsi se réserver pour ellemême le marché de ses propres produits de l'espèce dont elle use avec avantage pour la nourriture du bétail, alors que nos fermiers se refusent à toute extension de ce système d'alimentation, — beaucoup, je pense, à cause de la situation particulière où les placent les conditions de leur tcnure, peut-être simplement aussi parce qu'ils croiraient agir contrairement à leurs intérêts. (Note- r]p V Auteur.)

navires tirant jusqu'à 12 pieds ; le voyage, à partir de Bop.routou, dure environ vingt-quatre teures. Illushi, Idali, Lokoja, Egga, Jebba et Sliongo sont d'autres centres importants pour l'exploitation du même produit.

Les transactions qui ont leur origine dans le palmier à huile, en dehors de leur valeur dans l'ordre commercial, offrent à divers points de vue de nombreuses et intéressantes particularités. Ainsi ce fut cette branche de négoce, en tant qu'elle s'appliquait à l'huile de palme, qui succéda à la traite des noirs. La liqueur extraite du palmier à huile est mentionnée dans quelques-uns des plus anciens récits ayant trait au continent noir ; nous savons qu'elle était fort goûtée de Cambyses qui, s'il faut en croire Hérodote, fit comprendre un baril de vin de palme parmi les présents que reçurent les Ichthyophages à leur départ pour l'Ethiopie. On peut dire aussi que la cueillette des fruits du palmier à huile est l'industrie nationale des noirs de l'Afrique occidentale sur presque tout le littoral ; — il en est ainsi à coup sûr dans la Nigeria méridionale (1). C'est une industrie qui, de façon permanente, occupe les noirs par centaines de mille, hommes, femmes et enfants, et qui alimente l'activité de plusieurs milliers de blancs, depuis le marchand jusqu'à l'armateur, depuis le manufacturier jusqu'au chimiste. Souvent, en considérant dans les rues de Liverpool les longues files de camions chargés des énormes barils qui permettent d'importer en Europe depuis 1'. côte occidentale l'huile de palme, ou encore en voyant entassés les uns sur les autres ces rangs de barils, ces sacs d'amandes de palme qui s'accumulent sur les quais du port, j'ai admiré l'ignorance de ceux qui nous affirment que le noir de l'Afrique occidentale ne veut pas travailler. Xe pas travailler, alors qu'on a sous les j-eux ce témoignage de son travail ! Ne pas travailler, alors que des centaines d'ouvriers anglais sont occupés à décharger, rouler et voiturer ces preuves palpables de l'industrie des noirs, et cela chaque mois de l'année, chaque semaine du mois, presque chaque jour de la semaine! Ne pas travailler, quand l'imagination considère comment ce liquide d'un jaune éclatant, à l'odeur pénétrante, que des navires ont transporté depuis l'Afrique occidentale par centaines de mil-

(1) Au Sénégal et en Gambie, l'industrie de l'arachide, qui est essentiellement aussi une industrie indigène, y prend la place de celle de l'huile de palme, le nombre des palmiers étant dans ces possessions très limité, en réalité insufllsant pour être mentionné. [Note de l'Auteur.)

