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LES FINANCES DE LA NIGERIA

Le 30 juin 1899, un avis émanant du Trésor annonçait à la Compagnie royale du Niger l'intention qu'avait le gouvernement de Sa Majesté d'annuler la charte de la société. A la fin de la même année, sir Frederick Lugard se rendait en Afrique pour prendre possession des territoires de la Compagnie au nom de la Grande-Bretagne. Le 1" janvier 1900, ces territoires devenaient une colonie de la Couronne, selon un système d'administration appliqué déjà dans le delta depuis quelques années (1). En février 1902, le gouvernement condescendait pour la première fois, sous la pression de l'opinion publique, à publier un rapport de sir Frederick Lugard, daté de

(1) Depuis le l" août 1902. On l'avait désigné tout d'abord sous le nom de juridiction consulaire. [Note de l'Auteur.)

Londres, le 1" mai 1901. Ce rapport, qui est très intéressant, mais qui est aussi à de nombreux égards incomplet, notamment en ce qui concerne les finances, nous fait remonter au 31 mars 1901. Ainsi, et alors que le système des colonies de la Couronne est pour la ?s igeria septentrionale dans la troisième année de son application, ce rapport unique donne la mesure de la confiance que le gouvernement croit devoir accorder au peuple anglais, quant aux responsabilités directes qu'il a assumées envers 25 millions d'indigènes africains.

Il y a diverses raisons qui ne permettent pas au public de se contenter d'aussi maigres informations. La première est d'ordre financier. Les dépenses des deux protectorats — de la Nigeria du Nord et de la jSI^igeria du Sud — ont pris un très grand développement ; elles lui imposent la lourde charge de dettes importantes, et non seulement on n'aperçoit pas le plus léger indice d'un effort quelconque en vue d'éteindre ces dettes, mais encore chaque mois qui s'écoule voit s'étendre les responsabilités. La situation présente de nos finances nationales ne justifie pas une attitude constante d'indifférence devant le gaspillage croissant des fonds publics dans la Nigeria. D'un autre côté, notre principal objectif dans l'Afrique occidentale étant ce qivïl est, c'est-à-dire le développement du commerce, il est d'une extrêm.e imprudence, au simple point de vue des transactions, de ne pas cliercher à savoir comment est administrée la plus étendue et la plus importante de nos possessions de l'Ouest africain et si les dépenses engagées donnent dès maintenant, ou donneront vraisemblablement dans un avenir assez rapprocbé, ces compensations que le public est fondé à espérer.

Quels sont donc les éléments de fait qu'offre la situation financière de la Nigeria septentrionale et méridionale ? En premier lieu, il y a la dette de 805,000 livres qu'a contractée le gouvernement en acKetant la Compagnie du Niger, Cette dette est, tant qu'elle existe, un obstacle au progrès, et, lors d'une conférence tenue à Londres le 20 septembre 1900, nous voyons sir Ralph Moor, commissaire du gouvernement, partager cette opinion. Alors qu'un orateur, au cours de cette séance, venait d'insister pour que l'on consacrât des crédits plus importants à l'enseignement technique dans le Protectorat, ajoutant que les dépenses correspondantes seraient couvertes par les excédents de recettes, sir Ralph Moor répondit aussitôt qu'on n'avait pas d'excédents de recettes, mais qu'on était oc dans cotte situation peu enviable d'être le débiteur du Trésor de Sa Majesté pour

la somme de 800,000 livres. Telle est l'impoiiance de la dette et de l'obstacle que son existence apporte aux progrès désirables (1).

Malgré cette dette, les dépenses administratives de la xsigeria méridionale s'accroissent rapidement. En 1899-1900 (2), elles ont atteint le chiffre de 176,128 livres (3), en augmentation de 29,383 livres sur celles de l'exercice précédent, et elles ont dépassé les recettes de 12,000 livres. On ne nous a pas encore donné le cbiffre des dépenses de la Nigeria septentrionale depuis que la Couronne a remplacé la Compagnie du Niger dans son rôle administratif, mais, en se référant aux évaluations produites à la date du 31 mars 1902, on constate que la Nigeria septentrionale recevait une subvention de 88,800 livres en 1900-1901, une autre de 280,000 livres en 1901- 1902, cette dernière comprenant le crédit de 200,000 livres voté en 1900-1901 pour les troupes de frontière de l'Afrique occidentale. Nous sommes donc en présence d'un minimum de dépenses de 808,800 livres pour la Nigeria septentrionale en deux ans. A ce prix il est difficile de savoir comment la Nigeria sera jamais en état de vivre par ses propres moyens. A des dépenses aussi élevées devrait correspondre un développement extraordinaire du commerce ou la création de voies de communication en vue de ce développement, si l'on veut apprécier les frais engagés en tant que capital de premier établissement. C'est fort bien de voir dans ces opérations financières des « dépenses impériales ». Evidemment ce sont des dépenses « impériales » et ainsi en est-il de tout denier consacré à étendre le cbamp d'action a impérial » du commerce britannique. Mais ce que nous devons cberclier à savoir, c'est si les dépenses administratives de la Nigeria sont proportionnées, de quelque manière, aux intérêts

(1) Sir Ralph Moor a dopiiis lors déclaré que la Nigeria méridionale est « dans une excellente situation financière ». L'expression de bonnes finances doit avoir dans l'Afrique occidentale un sens différent de celui qu'il a dans toute autre partie du monde. {Note de l'Auteur.)

(2) Rapport du Colonial office, n» 315.

(3) Pendant ce même exercice, la Nigeria méridionale a consacré 30,19G livres aux dépenses militaires et 8,23G livres seulement aux dépenses des « Affaires indigènes ». Sous la rubrique a Dépenses politiques et administratives « il a été fait emploi d'une somme de 20,327 livres; sous la rubrique « Département de la Marine» il a été fait emploi d'une somme de 32,531 livres; 24,651 livres seulement ont été consacrées aux travaux publics, mais les « Prisons» exigeaii^al 7,200 Ii\rcs alors que les « Études botaniques » en réclamaient 1,171 et le « Service de santé » 1,117. [Xote de V Auteur.)

que l'ailmiiiistration est censée défendre. S'il en est ainsi, c'est bien, c'est parfait ; sinon, une réforme s'impose.

