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CHAPITRE XXX

HISTOIRE DE l'ÉTAT DU CONGO

« Actuellement la société dite l'Association internationale, si étrange que cela puisse vous paraître, est invulnérable et inattaquable. Toutes les armées du monde ne pourraient rien contre elle. Elle est impalpable, intangible comme l'air. Je l'appelle la Bienveillance, la Charité, la Philanthropie, l'Esprit de Pai.x, de bonne volonté envers tous les hommes, le Progrès. Elle est ici parmi vous ce soir... Elle se joue de vos armées, se moque de vos efforts; elle aura disparu comme un soufHe sans que vous puissiez la ressaisir... Les fondateurs de l'Association internationale ont été considérés comme des rêveurs... On comprend, ou l'on croit comprendre, pourquoi un George Peabody consaci'c des capitaux, considérables à l'inistallation de logements modèles, ou un Josiah Mason à celle d'un institut On peut s'e.xpliqucr aussi pourquoi une nation entière a dépensé 20 millions de livres à libérer les esclaves dans les Indes occidentales... Quoiqu'on sache apprécier un sentiment quand il s'exerce en Angleterre, on a peine à comprendre le sentiment qui a conduit le roi Léopold II à fonder r.Vssociation internationale. C'est un rêveur comme ses collaborateurs, car ses sentiments il les exerce envers des millions d'êtres abandonnés, habitants

(1) et (2) En français dans le texte anglais.

du continent noir. On ne peut se rendre compte exactement, car il n'y a pas de dividendes à en attendre, de ce sentiment toujours en éveil, ardent, vivant, prêt à s'épancher, qui tend à propager les influences civilisatrices parmi les noirs, et à éclairer à la lumière du progrès les sombres retraites de la ténébreuse Afrique. » — Sir H. M. Stanley, à la chambre de commerce de Londres, le 19 septembre 1884.

« Tous les pouvoirs émanent du souverain qui les exerce par lui-même ou par ses délégués. Il consulte s'il le juge bon le Conseil supérieur siégeant à Hruxelles. Il prend en personne les mesures les plus importantes... Le souverain manifeste sa volonté sous la forme de décrets contresignés par le secrétaire d'Etat... » — M. A. J. Wauters, L'Etat Indépendant du Congo, chapitre xxxii. Pouvoir législatif p. 433.

Les légendes ont la vie dure. Celle qui attribue au roi Léopold de Belgique et à l'Etat du Congo des intentions philanthropiques dans les questions africaines vit encore parmi nous, bien qu'elle se soit affaiblie. Elle serait morte depuis longtemps si deux raisons ne s'y étaient opposées, d'une part les inexactitudes répandues par deux ou trois personnalités anglaises bien connues, et, d'autre part, l'impuissance apparente de la presse britannique en général à saisir le ions et or-igo mali qui réserve à l'Europe de terribles complications dans l'Afrique centrala A l'occasion, on est tenté de croire, — ■ supposition que fortifient des articles comme ceux que le 2'imcs consacrait récemment aux débuts de la Chambre belge sur l'annexion du Congo, — on soutiendrait volontiers cpe, si l'on a tant de peine à se rendre à l'évidence, c'est moins par impuissance à voir les choses comme elles sont, que par répugnance à mettre en cause le souverain lui-même de l'Etat du Congo. On n'aime pas les critiques trop personnelles, surtout quand il s'agit de la royauté. Si c'est la véritable explication de l'ij^souciancc que l'on montre dans certains milieux envers l'Etat du Congo, il n'y a pas de raison pour c|ue la question ne demeure indéfiniment ouverte. Je prétends qu'il est tout à fait impossible de faire éclater la vérité si la responsabilité personnelle du roi dans la mauvaise administration de l'Etat du Congo doit être perpétuellement écartée. Pourquoi le serait-elle? Le régime (1) administratif de l'Etat, comme M. Cattier l'a dit avec raison, c'est le « despotisme absolu ». Tous ceux qui connaissent ce régime (2) n'ignorent pas que les Yan Eetvelde, les Droogmans, les Liebrechts ou les Cuvelier ont pour unique

(1) et (2) En français dans le texte anglais.