liers de gallons, a été amené à la côte petit à petit, dans de faibles récipients, souvent en franchissant des distances considérables à travers les terres, sur la tête de ces indigènes indolents et paresseux ; comment les amandes renfermées dans ces sacs graisseux et d'aspect sordide ont été extraites une à une avec une peine infinie de coquilles extrêmement dures; qu'il en faut quatre cents pour faire une livre et que, pour l'indigène, la valeur marcbande de ces quatre cents amandes est au maximum d'un penny î Le métier de casseur de pierres dans notre pays n'est pas considéré comme une sinécure, mais je me demande si un casseur de pierres se contenterait d'un penny chaque fois qu'il a mis en morceaux quatre cents cailloux. D'aucun arbre au monde on ne tirerait, à si peu de frais, un revenu semblable à celui que produit cette récolte. Dans la Nigeria, d'ordinaire, l'huile est préparée par faibles quantités dans les petits villages disséminés à travers le pays. Après avoir été préparée, elle est fréquemment portée par des femmes et des enfants jusqu'à quelque marché indigène, centre du commerce de la région, situé on règle générale au bord d'un cours d'eau. Là, l'huile est achetée par des traitants intermédiaires qui tiennent dans le paj^s l'office de transporteurs ; elle est introduite par eux dans les barils mis à l'avance à leur disposition par les commerçants européens. Les barils sont chargés sur des canots et les traitants les amènent à force de rames, à travers les sinuosités du fleuve, sur des distances qui varient avec la longueur et le caractère des cours d'eau, jusqu'à la factorerie du commerçant européen située à l'embouchure. Le négociant alors paie l'huile, donne au traitant un tonneau vide à la place du tonneau plein, et embarque ce dernier sur le premier navire en partance, après que les traitants l'ont, pour le voyage en Europe, remis en état et solidifié le mieux possible. L'huile de palme est utilisée dans la fabrication du savon et de la chandelle (1). Elle est aussi employée, dans la Nouvelle-Galles du Sud et aux Etats-Unis, pour la préparation des plaques de tôle ; ces plaques, chauffées à blanc, sont trempées dans l'huile de palme qui leur donne une surface polie et brillante. La demande, pour l'huile de palme, augmente chaque année, et, pendant longtemps, l'ofPre pourra vraisemblablement satisfaire à la demande.

(1) Elle est aussi employée pour la eonfcction de mixtures qui servent à graisser les essieux des wagons sur les voies ferrées. {Note de l'Auteur.)

La transaction qui intervient entre le commerçant européen et le traitant indigène est de la plus grande simplicité. L'opération toutefois, avant d'être pleinement accomplie, se subdivise à llnfiui. On verra, par exemple, un chef traitant faire remonter un fleuve à dix ou douze canots chargés de marchandises qu'il a achetées à crédit (1). Une grande partie du commerce se fait de cette manière et le crédit existe alors entre le commerçant et le traitant, le traitant et le producteur, parfois entre le producteur et un autre producteur plus éloigné, le premier jouant ainsi, lui-même, envers le second, le rôle de traitant ou de transporteur^ Chacune des pirogues est confiée à un des a boys » du traitant avec un personnel suffisant pour conduite le bateau jusqu'à un marché déterminé. Là cette pirogue demeure jusqu'à ce que toutes les marchandises qu'elle transporte soient vendues et jusqu'à ce qu'elle soit chargée d'une cargaison d'huile. Il en est ainsi de tous les marchés, dans l'ensemble du pays, les pirogues demeurant quelquefois éloignées durant plusieurs semaines.

En dehors du factage, de l'achat, de la mise en barils, du transport par eau, de la vente finale et de l'embarquement sur mer, toutes opérations qui exigent respectivement la présence de nombreux indigènes, il faut tenir compte de la récolte et de la préparation pour avoir une idée complète des diverses phases que traverse l'industrie de l'huile de palme avant que ce produit soit débarqué sur nos rives. II est nécessaire tout d'abord de grimper à l'arbre pour détacher le fruit dont la place naturelle est à la cime. Après avoir cueilli le fruit, les indigènes doivent, quand il est à point, le débarrasser de l'enveloppe pleine d'épines au milieu de laquelle il a poussé. La noix de palme ressemble à un noyau de prune, plus gros toutefois, et l'huile qu'elle renferme a l'épaisseur d'environ un huitième de pouce. À l'intérieur est l'amande, elle-même enfermée dans une écoroe très dure. Pour extraire l'huile, on doit briser l'écorce ou en dépouiller le fruit. Les noix sont d'ordinaire jetées dans une vieille pirogue où les indigènes les foulent aux pieds afin de broyer l'écorce, puis elles sont mises dans de l'eau bouillante, qui fait apparaître l'huile à sa

(l) Ce ne sont pas seulement les Européens qui livrent des marchandises à crédit. On a vu des chefs indigènes donner à crédit à des Européens jusqu'à 1000 tonneaux d'iiuile de palme, et cela à une époque où l'huile de palme valait 15 livres par ponchon. C'était faire crédit pour une sonime de là, 000 livres. (A'oie de V Auteur.)