Le rapport existant entre les dépenses et le commerce de la Nigeria est relativement facile à établir. La valeur totale du commerce (le numéraire non compris) du protectorat des côtes du Niger en 1898-1899 s'élevait à 1,477,398 livres, et celle du commerce total de la Nigeria — c'est-à-dire du protectorat des côtes du Niger accru des territoires de la Compagnie du Niger — s'élevait en 1900 (le numéraire non compris) à 2,113,878 livres. Si donc nous letranclions le premier chiffre du second, nous pouvons obtenir une évaluation approximative du commerce pratiqué dans les anciens territoires de la Compagnie du Niger, rattachés depuis 1900 au protectorat de la Nigeria. Le commerce des territoires de la Compagnie était dès lors, en 1901, en chiffres ronds, de 650,000 livres, dont la Nigeria septentrionale, on peut l'affirmer avec certitude, n'a pas produit plus d'un tiers, si même elle l'a produit, le centre principal des transactions confinant aux territoires de la Compagnie du Niger sur le cours inférieur du fleuve. Le commerce réel de la Nigeria septentrionale serait ainsi représenté par environ 216,660 livres sur le total de 650,000 livres. En supposant, pour les besoins de notre argumentation, qu'il se fût élevé en 1901 à 250,000 livres, le total pour les deux années 1900 et 1901 serait de 466,660 livres. D'autre part la Nigeria septentrionale, comme nous l'avons dit, a reçu, pendant la même période, du Trésor impérial 368,800 livrest. Si l'on poursuit la même méthode d'investigation en l'appliquant au commerce d'exportation comme au commerce total, on reconnaîtra que les exportations des territoires de la Compagnie du Niger sont représentées par environ 360,000 livres, dont un tiers appartient à la Nigeria septentrionale, soit 120,000 livres. En supposant que l'année 1901 ait produit 140,000 livres, on arrive, pour les exportations de la Nigeria septentrionale, ou, en d'autres termes, pour sa capacité de production, quant aux deux :.. .uo;-^ iu iquoes, ù un C'Ulir'C lolal de 260,000 livres, si bien que ce même pays est, au point de vue financier, dans cette situation désastreuse qu'il dépense plus qu'il ne produit. L'évaluation d'un tiers, qu'on a adoptée dans ce calcul, est une base optimiste, et l'on n'a pas tenu compte, d'autre part, de la part de responsabilité qui appartient à la Nigeria septentrionale dans la dette publique des deux protecto^ats^ La situation dès lors, en ce qui concerne la Nigeria septentrionale, est d'une clarté limpide. Ce pays est actuel-

lemcnt pour l'Empire une charge financière. Apics liuit années d'expérience du sj^stème des colonies de la Couronne dans le delta du Niger, où le mécanisme était loin d'en être aussi compliqué et dans lequel les richesses naturelles sont de beaucoup plus importantes, il est difficile d'être encouragé à envisager avec confiance à quelles destinées Luit années d'un même mode d'administration conduiront la Nigeria septentrionale. Dans les trois années antérieures au mois de décembre 1899, le delta du Niger (à l'exclusion des territoires de la Compagnie) a produit un mouvement commercial qui représentait une moyenne de 1,800,000 livres, dont plus de 1 million de livres pour les exportations (1). Sous le système des colonies de la Couronne, avec son mécanisme coûteux nécessitant des impôts indirects correspondants, avec ses dépenses militaires et l'absence de toute collaboration des représentants du commerce à l'administration, la valeur des exportations n'est parvenue qu'une fois (1893-1894) à dépenser 1 million de livres, alors que, par contre, en dehors de cette unique exception, les chiffres les plus hauts et les plus bas ont été respectivement de 844,333 livres et de 750,223 livres, et que l'importance totale du commerce pendant trois années données n'a jamais atteint le chiffre moyen de 1,800,000 livres. Les totaux des trois années antérieures à 1900 ont été respectivement de 1,441,383 livres, de 1,389,922 livres et de 1,607,288 livres. En tenant le plus large compte de l'abaissement du prix de vente de certains produits dans ces dernières années — ce qui, du reste, a, dans quelque mesure, été contrebalancé par une exportation plus importante de produits nouveaux — la conclusion à tirer de ces chiffres c'est que le système des colonies de la Couronne n'a pas donné les résultats que le pays est en droit d'espérer. Et la morale à retenir de tout cet exposé, c'est que les Anglais, quelle que soit la situation des autres possessions britanniques de l'Ouest africain, devraient, en vérité, rentrer en eux-mêmes et se demander sérieusement si le brillant avenir réservé à la Nigeria doit courir le risque d'être compromis faute d'un peu de courage pour voir les choses telles qu'elles sont.

(1) En 1890, la valeur des cxportalions du delta était cslimcc A plus de 1,300,000 livres. (Note de l'Auteur.)

CHAPIÏEE XII

LES MUSrLMA^'S, LA TEAITE ET l'eSCLAVAGE DOMESTIQUE.

On a remarqué avec raison que l'on peut obtenir des résultais plus durables o si l'on traite les chefs musulmans de l'Afrique occidentale avec ménagements et si on les gagne à prix d'or que si l'on emploie contre eux. le Maxim et le rifle ». C'est cette politique qui nous a valu en grande partie nos grands et étonnants succès dans les Indes. Son application à l'Afghanistan a naguère été amplement justifiée par les résultats. Pourquoi ne se serait-elle pas pratiquée dans la Nigeria septentrionale? Quel est le plus avantageux d'un crédit de 5,000 livres employé chaque année au paiement de subsides, ou d'une dépense beaucoup plus considérable entraînée par des opérations militaires ? Laquelle des deux solutions doit être préférée, celle qui conduit à la prospérité d'un pays immense, voisin des tropiques, très peuplé, où l'Européen ne peut s'établir à poste fixe, celle aussi qui nous permet d'arriver à nos fins paisiblement, sinon aussi vite qu'il serait désirable, ou bien, au contraire, celle qui consiste à user de la force et à affronter la dislocation, sous l'effet de mesures violentes, de l'état social existant? Presque tout le monde en face de cette alternative, pour peu qu'on considère la question de sang-froid, se ralliera sans hésiter à l'opinion exprimée au début de ce chapitre. Dans la Xigeria septentrionale, ce n'est pas seulement affaire d'opportunité ; c'est aussi pour l'Angleterre une question d'honneur.