tâche d'exécuter les décisions du roi et de surveiller le travail purem^iit matériel que cette exécution comporte. Le roi Léopold est seul à commander, et il doit porter toute la responsabilité des différentes mesures dont il a pris lui-même l'initiative et qu'il a fait appliquer par ses agents. I/e roi a hautement et à plusieurs reprises revendiqué cette situation pour lui-même à la face du monde. Il s'est posé, et il continue à se poser, comme le régénérateur des populations africaines. Il a rappelé, dans une circulaire à ses agents, que « son seul programme, c'est d'accomplir une régénération morale et matérielle ». Il a écrit que les a résultats obtenus par l'Etat du Congo étaient dus à la concentration de tous ses efforts en un seul champ d'action ». Il a constamment et de façon très nette insisté sur la pureté et le désintéressement de ses intentions. Il a mis à combattre toute opinion contraire une fermeté de ton, un sentiment prétendu de la grandeur de ses desseins, une vivacité d'expression grandiloquente qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, comme si l'on voyait représenter une pièce dont le sujet ne plaît pas, mais ori le talent de l'acteur fait oublier l'imperfection du scénario. « Mon but a toujours été, dit-il, de trouver la vérité et de la faire connaître aux autres. On m'a souvent mal compris et mal jugé, mais nous ne devons pas nous décourager ; allons toujours de l'avant dans le chemin du devoir, nous efforçant de faire éclater la lumière ». Sa Majesté et les amis de Sa Majesté ne pourront donc se plaindre si nous prenons au mot le souverain de l'Etat du Congo ; si nous estimons que dans le gouvernement de cet Etat il a pris à la lettre pour son compte la fière devise de Louis Xiy : l'Etat c'est moi (1) ; si, prenant texte de ce qu'il a déclaré vouloir, par sa politique, régénérer les noirs de l'Afrique — politique dans l'exécution de laquelle il n'entend pas éviter la publicité et ne désire que la vérité et la lumière, — nous jugeons ses actes et leurs conséquences au point de vue où il s'est lui-même placé.

Il est essentiel dans ce but d'exposer l'histoire rétrospective des événements qui ont précédé l'Acte général de Berlin.

Le 12 septembre 1876, le roi Léopold organisa la réunion d'une conférence à Bruxelles en vue de rechercher les meilleurs moyens qu'il fût possible d'adopter afin d'ouvrir l'Afrique centrale à la

(1) En français dans le texte anglais.

civilisation européenne. La « barbarie » avait déjà commencé à préoccuper Sa Majesté, qui eut soin de bien faire ressortir l'absolu désintéressement de ses intentions. S 'adressant aux savants et aux explorateurs qui se trouvaient réunis (1), le roi Léopold s'exprima en ces tennes : « Ai- je besoin de vous dire qu'en vous invitant à venir à Bruxelles je n'ai pas été guidé par un sentiment égoïste!^ Non, messieurs, si la Belgique est petite, la Belgique est heureuse et satisfaite de son sort... mais il me serait agréable de penser que ce mouvement civilisateur eût son point de départ à Bruxelles. » Cette conférence amena la formation de l'Association internationale pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique centrales Son but avoué, c'était l'exploration, ainsi que l'établissement de divers centres où des explorateurs de toute nationalité pussent trouver accueil. Des comités chargés de recueillir des fonds furent établis dans tous les pays représentés (2), et un conseil exécutif fut institué à Bruxelles pour gérer l'emploi des sommes ainsi réunies. Le roi Léopold, qui dès le début avait ses projets, il l'a bien montré plus tard, — y vit cet avantage de placer le comité belge au premier rang des souscripteurs, si bien qu'avant longtemps l'Association devait apparaître comme une organisation belge.

L'Association dirigea tout d'abord ses efforts vers la côte orientale d'Afrique; mais quand Stanley rentra en Europe en janvier 1878, après avoir découvert le cours du Congo, il devint manifestement nécessaire de changer de politique. Le roi s'assura tout aussitôt les services de Stanley, un a comité d'études » pour le Haut-Congo fut constitué, et le colonel Strauch fut envoyé au Congo pour représenter à la fois l'association et le comité d'études. Pendant ce temps, les ambitions du roi Léopold se développaient peu à peu, et la conception d'un Etat africain dont il serait le principal représentant germait déjà dans l'esprit de Sa Majesté. Dans une lettre qu'il écrivait à Stanley, le colonel Strauch proposait la formation « d'une confédération indépendante de noirs libres, dont la présidence appartiendrait au roi qui aurait conçu et créé une telle organisation ». « Notre entreprise, continuait le colonel Strauch, ne tend pas à la création d'une colonie belge, mais à l'établissement d'un puissant roymime noir. » Cette idée semble avoir

(1) La Belgique, la Grande-Rrotagne, la France, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, l'Italie et la Russie envoyèrent des délégués à cette conférence. (Note de l'Auteur.)