surface. Mais il y a plus d'un moyen d'extraire l'huile et Ton attribuait encore, il y a quelque temps, ses qualités différentes à la diversité des modes de préparation adoptés sur telle ou telle partie de la côte. Cette tliéorie ne paraît plus aujouid'iiui devoir être acceptée, car elle ne suffit pas à expliquer la quantité de glycérine que contient l'huile de Bonny et de Yieux-Calabar, et la proportion plus forte de stéarine (1) que l'on trouve dans les noix dures de Brass et de New-Calabar. ]Sous en avons fini maintenant, du reste, avec ce qu'on peut dire de la préparation de l'huile de palme, et nous arrivons au second mode d'utilisation que l'on peut obtenir du palmier ù huile.

Tout en broyant la noix et extrayant l'huile, on laisse l'amande dans son enveloppe. Le commerce des amandes de palme ne s'est généralisé (2) que dans ces dernières années ; jusqu'alors on laissait le plus souvent l'amande pourrir ou faire souche, et on a remarqué que pendant longtemps on perdait chaque année des centaines de milliers de livres. Mais à une époque relativement récente les indigènes ont été amenés à briser la coquille dure où l'amande est renfermée, et celle-ci est maintenant transportée en Europe depuis la Xigeria, en quantités croissant chaque année, par les commerçants, qui en font livraison aux a African Oil Mills » (3) ou à quelque autre établissement de Liverpool installé pour le broyage des graines, ou bien chargé d'en assurer l'expédition à Hambourg ; l'Allemagne, nous l'avons dit, est, pour ces produits, l'acheteur le plus important. L'amande donne une huile qui, à l'état normal, est blanche, à la différence de l'huile de teinte jaune rouge, rouge sombre ou ocre, que produit la noix elle-même ; cette huile constitue le principal élément qui entre dans la composition du a Sunlight »

(1) En fîiit, le palmier à huile de la région du Congo est le plus riche en stéarine. {Note (le l'Auteur.)

(2) Les premières amandes de palme originaires de l'Ouest africain furent importées par M. A. Mackenzie Smith, et M. Charles Lane, aujourd'hui décédé, de Liverpool. De la région de Vieux-Calabar on s'achemina vers la Nigeria méridionale. Le commerce commença à s'y développer dans des proportions encore faibles en 18&1. Le Bénin fut alors dans la Nigeria méridionale le premier à suivre le mouvement et le commerce y devint très important vers 1867. Vers 1880, le commerce s'était étendu dans les autres rivières, New-Calabar, Bonny, Brass et Opobo. (Note de VAuteur.)

(3) Le broyage moyen des* African Oil Mii'.s » est, je crois,d'environ 600 tonnes par semaine. (Note de l'Auteur.)

ou de tout autre savon analogue. Par ses propriétés cliimiques, elle est presque identique à l'huile extraite de la "noix de cacao — dite copra — que l'on connaît sous le nom d' « huile de noix de cacao ». Elle est exclusivement utilisée dans la fabrication du savon.

Si l'on tient compte de l'effort considérable qu'exige le broyage des ccorces, qu'on accomplit le plus souvent en plaçant la noix sur une pierre pour la briser à coups de cailloux ou de bâtons, si l'on envisage la perte de temps considérable qu'entraîne une méthode aussi primitive, on ne peut que s'étonner de ce qu'on n'ait pas inventé quelque procédé mécanique et qu'on n'en ait pas généralisé l'application partout où l'opération pourrait être accélérée et facilitée. Ce n'est pas assurément qu'on craigne de voir une trop rapide production amener un arrêt de la récolte, car, autant qu'on puisse tirer quelque conclusion de la quantité d'huile apportée aux factoreries, la Nigeria sera longtemps encore en mesure de fournir à peu près tout le stock d'amandes nécessaire. En réalité, on a fait dans ce sens plusieurs tentatives qui, à une exception près (1), ont échoué, et cet échec a découragé de nouveaux efforts (2). Des machines de broyage de divers systèmes ont été importées, mais par suite de négligence, en raison aussi de l'effet meurtrier du climat de l'Afrique occidentale sur tout appareil mécanique quel qu'il soit, — surtout peut-être dans une région aussi humide que le delta du Niger — enfin pour d'autres causes encore, ces machines bientôt n'ont plus été que de la a vieille ferraille ».