Quand Mac Gregor Laid partait pour son exploration du Haut- Xiger, voyage qui devait lui permettre de jeter les bases du commerce britannique dans le bassin supérieur du fleuve, il avait reçu du gouvernement les instructions suivantes : « Il est très désirable de convaincre les chefs que vous arrive;; chez eux en commerçant, et non pas en colon, non pas pour acquérir des terres, mais seulement pour faire du commerce et pour protéger le commerce, t, Lorsque lord John Russell chargeait le capitaine Trotter et le commandant William Allen, en 1840, de remonter le Xiger, il jugeait utile de subventionner les chefs indigènes, s'exprimant en ces termes : « Quant à lui (le chef), il recevra pour sa part, à titre purement gratuit, une somme n'excédant pas le douzième en valeur de

toute marcliandise anglaise, importée par uavire anglais et vendue dans ses Etats. » Lorsque M. Joseph Tliomsou concluait en 1844, au nom de la Compagnie nationale aiiicainc, un traité d'aiiianco et d'amitié avec Umoru, émir de Sokoto, « roi des lùusulmans du Soudan », il s'engageait pour la Compagnie à payer à l'émir 3,000 sacs de cauries (environ 1,500 livres) par an. Lorsque ce traité, en 1890, fut confirmé envers l'émir au nom de la Compagnie royale du Niger (nouvelle désignation de la Compagnie nationale africaine du jour où elle reçut sa charte ), puis, en 1894, avec le successeur de l'émir, le paiement de la subvention annuelle fut à nouveau promis. Il fut nettement stipulé dans ces traités que la Compagnie royale du Niger tenait ses pouvoirs de la reine de la Grande- Bretagne et qu'il fallait voir en elle (la Compagnie) le représentant de Sa Majesté auprès de l'émir. Ainsi, aux yeux de ce dernier, la Compagnie représentait le gouvernement anglais lui-même aussi bien que peut le faire un consul ou un haut-commissaire de ce gouvernement. En contre-partie de cette subvention annuelle, l'émir de Sokoto transmettait « aux j>ersonnes ci-dessus désignées (la Compagnie) ou à toutes celles avec lesquelles elles pourraient entrer en arrangement tous ses droits sur le pays situé sur les deux rives de la Bénoué et de ses affluents, dans les limites de ses Etats, aussi loin qu'elles le pourraient souhaiter. » L'émir, en outre, s'engageait « à n'entrer en relations avec aucune autre nation de race blanche, la Compagnie lui assurant son appui ». Dans une lettre datée du 27 avril 1894, le premier ministre du Sokoto répudiait toute intention de traiter « avec un autre pays de population blanche, exception faite des représentants de la Compagnie royale du Niger ». Des subsides séparés furent également alloués par « les représentants de Sa Majesté (la Compagnie du Niger) au roi de Gando ainsi qu'aux chefs du Nupé, de l'Adamaoua et à d'autres vassaux d'importance de l'émir de Sokoto. A tous égards, c'était là un système bien défini de relations politiques. Il i>ermettait à la Compagnie royale du Niger d'assurer des régions étendues et peuplées à la Grande-Bretagne et c'est grâce à lui que la paix, sauf avec le Nupé (1) et rilorin, put être maintenue. Quoi qu'on puisse dire des

(1) La campngne du Nupé fut entreprise à la suite de très nettes piovocations, et il y a lieu de penser que l'exécution s'en poursuivit avec l'approbation avouée ou non de l'émir de Sokoto, qui avait des raisons pour so plaindre de la conduite de Vémir du Nupé. [Note de l'Auteur.)

mérites et des torts de la Compagnie royale du Niger eu tant qu'exerçant des pouvoirs administratifs, on ne doit pas késit-er à se féliciter de ce que sa politique ait fait pi«uve d'un réel esprit de suite et de oe que les résultats en aient été, au point de vue des intérêts généraux de l'empire, pleinement satisfaisants. Le sens du contrat était très clair. L'émir de Sokoto et ses vassaux reconnaissaient des droits étendus aux représentants de l'Angleterre et s'engageaient à ne traiter avec aucune autre puissance à la condition de recevoir un subside de 1,500 livres par an, en ce qui le concernait lui-même, et des sommes d'importance variable en ce qui concernait ses vassaux. L-e contrat, selon les tenues mêmes, liait à la fois la Compagnie du Niger et ses successeurs. L'émir de Sokoto s'y montra fidèle pour sa part, et à l'époque où la France tenta, par l'intermédiaire du colonel Monteil, d'annuler le traité de la Compagnie, il observa loyalement les obligations qu'il avait prises (1). La Compagnie mit la même bonne foi à exécuter les siennes. Il est humiliant d'avoir à le reconnaître, mais le gouvernement britannique s'est montré moins loj-al que la Compagnie, moins loyal que le chef africain dont la fidélité a permis à l'Angleterre, dans des circonstances critiques, de revendiquer une autorité politique sur le Sokoto. La Couronne, semble-t-il, a négligé de remplir les obligations c^ue lui imposaient les traités antérieurement conclus, en profitant de tous les avantages que ces mêmes traités lui assuraient. Ce manque de foi du gouvernement impérial envers l'émir de Sokoto fut publiquement reconnu, avant toute autre personne, par le Eev. J.-A.-E. E-icliardson, déjà cité dans cet ouvrage. Il s'est exprimé à cet égard en ces termes : a Le paiement d'un subside annuel qui, sous forme de présents, était assuré par la Compagnie du Niger à l'émir de Sokoto n'a pas été continué par le gouvernement impérial et tout récemment l'émir a nettement refusé de laisser construire une ligne télégraphique anglaise. » Aucune déclaration officielle n'a eu lieu à ce sujet ; aucun membre (lu Parlement n'a pris la peine de poser une question sur ce point. Mais il n'est nullement douteux, selon moi, que telle a été en fait l'attitude du gouvernement impérial. Je me suis renseigné avec soin dans les régions qualifiées pour être à cet égard exactement in-

(1) De même le Nupé se refusa à négocier avec M. de Puttkamer en 1889 sans avoir consulté la compagnie, bien que l'explorateur allemanfl (ou son interprète se fût fait passer pour « l'envoyé de la reine d'Angleterre ». (Note de l'Auteur.,

formées, et il semble bien qu'on ait considéré comme indigne d'un gouvernement d'accorder des subsides dans un but politique à un chef de l'Ouest africain. C'est une doctrine extraordinaire. Depuis quand a-t-on regardé comme indigne des Anglais de tenir leur parole envers des souverains indigènes? Depuis quand a-t-on vu un critérium de l'autorité impériale dans le fait de montrer aux chefs indigènes qu'une promesse de l'Angleterre ne vaut même pas le papier sur lequel elle a été consignée ? Est-ce là ce qu'on a appelé le « nouvel impérialisme » ? Est-il étonnant que l'émir de Sokoto, en présence d'un tel abandon des o])ligations résultant du traité, ait « nettement refusé » de permettre l'installation d'une ligne télégraphique ou toute autre chose? rs'est-ce pas une terrible épreuve à surmonter, pour les projets avoués de l'administrateur le mieux intentionné, que de rencontrer dès le début une cause aussi puissante de suspicion et d'hostilité parmi les indigènes ?