(2) Il en fut ainsi à l'exception de l'Angleterre. [Note de l'Auteur.)

été de façon incessante propagée par le colonel Strauch parmi les commerçants européens établis sur le Bas-Congo; on le vit bien dans la suite. Cette idée devait-elle ou non servir de trompe-l'œil, il est difficile de se prononcer. Dans tous les cas, Stanley la fit abandonner. Vers cette époque, la Erance et le Portugal commençaient à s'accommoder mal du lôle assez exclusif que l'association et le comité entendaient jouer, et il s'ensuivit une longue intrigue où les acteurs principaux furent Stanley et de Brazza, De Brazza devança Stanley sur la rive droite du Congo, et Stanley gagna la partie sur la rive gauche au-dessus du Stanley Pool. Le Portugal, dont les explorateurs avaient découvert l'embouchure du Congo en 1484 (1), dont les traités avec les indigènes avaient certainement plus de validité que ceux des agents de l'Association, et qui conservait des intérêts commerciaux dans le pays, — le Portugal s'alarma vivement et tenta, avec l'aide de la Grande-Bretagne, de faire valoir ses droits. Le 20 février 1884, une convention fut signée entre la Grande-Bretagne et le Portugal dont le but était de mettre un terme à l'expansion de l'Association vers l'intérieur. Le traité fut attaqué en Angleterre et hors d'Angleterre; au dehors, à divers points de vue et notamment parce qu'on redoutait de voir l'influence politique de la Grande-Bretagne devenir prépondérante au Congo; au-dedans, parce que, d'après les clauses du traité, le Portugal avait le droit d'établir des droits modérés à l'importation, et parce qu'on craignait que cette disposition ne conduisît plus tard à Tapplicafion de tarifs difEérentiels vus avec faveur par le cabinet de Lisbonne, et aussi parce que les chambres de commerce britanniques se trompaient sur le vrai caractère de l'Association internationale, qui se représentait elle-même comme acquise aux principes libreéchangistes. Le traité rencontra pour les mêmes motifs l'opposrtion des commerçants européens du Congo, s'autorisant eux-mêmes de cette opinion que l'Association avait pour but de maintenir et de fortifier la souveraineté indigène, celle-ci constituant (les négociants intéressés dans les affaires de l'Ouest africain ne l'ignorent pas), la meilleure garantie pour le développement de transactions régulières.

Le traité fut d'un commun accord annulé. Cette annulation fut précédée d'un événement considérable, nous voulons parler de ce

(1) Diego Cam. (Note de l'Auteur.)

fait que l'Association fut reconnue comme Etat ami par le gouvernement américain (1). Le roi, secondé par Stanley, qui était encore à cette époque, je crois, citoyen américain, engagea fort liabilement la partie avec le général Henry S. Sandford (qui fut depuis l'un des deux représentants des Etats-Unis à la conférence de Berlin). Il semble que la déclaration notifiée par le général Sandford au gouvernement des Etat-Unis ait exercé une influence considérable. Cette déclaration spécifiait que « l'Association internationale du Congo avait, par traités conclus avec les souverains légitimes des bassins du Congo, du Niadi-Kouilou et des paj's voisins, acquis des territoires en vue de l'utilité et du profit des Etats libres, établis ou destinés à s'établir dans ces régions ». Les « Etats libres », c'était un appel adressé aux sentiments américains (2). Il est inutile de le dire, la seule cbose qui n'ait pas été réalisée d'une manière quelconque au Congo, c'est la liberté, soit pour les Etats ou les institutions indigènes, soit pour le commerce européen (3). Il est difficile de s'expliquer comment le général Sandford a pu se tromper au point d'écrire la dépêche que nous avons reproduite, si l'on considère la façon catégorique dont Stanley avait repoussé en 1898 la proposition du colonel Straucb, circonstance que sans doute le général avait présenté à l'esprit, bien qu'elle remontât à six années. La reconnaissance par l'Amérique du nouveau statut de l'Association fut suivie cle la proposition émanant de Bismarck et tendant à réunir une conférence à Berlin en vue d'apaiser les rivalités qui

(1) L'Association, à cette époque, avait échangé son titre contre celui d' « Association internationale du Congo ». [Note de l'Auteur.)