Bien qu'il y ait quelque présomption, quand on ne pratique pas soi-même ce genre d'affaires, à émettre une semblable suggestion, je ne puis m'empêcher de croire qu'on pourrait faire davantage, par une action méthodique et suivie, pour réaliser une réforme aussi importante que le serait sûrement le décortiquage mécanique des amandes. On quadruplerait la production totale et l'on éviterait une somme d'effort considérable qui pourrait être canalisée par ailleurs^

(1) L'exception s'appliqac à la inacliinc installée sur la rivière Brass, en 1877, par le comte de Cardi (je crois) et utilisée jusqu'à ce jour par la société qui avait la situation commerciale la plus importante de la région. Elle peut produire, je pense, par journée de dix heures, 40 ou 50 sacs d'amandes décortiquées. Il faudrait 6 ou 700 hommes pour obtenir ce résultat dans le même temps. (Note de l'Auteur.)

(2) Depuis que ce livre a été écrit, MM. Alexandre Milter and C°, de Glasgow, ont fait breveter une machine de broyage à main, qui donne, je crois, de bons résultats. [Nouvelle note de l'Auteur.)

En voyant comment les indigènes acceptent par livre d'amandes broyées de leurs mains une très faible rémunération, on a peine à comprendre qu'on redoute quelque désordre véritable de leur part,

— ce qu'on peut éviter en les payant bien et les traitant avec égards,

— le jour où l'on devrait, avec la vapeur, produire le travail nécessaire au maintien de la force motrice exigée, alors surtout que, comme on le sait, avec les écorces, on aurait sous la main un combustible parfaitement efficace. En outre, les machines qu'on emploierait devraient-elles avoir une action telle qu'il fût absolument nécessaire d'avoir recours à la vapeur pour obtenir une force motrice? Ke pourrait-on parvenir à importer des appareils automatiques de broyage à la main, le broyage ayant lieu désormais sous la surveillance des blancs dans les factoreries, et les traitants apportant la noix non décortiquée, non plus, comme aujourd'hui, l'amande ellemême (1) ?

Cette importante industrie de i' huile de palme réclame impérieusement, sembljE-t-il, comme les autres industries indigènes de l'Afrique occidentale, la collaboration des fonctionnaiiies et des négociants, collaboration qui ait pour effet d'amener la population blanche, — à l'exception des missionnaires — à adopter quelque programme d'ensemble, bien étudié, en vue d'enseigner aux indigènes des méthodes de production plus scientifiques. C'est en vain qu'on dirait la chose impossible. Cela peut être fait et cela a été fait. L'exemple le plus remarquable qu'on en puisse donner, on le trouve dans l'histoire de la culture de l'arachide au Sénégal, culture qui n'a nullement atteint la perfection (2) ni même un état voisin de la perfection, et qui produit cependant aujourd'hui un million de livres par an. Ce résultat frappant a été obtenu grâce à l'effort patient, soutenu, infatigable, des commerçants de Bordeaux, aidés du concours amical et de l'assistance du gouvernement, sans contrainte d'aucune sorte. Il a fallu quelque temps naturellement, mais les résultats ont pleinement justifié la politique suivie et le Sénégal

(1) Je crois savoir que des efforts sont fails on vue d'utiliser des machines de broyage à main, par une société commerciale de la Guinée française. [Note de l'Auteur.)

