‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 35 sur 35 · LE DOMAINE PRIVÉ · texte numérisé non relu

LE DOMAINE PRIVÉ

Il est regrettable de voir les écrivains qui de temps en temps appellent l'attention sur l'administration déplorable de l'Etat du

(1) et (2) En français dans le texte anglais.

(3) La carte publiée dans le numéro de mai 1902 du Journal de la Société africaine peut être consultée avec avantage sur ce point. {Note de VAuteur.)

(4) En français dans le texte anglais.

Congo ne pas cherclier, en règle générale, à faire apparaître nettement devant le public la causa causans de cett€ situation. Ce qui est essentiel se trouve trop souvent noyé dans le détail, et le lecteur embarrassé et cherchant la lumièie désespère finalement de comprendre, avec une éternelle question sur les lèvres : « Pourquoi ? » Pourquoi ces atrocités attestées par quantité de personnes honorables (1), atrocités que l'administration de l'Etat du Congo a depuis longtemps cessé de nier, et qu'elle tente aujourd'hui simplement d'atténuer, atrocités dont tous les courriers du Congo viennent renforcer les preuves (2) 1 Pourquoi cette cruauté féroce qui semble à première vue n'être qu'incohérente et bassement stupide, qui paraît monstrueuse presque jusqu'à l'invraisemblance, qui est attestée pourtant, non seulement par les voyageurs et les missionnaires témoins de ses effets, non seulement par ceux qui peuvent garantir l'exactitude de leurs renseignements, recueillis auprès de personnes désirant garder l'anonyme pour ne pas perdre leurs moyens d'existence, mais par les auteurs mêmes des atrocités commises, qui, non sans raison — ils n'en sont pas moins méprisables, — en laissent la responsabilité au système dont ils ont été les instruments ? Quel est le mobile secret de toutes ces cruautés ? L'existence du Domaine privé fournit réponse à cette question. Quand on connaît ce qu'est le Domaine privé, ce qu'il signifie, ce qu'il comporte, ce qu'il nécessite, ce qu'il rend inévitable, on sait toute l'histoire et l'on a tout expliqué.

En premier lieu, il importe de bien avoir présents à l'esprit les faits essentiels. Les vastes territoires du Domaine privé sont depuis onze ans absoluruent fermés à tous les efforts légitimes des entreprises privées. Le commerce q\ii, en Afrique centrale, consiste dans l'échange des marchandises européennes contre des produits bruts n'existe pas dans ces territoires. L'indigène qui y habite a été par

(1) Parmi lesquelles il eonvient de nientionner les noms d'Au.t^ouaril, Hinde- Glave, Morrisson, Ha\\kins, Slieppard, Andrew, Sjoblom, Alfred Parminter, de Mandat-Grancey, Rankin, Miirphy, Lloyd, Grogan, et tant d'autres, sans compter les auteurs belges — plus nombreux que tous les étrangers réunis. [Note de l'Auteur.)

(2) A riieure aclucUe de terribles combats ont lieu dans le district de l'Ouellé, à cause, j'ai quelque raison de le penser, des taxes ordinairement perçues sur le caoutchouc. Les faits qui se rattachent à ce soulèvement partiel ont pu fort heureusement être rendus publics avant que le présent volume eût paru. (Note de l'Auteur.)

décret royal, privé de tous droits à la possession du sol. Les terres dont la condition était fixée depuis des siècles par des coutumes indigènes bien établies, dont Ja jouissance appartenait à des familles ou des tribuK, ont été appropriées sans qu'on eût pris l'avis des intéressés, bien plus encore sans qu'on les en eût dédommagés. En même temps qu'il était privé de sa terre, l'indigène a été dépossédé des fruits qu'elle donnait; le caoutchouc que ses forêts produisent de façon si abondante, il ne a peut » d'après le décret, et nous verrons qu'aujourd'hui il ne « doit » le recueillir que pour le compte de l'Etat; l'ivoire récolté autour de son village ne lui appartient plus, mais appartient à autrui; les éléphants qui errent dans le pays et ravagent ses plantations, il peut encourir le danger matériel de les détruire, mais il n'a pas droit à la récompense à laquelle il devrait prétendre, car les défenses des animaux tués, aux termes du décret royal, ne lui appartiennent pas. Dej^uis qu'il ne peut plus disposer des produits de son sol, qui constituent sa fortune et aussi sa monnaie d'échange; depuis qu'il a perdu tous droits à la propriété du sol; depuis qu'il ne peut même plus poursuivre les animaux sauvages avec la dépouille desquels il fabrique des cors dont il sonne à la guerre et à la chasse, des bracelets et des anneaux nour ses femmes, des ornements pour sa case, l'indigène n'est plus un homme libre, il est de facto un serf. En théorie, on le voit, les décrets de septembre 1891 et octobre 1892 ont fait de l'indigène du DoTnaine jJiivé un serf. En théorie seulement, il a conservé pen(1ant peu de temps cette condition. Mais comme l'étreinte du régénérateur de l'Afrique l'attachait au Domaine privé, comme les troupes régulièrement exercées et commandées, armées de fusils à répétition, se renforçaient peu à peu jusqu'à devenir plus nombreuses que celles d'aucune des Puissances européennes sur le sol africain (1), comme le tarif des droits sur le caoutchouc augmentait, comme des fractions du territoire commençaient à se trouver affermées à de pré-

(1) L'armée régulière — la force publique — de l'Etat du Congo est évaluée officiellement {Bulletin de juillet 1900) à 15,000 hommes, mais nous savons qu'en outre de ces troupes, — de ces 15,000 anthropophages, armés d'albinis et parmi lesquels des révoltes partielles se produisent constamment — l'Etat arme en outre, quand il le juge nécessaire, des milliers d'auxiliaires, anthropophages recrutés dans ce but (voir la lettre écrite au roi en octobre 1899 par le supérieur alors en Jonctions de la mission presb3'térienne américaine du district du Kassai). 11 y a aussi des réserves importantes, mais qu'il est impossible d'évaluer. [Note de l'Auteur.)

tendues a compagnies » dont les agents étaient aussi des fonctionnaires du roi; alors l'indigène est devenu un serf non seulement en ttéorie, mais en réalité, un serf avili, exploité, obligé de récolter du caoutchouc à la pointe de la baïonnette, contraint de payer un lourd tribut à ceux dont le traitement dépend des bénéfices opérés sur les produits expédiés de leurs postes respectifs. Et s'il désobéit, s'il oppose de l'inertie, s'il ne peut satisfaire à des demandes dont l'exagération va croissant, le châtiment qu'il subit va de la mutilation à la mort, avec destruction des villages et des récoltes.

Le Domaine privé est « exploité » de deux manières. Le pays est vaguement divisé en uu certain nombre de districts, et les commissaires (1) de districts, leurs agents et sous-agents, ont pour tâche de percevoir les impôts de nature (2), les taxes payées en produits, qui sont établies par le roi. Il n'y a pas de limite à la taxation. Les commissaires ont pour instructions a de consacrer toute leur énergie à la récolte du caoutchouc », mais en même temps d'y procéder « autant que possible par la persuasion plutôt que par la force ». Le sens de ces instructions peut ainsi se résumer : « Eecueillez tout le caoutchouc et tout l'ivoire que vous pourrez récolter; votre avancement futur dépend de votre énergie (3) ». Naturellement, ce régime dans un pays comme l'Afrique où l'indigène n'est pas obligé de « travailler » pour vivre serait de nul effet si la force n'intervenait pour le rendre pratique. Le roi Léopold l'a bien compris, et comme l'a dit un écrivain français, faisant autorité dans les questions coloniales, M. Pierre Mille, a la base de la politique économique du roi a été la formation d'une armée s^iffi-

(1) et (2) Eq français dans le texte anglais.