(2) Ce point est fort bien mis en lumière par M. Dcnnet, le seul écrivain qui ait traité du royaume Fjort au Congo, et l'auteur en même temps de plusieurs ouvrages concernant cette peuplade dus Fjort. M. Dennet a examiné le point particulier que nous avons en vue dans une série de lettres intéressantes publiées l'année dernière dans le West Africa. M. Dennet, qui a passé vingt-deux années de suite dans le Bas- Congo, déclare positivement que les traités conclus par l'Association et auxquels se référait le général Sanford étaient dépourvus de toute validité. [Note de l'Auteur.)

(3) Dans son rapport sur l'Etat du Congo pour 1898, le consul Pickersgill termine une longue énuniération des taxes perçues sur le commerce libre par ce passage humoristique :

« Je puis résumer celte partie de mes observations en citant les remarques plaisantes des missionnaires anglais et américains, qui m'ont déclaré ne trouver rien qui fût libre dans l'Etat Indépendant si ce n'est la lièvre. Un missionnaire belga avec qui j'eus un entretien sur la question a fait cette remarque : « Le gouvernement taxe même la civilisation que nous apportons. » {Note de V Auteur.)

s'étaient manifestées dans le bassin du Congo. La conférence tint sa première séance en novembre 1884, et se termina en février 188-5. Tortement influencées par la décision des Etats-Unis, les Puissances autorisèrent leurs représentants à suivie l'orientation donnée par l'Amérique, et, le l*' août 1885, le roi Léopold avait l'inexprimao^o satisfaction de notifier aux gouvernements que l' Association seriifc désormais connue sous le nom d'Etat libre du Congo et que luimême serait souverain de cet Etat. Ainsi s'accomplit l'évolution du roi Léopold qui, de simple philanthrope, devint le maître d'un territoire ayant un million de milles carrés de superficie. Le loi, objectent ses admirateurs, en était arrivé à constater que le patriotisme était un devoir supérieur même à la philanthropie. Le côté pratique l'avait emporté sur l'idéal. Fort bien; mais comme nous voulons examiner une nouvelle phase de cette royale métamorphose, nos lecteurs voudront bien se rappeler les paroles mémorables prononcées en 1876 à Bruxelles devant des savants eî des explorateurs : <r Ai- je besoin de vous dire qu'en vous invitant à venir à Bruxelles je n'ai pas été guidé par un sentiment égoïste? Non, messieurs, si la Belgique est petite, la Belgique est heureuse et satisfaite de son sort. »

La conférence de Berlin stipula que des droits d'importation ne devraient pas être établis à l'embouchure du Congo pendant une période de vingt années. Mais en 1890 le roi Léopold, alléguant les lourdes charges que lui avait imposées la lutte contre les Arabes dans le Haut-Congo, réclama la faculté d'établir un tarif léger de droits à l'importation. Ce fut la première désillusion ; et les chambres de commerce britanniques commencèrent à se demander si elles n'avaient pas eu tort de s'opposer à la convention angloportugaise. La requête du roi fut accueillie, les Puissances se réservant seulement le droit de revenir aux dispositions primitives après quinze ans. Une vive opposition s'était produite toutefois de la part de la Hollande, qui avait au Congo des intérêts commerciaux fort importants et qui fut, dans cette circonstance, soutenue par les chambres de commerce britanniques et tous les négociants congolais sans distinction de nationalité. Une assemblée où tous les intérêts en cause étaient représentés s'était tenue à Londres le 4 novembre 1890 sous la présidence de Sir Robert RoUit, pour protester contre l'établissement de droite d'importation et pour dénoncer l'hypocrisie qui attribuait à des motifs philanthropiques les