(2) Un intéressant tableau de cette expérience pleine d'intérêt a été présenté par M. Pierre Mille dans le Journal de la Société africaine d'octobre 1901. (Note de l'Auteur.)

riujourd'hui (1) est le premier pays du monde pour la production des graines oléagineuses. On nous parle beaucoup de développer l'enseignement professionnel en Afrique occidentale pour la menuiserie, la briqueterie et d'autres métiers, entreprises qu'on ne saurait trop louer assurément, mais qui exigent du temps et de l'argent dont on pourrait retirer un meilleur profit en perfectionnant les industries indigènes existantes ; on pourrait aussi en créer de nouvelles, plus particulièrement propres à accroître la prospérité du pays tout en étant basées sur des données scientifiques, en n'oubliant pas que les dispositions naturelles et les aptitudes des noirs sont au premier chef favorables à la vie agricole. Des progrès beaucoup plus durables seraient ainsi réalisés.

Une étroite collaboration des fonctionnaires et des commerçants, et des méthodes scientifiques, voilà ce qui manque à l'Afrique occidentale. N'est-ce pas la condamnation de notre système administratif dans l'Ouest africain que ce déclin continuel, par exemple, de la situation commerciale de Sierra-Leone, beaucoup parce qu'on s'est passionnément attaché à établir une forme d'impôt que les indigènes se refusent à accepter et qui ne réussit même pas à couvrir les frais de sa perception ? Il en est ainsi quand des milliers de livres sont perdues chaque année dans le seul district de Sherbro, les indigènes £0 bornant à recueillir les amandes de palme et laissant l'huile se corrompre, faute d'encouragement et parce qu'on ne leur a pas enseigné des méthodes scientifiques de production; il en est également ainsi quand des hectares de terres propres à la production du caoutchouc ont été perdus à Lagos, faute des plus élémentaires notions. Le plus curieux peut-être dans toute l'affaire, c'est de déplacer la question et de blâmer l'indigcne de détruire avec intention ce que, clans le dernier cas, on ne lui a jamais appris à respecter. Si l'industrie de l'huile de palme était entreprise de façon vraiment pratique, il est certain qu'elle prendrait un développement énorme^ Mais tant que persistera une certaine absence de sympathie et d'entente, on pourrait presque dire une opposition latente, entre les fonctionnaires et les commerçants, je ne vois pas que les choses doivent se modifier. Le remède dépond pour une très large part des représentants du gouvernement.

(1) On expérimente actiiellcment au Sénégal en vue de liAter la production divers systèmes de charrues à bras; voir le Journal d'agriculture tropicale de septembre 1901. {Note de l'AtUeur.)

OUrST AFRICAIN Q

CHAPITEE X

l'.idministiiatiox de la xigeeia septexteionale

L'Empire britauuique a peu de serviteurs qui aient, plus que sir Frederick Lugard, lexpérience de l'Afrique tropicale. Comme tous ceux qui se sont distingués, sir Frederick Lugard a des détracteurs, et, sans doute, comme tout le monde aussi, il a pu commettre des fautes, mais, en général, il est tenu en très haute estime. Savoir si le général Lugard, avec st-s tendances et son éducation toutes militaires, est bien l'homme qu'il faut, à la place qui lui convient, c'est une question sur laquelle on peut différer d'opinion. Parmi les soldats qui ont servi l'Angleterre dans l'Afrique équatoriale, on ne pouvait d'ailleurs faire un meilleur chois. La seule objection que sa désignation ait soulevée ne visait pas directement sa personne. On ne doutait pas de ses capacités, mais on laissait entendre que les délicats problèmes posés par la situation intérieure de la jS^igeria septentrionale devaient mieux se concilier avec des habitudes civiles qu'avec une tournure d'esprit toute militaire.

Ces problèmes sont infiniment complexes. Rarement situation a réclamé plus grand déploiement de tact, de clairvoyance, de sage perspicacité. Rarement on disposa de plus de combustible prêt à s'enflammer en face d'une politique manquant de ces différentes qualités. Jamais on ne se trouva sur un champ d'expérience dont l'on pût mieux escompter les brillantes promesses en récompense d'une administration juste et bienfaisante, ayant pour très nobles visées le bonheur et la prospérité du peuple sur lequel elle s'exerce, pour principe directeur la patience, et, sachant selon l'expression de sir Andrew Clarke o utiliser la puissance de l'imagination ».