(3) Il peut y avoir intérêt à remarquer ici que les impôts de nature sont perçus par l'Etat du Congo dans la zone dite du commerce libre aussi bien que dans le Domaine prie é. Jusqu'à ce que le district du Kassai fût incorporé dans le Domaine privé nombreuses et vives furent les plaintes de compagnies trafiquant dans ce district contre la concurrence déloyale à laquelle les exposait une telle perception. Certaines de ces compagnies ont cité des circonstances où l'on a cru voir les agents de l'Etat menacer lus indigènes d'un châtiment exemplaire s'ils ne leur apportaient pas leur caoutchouc. Un accord a récemment été conclu entre l'Etat et les compagnies du Kassai — le district du Kassai était la seule région du Haut-Congo où le commerce libre fût toléré, — et par cet accord lesdites compagnies se sont groupées en un syndicat où l'Etat est intéressé pour une moitié. A tous égards, on le voit, le Kassai est maintenant incorporé dans le Domaine privé, qui dès lors embragie l'étendue entière du Congo au nord du Stanley Pool. (Noie de l'Auteur.)

samment forte pour obliger les indigènes à payer l'impôt en caoutchouc et en ivoire ». Une armée importante, principalement recrutée chez les Bangalas et les Batetlas — deux tribus cannibales — a été constituée, et, quand elle n'était pas en pleine révolte contre ses officiers, elle n'a que trop bien montré ce qu'elle pouvait faire (1). Parallèlement à la perception des impôts de nature, le roi Léopold se préoccupa d'un autre projet destiné à accroître ses revenus et en même temps de faire illusion près l'opinion publique de l'Europe, en se montrant disposé à accueillir les initiatives particulières dans le Domaine privé. Sa Majesté résolut d'affermer des fractions de son domaine à certains financiers avec lesquels il lui plaisait de rester en bons termes. Des a compagnies » se constituèrent dans lesquelles l'Etat s'intéressa pour moitié. Ces compagnies sont considérées comme ayant acquis par voie d'échange l'ivoire et le caoutchouc qu'elles expédient en Europe. Mais, comme le plus souvent, les fonctionnaires du roi se confondent avec les agents des compagnies et que celles-ci ont le concours de la Force publique ou la faculté de lever (2) elles-mêmes des troupes en vue de facilit^er leurs opérations commerciales (3), nous pouvons apprécier la nature véritable du troc qu'elles pratiquent ! Il j a six de ces compagnies actuellement existantes (4). Le premier groupe, qui comprend cinq d'entre elles, se compose de la Société anversoise du commerce au Congo, de VAhir, de la Compagnie du Lomami, du Comptoir comTnercial congolais et de la Société générale africaine. L'Etat détient la moitié des actions de YAhir et la moitié de celles de la Société anversoise. Il n'a pas d'actions du Comptoir congolais, mais il reçoit 50 0/0 des bénéfices. Son contrat avec la Compagnie du Lom,ami (5) repose, je crois, sur les mêmes bases qu'avec le Comp-

(1) Cette appréciation a été confirmée presque textuellement depuis, dans la correspondance entre le commandant Verstraeten et le capitaine Tilkens, lue à la Chambre belge, lors du débat sur le Congo au mois de juillet 1903. (Nouvelle note de l'Auteur.)

(2) Ces deux sortes de faits ont été maintes fois affirmés. Ils se trouvèrent placés hors de tout conteste l'année dernière par les révélations qui suivirent les scandales de la Mongalla, où des agents de la Société anversoise furent compromis. [Note de V Auteur.)

(3) D'après mes renseignements on peut évaluer les troupes levées par les Trusts (ou compagnies privilégiées) à 10,000 au moins. (Nouoelle note de l'Auteur.)

(-1) Sept, en y comprenant le trust du Kassai récemment formé. (Note de V Auteur.)

(5) C'est Là une erreur, l'Etat reçoit 15 0/0 des bénéfices de cette société. [Nouvelle note de l'Auteur.)

toir commercial congolais; et avec la Société générale africaine sur les mêmes bases qu'avec VAhir et VAnversoisc. La Société ou plutôt le Comité spécial du Katanga est également une compagnie du Domaine privé, mais elle est organisée d'une manière quelque peu différente. Un tiers des bénéfices de cette dernière société est --ttribué au groupe de compagnies du colonel Thys, et deux tiers vont à l'Etat. Les principaux agents du Comité spécial du Katanga — la G** compagnie du Domaine privé — sont MjI. Droogmans (président et secrétaire général), Arnold, de Keyser et Lombard. Tous les quatre sont de hauts fonctionnaires de l'Etat. Droogmans est ministre des Finances, Arnold est directeur du domaine, de l'agriculture et de la comptabilité centrale, de Keyser est directeur au département des Finances et Lombard est directeur au département de l'Intérieur.

La Société anversoise du comTnerce au Congo étant le type de ces compagnies, nous pouvons examiner sa situation. Elle se forma en août 1892 sous l'empire de la législation belge, mais se reconstitua en janvier 1898 sous l'empire de la législation congolaise, de laquelle on peut dire summum jus sum,ma injuria; son capital est de 1,700,000 francs divisés en 3,400 actions de 500 francs cbacune. Le roi Léopold a concédé à cette compagnie environ 12,000 milles carrés dans le district de la Mongalla. Dans cette immense zone, nul, il va sans dire, n'a le droit de pénétrer; à cet égard, le district de la Mongalla ressemble à tout le territoire de l'Etat libre du Congo au-dessus de Léopoldville, c'est un monopole dans un monopole. Le siège social de V Anversoise est : 104, rempart des Béguines, à Anvers; son principal établissement en Afrique est à Mobéka. Son président est M. A. de Browne de Tiège, nommé lors de la formation de la compagnie par le roi lui-même. M. de Browne de Tiège est le principal conseiller du roi dans les affaires congolaises et il a, à plusieurs reprises, consenti des prêts à l'Etat. Il occupe un siège de député à la Cliambre. Les administrateurs sont MM. le baron Goffinot (1), Ed. Bunge et C. de Browne de Tiège; le « commissaire » est

Cl) Le baron A. Goffinet est « conseiller de légation, secrétaire des commandements de LL. MM. le roi et la reine, major de l'ctat-major de la garde civique, aide de camp, ministre résident ». Le baron C. Goffinet est « conseiller de légation, intendant de la liste civile du roi, ministre résident, major de la garde civique ». [Note de l'Auteur.)

le comte Emile de Grelle. Les actionnaires primitifs ont été : l'Etat du Congo, pour 1,700 actions; MM. A. de Browne de Tiègc, pour 1,100; Bunge et C", pour 100; E. P. Grisar, pour 130; Deyman et Druart, pour 100, — ce qui représente 3,130 actions sur 3,400. Tout le monde, pour peu qu'on ait une idée même superficielle de la société belge, connaît les relations existant entre le roi et le baron Goffinet, le comte de Grelle et M. E. P. Grisar. Les bénéfices nets pendant les quatre années écoulées de 1897 à 1900 ont été : en 1897, de 120,697 francs ; en 1898, de 3,968,832 francs ; en 1899, de 3,083,976 francs ; en 1900, de 84,333 francs, soit au total de 7,276,838 francs. L'Etat détenant la moitié des actions, sa part dans les bénéfices a de même été de moitié. Sur ce point, il peut être intéressant de le remarquer, les déclarations tendancieuses, ayant leur origine à Bruxelles, que l'on rencontre de temps en temps dans la presse anglaise, et d'après lesquelles le roi ne détient aucune action de ces sociétés, constituent, en réalité, une aimable fiction. Pour ce qui concerne le Domaine privé, l'Etat se confond avec le roi. Le Domaine privé, rappelons-le encore, est la propriété du roi et de lui seul. Les actions de la Société Anversoise ont monté jusqu'à 13,730 francs (mars 1900), ce qui, pour des titres émis à 500 francs, est assez joli. A ce prix, que les sceptiques peuvent aisément vérifier, les 1,700 actions de Sa Majesté valaient plus de 23 millions de francs, soit 933,000 livres. Pendant les deux dernières années les révoltes dans le district de la Mongalla ont été si nombreuses que les bénéfices de la compagnie ont quelque peu diminué.