intentions qui avaient guidé dans cette perception l'Etat du Congo. Les orateurs, à cette réunion, insistèrent sur ce qu'il y avait d'étrange et d'anormal à voir un monarque, qui avait fait des dépenses en alléguant, en proclamant bien haut, ses intentions philanthropiques, venir ensuite demander qu'on lui remboursât les sommes ainsi déboursées, tout comme l'eût fait un homme d'affaires ordinaire, — un homme d'affaires, il est vrai, qui, après avoir acquis un immense domaine sous des prétextes imaginaires, demandait à ses victimes de quoi payer pour l'administrer ! Ils rappelèrent avec éclat un o speech » prononcé par Stanley à Manchester le 21 octobre 1884, au nom de l'Association et contre le traité anf^loportugais. « Les 500,000 livres, avait alors déclaré Stanley, que l'Association a dépensées pour le Congo, elle les a librement déboursées; les milliers de livres qu'elle peut y consacrer chaque année, elle les y affecte sans rien espérer en retour pour une satisfaction de pur sentiment. » Ils purent montrer que, à cette époque déjà, le roi Léopold, — après avoir déclaré au monde commercial que l'Etat du Congo s'abstiendrait toujours de trafiquer lui-même directement ou indirectement, dans son domaine, — achetait, ou plus exactement volait, l'ivoire aux indigènes sur le Haut-Congo et en disposait selon les cours de la vent-e sur les marchés d'Europe. Ils établirent que, profitant du silence de l'acte de Berlin au sujet des droits de sortie, l'Etat du Congo percevait déjà des taxes s'élevant à 17 1/2 0/0 sur l'ivoire, 13 0/0 sur le caoutchouc, et 5 0/0 sur les amandes de palme, l'huile de palme et les arachides, — tarif dont le total ne représentait pas moins de 33 0/0 de la valeur générale du commerce. Finalement, ils n'eurent aucune peine à démontrer que, malgré tout son désir de supprimer la traite des noirs pratiquée par les Arabes de demi-caste sur le Haut-Congo (1) Sa Majesté encourageait elle-même l'esclavage en se faisant payer par les chefs vaincus un tribut consistant en esclaves qui étaient aussitôt enrôlés comme miliciens dans la force armée de l'Etat, La sincérité de la sollicitude du roi Léopold pour les indigènes de l'Afrique apparaissait à d'autres égards sous son vrai jour. Il s'agit de la lettre du colonel Williams, officier anglais au service de Sa

(1) Ces Arabes détenaient le monopole de l'ivoire sur le Haut-Congo; l'Etat libre, en les exterminant avec l'aide de ses soldats cannibales (voir Hinde, DcTnite des Arabes au Contjo) s'assura à son tour le même monopole. [Note de l'Auteur.)

Majesté, qui, ne pouvant tolérer les iniquités qui se commettaient au Congo, les dénonça au roi. Cette lettre, dont j'extrais les passages suivants, fut lue à la conférence que nous avons rappelée par M. Pliilipps, représentant la chambre de commerce de Manchester. Elle était ainsi conçue :

a Le gouvernement de Votre Majesté a été et demeure coupable d'engager des guerres injustes et cruelles contre les indigènes dans l'espoir de s'assurer des esclaves et des femmes destinés au service de ses officiers. Dans ces expéditions esclavagistes un village est armé par l'Etat contre un autre village et les forces que l'on recrute ainsi sont incorporées dans les troupes légulières. Je n'ai pas d'expressions suffisantes pour dépeindre à Votre Majesté la brutalité dont ses soldats font preuve dans des expéditions de ce genre. Ceux qui ouvrent le feu sont d'ordinaire les Bangalas, anthropophages altérés de sang, qui ne font quartier ni à l'aïeule vieillie, ni à l'enfant encore au sein de sa mère. Dans certaines circonstances ils ont apporté les têtes de leurs victimes à leurs officiers blancs sur les bateaux à vapeur de l'expédition, et ils ont ensuite mangé la chair des enfants égorgés (1). »

L'histoire des faits et gestes du roi Léopold dans l'Afrique centrale de 1876 à 1890 peut donc être résumée de la manière suivante : Première phase : Inauguration d'un « mouvement » en vue de a l'exploration et de la civilisation de l'Afrique » pour des motifs, paraît-il, de pure philanthropie, sans l'ombre d'intérêt et d'ambition personnels de la part de la Belgique. Dépense de certaines sommes d'argent dans ce but (prétendu). Acquisition d'un certificat de hautes conceptions morales. Seconde phase : Le a mouvement » se transforme ; il s'agit de créer un Etat, peut-être une I confédération indépendante de noirs libres » avec le roi pour président. Ce projet est abandonné et remplacé par la conception d'un a Etat indépendant » administré directement par le roi et ses représentants. La conception se fortifie, et grâce à l'Acte de Berlin

(1) Voir M. Herbert Ward, Cinq années elies les cannibales du Congo, p. 297.