Considérons un instant comment les étapes successives de l'action britannique sur le Niger doivent apparaître aux chefs indigènes du pays. Nous commençons par dire que nous sommes venus dans ces contrées en qualité de marchands et rien de plus, non pour acquérir des terres, mais simplement pour faire du commerce. En 1870, l'émir du Nupé, Maroba, se tiouve ainsi collaborer avec l'évêquc Crowther — homme austère et pieux, — pour faciliter les opérations des commerçants de Lokodja. En 1884, M. Joseph Thomson peut, sans faire étalage de pompe et de puissance extérieures, déterminer l'émir de Sokoto, maître suprême de tout le paj^s, à signer un traité d'importance considérable, équivalant à un traité de protectorat, en échange d'un subside annuel. Seize ans plus tard le gouvernement britannique interrompt le subside et persiste dans cette attitude nouvelle en entreprenant de s'ingérer activement dans les Etats de l'émir. Comme cette politique est coûteuse, il est probable qu'en franchissant un nouveau pas on demandera à l'émir et à ses sujets de contribuer aux dépenses qu'entraîne le maintien do l'administration britannique, et l'Angleterre, après avoir accepté, par l'intermédiaire de ses représentants, d'allouer des subsides au roi de Sokoto en retour des avantages qu'elle en obtenait, finira par amener ce même souverain à payer pour avoir la permission de rester dans son propre pays (1). « Il semble réellement in-

(1) L'émir de Sokoto a depuis lors été vaincu et lue et un nouvel émir a été nommé

croj-able », observait naguère le Morning Post, à Toccasioii d'ua combat avec iéniir de Koutagora (1) a qu'un grand empire, administrant des pays sauvages, n"ait pas d'autres moyens à employer qu'un recours à la force ». Il a d'autres moyens certes, et le plus efficace a permis d'édifier l'empire des Indes. Celui-là peut se définir en cet axiome : a Observez la foi jurée. »

La raison des expéditions multiples dont la îsigeria septentrionale est le théâtre est, dit-on, la traite des esclaves. C'est là un fiéau que personne ne saurait nier. Il est l'origine de bien des màuxi de la dépopulation et de la dévastation. Il a pour auxiliaire la violence. Tout gouvernement européen a le devoir de le supprimer. Sur ces divers points il ne peut y avoir qu'une opinion. La divergence apparaît quand on examine les moyens à employer pour combattre ce fléau. Jusqu'à présent, dans la Nigeria, on n'a trouvé et appliqué dans ce but qu'un seul remède. Il consiste à opposer la violence à la violence. Il a le mérite de la simplicité, mais le mieux ciu'on en puisse penser c'est qu'il est plutôt médiocre comme procédé et qu'on peut mettre en doute son efficacité comme moyen curatif. Le vrai fondement de toute civilisation », dit Cari Schurz, a consiste dans la dispensation de la justice par des moyens pacifiques, et non dans le gouvernement de la force brutale. » Et il ajoute une phrase bien digne d'être méditée : « Alors même qu'une série d'entreprises guerrières s'est ouverte avec le désir d'apporter la la liberté et la civilisation à des populations étrangères, elle se démasquera vraisemblablement, si elle n'est promptement fermée, pour se transformer en une politique de conquête sans pitié, toute prête à la violence criminelle et à la sauvagerie que d'ordinaire elle implique. » Il est impossible de ne pas sentir la force et la vérité de cette pensée quand on étudie riii.stoiro de l'Afrique orientale anglaise. Ces « chasses aux nègres » (pour employer l'expression, non d'un « philanthrope rempli d'illusions », ou d'un « sentimental dépourvu de sens pratique », — deux des nombreuses épithètes de choix dont on assaille ceux qui ne croient pas aux avantages réels des a chasses aux nègres » — mais d'un officier spécialement qualifié) ont causé des maux incalculables et ont, pour des

à sa place, au cours d'rvénemcnts qui se sont produits postéricnrement à la publi* ration de ce volume et dont les origines ne sont pas encore bien connues. (Noucelle note de l'Auteur.)

(1) Nigeria septentrionale.

années, arrêté les aiguilles de l'iiorloge du progrès, o Parfois une guerre ou une expédition répressive, — observe le professeur Gregory dans son remarquable et impartial ouvrage (1), — a sans doute été dans le passé inévitable et juste. C'étaient alors des guerres cruelles, nécessaires pourtant à l'établissement d'une paix définitive. Mais certaines des expéditions militaires en Afrique orientale ont été simplement criminelles, si l'on considère la folie et la déraison de l'entreprise b. Et pourtant les autorités métropolitaines ont excusé toutes ces expéditions, couvert les auteurs de ces erreurs de leur aile protectrice, au détriment non seulement des intérêts généraux de l'empire, mais encore du bon fonctionnement de l'administration, en décourageant les représentants du pouvoir qui se faisaient une toute autre idée de leurs devoirs, et qui voyaient par eux-mêmes qu'entrer en lutte avec les indigènes, accomplir quelque action d'éclat et faire parler de son a béroïsme », c'était le plus sûr moyen de monter en grade. C'est là, j'en ai peur, dans l'Afrique occidentale également, un des principaux moteurs de Tavancement du personnel.