L'exploitation particulière du DoTuaine privé du loi Léopold, en ses traits distinctifs, s'est trouvée bien digne de cette œuvre de régénération qui caractérise l'Etat du Congo. En 1900, un ou deux des agents de la compagnie avouèrent avoir fait tuer, par ordre, 150 indigènes, fait couper 00 mains, crucifier des femmes et des enfants et empaler les restes sexuels de noirs massacrés sur la palissade de villages dont les habitants ne se hâtaient guère de récolter du caoutchouc ! « Les scandales de la Mongalla » donnèrent lieu à des débats orageux à la Chambre belge les 10 et 17 juillet de l'année dernière (1901). Il peut n'être pas hors de propos d'en rappeler ici la nature :

7 juillet. — M. Vandervelde. — Nous ne sommes pas anticoloniaux en principe... Mais nous sommes les adversaires d'une poli-

tique coloniale capitaliste qui pratique l'exploitation, le vol et l'assassinat... Vous n'osez pas, au nom de la morale chrétienne, défendre l'exploitation du Domaine privé... Le caoutchouc et l'ivoire représentent 93 0/0 des exportations... Le Domaine j^rivé produit plus que les recettes budgétaires. Comment ces résultats extraordinaires sont-ils obtenus?... L'Etat du Congo a introduit le travail forcé, l'impôt payé en nature, et un service militaire do douze années... Xous protestons contre cette forme déguisée d'esclavage. (Applaudissements.) Les plus grands noms de l'Angleterre et de l'Allemagne ont condamné ce système. Les primes accordées aux agents du Congo ont été refusées par ceux qui, parmi eux, sont honnêtes. (M. de Broivne de Tièije interrompt.) M. de Browne de Tiège, qui est intéressé dans les affaires du Congo, doit être admirablement renseigné sur les poursuites de la Mongalla, qui ont révélé des actes de cruautés commis dans sa concession.

M. de Browne de Tiège. — C'est faux.

il/. Marolle. — • Sans doute : comme les histoires de mains coupées.

M. Lorand. — C'est si vrai qu'à la suite de ce que j'ai affirmé hier, le fonctionnaire particulier que j'avais mis au défi de nier les faits m'a écrit pour m'adresser des renseignements, en reconnr>.''ssant qu'on apportait ces « trophées de guerre ». Voilà la civilisation du Congo. De tous côtés on y pratique la guerre, les massacre*?, les crimes. Comment vous est-il possible de défendre ces choses?

M. Fûrnemont. • — Dans les armoiries de la ville d'Anvers figurent des mains coupées. M. de Brow-ne, qui habite Anvers, considère sans doute cet emblème comme bien à sa place.

M. de Smct de Nacycr, premier ministre belge. — L'exploitation du Domaine privé est conforme à la jurisprudence... On critique le système des prestations en nature. Mais ces prestations n'existent-elles pas jusqu'à un certain point en Belgique? Pourquoi soupçonner l'Etat du Congo de cruauté ?

M. Lorand. — Nous sommes fondés à le faire. Rappelez-vous les 1,300 mains coupées.

M. de Stnct de Naeycr. — Dos fautes ont certainement été commises, mais l'Etat s'applique à les effacer. Le désintéressement des

créateurs de l'Etat du Congo trouvera sa récompense dans la gratitude du pays.

18 juillet. — M. Lorand. — Votre politique coloniale a des analogies avec les crimes prévus ù l'article 125 du Code pénal; c'est une politique de dévastation, de pillage et d'assassinat (Vovateur — je me réfère au compte rendu parlementaire des journaux belges de l'époque — lit alors wne correspondance publiée dans le journal d'Anvers « La Métropole », mentionnant une série d exécutions, de meurti'es et d'expéditions contre les Bundjos). Devons-nous, continu-e-t-il, avoir une nouvelle édition de l'incident des mains coupées ?

M. de Browne de Tiège. — Ce n'est pas la question.

M. Lorand. — Vraiment. Mais c'est précisément la question (M. de Browne de Tiège interroinj)t.)

M. Vandervelde. — Vous êtes, monsieur de Browne, intéressé si directement dans la question que vous devriez vous abstenir de prendre part à ce débat.

Le fait des mains coupées, c'est là une accusation sur laquelle on est constamment revenu. Je possède en ce moment la photographie, prise dans le Haut-Congo, de trois indigènes, une femme et deux jeunes garçons ; la femme et l'un des enfants ont la main droite coupée au poignet, le second enfant a les deux mains coupées. Le correspondant de qui je tiens cette photographie et que je sais être un homme honorable a vu lui-même les victimes et il a acquis la conviction que les coupables étaient des agents de l'Etat. Je le crois, mais la photographie naturellement ne prouve pas qu'il en soit ainsi.

En novembre dernier, un Américain, ancien agent de la Société anversoise, M. Canisuis, qui fut quelque temps sous les ordres de l'ex-major Lothaire, l'aimable personnage, qui, comme on l'a rappelé, fut nommé directeur en Afrique de cette compagnie après le meurtre de Stokes, M. Canisuis, interviewé par un journaliste, disait : « L'an dernier je pris part avec le major Lothaire à une expédition ayant pour objet la récolte du caoutchouc, et pendant les six semaines que dura cette expédition, 900 indigènes furent massacrés et des vingtaines de villages furent incendiés. »

D'après la même personne, les indigènes reçoivent la valeur d'un

penny par livre de caoutchouc, et le paiement en est effectué en marchandises, estimées 100 0/0 au-dessus du prix coûtant. Nous le savions déjà. Au train dont vont les choses dans l'Etat du Congo, cette évaluation est même généreuse. Mais l'on ne peut obtenir du caoutchouc en Afrique même à ce prix libéral d'un penny par livre et le vendre en Europe de 3 à 4 shellings la livre, sans recourir à ces méthodes de douce persuasion qui trouvent faveur en des milieux où les tendances o régénératrices » sont véritablement développées I

Je ne crois pas devoir fatiguer sans raison mes lecteurs si je passe en revue d'autres compagnies du Domaine privé du roi Léopold. Il ne dépend pas de moi que le coloris dont on a voulu blanchir le système soit devenu aussi épais, et que, pour en opérer le grattage, il faille un peu de temps, et, au point de vue de l'auteur, beaucoup de mal. Quelle compagnie pourrait être choisie de préférence à VAhir, la plus puissamment constituée, la a reine » des compagnies du Congo, comme on l'a appelée? A l'origine, c'était l'Anglo-Belgian India Rubber Company, dans laquelle le colonel Xorth eut un moment de gros intérêts; puis, comme VAnversoise, elle se reconstitua sous a la législation congolaise », en 1898, avec un capital de 1 million de francs, divisé en 2,000 actions, sans valeur déterminée, a donnant droit à 1/2000^ de V avoir social ». Le roi Léopold a donné ù cclto compagnie le monopole de l'exploitation des districts de Lopori et de Maringa dans le Domaine privé. Le siège social de VAbir est 48, rempart Klipdorp, à Anvers; ses principaux établissements en Afrique sont à Bassankousou. Le président est M. A, van den Xest, les administrateurs sont : MM. A. Mois et le comte H. van de Burgh; les commissaires, MM. Jules Stappers et F. Heiss; le directeur, M. Ch. de Wael; le directeur en Afrique, M. Ch. Sterckmans. J'ai l'impression que les intérêts anglais dans la compagnie ont disparu quand elle a cessé d'être une société commerciale dans le sens ordinaire des mots, c'est-à-dire, comme on l'a vu, en 1898. Je ne trouve partout que des actionnaires belges dans les documents que j'ai pu me procurer. Le premier et le plus fort est l'Etat avec 50 0/0, c'est-à-dire 1,000 actions, l'inévitable M. A. do Browne de Tiège étant « mandataire » de l'Etat; puis viennent M. A. de Browne de Tiège avec GO actions en son nom propre, ot M. C. de Browne de Tiège avec 50, tandis que notre vieille connaissance la Société anversoise en. a 150 et se trouve représentée

par son président M. de Browne de Tfège et un administrateur, M. Bunge; MM. Bunge et C (que nous avons vu détenir 100 actions de VAnversoise) ont 50 actions; les autres actionnaires sont : MM. Alexis Mois, Charles de Wael, F. Reiss, etc. (1). J'ai employé le mot clique (2) pour désigner le petit groupe de personnes qui font agir l'Etat du Congo, et tout ce qu'ils peuvent saisir du sol africain, avec le roi comme directeur et comme gérant. L'expression est juste, comme le démontrent les détails donnés sur ces deux a compagnies ». Je puis ajouter que M. A. Yan den Nest, président de VAbir, était détenteur, à l'origine, de 120 actions du Covi^itoir covirnercial congolais, compagnie dont M. Alexis Mois est président, tandis que MM. Charles de Wael et F. Reiss y possèdent, d'autre part, le premier 100, le second 60 actions (^). Le nom du baron Goffinct se retrouve dans la Lomami (4) et ainsi de suite (5). Ces messieurs forment la garde du corps du roi. Je ne sais rien d'eux personnellement. Ils peuvent dans la vie privée être sans reproche, mais ce qui est extraordinaire, c'est que l'Europe tolère l'exploitation d'un territoire de un million de milles carrés de superficie par cette clique dirigée par le roi, qui ne songe qu'à ses intérêts, qui s'occupe seulement d'emplir ses poches ! Au nom du sens commun et des simples convenances, est-il possible que des centaines, sinon des milliers, d'indigènes africains soient massacrés chaque année à cause de cette clique ? Ce serait grotesque si ce n'était horrible; ce serait si monstrueux que ce semblerait être un cauchemar plutôt qu'une réalité. Mais revenons à VAbir. Ses revenus nets en 1897 furent de 1,247,455 francs; en 1898, de 2,482,097 francs; en 1899, de 2,692,0(33 francs. Je ne puis donner les chiffres de 1900, et je le regrette. En 1901, les bénéfices nets d'exploitation furent de 2,455,182 francs et le « compte profits et pertes » se clôtura en béné-

(1) « Abir » (société à responsabilité limitée), statuts. Anvers, imprimerie Ratinck, frères, Grande-Place 40-12. {Noie de l'Auteur.)