Tout ce passage pourrait avoir été écrit il y a quelques semaines, au lieu de l'avoir ôtô il y a onze ans. L'état de choses décrit par le colonel Williams s'est aggravé au lieu de s'améliorer. Le mal est plus étendu, et les moyens de le perpétuer sont moins limités et plus puissants. Il faut lire à ce sujet les dernières révélations de M. Canisius et du capitaine Burrows. {Note de l'Auteur.)

elle devient un fait accompli (1), Conformément à cet Acte, le roi se trouve souverain de « l'Etat Indépendant du Congo » et il s'engage à n'accorder dans cet Etat ni monopole, ni privilège en matière commerciale, à veiller à l'amélioration du sort des indigènes et à ne pas établir de droits d'importation. On donne également au monde commercial l'assurance formelle que l'Etat ne fera pas de négoce pour son propre compte, ni directement, ni indirectement. Troisième phase : L'Etat ne tarde pas à faire le commerce de l'ivoire sur le Haut-Congo, et il engage des hostilités contre les indigènes grâce à une armée de soldats anthropophages formée d'esclaves devenus prisonniers de guerre et livrés, sous forme de tribut, par les vaincus. Les agents de l'Etat commencent à encourir l'accusation de mauvais traitements envers les indigènes. Quatrième phase : Le roi demande la permission d'établir des droits d'importation, arguant des dépenses que lui a imposées la répression de l'esclavage, et la Conférence de Bruxelles accède à sa demande.

On peut, je crois, soutenir à bon droit que cette a satisfaction de pur sentiment », qu'en 1884, selon sir H. M. Stanley, le roi se bornait à rechercher en compensation de ses débours, avait pris en 1890 une forme singulièrement pratique. H y a loin d'un philanthrope à un marchand d'ivoire.

A peine le souverain de l'Etat du Congo eut-il obtenu l'adhésion des Puissances à l'établissement de droits d'entrée, • — ce qui fortifia considérablement, il est presque inutile de l'affirmer, la situation internationale de l'Etat, — que se manifestèrent les plans conçus par Sa Majesté pour le développement de ce qui devenait rapidement une possession. Quels étaient ces plans, et quel en était le leitnnotiv ? Quant aux plans, j'y arriverai plus tard, mais dès maintenant je puis brièvement indiquer le leitmotiv. Ceux qui ont étudié la personnalité du roi Léopold ne peuvent aucunement croire aux intentions philanthropiques manifestées par le roi Léopold, à quelque époque que ce soit de ses entreprises africaines. En tout cas, les prétextes humanitaires ont perdu tous les ans de leur force depuis 1876. Les révélations faites à la réunion tenue à Londres le 4 novembre 1890 les ont définitivement détruits. Quiconque depuis cette réunion a cru à la philanthropie du souverain de l'Etat du

(l) En français dans le texte anglais.

Congo a été d'une absurde crédulité, bien qu'il pût encore être honnête. Quiconque, au courant des décrets de 1891 et 1892, du jour où ces décrets furent bien connus en Europe, vers le milieu de l'année 1892, a néanmoins affirmé la sincérité de ces intentions pbilantiiropiques, celui-là doit s'être rendu coupable d'un grossier mensonge. Je suis tenté d'aller plus loin encore et d'affirmer que, dans ce cas, on s'est rendu le complice, — et l'on a entraîné le public à partager cette complicité, — d'un crime dont l'étendue et le caractère odieux n'ont cessé de s'aggraver depuis lors, un crime qui coûtera encore cher à l'Europe.