La Nigeria du Nord, il est à peine besoin de l'observer, diffère complètement de la Nigeria du Sud, par la nature de son sol, sa configuration, son altitude, sa végétation ; par sa situation ethnographique, religieuse, intellectuelle, sociale, enfin par son organisation politique. Nous avons quitté le foyer du paganisme et nous avons pris contact avec un type plus avancé de civilisation ; nous sommes pai-tis de la forêt et nous avons pénétré dans la plaine, dans un pays découvert, véritable parc, peu boisé en règle générale quand on le compare aux régions du sud ; terrains de pâturages et pays

de cultures où l'on rencontre des cliamps de mil ondulé par le vent et de viasara, où l'on voit en grand nombre des bestiaux superbes, où l'on élève des ckevaux ainsi que des moutons au museau allongé. L'animisme ou le fétichisme ne prédomine plus ; une religion révélée en a pris la place. Partout on voit maintenant que l'influence sémitique a pénétré. C'est un monde nouveau dans lequel nous sommes entrés — étrange confusion de deux continents ; mélange de courants migrateurs attirés toujours par la fertilité du sol ; produit d'un industrialisme qui s'impose à l'attention immédiate, qui intéresse profondément et donne de belles promesses. Une féodalité grossière, une autorité centrale relâcliée, une splendeur toute barbare au milieu d'une civilisation primitive, un système de gouvernement supérieur à tout ce que nous avons encore rencontré et dont le soutien le plus puissant est la foi religieuse ; de grandes cités, des cultures étendues, des tanneries, des teintureries, des tissages ; de nombreux Etats qui reconnaissent la suzeraineté — plus religieuse et ethnique que politique, — d'un chef suprême, qui nomment leurs gouverneurs de district particuliers, leurs trésoriers, leurs ministres de la guerre, leurs juges, qui commandent leurs propres armées et gèrent leurs propres finances ; voilà ce qui, dans l'ensemble, caractérise le pays. La population se divise en deux classes distinctes, l'aristocratie et la plèbe, qui correspondent à des différences de race, chacune des deux classes demeurant à la place qui lui est assignée, rarement ayant avec l'autre des relations jugées licites, peut-être idus aujourd'hui pourtant qu'autrefois, et perpétuant ainsi dans sa pureté une race autochtone qui doit exister en Afrique depuis au moins deux mille ans. Loin des villes, dans les régions qui se prêtent le mieux à leurs travaux, on trouve des pasteurs d'origine sémitique, dos planteurs, des ouvriers agricoles ; dans les villes elles-mêmes, des fonctionnaires et des soldats, puis des artisans et des marchands. En même temps se dispersent à travers le pays de grandes voies commerciales, vieilles de plusieurs siècles, se dirigeant vers le nord, l'est et l'ouest, sur lesquelles résonnaient le piétinement des passants et le galop des coursiers quand Rome occupait l'Afrique du Kord et construisait ses forts jusqu'à l'entrée du désert — et même au delà certes de ce qui, sous l'action de l'homme et de la nature, est devenu l'entrée du désert, — sur lesquelles aujourd'hui circulent des bœufs et des mules chargés de denrées, des ânes portant des kolas, des chameaux portant du sel, des épices d'Orient, des balles de coton

venant des rives lointaines de Bengliazi, des cotonnades de Manchester, des soieries de France, des aiguilles et du papier d'Allemagne, des perles et des miroirs de Venise, tandis que passent des chevaux richement caparaçonnés et montés par desu cavaliers aux brillants costumes, des méharis aux pieds légers conduits par des Touareg, et à côté d'eux, menant ses troupeaux, le berger peul. Enfin, plus loin, sur les bords du Tchad, des troupeaux d'éléphants errent paisiblement pendant que le Shuwa, aux cheveux tressés à VEgyptieîine (1), se déplace sans repos, comme s'il cherchait à percer le mystère de ses origines.

Dans ce pays, les blancs sont venus comme l'annonçaient d'anciennes prophéties, et ce sont les descendants du blanc qui, le premier, l'a visité. C'est toujours la même race, la race dominante, toujours avide d'étendre son autorité, oubliant parfois que l'épée sans la charrue a conduit à la ruine plus d'un empire.