(2) En français dans le texte anglais.

(3) a Comptoir commercial cou^'olais »> (société à responsabilité limitée), statuts. Anvers, imprimerie Ratinck. {Note de VAtiteur.)

{'i) « Compognic du Lomami » (société anonyme), statuts. Bruxelles, P. Weisscnbruch, impi-imcrie du roi, '15, rue du Poinçon. {Note de l'Autour.)

(5) Dans le chapitre xxviii, j'ai parlé du Comptoir colonial français, qui est parvenu à assurer à ses sociétés filiales une tranche respectable du Congo fi-ançais. Or, Alexis Molsen est l'un des administrateurs, ainsi que M. Ostcrrich, actionnaire do VAbir, et M. A. I-ambrcchts, autre actionnaire de VAbir, etc. {Note de l'Auteur.)

fice à 2,614,370 francs. Un dividende (1) de 900 francs fut aftribué à chaque action, et l'Etat possédant 1,000 actions, son auguste souverain recueillit la jolie petite somme de 900,000 francs, soit 36,000 livres, pour les opérations d'une année de cette « filiale » éminemment utile du Domaine 'privé. En quatre ans, les bénéfices nets de YAhir se sont donc élevés à 8,877,397 francs, à près de neuf fois le montant de son capital. En juin 1899, les actions étaient cotées à 17,900 francs et la valeur totale que la compagnie, avec un capital de un million, représentait à la Bourse d'Anvers était de 35,800,000 francs ! Mais depuis cette époque les actions ont monté à plus de 25,000 francs ! En juin de l'année courante (1902) elles étaient descendues à un peu plus de 11,000 francs. Pendant longtemps, elles ont été traitées par dixièmes, c'est-à-dire qu'on vend et qu'on achète un dixième, ce qui donne lieu à la Bourse à de grosses spéculations. Eeprésentez-vous la fortune que le détenteur de 1,000 actions libérées a pu faire pendant ces dernières années ! Ces 1,000 actions, à 25,000 francs l'une, ont représenté un million de livres sterling ! Que c'est beau d'être un royal marchand de caoutchouc au Congo !

On a pu constater la baisse qu'ont subie les actions de VAbir. Le fait est que des « indiscrétions » ont été commises et que plusieurs journaux belges, au mois d'octobre de l'année dernière (1901), ont donné des renseignements fâcheux sur les moyens employés pour expédier en Europe ces stocks énormes de caoutchouc. Entre autres révélations publiées — toutes venaient, d'après les journaux belges, d' a un agent très honorable et très estimé » de YAhir — se trouvaient celles-ci : 1° en septembre 1897, toute la région du Haut- Bolombo fut mise à feu et à sang par la factorerie de Dikila pour obliger les indigènes, avec lesquels on n'avait pas encore pris contact, à récolter du caoutchouc; 2° « le 24 août 1900, je rencontrai à Boyela, dit le même correspondant, deux jeûnes femmes, dont l'une était enceinte, et qui avaient la main droite coupée. Elles me dirent qu'elles appartenaient au village de Bossombo et que les soldats du blanc de Boyela leur avaient coupé la main parce que leur maître ne produisait pas assez de caoutchouc ! » Ces déclarations semblent

(1) Je crains que sir H. M. Stanley n'ait parlé trop vite en disant devant la chambre de commerce de Londres, en 1881, que certaines gens ne pourraient pas apprécier à sa valeur la philanthropie du roi Léopold, « aucun dividende ne s'y trouvant attaché ». {Note de l'Auteur.)

avoir eu pour effet de déprécier en Bourse la valeur des aetious. Mais, en vérité, les spéculateurs auraient dû s'y attendre. Peut-être ignoraient-ils les affirmations de M. de Lamothe, ancien gouverneur du Congo français, devant la commission des concessions coloniales à Paris. M. de Lamothe, qui venait de faire un séjour de cinq mois dans le Haut-Congo, présenta les déclarations suivantes au cours de sa déposition :

« Les Belges, dit-il, viennent d'avoir des émeutes et des révoltes ; il est juste d'ajouter qu'ils emploient parfois à l'égard des indigènes des procédés que les Français n'emploieront jamais. L'Abir possède un territoire considérable et a même des droits de police sur les indigènes. A ce point de vue, les droits que leur confère sa charte sont exagérés. Les agents les ont si bien applic^ués qu'ils ont réussi à faire partir de leurs territoires 30,000 indigènes qui sont venus se réfugier sur la rive française du Congo (1). »

Est-il nécessaire de s'enfoncer plus avant dans cet abîme de bassesse humaine et de cupidité.^ Tout le système est fondé sur la terreur. Quiconque jouit de ses facultés ne peut avoir un avis différent. On pourrait remplir tout un volume du récit de méfaits que depuis l'époque de Certes et de Pizarre on n'a jamais égalés, encore moins surpassés. Le modus ojjeraiydi ordinaire dans le territoire de la Mongalla fut élégamment décrit par l'un des agents de V Anversoise :

« Quand les indigènes apportent du caoutchouc à une factorerie, ils sont reçus par l'agent, entouré de miliciens. Les calebasses sont pesées. Si elles ne contiennent pas les 5 kilos requis, l'indigène reçoit 100 coups de chicottc (2). Ceux dont les callebasses atteignent le poids voulu reçoivent une pièce d'étoffe, ou tout autre objet. Si un village renferme, par exemple, 100 habitants mâles (un recense- Il) En examinant de plus près — et depuis l'apparition de ce volume — les affirmations do M. de Lamothe Je craius qn'il ne se soit trompé, non pas en ce qui concerne l'émigration énorme d'indigènes vers les rives françaises, mais en ce qui concerne le territoire d'où celte émigration aurait eu lieu! En effet, le territoire de l'Abir est trop éloigné de la rive française pour permettre une émigration quelconque. Sans doute M. de Lamothe voulait parler de l'émigration des régions du Lac Mantumba qui fait partie du mystérieux « Domaine de la Couronne », et où se sont produits depuis quelque temps, de sanglants événements. [Noucelle note de l'Auteur.)

(2) Fouet fait de peau d'hippopotame, le sjambok du Congo. [Note de V Auteur.)

ment a toujours lieu avant le commencement des opérations) et si 50 seulement viennent à la factorerie avec du caoutchouc, on les retient comme otages, et l'on envoie un détachement fusiller (sic) les 60 récalcitrants et brûler le village. »