Dans son rapport sir Frederick Lugard montre qu'il n'est pas indifférent aux abus qu'un trop constant appel aux armes peut engendrer et qu'il n'ignore pas comment on peut, en alléguant la traite des noirs, trouver des excuses à des actes d'injustice et d'oppression, a Bien que la force, écrit-il, doive être à l'occasion employée envers des bandes de pillards insoumis, je suis convaincu que quelques leçons de ce genre suffiront, et que les commandants de régions, avec du tact et de la patience, avec aussi le concours d'une milice suffisante, peuvent acbever effectivement la pacification du pays. Je crois de même que oe serait une politique de fausse économie que de calculer avec parcimonie les appointements de ces fonctionnaires et de leurs auxiliaires indigènes, en s'exposant à voir du sang inutilement V't'rsé ». Et ailleurs : « Je suis convaincu qu'à travers l'Afrique — à l'est comme à l'ouest, — nous nous sommes montrés souvent inconsciemment injustes et oppresseurs en mobilisant nos troupes sur la foi d'informations vagues et sur le grief d'esclavagisme, etc., que les accusateurs imaginaient pour assurer la perte des accusés. »

Quelle est donc l'origine de cette traite des noirs dont nous

(1) « The Foundation of British East Africa. »

entendons parler si souvent? Tout d'abord, ceux qui ont étudié avec quelque attention l'histoire intérieure de l'Afrique occidentale ne peuvent sempèclier de considérer que, dans maintes circonstances, ce qu'on appelle o traite des noirs » n'est pas du tout la 0 traite des noirs ». Ce sont des opérations militaires entreprises par les chefs d'états musulmans en vue de combattre des tentatives de rébellion contre leur autorité, qu'aliaiblissent l'organisation insuffisante des pouvoirs et l'absence des moyens de communicacation répondant aux nécessités de la situation. Sir Frederick Lugard a répandu d'utiles lumières sur d'autres circonstances qui peuvent conduire à de fausses accusations d'esclavagisme (1). Mais, à considérer le premier cas, n'est-il pas vrai que souvent une expédition dirigée par un souverain musulman contre ses sujets païens de l'Afrique occidentale se justifie tout aussi bien, pour un observateur impartial, que le châtiment infligé par les représentants d'une puissance européenne à quelque tribu se refusant au paiement d'une taxe qui lui est imposée par cette puissance et qu'elle juge excessive et inique ? La seule définition vraiment rationneUe de la traite des noirs au sens propre du mot, c'est de voir seulement en celle-ci l'incursion d'une bande armée, sans nulle provocation préalable, dans une région pacifique, incursion suivie de la capture d'un grand nombre de prisonniers de guerre, qui sont postérieurement vendus comme esclaves par les vainqueurs. C'est là un état de choses qui n'est nullement particulier à l'Afrique occidentale. Il a existé en Europe et en Angleterre à une époque où la civilisation était infiniment plus avancée qu'elle ne l'est aujourd'hui dans l'Ouest africain.

Les faits générateurs de l'esclavage dans la Nigeria sont : 1" des nécessités économiques ou, en d'autres termes, le besoin qu'ont les souverains indigènes de se créer des ressources et qui les oblige à posséder de nombreux prisonniers de guerre, servant à la fois, comme on l'a dit, de carnet de chèques et de bêtes de somme ; 2° l'effet incident de la conquête ; 3" les encouragements directement donnés depuis plusieurs siècles à des guerres de tribu à tribu par les blancs venus à la côte occidentale d'Afrique, système qui, remarquons-le, était appliqué sur le Niger il n'y a guère plus de cinquante ans, témoin les protestations que Eichardson et Barth

(1) Rapport au Colonial office, n« 316, page 11, par. 2.

adressaient au gouvernement alors au pouvoir. Ces trois circonstances sout ou ont été communes à l'Afrique occidentale tout entière. Il faut y ajouter, pour la Nigeria scpleiilrionale et les autres pays de l'Ouest africain ouverts à l'islam par le glaive, le zèle religieux. Considérons séparément cliacune de ces diverses causes de l'esclavage.

Quant à la première, il doit être évident, pour tous ceux qui sont capables d'envisager la question sans parti-piis, que la raison d'être (1) économique de la traite subsistera jusqu'à ce que les chefs indigènes de la Nigeria septentrionale puissent compter sur de nouveaux revenus remplaçant pour eux ceux que leur fait perdre la disparition de la cbasse aux esclaves, et jusqu'à ce qu'une marchandise d'échange, équivalant à la marchandise humaine, c'est-à-diro aux esclaves, puisse être introduite dans le pays. C'est même pourquoi, en dehors de toutes autres considérations, les subsides payés aux chefs indigènes par le tout-puissant Européen ne peuvent qu'être excellents, en attendant les modifications plus lentes, mais certaines, dont la création de routes, de chemins de fer, le développement du commerce qui en sera la conséquence, et l'introduction d'une valeur facile à échanger, — telle que la monnaie d'argent, — ne manqueront pas d'être suivies. Lorsqu'avec le temps ces transformations se produiront, on devra faire en sorte que les chefs indigènes profitent de l'accroissement des transactions dans leurs pays respectifs, ou, en d'autres termes, qu'une fraction des revenus prélevés par l'autorité administrative sur le commerce dans une région déterminée soit attribuée au souverain de cette même région et y soit consacrée à des dépenses d'utilité générale.

Dans toutes les sociétés où les mœurs des populations n'ont pas subi l'empreinte de l'idéal chrétien, les prisonniers de guerre sont, de temps immémorial, tombés en esclavage. La morale des chefs peuls de notre ^oque n'est pas inférieure à celle de l'empire romain, et durant de longs siècles après la tragédie du Gnlgotha les hommes se sont les uns les autres, en Angleterre et en Europe, réduits en esclavage comme si c'était la conséquence naturelle de tout état de guerre.

Quant à la lourde responsabilité que l'Angleterre partage, à un très haut degré, avec d'autres puissances en assumant envers le^

(1) En français dans le texte.

indigènes de l'Ouest africain le devoir de leur enseigner les principes les plus élevés de la morale, on ne saurait trop l'avoir présente à l'esprit. Il n'y a pas très longtemps — la période écoulée ne compte pas dans l'histoire des nations — que des Anglais ameutaient ces chefs indigènes les uns contre les autres, les approvisionnaient d'armes et de munitions, excitaient leurs plus cruelles passions, favorisaient leurs vices les plus détestables, et pourquoi 1-^ Pour s'assurer, dans des conditions de cruauté d'autant plus graves que l'effet en était moins limité, ces mêmes esclaves que les Anglais d'aujourd'hui sont peut-être trop pressés d'affranchir, en tuant les descendants des chefs qui autrefois leur livraient la marchandise humaine, objet de leurs désirs.