Le roi Léopold s'est trouvé en 1885 possesseur d'un territoire immense, dans l'acquisition duquel il avait, comme mise de fonds, dépensé une certaine somme. Comme il n'était pas un philanthrope, mais bien, au contraire, un homme d'affaires très avisé, il songea dès lors à rentrer dans son capital, intérêts compris. En ouvrant le Congo à toutes les transactions régulières, en encourageant et facilitant le commerce de toutes les nations comme il s'y était solennellement engagé, en poursuivant une politique rationnelle envers les indigènes, le souverain de l'Etat indépendant aurait pu recouvrer le capital initial qu'il avait dépensé, et njême il aurait réalisé, en outre, un assez joli bénéfice. En même temps il aurait pose les fondements pour la Belgique d'une colonie paisible et dont le commerce eût été prospère, d'une colonie ayant des ressources immenses, un système hydrographique superbe, des espérances d'avenir illimitées. C'eût été là du vrai patriotisme, et la fin aurait pu justifier les moyens plus ou moins honorables qui avaient été employés. Le roi Léopold a préféré adopter une autre voie, qui l'a conduit de l'illégalité à la violence, et de la violence à la barbarie. Les intentions du roi ont touiours été de se payer de ses débours dans le plus bref délai possible. Voilà ce qu'on peut dire pour le leitmotiv.

Les mesures adoptées par Sa Majesté pour parvenir au résultat désiré furent les suivantes. Cinq mois après la clôture de la Conférence de Berlin, le roi Léopold rendit un décret (juillet 1885) par lequel l'Etat affirmait ses droits de propriété sur toutes les terres vacantes dans l'étendue du Congo. On entendait appliquer, dans leur sens le plus étendu, les mots a terres vacantes » à toutes les terres non occupées par les indigènes à l'époque où. parut le décret. Par des décrets successifs, promulgués en 1886, 1887 et 1888, le roi

réduisit aux plus étroites limites les droits des indigènes sur le sol à tel point que dans son étendue tout entière l'immense zone d'un million de milles carrés attribuée à l'Etat du Congo se trouva, à l'exception de la superficie relativement très faible occupée par les villages ou les cultures des noirs, transformée en terres domaniales (1). Le 17 octobre 1889, le roi publia, en outre, un décret ordonnant aux commerçants de limiter les transactions qu'ils opéraient sur le caoutchouc sous forme d'échange avec les indigènes. Le décret n'avait d'intérêt que par l'orientation qu'il indiquait, car à cette époque le commerce du caoutchouc était très faible. En juillet 1890, à l'époque où se trouvait réunie la Conférence de Bruxelles, l'Etat du Congo alla plus loin encore. Un décret publié dans ce même mois de juillet confirma tout ce qui devait être, au mois de novembre suivant, allégué par les orateurs de la réunion tenue à Londres pour protester contre l'établissement par l'Etat de droits d'importation. Le roi déclarait, par le texte de ce décret, que l'Etat avait le droit de faire pour son propre compte le commerce de l'ivoire; c'était une première violation de ses engagements. En outre, le décret établissait différentes taxes extraordinaires sur tout l'ivoire acheté par des négociants aux indigènes ; disposition qui, depuis que l'Etat était devenu lui-même une entreprise trafiquante, constituait une violation très directe de l'Acte de Berlin, car elle établissait un traitement différentiel en matière commerciale. Telles furent les mesures que prit le roi Léopold avant d'obtenir des Puissances le droit d'établir des droits à l'importation (2). Tout était prêt pour le grand cou^J (3), qui devait ouvrir la cinquième phase de la politique africaine de Sa Majesté.

La Conférence de Bruxelles se réirnit. Les Puissances, avec une inconcevable insouciance, se laissèrent complètement duper, et au

(1) En français dans le texte anglais.

(2) L'importance du droit d'entrée de 10 0/0 fut pour les besoins de la cause exagérée. Le produit en était insignifiant. Les négociants y étaient opposés en principe. Selon la juste observalion de sir Albert Rollit, « la raison de cette opposition, c'est uniquement qu'ils (les droits d'entrée) sont contraires au grand principe de la liberté co:nmerciale qui fut la base même du programme de la Conférence de Rerlia. » Il est cert;nn 'outefois que la plupart des commerçants combattaient en outre ces droits d'entrée, par un vague soupçon de ce qu'était l'arrière, pensée du roi, soupçon que les événements démontrèrent n'avoir été que trop fondé. [Note de V Auteur.)