Il y a des régions qui ne produisent pas de caoutchouc, il en est ainsi, par exemple, du pays bangala proprement dit où pour ainsi dire on n'en trouve pas. Qu'on ne s'imagine pas que les habitants y gagnent. Ils ne sont pas soumis, il est vrai, soit à l'impôt payé en caoutchouc, soit aux opérations pour la récolte du produit, auxquelles procèdent les compagnies du Domaine privé. Mais leur sort n'en est guère plus avantageux. Le pays bangala est un des centres les plus importants de l'Etat pour le recrutement de ses troupes (I); les Bangalas sont anthropophages et belliqueux. C'est aussi un centre de ravitaillement pour les postes de l'Etat. J'ai reçu de ce paj's dernièrement de nombreuses informations. On peut les résumer utilement. Tout d'abord, pour le recrutement. La méthode employée est la suivante : Fn ordre général est envoj^é de Boma aux commissaires de districts en vue de recruter et d'envoyer vers le Bas-Congo un nombre déterminé de miliciens. Chaque commissaire se préoccupe alors du recrutement qu'on lui demande. La méthode suivie est très spéciale. On prend aux villages leurs hommes valides au gré du commissaire. Tel village est appelé à fournir un certain nombre âc xecrues. Les demandes sont rarement transmises par un agent blanc; presque toujours par des miliciens indigènes. Les demandes une fois présentées, il faut y obéir, sinon le châtiment ordinaire est infligé. Néanmoins ce recrutement forcé a parfois rencontré une vive opposition. Et toujours il y a une opposition au moins passive. Hommes et femmes protestent et se plaignent très amèrement, mais ils doivent se soumettre. On a vu des mères, des femmes, des parents crier et protester contre le recrutement et l'éloignemcnt de leurs enfants, de leurs maris, de membres de leurs familles; bien peu reviennent, en effet, ce qui n'est pas étonnant, si l'on songe que leur service est do douze ans. En second lieu, il s'agit des réquisitions de vivres. Tous les mois, et quelquefois tous les quinze jours, des cabris, de la volaille, de l'huile de palme, des œufs et du pain de manioc doivent être fournis aux troupes de l'Etat. Cette cliarge est de plus en plus lourde pour les indigènes, car depuis le jour oii elle fut pour

(1) II en était ainsi du moins tout récemment. [Note de l'Auteur.)

la première fois établie, la population a beaucoup diminué. Quand on l'accuse d'extorsion, l'Etat répond qu'il paie ce qui lui est livré. Il paie sans doute, mais environ au taux d'un vingtième du prix courant. Les indigènes sont souvent dans l'obligation d'acheter euxmêmes des vivres pour satisfaire aux demandes de l'Etat, et ils sont forcés de les céder ensuite aux miliciens à un prix beaucoup plus bas que celui auquel ils les ont achetés. Le correspondant auquel j'emprunte ces renseignements poursuit ainsi :

« Tous les 2 ou 3 milles on place des sentinelles, avec 1 ou 2 hommes, et 2 ou 3 serviteurs pris dans le pays, La sentinelle doit veiller à ce que l'on satisfasse exactement aux demandes de l'administration, et, si elle ne le fait pas, elle encourt les réprimandes sévères de son chef. Un milicien intelligent s'arumgera de manière à éviter la réprimande, et, s'il est dépourvu de tout sens moral, il fera en sorte d'arracher aux indigènes ce qu'ils doivent, plutôt que de s'exposer au risque d'être mal noté auprès du commissaire de district. »

L'oppression et la misère qu'elle entraîne peuvent aisément s'imaginer. L'effet de ce double mal sur les indigènes et sur les ressources en vivres du pays a naturellement été une diminution notable de la population. Un correspondant qui connaît bien le pays bangala m'assure que de 1890 à 1895 cette diminution fut insensible. Les taxes furent pour la première fois établies en 1895 et en cinq ans, de 1895 à 1900, la population fut réduite de moitié. Cette proportion effrayante vient en partie de ce fait que la maladie du sommeil est endémique dans le pays et que l'éloignement des éléments les plus robustes et les plus virils de la population, recrutés pour la milice, a naturellement été suivi d'une diminution de la natalité. Ceux qui restent subissent, d'après mon correspondant, le tourment des réquisitions de vivres. Les indigènes voisins du fleuve meurent vite, et l'Etat « oblige les habitants de la forêt, afin de mieux les exploiter, à se rapprocher des rives et à y établir leurs villages ». Dans une zone relativement restreinte, selon mon correspondant; depuis 1890, un village, d'un mille de largeur, a disparu; un autre, d'un quart de mille de longueur, a eu le même sort, et, si l'on atteint une crique où l'on trouvait 1,500 indigènes, on en voit à peine 400 aujourd'hui.

Tant que l'Europe tolérera le Domaine privé, tant que ces choses subsisteront, le régénérateur de l'Afrique et ses amis pourront mon-

nayer leur initiative philanthropique, et compter sur la malhonnêteté, l'égoïsme ou l'aveuglement de leurs amis d'Europe pour jeter de la poudre aux yeux du public.

Il faut encore à un autre point de vue considérer ces misères, avant de terminer le chapitre sur la question indigène dans l'administration de l'Etat du Congo. L'Etat s'efforce invariablement d'éviter toute responsabilité dans ces horreurs qu'il attribue aux « excès » d'agents isolés. M. Jules Houdret, le consul général de l'Etat du Congo en Angleterre, avait l'audace, l'autre jour, de présenter les mesures prises contre une partie du personnel de r-47iversoise comme justifiant cette prétention que conserve l'Etat de pratiquer ses théories, c'est-à-dire de se montrer soucieux du bienêtre des indigènes. C'est une tentative efïrontée pour duper l'opinion publique, c'est d'une impudence égale à celle de la proposition, qu'émirent, en mai dernier, les représentants de l'Etat du Congo à la réunion de Mansion House , de « faire une enquête » sur des actes de cruauté spécialement visés. Nous savons ce que ces a châtiments » signifient. A l'occasion, l'Etat annonce à grand bruit qu'un agent a été puni. La nouvelle suit presque toujours quelques nouvelles révélations. On prend comme boucs émissaires un ou deux agents, puis tout va comme par le passé. Comment en serait-il autrement quand le système lui-mêTïie est ce qu'on l'a montré ? Le temps n'est plus où le public se contentait de ces sophismes, de ces excuses, de ces dénégations, perpétuelles et ridicules.

Les actes de l'administration du Congo, joints à des faits dont la matérialité ne peut faire doute, démontrent que les éléments essentiels, si l'on peut ainsi parler, du système institué par l'Etat indépendant pour le développement de l'Afrique tropicale, sont les suivants :

1° L'expropriation des indigènes;

2° L'établissement d'un monopole sur les produits de la terre;

3° L'interdiction aux indigènes de recueillir ces produits sinon pour le compte de l'Etat ou celui des sociétés fondées par lui (les compagnies du Domaine privé, si l'on préfère cette désignation), qui partagent leurs bénéfices avec l'Etat, en général dans la proportion de 50 0/0;

4° L'obligation pour les indigènes d'apporter du caoutchouc et de l'ivoire, et de fournir des recrues pour la milice (ainsi que la main-d'œuvre nécessaire aux plantations de cacao et de café), à titre

d'impôt payé à l'Etat, et, en outre, de pourvoir les compagnies de Domaine privé de caoutchouc et d'ivoire;

5° L'existence d'une force armée régulière de 15,0UU (1) hommes armés de fusils Albini, et d'auxiliaires non dénombrés, destinés à percevoir de vive force l'impôt prélevé en caoutchouc et en ivoire, et à a faciliter les opérations » des compagnies du Domaine privé;

6° L'envoi d'instructions recommandant aux agents européens de consacrer toute leur énergie à l'exploitation du caoutchouc et de l'ivoire; en .d'autres termes, les invitant à tirer de leurs districts tout le caoutchouc et tout l'ivoire qu'ils pourront;

7° L'instabilité à laquelle exposent les finances de l'Etat l'existence d'un impôt perçu en ivoire et en caoutchouc, et d'un partage de bénéfice avec les compagnies du Domaine 'privé.

Si d'un côté l'on trouve les facteurs énumérés déjà, d'un autre une population primitive et qui, sous la menace des fusils à répétition, en est réduite au désespoir, le simple bon sens conduit à penser que l'oppression la plus terrible, la violence et toutes les formes de la tyrannie et de l'iniquité sont le résultat infaillible d'un tel système. Et c'est à ce système que les Puissances sont moralement obligées de mettre un terme, en voyant ce qu'est un régime dans l'existence duquel elles ont une sorte de responsabilité.

