‹ Problèmes de morale socialeChapitre 122 sur 228 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

divers qui essayèrent de régler l'état de choses issu de Tinvasion. Même dans Grégoire de Tours, nous entendons un homme dire à un autre qu'il a désintéressé : « tu me dois rendre beaucoup de grâces de ce que j'ai tué tes parents, car, par le moyen de la composition que tu as reçue, Tor et l'argent abondent dans ta maison. » Le progrés qui s'était fait chez les Hellènes s'opéra chez les populations mixtes de Germains et de Latins, mêlées par l'invasion et soulevées par l'idée chrétienne au-dessus de ce niveau des législations antiques. Le travail d'élimination se poursuivit sans relâche : le principe de la pénalité finit par prévaloir dans tout l'Occident sur le principe de l'indemnité. Telle est partout, à ce que Ton nous assure, la marche historique, chez les Grecs comme chez les Germains, comme chez les Américains du nord, comme chez les Indiens. Cliaque expérience historique nouvelle ne serait que la confirmation de cette loi. Les popula tions barbares commencent la justice par le dédommagement, les peuples civilisés la continuent et l'achèvent par la pénalité.

Ainsi notre idée moderne de justice est une idée complexe née par association, comme toutes les idées complexes. C'est à Taide de l'histoire que M. Littré en a fait l'analyse. Il l'a vue commencer, il l'a vue s'élever peu à peu, du fait primordial qui lui a donné naissance au degré de la notion la plus haute et la plus compliquée ; mais à sa racine, à son point de départ comme au terme où elle est parvenue, au fond le seul élément psychique que Ton puisse y découvrir, c'est celui qui fait que nous reconnaissons intuitivement la ressemblance ou la difiTérence de deux objets, l'éga-

lité mathématique de deux êtresj' C'est parce que le barbare perçoit intuitivement cette indemnité qu'il exige une compensation par l'argent ou le sang pour chaque dommage causé. C'est pour la même raison que le civilisé, concevant une notion supérieure du droit, mais toujours guidé par le même principe, donne au dédommagement la forme du châtiment et crée la pénalité sociale. Telle est l'origine et telle est l'essence de lajustice ; elle n'en a pas d'autre : toutes les explications ou définitions transcendantes de cette idée ne sont qu'une pure mythologie. « L'idée d'égalité de deux termes amène l'idée de dédommagement; l'idée de droit au dédommagement amène l'idée du droit de punir, conféré à la société, soit que l'on considère qu'elle le tient du consentement des membres qui la composent, soit que l'on fasse intervenir un principe d'utilité de cette fonction, vu que la société a plus de lumières, de régularité, de modération, que les individus n'en auraient dans leurs causes particulières. La société, ainsi substituée aux lieu et place de la partie lésée, arbitre la peine, qui perd le caractère de dédommagement et prend celui de châtiment. Dans cet arbitrage de la peine, la société elle-même n'a été ni toujours sage, ni toujours juste, et à chaque degré de civilisation il importe d'examiner ce qui convient aux conditions de la masse criminelle et aux lumières de la puissance publique ; mais en définitive le droit de punir provient originellement du dommage à réparer,

même quand il a été causé involontairement et sans aucune criminalité. »

N'y a-t-il vraiment que cela dans l'idée de justice

comme dans l'idée de pénalité? Tout se réduit-il en

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