Le fanatisme religieux a toujours été accompagné d'une violation, directe ou indirecte, des droits de l'humanité. En considérant le cas des Peuls, conquérants de la Nigeria, nous devons, si nous sommes justes, reconnaître combien, en ces matières, le bien et le mal sont choses relatives, combien ils dépendent de ces circonstances multiples auxquelles se rattachent les diverses formes de l'atavisme. Les Peuls ont-ils commis plus d'atrocités que les chrétiens d'Europe, dans un passé déjà lointain, en ont perpétrées à l'égard des juifs? Pouvons-nous relire les pages de Gibbon (1) et condamner à la peine de mort ces aventuriers égarés dans les ténèbres de l'Afrique, quand nous voyons ce qu'ont fait des chrétiens au milieu d'une civilisation où les arts et l'industrie, le bien-être et le luxe, tous les raffinements de la culture, avaient atteint comparativement un si haut degré, — un degré que l'Afrique occidentale n'avait jamais connu? Les épisodes de la Saint-Barthélémy et les persécutions de Marie la a Sanglante » ne sont-ils pas vivants dans nos souvenirs? Les leçons de l'histoire ne tendent-elles pas à prouver que la civilisation remplirait mieux son rôle et se maintiendrait mieux au niveau de ses prétentions si elle disposait d'une abondante provision de patience en face du fléau de l'esclavage dans la Nigeria comme dans les autres pays de l'Ouest africain? Et s'il y a des chances réelles, ce qui n'est pas douteux, de faire dispai^iître les causes, économiques et autres, de l'esclavage, par des moyens pacifiques, en usant de la douceur plutôt que de la force, bien que l'effet en soit plus lent, il faut avouer aussi que si l'on n'a

(\) « The hislory of décline and fall of the Roman Empire », by Edward Oibl'ôu

pas recours à cette politique, si l'on se trouTc inférieur à cette tâche, on n'est guère en progrès depuis deux mille ans. C'est là du sentiment, direz-vous. Certes, il est facile de nous en faire reproclie, mais le passage suivant montre au moins qu'un gouvernement britannique à une époque qui n'est pas éloignée ne considéra pas comme un déshonneur de prêcher avec vigueur cette même doctrine :

« Tout en exposant la puissance et les ressources de votre patrie, vous devrez, dans tous vos entretiens, soit avec les chefs, soit avec d'autres indigènes africains, sur la suppression de la traite des esclaves, vous abstenir avec soin de leur laisser croire, par menace ou intimidation, que, s'ils se refusent à entrer dans vos vues, les hostilités éclateront sur leur territoire... Vous tiendrez compte de tous les sentiments de regrets que vous rencontrerez en eux au sujet du commerce des esclaves, regrets naturellement engendrés par la pratique de ce trafic et dans certains cas accrus par des relations avec ce que l'Europe compte de plus bas et de plus vil. Tous essaierez de leur persuader, à force de courtoisie, de bienveillance, de patience et de douceur, que vous avez le plus constant désir de vivre en bons termes avec eux » (1).

A quelle époque et dans quelles circonstances cet effort persévérant en vue de l'établissement des relations amicales, — pour arriver à la suppression de l'esclavage dans l'intérieur de la Xigeria à force de courtoisie, de bienveillance, de patience et de douceur — est-il entré dans la pratique de façon quelque peu suivie, ou simplement a-t-il eu des chances sérieuses d'y entrer? Nous aurions de la peine à en trouver un seul exemple dans une région déterminée (2).

Yoilà le côté moral de la question. Il y en a un autre auquel le moins sentimental des hommes ne refusera pas les avantages d'un

(1) Instructions de lord John Rnssel au cnpitnine Tlenry Dundas Trotter, au commandant William Allen, au commandant Bird Allen et à Willi.'im Cook Esq., commissaires chargés de préparer et de conclure des traités avec les chefs souverains de la cAte occidentale d'Afri(iue pour la suppression de la traite des esclaves etl'établissement de relations commerciales régulières, 1840. (Note de l'Auteur.)

(2) Nous nous imaginons invariablement en Europe, et des Européens ne croient que trop souvent en Afrique, que les indigènes n'ont nul désir d' « agir autrement ». A cet égard, le passage suivant extrait du récit que Clapperton fit de son ouvrage dans la Nigeria mérite d'être cité ; « Ce fut avec les sentiments de la plus vive satisfaction que j'entendis certains des plus considérables parmi les marchands me déclarer que, s'il existait une autre forme de commerce, ils l'adopteraient volontiers, de préférence à la traite des esclaves » (Note de l'Auteur.)

intérêt des plus pratiques. Je veux parler des conséquences de ces guerres nominalement entreprises en Afrique occidentale pour la suppression de l'esclavage et le renversement de tliéocraties, en vue daméliorer le sort des habitants et d'assurer la prospérité des colonies elles-mêmes. Ceux qui peuvent être tentés d'approfondir la question peuvent lire avec fruit un très savant ouvrage Ashanti and Jaman, dont l'auteur est le D"" Eichard Austin Treeman, qui fut à la fois aide-cL.irurgien colonial et commissaire à la délimitation anglo-allemande de la Côte d'Or (1). Sir Frederick Lugaixl écrit dans son rapport : o Déjà, depuis qu'a disparu la crainte des Peuls, le plus petit village revendique ses anciens domaines ou s'empare des terres d'un voisin plus faible et d'interminables contestations en sont la conséquence. » Ce passage confirme entièrement l'opinion du D"" Freeman quant à la dislocation violente de la confédération asbanti après l'expédition de Wolseley. La dernière partie de la pbrase reproduit presque mot pour mot un fragment d'une lettre que j'ai sous les yeux en ce moment et que j'ai reçue d'un Anglais arrivé sur le Niger peu après la campagne brillante, mais sans conclusion que sir George Goldie fit contre le Nupé : n Tout le pays est en pleine anarcbie, écrit mon correspondant ; l'autorité centrale ayant disparu, cbacun pille pour son compte. » A s'en tenir simplement aux faits, presque toutes les guerres qui ont lieu dans l'Afrique occidentale entraînent des ruines, si elles ne sont immédiatement suivies d'une politique tendant à reconstituer la société indigène, ce qui, dans la plupart des cas, est impossible à cause de l'étendue du pays. Nous apprenons que tout chef résistant aux autorités anglaises est déposé. Si l'on s'empare de sa personne, il est conduit à la côte et déporté ; s'il réussit à s'enfuir, il est probable qu'il ralliera quelques compagnons autour de lui et qu'il suscitera des troubles pendant longtemps. Quoi qu'il en soit, il a toujours un successeur qui peut avoir, mais qui peut aussi ne pas avoir, au regard des coutumes locales, des titres légitimes à le remplacer. Un résident, avec une faible escorte, sera, ou ne sera pas, laissé au chef-lieu. Et alors, si l'on considère que dans la Nigeria le territoire soumis à l'autorité d'un chef particulier est parfois aussi grand ou plus grand que le pays de Galles, il ne faut pas un gros effort d'imagination pour représenter ce qui trop souvent se produit. Pour