CHAPITllE XXXII

LE « COMMERCE » DE l'ÉTAT DU CONGO

On éprouve quelque surprise à voir M. Cattier, l'impérialiste belge, à qui fait le plus grand honneur une magistrale étude de l'administration du roi Léopold, tenter de défendre, non pas l'application du système du Domaine privé sous la forme d'un service militaire obligatoire pendant douze années, d'un travail forcé dans les plantations du gouvernement, etc., toutes choses qu'il condamne,

(1) Dans les milieux congolais de Belgique, on estime que pour se mettre en garde contre « des attaques qui pourraient devenir trop menaçantes », (par « attaques « on entend les révélations de la presse et l'appel â l'opinion publique en Angleterre et en Allemagne), l'Etat indépendant devrait augmenter considérablement la force armée dont il dispose. [Note de l'Auteur.)

mais la légalité même du régime. Il soutient cette thèse comme suit. L'article 5 de l'Acte de Berlin, qui interdisait les monopoles et les privilèges dans le bassin du Congo en matière commerciale, devait s'entendre et s'appliquer dans l'ordre international; il empêchait l'Etat du Congo d'accorder aux sujets d'une Puissance quelconque des avantages qu'il refusait à ceux d'une autre Puissance. M. Cattier s'exprime ainsi :

« Le gouvernement de TEtat du Congo ne pourrait donc adopter aucune mesure législative ni établir aucun régime concédant des monopoles ou des privilèges internationaux... Toutes les facilités accordées à ses nationaux pour le négoce doivent être étendues de droit aux sujets des autres Etats, mais là s'arrêtent ses obligations... L'Etat indépendant du Congo peut établir tel régime commercial qu'il juge bon, et aucune objection ne peut être soulevée contre son action législative quand les mesures prises sont applicables dans les mêmes conditions et de la même manière aux commerçants des diverses nationalités, y compris la nationalité congolaise. »

Il s'ensuit, d'après M. Cattier, qu'en s'attribuant à lui-même toutes les terres vacantes du bassin du Congo, ce qui lui a permis de se constituer un Domaine privé, et en aiïermant des fractions de ce domaine à des financiers de ses amis avec monopole absolu d'exploitation, le souverain de l'Etat du Congo n'a pas violé l'Acte de Berlin. M. Cattier admet toutefois qu'en agissant de la sorte le roi a commis « une violation des droits des indigènes ».

Cette thèse ingénieuse de M. Cattier a été combattue par le D' Anton, professeur agrégé à l'Université d'Iéna, comme n'étant qu'un sophisme juridique, et je partage entièrement cette opinion. Les idées de M. Cattier se contredisent mutuellement. Admettons, simplement par amour de la discussion, que M. Cattier interprète exactement, au point de vue de la légalité stricte, l'article 5 de l'Acte de Berlin; mais tout aussitôt, pour exprimer sa doctrine en un langage qu'on puisse comprendre sans être versé dans les subtilités juridiques, il la condamne lui-même sans merci. Car, que nous dit-il dans le passage que nous avons reproduit? a Aucune objection ne peut être soulevée contre son action législative (celle de l'Etat du Congo) quand les mesures prises sont applicables dans les mêmes conditions et de la même manière aux commerçants des diverses nationalités y compris la nationalité congolaise. » Or, les mesures prises ne s'appliquent pas dans les mêmes conditions aux

diverses nationalités ! Les trois quarts de l'Etat du Congo sont la propriété privée de l'Etat, — c'est-à-dire du roi — et sont fermés aux commerçants des diverses nationalités, à l'exception de la nationalité belge et « congolaise » ; ce n'est pas de la théorie, c'est un fait. Un Anglais, un Allemand, un Chinois, si l'on préfère, peut-il importer des marchandises européennes, par exemple, dans le territoire concédé à la Société anversoise et les échanger contre les produits bruts du sol, sur les bases d'une transaction commerciale absolument régulière ? IS^aturellement il n'en est rien. Un Autrichien ne fut-il pas arrêté — sur le lac Moëro et, autant qu'il apparaît, à bord d'un navire anglais — il y a seulement quelques mois, pour avoir commercé avec les indigènes dans la région du Katanga, alors qu'il y avait été autorisé cependant par la Compagnie du Katanga avant l'accord intervenu pour une exploitation commune du territoire entre la compagnie et l'Etat? Et son arrestation, dans les conditions où elle eut lieu, équivalait moralement à une condamnation à mort, car on le livrait à la soldatesque anthropophage et sans pitié du roi Léopold pour le conduire à deux milliers de milles plus loin; c'était un blanc et il était sans armes (1) ! A quels misérables sophismes on a recours quand on veut tente r la quadrature du cercle au Congo! L'Etat indépendant, qui s'est engagé à ne pas faire de commerce directement ou indirectement dans ses possessions y est devenu non seulement le principal a exploitant », mais encore dans leur majeure partie le seul « exploitant ». C'est en s'assurant à lui-même un monopole absolu, qui fait de lui le plus gros marchand du monde pour l'ivoire et le caoutchouc, que le roi interprète l'article 5 de l'Acte de Berlin d'après lequel « toute Puissance qui exerce ou exercera des droits de souveraineté dans les territoires sucvisi's ne pourra y concéder ni monopole ni privilège d'aucune sorte en matière commerciale ». En agissant ainsi il peut exporter ses produits dans des conditions particulières, avec une franchise complète de droits, oeux-ci ne Jevant sortir d'une des poches de S-a Majesté que pour entrer dans une autre. Tout cela est diamétralement opposé aux dispositions de l'Acte de Berlin.

Ce que je veux surtout, c'est montrer que l'intervention du roi

(1) L'auteur, qui peut revendiquer pour lui-même la publicité donnée à l'affaire Rabinek peut affirmer que le gouvernement britannique fait précéder par l'intcrniédiaire descs ag e rit;- dru s Afrique centrale à une enquête particulière se ratacliaat à la question. [Note de l'Auteur.)

Léopold dans le continent noir n'a cessé d'être due à des mobiles intéressés et qu'elle a produit les conséquences les plus déplorables, soit que nous nous attachions exclusivement au passé et au présent, soit que nous enrisagions Tavenir. J'ai des excuses à présenter pour m'être atîardé si longtemps sur ce qui a trait au commerce. C'était pourtant nécessaire, car la politique indigène du roi est la conséquence inévitable de sa politique commerciale. Je dois, en vérité, revenir encore sur ce côté de la question afin de réfuter une fois pour toutes les erreurs entretenues à plaisir sur la situation florissante de l'Etat du Congo et sur la condition favorable où s'y trouve actuellement le commerce libre, afin aussi, par cette réfutation, de montrer, ce qui est plus important, que, sans l'ivoire et le caoutchouc que les indigènes du domaine du roi Léopold sont obligés de produire au prix de luttes incessantes^ de massacres et d'innombrables atrocités, les exportations, et par suite le commerce total de l'Etat seraient nuls dans la pratique ou tout au moins négligeables. Ceci sera mieux établi si l'on cite des faits et des chiffres que toutes les subtilités des théoriciens du monde ne sauraient détruire.

Le tableau suivant montre quelle est la proportion par rapport aux exportations totales de l'exportation du caoutchouc et de l'ivoire hors des limites du Congo :

Tableau I

Total de ces Total générsl Année. Caoutchouc. Ivoire. deux exportations, des exportât.

Fr. Fr. Fr. Fr.

Si l'on déduit du total des exportations les chiffres de l'exportation du caoutchouc et de l'ivoire, on verra que, ces deux produits retranchés, le Congo a exporté seulement en LS93, 1,993,234 francs; en 1899, 2,132,422 francs; en 1900, 1,750,090 francs; et en 1901, 2,557,844 francs; les 7 0/0 environ étaient représentés chaque année par des amandes et de l'huile de palme expédiés presque exclusivement du Bas-Congo (1) à Rotterdam par la maison hollandaise

(1) Le commerce du Bas-Congo a sensiblement diminué depuis la fondation de l'Etat indépendant. Le 10 août de l'année dernière les commerçants établis dans

Nieuîve Afrihaansche Handels Vennootschap (Nouvelle compagnie commerciale de commerce africain).

Le tableau suivant donne la statistique du caoutchouc et de l'ivoire expédiés en Europe par l'Etat du Congo agissant comme expéditeur pour son propre compte, grâce aux taxes, aux impôts de nature, perçus sur les indigènes du Domaine privé. Comme on le verra, l'Etat du Congo cherclie à dissimuler la réalité des faits. Toujours depuis 1893, quand les résultats acquis après réalisation de l'impôt ont dépassé de moitié les prévisions, i Etat n'a pas publié €€8 résultats. On peut arriver néanmoins à des chiffres approximativement exacts en comparant les prévisions aux quantités d'ivoire et de caoutchouc dont l'Etat a disposé comme vendeur sur le marché d'Anvers. La différence considérable que l'on a constatée ces dernières années entre les prévisions et les produits vendus par l'Etat est très significative et ne peut échapper à mes lecteurs. Dans la poche de qui va l'excédent? Mais avons-nous besoin de poser la question ?