Comme on l'a dit, deux années se sont écoulées entre l'établissement du système des colonies de la Couronne dans la îsigeria septentrionale et la publication du premier rapport de sir Frederick Lugard. A défaut de données officielles d'une réelle valeur, qui permissent d'apprécier l'administration du haut-commissaire et les intentions du gouvernement, le public ne fut en mesure de juger les tendances de l'une comme des autres que par les rares informations que communiquaient les agences de renseignements ou par l'intermédiaiie de lettres privées émanant d'Européens qui résidaient dans la Nigeria septentrionale^ On ne peut dire que ces informations, filtrant pour ainsi dire à travers le voile épais oii la Nigeria septentrionale demeurait enveloppée jusqu'à la publication tardive du rapport de sir Frederick Lugard en février 1902, étaient de nature rassurante. Au contraire, le rétablissement de l'ordre dans le Bornou était si complètement négligé que les Français se trouvaient euxmêmes forcés, par un concours de circonstances locales, de pacifier lô pays à notre place, d'y donner asile à son souverain légitime, de combattre et finalement de traquer jusque dans son repaire l'homme qui, suivant les traces funestes de son père, transformait en désert le pays par où il passait. Pendant ce temps, les événements du Sokoto, qui avait, depuis 1884, conclu des traités et entretenu des relations suivies avec les représentants de la Grande-Bretagne, sem-

^l ) En fraa(;ai3 clans le texte.

blaient justifier les pires alarmes, et confirmer les prédictions de feu Mary Kingsley. D'après cette dernière en efi'et a trois mois de gouvernement des territoires du Niger dans la forme des colonies de la Couronne devaient amener une guerre beaucoup plus importante et beaucoup plus furreste que toutes celles que nous avons eu à soutenir en Afrique occidentale et devait laisser après elle une dette publique beaucoup plus forte que toutes celles ciue nous avons encore à supporter dans les mêmes régions, à cause de l'étendu^» plus considérable des territoires et de la puissance moins affaiblie des Etats indigènes, aujourd'hui vivant dans une paix relative sous le contrôle de l'Angleterre, mais non de l'Angleterre mal représentée par un système d'administration défectueux ». Les nouvelles reçues étaient exclusivement d'ordre militaire. Elles rappelaient 1er, exploits de nombreuses expéditions dirigées contre des souverains indigèrres, la défaite de tel ou tel chef, en même temps qu'elles faisaient prévoir un renforcement considérable des troupes de frontière et l'extension future du champ ouvert aux entreprises de répression. Tout vapeur partant pour Bouroutou avait à bord un certain nombre d'officiers se dirigeant vers la Nigeria, et l'élément militaire semblait alors occuper la première place. A la même époque, le prosélytisme de l'évêque Tugwell à Kano, prosélj^tisme qu'on n'aurait jamais dû tolérer, avait le résultat qu'on en devait attendre à son début, c'est-à-dire un échec absolu, complet. Cette déception avait sa conséquence naturelle sous la forme d'un renforcement par les apôtres de paix, pour la Nigeria, de la théorie répressive. Le principal auxiliaire de l'évêque Tugwell, le révérend J.-A.-E. Richardson, à son retour, s'empressa de se faire interviewer par l'agence Reuter, ropréserrta « l'émir de Sokoto et le roi de Kano comme les principaux adversaires de la civilisation dans cette partie du monde » et exprima l'espoir qu'on « en aurait fini promptement avec le premier ». Dans le même entretien, ce jeune et ardent réformateur daigna admettre l'existence, dans les territoires de ces « adversaires de la civilisation », de « toute une étendue de terrains cultivés », de maisons « splendidement construites », de « larges voies », de « grands et beaux jardins », etc. La civilisation existante, pour n'être pas sur le modèle d'Exeter Hall, était recommandable au moins à quelques titres ! Le thème fut repris par un autre évêque, qui prononça un sermon constituant tout simplement un appel à la force brutale dans la Nigeria septentrionale et des-

tiné à être rivement commeiiic. Les observateurs y lemarquèrent un paiallèle presque exact entre la Nigeria septentrionale et l'Est africain, oii les ravages causés par le décliamement des forces du militarisme et de la bigoterie i>eligieuse sont de notoriété publique.