(1) Archibald Constable and C', 1898.

les besoins de la cause, faisons du pays de Galles un pays continental et imaginons-le placé sous le régime féodal, le roi secondé par ses barons le gouvernant, de façon fort abusive sans doute, mais le gouvernant encore néanmoins de quelque manière, et ayant les moyens de faire sentir son autorité. A un moment donné, le roi se querelle avec un. voisin. Le voisin pénètre dans le paj^s, met en déroute les troupes du roi, marche sur sa capitale, s'en empare et se saisit du roi en même temps. Le roi est emmené comme prisonnier de guerre, et le vainqueur reste dans la capitale avec des forces assez faibles, ignorant la langue des habitants, leurs traditions, leurs coutumes et leurs lois. Il ne sera pas attaqué, car on sait que ses soldats possèdent des armes pouvant avec facilité blesser mortellement à 300 mètres, mitrailler leurs adversaires, et qu'il est aussi vain de résister à de telles troupes que de lutter contre la tornade en furie, grondant à travers la forêt. Par contre on sait qu'il ne peut effectivement tenir le pays. Premier résultat : tout semblant d'autorité, à une portée de fusil de la capitale, a disparu. Second résultat : tout baron ambitieux rêve d'accroître son influence, empiète sur la propriété de ses voisins, qui fcnt de même avec une touchante unanimité. Un parti subsiste qui reste fidèle au roi dépossédé et travaille à le restaurer : un autre, s'attendant à quelque persécution, peut feindre de s'attacher à la fortune du vainqueur. Conséquence : désorganisation, extension du champ de désordres, anarchie sociale, appauvrissement du pays.

En vérité, ce n'est pas là l'exception, c'est la règle dans l'Afrique occidentale. Les faits sont inoubliables. J'ai cité deux voix autorisées pour des circonstances particulières, et j'ai mentionné un autre cas. Mais les exemples sont nombreux, et s'il était nécessaire on pourrait leur donner un développement considérable. Parfois, l'effet produit est surtout d'ordre commercial, comme il est arrivé dans le cas de Nana, ancien chef du Bénin inférieur (1). Depuis sa déportation, après l'expédition qui eut lieu dans ce pays, io mouvement commercial a baissé dans une large proportion, ce qui a été naturellement funeste, dans toute la région, au double point de vue des recettes et des transactions locales. En Ihcse générale, le seul effet logique d'une expédition répressive dans l'Afrique

(1) Il ne faut pas le confondre avec le roi du Bénin qui fit p6rir le consul général Phillips. (Note de l'Auteur.)

occidentale est de remplacer ce qu'on a renversé par un nouvel état de choses qui répondra de la même manière aux besoins du peuple, à moins qu'on ne soumette à une occupation militaire la surface entière du pays. La chose est impossible, l'Afrique occidentale étant ce qu'elle est, et la conséquence des expéditions répressives dans cette partie du monde, quels qu'en aient été les motifs réels ou les prétextes, c'est, 90 fois sur 100, la réaction, le néant, et, pour tout dire, la ruine. Ainsi donc, qu'il s'agisse d'esclavage ou de fétichisme, de contestations territoriales ou de difficultés commerciales, il faut se garder des expéditions répressives, et l'adm.inistrateur qui les évite est le type d'homme dont l'Afrique occidentale a surtout besoin.

La question de la traite des noirs dans la Nigeria serait incomplètement examinée si l'on ne mentionnait l'esclavage domestique ou, plus exactement, la servitude domestique. Je me rappelle avoir assisté, il n'y a pas longtemps, à la conférence d'un missionnaire sur la Nigeria septentrionale. En termes pathétiques le conférencier déclara qu'un très grand nombre de Haoussas, dans la Nigeria, les quatre cinquièmes de la population, selon lui, je crois, étaient esclaves. On ne doute pas de l'effet que cette affirmation produisit sur l'auditoire, composé de gens disposés à la bienveillance et à la pitié, et qui tout aussitôt évoquèrent les plus horribles visions. La simple énonciation du fait, ou mieux du fait prétendu, — car, autant que j'ai pu m'en rendre compte, l'affirmation est de beaucoup exagérée — cette énonciation est bien destinée à frapper d'horreur un public qui ignore ce qu'est, ce qui caractérise l'esclavage domestique en Afrique occidentale; et l'on ne i>eut guère douter, tellement ces brèves déclarations sont nettes et catégoriques, qu'elles n'aient un effet déplorable sur l'opinion publique. Tout le monde est prêt à convenir que ces guerres intestines au cours desquelles on fait de nombreux prisonniers, emmenés ensuite fort loin, sont l'origine de grands maux et de bien des misères et qu'elles exposent leurs victimes aux plus effroyables souffrances. Mais l'évidence accable de tout son poids cette opinion, trop répandue encore, que l'esclavage domestique dans l'Afrique occidentale a tous les défauts auxquels voudraient faire croire les partisans peu éclairés de son abolition hâtive, indifférents aux objections d'ordre politique qui s'opposent à cette mesure.