Tableau II

Pro:iiiils (ivoire et caoutchouc) venant du Domaine privé et vendu sur le marché d'Anvers Résultats prévus par les courtiers de l'Etat

Année. et publiés. Résultat réalisé. du Corgo.

1893 237.057 317. 196 Chiffre impossible à obtenir

1894 300.000 I / Id.

1896 1.200.000 [ portés à la ] 6.000.0(X)

1897 2.500.000 > connaissance ( 8. 500.000

1898 6.700.000 i du J 9.000.000

1899 10.000.000 I Pol»!'''- [ 19.130.000

cette région (il n'en reste que quelques-uns) adressèrent une pétition au roi en vue d'obtenir une réduction d'impôts. Après avoir signalé les lourdes charges qui grèvent à l'importation et à l'exportation les marchandises et les produits i20 s. par tonne pour l'huile de palme par exemple) et après avoir montré la faiblesse actuelle du commerce d'exportation, à cause des taxes en vigueur et de l'émigration de la main-d'œuvre indigène, « due au système employé pour la perception de l'impôt », les pétitionnaires poursuivaient ainsi : « Nous ne nous dissimulons pas que les affaires dans le Bas-Congo sont dans la pratique devenues absolument nulles. — Chacun de nous espère fermement un relèvement du commerce; mais cet espoir nous semble de plus en plus illusoire, et le gouvernement de l'Etat, au lieu de nous venir en aide, nous soumet à des charges croissantes et trop onéreuses. » (Note de V Auteur.)

(1) Les chiffres de 1900 ont pour ba.se la vente déclarée sur le marché

On verra de la sorte qu'en 1898 sur une exportation de caoutchouc et d'ivoire dont le total pour l'Etat du Congo était de 20,170,247 francs (voir tableau I), les impôts du Domaine privé produisaient un rendement de 9 millions de francs, soit près de la moitié; et qu'en 1899, sur une exportation totale des mêmes produits s'élevant à 33,935,537 francs, les impôts du Doviaine privé produisaient 19,130,000 francs, soit près des deux tiers. Cet exposé suffit à détruire la légende de la prospérité commerciale propagée avec tant de soin par le roi Léopold et ses amis afin d'égarer l'opinion publique. Cette « prospérité » s'édifie sur le massacre de nombreux êtres humains. Comment, en vérité, dépeindre avec plus d'éloquence la véritable situation? Les exportations totales de l'Etat du Congo en 1899 se trouvaient s'élever (voir tableau I) à 30,007,959 francs, dont .33;935,537 francs sont représentés par de l'ivoire et du caoutchouc, oîi la part de l'Etat lui-même, en tant que collecteur d'impôts, n'est pas inférieure à 19,130,000 francs. L'Etat du Congo affirme qu'il ne fait pas de commerce. Il se borne à établir des taxes comme toute Puissance « civilisée » (Dieu nous pardonne!) a le droit de le faire, et pourtant il fait entrer le produit de ces taxes dans le total de son commerce prétendu ! Que reste-t-il, dès lors, de ce commerce florissant dont on nous a tant parlé? D'après les preuves que nous en avons données, il n'est plus pour 1899 que de 16,937,959 francs (36,067,959 moins 19,130,000) au lieu de s'élever à 36,067,959 francs, comme on le proclame à la face de l'univers. En réalité, il n'atteint même pas ce chiffre de 16,937,959 francs, pour cette simple raison qu'il n'y a pas du tout de « commerce » dans l'Etal du Congo au nord de Léopoldville; et que, si l'on déduit de cette somme de 16,937,959 francs les exportations du Bas-Congo, où le commerce libre, malheureusement entravé par des impôts, existe seul, la différence est constituée par les cargaisons qu'expédient les compagnies concessionnaires du Domaine privé où l'Etat s'est réservé 50 0/0 des bénéfices, et par les envois émanant du trust qu'a formé le colonel Thys, véritable monopole dans un monopole, exploité toutefois, il n'est que juste de le reconnaître, selon des prin-

d' Anvers par les courtiers de l'Etal de 1,828 tonnes de caoutchouc, en 1900, et de 153,415 kilos d'ivoire, estimés à un prix moyen de 6 francs par kilo pour le caoutchouc (1,115 kilos à la tonne) et de 18 francs par kilo pour l'ivoire. Je crois qu'une certaine quantité des produits importés fut conservée au stock, à cause de l'état défavorable du marché pour le caoutchouc. [Note de V Auteur.)

cipes différents. Tel est le « commerce » de l'Etat du Congo, la fraude la plus monstrueuse qu'on ait inventée pour le malheur de l'humanité.

Il serait injuste de ne pas reconnaître que toute cette vilaine histoire a soulevé les protestations et l'écœurement de beaucoup de Belges honorables — n'ayant aucune attache avec le parti hostile à toute politique coloniale, — pour cette raison surtout, je crois, que le roi Léopold, à force d'illégalités et d'intrigues, finira par compromettre la neutralité de son pays. Il serait injuste de même de ne pas admirer l'indomptable énergie montrée par le colonel Thys dans la construction du chemin de fer de Léopoldville aussi bien que d'englober dans les attaques dirigées contre la politique du roi Léopold en Afrique tous les Belges qui furent, à un moment quelconque, au service de l'Etat. vSir Harry Johnston a récemment prêté l'appui de son nom à l'Etat du Congo, après avoir visité a une très faible partie » du territoire de cet Etat. Sir Harry Johnston aurait pu ajouter que la législation sur le caoutchouc n'est que partiellement appliquée dans la région qu'il a parcourue et que les agents belges, avec lesquels il s'est trouvé en contact, n'ont pas été associés à cette besogne dégradante, leur rôle dans les territoires où ils ont servi se bornant à fortifier les tendances assez obscures de la politique suivie par le roi Léopold dans le bassin du Nil. Pour connaître l'état de choses existant au sud de la a très faible partie » du territoire du Congo dont nous avons parlé, on i)eut consulter avantageusement l'ouvrage de M. Grogan et le livre de M. Codrington publié récemment sous ce titre : Voies d^ exploration et de commerce dans la Rhodesia septentrionale ainsi que dans les régions voisines de V Afrique orientale et centrale (1), en même temps que les révélations sur le traitement infligé par les agents de l'Etat indépendant à M. Rabinek, maintenant décédé. Ce serait faire injvire à sir Harry Johnston, qui a lui-même condamné le système des concessions territoriales, que de soutenir qu'il entend d'une manière quelconque justifier l'Etat du Congo. Mais il est mille fois pitoyable

(1) « II n'y a pas de commerce à proprement parler », dit M. Codrington, « sur la rive congolaise du Tanganyika; tout le caoutchouc et tout l'ivoire sont considérés comme appartenant à l'Etat, et doivent être apportés par les indip,ènes, chaque année, en quantités déterminées. Les indigènes sont néanmoins en rébellion incessante, et le pays n'est pas sûr, si ce n'est dans le voisinage immédiat des postes militaires et dans la zone où s'exerce l'influence des missionnaires. » (Note de l'Auteur.)

assurément que sir Harry Jolinston se soit associé, même en partie, à des déclarations qui, bien qu'exactes en elles-mêmes, ne peuvent manquer d'exercer une fâcheuse influence, alors surtout qu'il n'avait pu se rendre compte du régime généralement en vigueur dans l'Etat du Congo. Quand on connaît bien ce qu'est le système, c'est un outrage au bon sens et aux convenances que d'écrire un mot pour excuser ce régime ou l'homme qui l'a fondé.

M. Cattier, dont j'ai cité l'ouvrage à plusieurs reprises, personnifie bien les Belges qui^ convaincus de la nécessité d'une politique coloniale, ont néanmoins assez de clairvoyance pour comprendre, et assez de courage pour affirmer que la politique du roi Léopold dans l'Etat du Congo porte en elle des germes de mort. L'exactitude de cette affirmation, le lecteur peut lui-même l'apprécier. Mais, ce qui est au moins significatif, c'est que parmi les Français traitant de questions coloniales on en trouve qui considèrent le récent abandon, sur l'ordre du roi, du projet de M. Bernaert, comme l'ajournement définitif de revendications de la Belgique, ajournement que suivra, dans un certain délai, l'affirmation par la France de son droit de préemption. Et ces écrivains commencent à se demander si le but final du roi n'est pas de continuer pendant quelques années encore sa a ruineuse exploitation » de l'Etat du Congo, pour offrir ensuite poliment à ses voisins de la Gaule un fruit dont il aura exprimé tout le suc, quand les révoltes auront pris une extension telle que son armée d'anthropophages, si nombreuse soit-elle, se trouvera impuissante à les réprimer, et quand la zone des districts les plus riches en caoutchouc et les plus facilement accessibles aura été dévastée irréparablement. Si le régime (1) funeste que le roi LéopolJ a inauguré en A'frique était limité à l'Etat du Congo, il serait encore suffisant, on peut le croire, de réveiller la conscience de l'Europe sinon par le sentiment de sa propre dignité qu'outrage la violation d'engagements solennels, sinon par amour de l'humanité, du moins par le désir de ménager en vue de l'avenir les relations entre les Européens et les noirs dans l'Afrique centrale. Mais, comme nous l'avons vu, ce régime (2) se développe et devient de plus en plus menaçant, avec chaque année qui s'écoule, pour toutes les entreprises légitimes des Européens dans le continent africain (3).