Quand le rapport de sir Frederick Lugard parut, les pages en furent lues avidement. Ce fut avec une immense satisfaction qu'on y trouva tracée une ligne de conduite claire et bien définie, qu'on y remarqua l'intention nettement déterminée d'ajourner certaines mesures inopportunes qu'on avait envisagées déjà. En réalité, les observations de sir Frederick Lugard étaient assez catégoriques pour qu'il fût possible et légitime d'en conclure qu'il désapprouvait bien des clioses de ce qu'on avait fait avant lui. La lecture du rapport suggérait une autre réflexion, c'est que le commissaire du gouvernement était entravé dans l'accomplissement de sa tâche par l'absence d'auxiliaires politiques véritablement compétents. Les événements qui ont suivi ont tendu à confirmer plutôt qu'à affaiblir cette impression ; ce n'est là cependant, après tout, qu'une impression et ce ne peut être présenté pour le moment comme l'affirmation d'une réalité (1).

Les principaux points à retenir du rapport sur la politique du baut-commissaire étaient les suivants : 1° maintien de la souveraineté peule ; 2° nécessité de prendre en main la direction des affaires au Bornou ; 3° nécessité de se montrer très circonspect en présence d'accusations ouvertes d'esclavagisme ; 4° mise en garde conti-e toute enquête insuffisante, origine de bien des malentendus ; 5" affirmation de ce principe qu'on peut obtenir davantage « en entrant peu à peu en contact avec les populations » qu' « en s'engageant dans une série d'expéditions répressives et de massacres ; G° interdiction de tout apostolat religieux ayant recours à la contrainte.

(1] liien des personnes, d'autre part, consi lércront le système judiciaire quelque peu compliqué, en vigueur dans la Nigeria septentrionale comme manifestement prématuré. L'application de la loi anglaise dans les Protectorats de l'Ouest africain (voir page 10, Rapport sur la Nigeria septentrionale), môme quand elle se combine avec la loi et la coutume indigène, est un des côtés du système des colonies de la Couronne qui n'est guère à recommander. Le programme du D"' Ballay en Guinée française était infiniment préférable. Dans toutes les questions concernant les relations des indigènes entre eux, Ballay insistait pour que leurs coutumes demeurassent à la base de toute solution. Il se refusait à introduire toutes les complications de la loi européenne parmi des populations dont les lois particulières sont fondées sur des principes de justice, et, pour peu que l'application en soit assurée, sont efficaces et bonnes. [Note de l'Auteur.)

Un programme semblable ne peut manquer de rencontrer une approbation générale, et, si sir Frederick Lugard est résolu à le mettre en œuvre sans faiblir, il peut compter sur l'appui résolu de tous ceux qui, dans ce pays, s'intéressent ardemment aux choses de l'Afrique occidentale anglaise. Bien plus, il peut avec confiance s'attendre à être fermement soutenu, s'il devenait évident quelque jour qu'en s'cff'orçant de suivre sa voie il n'a pas trouvé une aide suffisante auprès du pouvoir central ou que la politique de Downing Street sur des points particuliers tend à rendre difficile, sinon impossible, la réalisation de son programme. Ayant présenté ces déclarations, nous espérons qu'une critique dirigée contre les affaires de la Nigeria septentrionale ne pourra donner lieu à des malentendus dans les spbères administratives oii nous serions lieureux de la voir accueillir comme un conseil amicaL On voudra bien ne pas l'attribuer, comme il arrive souvent dans ce qui touche l'Afrique occidentale, à l'esprit de chicane de ceux qui, tout en donnant à bon droit libre cours à leurs pensées, se tiennent loin du théâtre de l'action et n'ont, sur les questions dont ils traitent, ni les soucis ni la peine d'un contact présent avec les choses ou d'une responsabilité directe dans les décisions à prendre.

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