Bien au contraire, alors qu'on peut admettre sans réserve qu'une

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condition servile indique nn état social dont par bonheur nous avons pu quant à nous nous délivrer et qui en lui-même est essentiellement contraire à la loi morale, tout observateur impartial sera prêt à reconnaître que le sort de milliers de travailleurs en notre patrie est infiniment plus misérable que celui des indigènes de l'Afrique occidentale, avec l'état de cboses actuel, qui du moins a fait normalement disparaître le paupérisme. Les premiers, il est vrai, sont libres à proprement parler, mais la liberté, telle qu'on peut la leur donner dans les circonstances actuelles, les expose à mourir de faim purement et simplement. Ils sont tenus par des chaînes plus pénibles que celles que peuvent fabriquer les forg>erons indigènes de la Nigeria. Les « esclaves blancs de l'Angleterre », tel a pu être le titre donné à une série d'articles terribles publiés il y a peu de temps dans une revue populaire de Londres, et dont on a depuis reconnu l'exactitude absolue. « L'esclave en Afrique occidentale ■ — a dit d'autre part un Français célèbre comme explorateur et comme administrateur (1), — n'est pas aussi malheureux que beaucoup de gens vivant autour de nous et dont nous ne voulons pas voir la misère ». C'est la simple vérité. Entre la servitude domestique de la Nigeria — oii l'on ne connaît en tant qu'institution indigène aucune forme de travail salarié, — et l'esclavage des plantations coloniales sous la surveillance d'Européens, il y a toute la différence qui puisse exister au monde. En comparaison de celuici, celle-là est relativement favorisée. La dégradation sociale était la note dominante de l'un.. L'autre permet et souvent réalise une égalité de rang entre le maître et le serviteur. Sous le système européen, l'esclave était un chien, moins qu'un chien ; sous le régime de l'Ouest africain, l'esclave est une partie, un fragment de la vie sociale de la population, un membre et souvent un membre honoré de la famille (2). A la seconde génération, la distinction entre la

(1) M. Binpi^r, F.fflnmqe, islami'^me et nhH<ttiiiniime.

(2) En parlant de l'esclavage domestique dans la r('"<rion septontrionnle de la Côlf^ d'Or, le lientenant-roloncl Northcott., C. B., aujourd'hui déoédA et dont la mort fut une fatalité pour l'Empire et spécialement pour l'Afrique ocridfntale, s'exprime en ces termes dans son rapport sur cette contrée {Rapport sur la rêqion septentrionale de la Côte d'Or, publié par le service des rensei.srnements du ministère de la Guerre en 18.S9) : « La vie quotidienne des esclaves ne diffère nullement de celle df>s hommes libres. On leur attribue des terres, sur lesquelles il leur est facile de travailler pour leur profit personnel, et la repaie ordinairement admise c'est qu'ils peuvent consacrer à ce travail deux jours sur cinq. Les produits accumulés de ce labeur personnel leur permettent d'acheter leur liberté. Le prix demandé n'est pas excessif

classe des maîtres et celle àes esclaves en Afrique occidentale est moins prononcée, et, à la troisième génération, si dans la pratique elle n'a pas encore disparu, la différence devient simplement tliéorique. Les esclaves ont alors à leur tour leurs propres esclaves, tout en demeurant eux-mêmes en principe dans une condition servile. Dès qu'un esclave est admis dans le personnel d'une maison, il s'y maintient d'ordinaire à poste fixe, il est convenablement traité, et, si sa conduite est bonne, sa situation matérielle s'améliore promptement. C'est la chose la plus commune au monde que de voir un esclave s'élever très haut dans la confiance de son maître, et même occuper des emplois lucratifs, avec toute la cliarge des responsabilitéss Toutes les relations de la vie familiale dans les trois quarts des territoires du Xiger sont basées sur ce système d'esclavage domestique ; nulle question ne demande à être abordée par les autorités administratives avec une intelligence plus étendue des circonstances ambiantes, avec une plus grande largeur de vues, avec une résolution plus sincère d'écarter tous appels, d'où qu'ils viennent, au fanatisme, à la violence, ou aux préjugés.

Le mal que peut faire une législation hâtive, tendant à rompre de vive force avec tout l'édifice social d'un peuple et des coutumes vieilles de plusieurs siècles, ne saurait être exagéré. Une telle réforme veut dire désorganisation complète ; elle a déjà causé des torts incalculables dans les possessions anglaises de l'Afrique occidentale en détruisant l'autorité et l'influence des chefs et en faisant disparaître du pays une main-d'œuvre exercée. La leçon a été comprise un peu tard et néanmoins on espère qu'elle portera ses fruits, mais les influences favorables à l'erreur sont très puissantes dans la métropole. On ne semble pas comprendre parmi ceux d'entre nous dont le rôle en ce monde est d'enseigner la vertu que nous n'avons pas plus le droit de détruire ou d'abolir l'esclavage domestique sans compensation d'aucune sorte, fût-ce seulement l'établissement dans l'Ouest africain de voies ferrées et l'introduction d'une monnaie

et varie do 2 à 5 livres selon le pays; mais le joug de l'esclavage est si léger à porter qu'un nombre relativement faible d'esclaves ont recours à ces moyens pour s'émanciper. Les esclaves peuvent se marier et on les encourage à le faire, les enfants devenant la propriété du maître. L'esclave est exposé à être vendu, mais c'est un mal plus apparent que réel. Pour qu'il se rende au domicile de son nouveau maître on n'emploie ni la cruauté ni la force. L'esclave partage les repas et le logis de son maître, et il est certain d'être bien traité en arrivant à son lieu de destination. » (Note de l'Auteur.)

portative, que nous ne l'avions clans les Indes occidentales et dans l'Afrique du Sud. Pourquoi les planteurs des Indes occidentales auraient-ils été indemnisés pour la perte de leurs esclaves, alors que les chefs africains ne le seraient pas, sauf à coups de fusils ? La politique de l'épée et l'application de la législation du xx* siècle à l'état social du xii® sont en somme, avec de bonnes intentions, des fautes impériales, que l'Angleterre peut payer indirectement, mais qui d'abord aiïectent les générations présentes et futures d'indigènes. « Il est entendu — a câblé le représentant de Renter sur la Bénoné le 21 septembre 1901, après la prise de Yola, — il est entendu que le gouvernement n'interviendra pas maintenant dans la question de l'esclavage domestique, les effets funestes de toute ingérence de ce genre se faisant encore sentir dans les régions du Nupé et de l'Ilorin. On a bouleversé en effet dans ces derniers territoires touto l'organisation du pays ; les esclaves mâles, au lieu de travailler sur le domaine de leurs maîtres, sont devenus des vauriens et des vagabonds ; pour les femmes, c'est pire encore. » Quelle satire moidante de cette opinion qu'on peut d'un trait de plume, sans alimenter le désordre et l'anarchie, changer des coutumes remontant à une époque immémoriale ! La question de l'esclavage domestique dans la Nigeria peut être plus fructueusement abordée si l'on veut se rappeler cette grande vérité : « Dieu, pour améliorer l'âme humaine, agit par évolution, non par révolution ».

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