(1) et (2) En français dans le texte anglais.

(3) Comme on l'avait prévu, dès que la « clique belge » a, dans un but d'exploi-

Le Domaine privé maudit, et toutes les misères qu'il a engendrées ne peuvent pas durer toujours. Comme tout ce qui est a la négation de Dieu », ce régime périra. Mais que trouvera-t-on après lui, quand l'Etat du Congo aura disparu? Une contrée immense, habitée par des populations farouches, de race bantou, gardant toujours au cœur la haine des blancs; une armée nombreuse recrutée parmi les anthropophages, exercée à guerroyer dans la brousse, habile à se servir des modernes engins de destruction (1); des sauvages qui n'auront appris, au contact de la « civilisation » européenne, qu'à tuer leurs semblables; instruits dans l'art de se massacrer; impatients de saisir la première occasion offerte à eux de tourner leurs armes contre leurs maîtres d'un jour; plus intraitables, plus dangereux, plus dégradés qu'avant l'arrivée des agents du roi Léopold, collecteurs de caoutchouc, qui, sous prétexte de régénération, ont greffé chez les indigènes, sur les défauts nés de l'ignorance, les vices les plus affreux que la civilisation de l'Europe moderne apporte avec elle en Afrique : la cupidité, l'hypocrisie, la cruauté, la débauche.

Dans leur propre intérêt le plus évident, pour l'amour de l'humanité et du droit, au nom des principes éclairés d'une bonne adminis-

tation, obtenu de l'Espagne une partie du territoire de la Muny (récemment cédé à l'Espagne par la France), les événements ordinaires se sont produits. Un correspondant, dont le nom commande le respect à tous, et qui peut parler de visu de la question, a écrit à l'un de ses amis d'Angleterre que l'on commettait de gaieté de cœur des « atrocités » ; des indigènes étaient fusillés, des villages brûlés, au cours de la récolte de l'ivoire par les concessionnaires belges; « les violences exercées atteignent les indigènes indistinctement «, ajoute-t-il. La même « clique » menace Fernando Po. [Note de V Auteur.)

(1) En outre des quantités considérables de fusils, appartenant à divers modèle et des munitions que l'Etat du Congo importe pour l'armement et l'équipement de ses soldats, réguliers ou non, il est moralement certain, bien qu'on ne puisse le prouver, que les agents de l'Etat et ceux des compagnies du Domaine privé encouragent les chefs les plus puissants du Haut Congo à leur procurer de l'ivoire en leur offrant des armes à tir rapide et des cartouches. Sur ce point, un certain M. Léon Berthier, écrivant de la partie supérieure du Congo français au journal de Paris, la Dépêche coloniale (numéro du IG juillet 1902), s'exprime ainsi : « Le M' Bomou (affluent du Haut-Oubangui, qui constitue la frontière entre les possessions françaises et congolaises et qui prend sa source à l'entrée du bassin du Nil), le M' Bomou, ici très large, forme la base méridionale du carré, c'est la route par où l'ivoire passe sous notre barbe pour être vendu sur l'autre rive aux Belges qui le paient en fusils Albini, malgré tous les Actes de Berlin et de Bruxelles qui interdisent la vente des fusils à percussion. » L'auteur de cet article poursuit en ajoutant qu'il a des documents prouvant l'exactitude de sa déclaration. [Note de VAuteur.)

tration, au nom du bon sens politique, les Puissances ne peuvent tolérer la propagation du mal qui, par la faute du roi Léopold de Belgique, a gagné l'Afrique occidentale et centrale. Et là ne s'arrêtent pas leurs responsabilités. Il faut tarir la source du mal. Il faut arracher la plante venimeuse et la jeter à la voirie. Il faut demander à TEtat du Congo de rendre compte de ses crimes contre la civilisation, de ses outrages envers l'humanité, des méfaits sans exemple et irréparables qu'il a commis.

Et quel enseignement pour les peuples occidentaux ! L'Etat du Congo a concrétisé de façon vivante les conseils funestes donnés avec tant de prodigalité et d'insouciance sur la politique à suivre envers les indigènes de l'Ouest africain. Nous voyons par son exemple oiî conduisent ces théories quand on les met en pratique. Tout ce qu'on dit pour présenter comme puéril le respect de la propriété indigène, comme ridicule le maintien des institutions locales, comme efficaces les expéditions répressives, comme nécessaire au noir la notion de « la dignité du travail »; les demandes de concessions territoriales, l'apologie des monopoles; toutes les mesures législatives enfin que l'on prend en conformité de ces vues ou de certaines d'entre elles, tout cet ensemble tend à produire, à des degrés divers, en Afrique occidentale un état de choses semblable à celui que l'on rencontre au Congo. Du côté des Puissances, les mobiles peuvent être excellents, les intentions honnêtes et pures. Mais dès qu'on enfonce le coin, même très légèrement, dès qu'on édicté des mesures ou qu'on sanctionne des actes fondés sur la négation du di'oit naturel de l'indigène à sa terre et aux fruits qu'elle produit, dès qu'on admet officiellement qu'il est légitime d'obliger de vive force l'indigène à donner ce qui doit lui être acheté dans une transaction loyale, nous sommes entraînés vers une politique de réaction dont nul ne peut prédire les conséquences ou la fin. A ces conceptions l'Afrique tropicale oppose son immensité, son climat et ses populations prolifiques. On peut se livrer à des expériences toutefois; un succès apparent peut quelque temps les accompagner; un succès durable ne leur sera jamais assuré. L'Afrique tropicale ne peut de façon permanente être soumise à un systèjne de coercition, et si on prétend y arriver en mettant entre les mains d'indigènes de modernes engins de destruction, l'Europe ne fera qu'ensevelir ses ambitions dans le sol africain.

Mais l'Europe peut accomplir pour le triomphe du bien une œuvre grandiose dans l'Afrique tropicale, et réserver en même temps à ses populations tout le bénéfice de cette politique. Séparer les deux choses est impossible. Le mal qui se produit dans l'Afrique tropicale aura toujours son contre-coup en Europe. L'Européen a besoin du nègre, et le nègre a besoin de l'Européen. En occupant le continent noir l'Europe a assumé une lourde responsabilité. Il est bon peutêtre de rappeler à l'occasion à nos hommes d'Etat que si l'Europe oubliait dans des préoccupations d'ordre matériel sa responsabilité morale, elle s'exposerait à susciter l'apparition d'une certaine Némésis. Et ces pages ne sauraient mieux se clore que sur les paroles d'une femme pleine de sagesse et de bonté, à qui n'avaient pas échappé l'objet et l'étendue du problème :

« Non seulement les nègres ne disparaissent pas devant la civilisation européenne en Afrique, mais encore ils ont accru leur nombre en Amérique où les a conduits l'esclavage. Ce fait nous amène à penser que ces nègres sont l'une des grandes races du monde — une race encore à ses débuts et devant laquelle s'ouvre un immense avenir. Cet avenir et ce qu'il lui réserve dépendent des Européens, dont l'activité plus grande, l'habileté plus féconde dans les arts et dans l'industrie assurent la supériorité ; mais tout ce que permet cette supériorité c'est d'influer à la fois sur les destinées du nègre et celles de l'Européen, en les rendant également favorables ou communément désastreuses. Quoi que nous fassions en Afrique aujourd'hui, il y aura dans mille ans des Africains qui en subiront encore les effets, heureux ou malheureux (1). »

(1) Mary Kingslkv, dans soii Histoire de V Afrique occidentale.

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