(3) En français dans le texte anglais.

bout d'une année se trouvait commise la plus grande iniquité dont les maUieureux indigènes de l'Afrique eussent été victimes depuis que les Portugais au xv® siècle avaient eu l'idée de les expatrier pour les utiliser comme travailleurs; et cette injustice émanait d'un monarque qui depuis quinze ans n'avait pas cessé de se représenter comme s'appliquant à leur régénération. Le 21 septembre 1891, le roi Léopold élaborait secrètement un décret qu'il faisait transmettre aux commissaires de l'Etat dans les districts de l'Oubangui-Ouellé et de l'Arouimi-Ouellé, ainsi qu'aux chefs des expéditions militaires opérant dans le district du Haut-Oubangui. Ce décret n'ayant jamais été publié au Bulletin ofûciel de l'Etat, ses termes exacts ne peuvent que donner lieu à des conjectures; nous savons toutefois qu'il prescrivait aux fonctionnaires à qui il était adressé a de prendre des mesures devenues urgentes et nécessaires en vue d'assurer la préservation des fruits du domaine de l'Etat, spécialement l'ivoire et le caoutcbouc ». Par « fruits du domaine » le roi Léopold entendait les produits du sol dans les « teri-es vacantes » qu'il s'était attribuées à lui-même, comme il a été exposé par le décret de 1885. Les instructions du roi furent immédiatement appliquées et trois circulaires, datées respectivement de Bangala, le 15 décembre 1891, de Basankusu le 8 mai 1892, et de Yakoma ie 14 février 1892, furent publiées par les fonctionnaires mis en cause. La circulaire n° 1 interdit aux indigènes de chasser des élépliants à moins d'en apporter les défenses aux agents de l'Etat. La circulaire n° 2 interdit aux indigènes de récolter du caoutchouc à moins de l'apporter aux agents de l'Etat. La circulaire n° 3 interdit aux indigènes de recueillir, soit de l'ivoire, soit du caoutchouc, à moins d'apporter ces produits aux agents de l'Etat, et ajouta que l'on considérerait comme ayant recelé des marchandises dérobées et que l'on dénoncerait aux autorités judiciaires les commerçants qui achèteraient ces mêmes produits aux indigènes, autorisés seulement à les récolter sous la condition de les apporter aux représentants de l'administration. »

Ainsi, le souverain de l'Etat du Congo sur tirer parti du nouveau prestige que lui avait donné la Conférence de Bruxelles. Il n'arriva pas complètement à ses fins, car depuis la Conférence de Berlin on avait vu se constituer un groupe puissant de compagnies commerciales belges, présidées par ce même colonel Thys qui, dans la suite, réussit à assurer la construction du chemin de fer unissant le Congo

inférieur au Congo supérieur, et qui est sans doute aujourd'hui le plus grand propriétaire foncier de l'Afrique. Ces compagnies faisaient beaucoup de commerce en ivoire et en caoutchouc avec les indigènes. Elles invoquèrent l'Acte de Berlin, protestèrent contre la violation flagrante que l'Etat faisait de ses dispositions, se maintinrent fortement sur le terrain sacré de la liberté commerciale et des droits des indigènes^ plaidèrent la cause de la Belgique et des autres Puissances; puis, trouvant ces considérations insuffisantes, attaquèrent violemment le roi lui-même dans l'intention avouée de le contraindre à abdiquer sa « souveraineté » sur le Congo. Il est inutile d'exposer par le menu les diverses phases d'une agitation qui, si elle n'eut pas d'autre effet, montra, en assombrissant le tableau, combien le patriotisme du roi des Belges était subordonné à l'égoïsme du souverain de l'Etat du Congo. La conclusion, c'est que le roi fit la part du colonel, et que les compagnies commerciales du groupe de la rue Bréderode, comme on les désigne familièrement, furent conduites à garder le silence grâce à la concession d'un monopole commercial sur un territoire très étendu, et où elles auraient la faculté de continuer leurs opérations sans être molestées. Ayant apaisé de la sorte son adversaire déclaré, le roi publia un nouveau décret daté d'octobre 1892 et par lequel il définit les limites de ses terres domaniales (1); il couronna, en outre, la politique qu'il avait constamment suivie, en créant pour lui-même dans l'Afrique centrale une réserve immense, un domaine privé (2), dont il pourrait tirer des revenus illimités en vue de son enrichissement personnel. L'étendue de ce domaine ne doit pas être inférieure à 800,000 milles carrés (3). L'ambition suprême du roi Léopold était atteinte.

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