‹ Problèmes de morale socialeChapitre 121 sur 228 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

dans les sociétés sauvages qu'il nous est encore donné d'observer ou dans les civilisations rudimentaires dont les annales nous ont été en partie conservées, la criminalité n'existe pas; parlant l'idée de justice, telle que nous l'entendons, est absente. Ce qui existe, c'est l'offense et la vengeance. L'offenseur a tout à craindre de l'offensé ; mais il n'a rien à craindre, si celui-ci ne ressent point l'injure. Au cas où l'offensé ne se plaint pas, nul dans la tribu ne se plaindra. Il n'y a pas même, dans ces commencements de société, une opinion morale qui déteste de pareils actes et les flétrisse; à plus forte raison, pas de justice qui les châtie. A cette première période de l'histoire, on ne voit poindre l'idée de pénalité que sous la forme individuelle de représailles, lesquelles s'exercent ou par le dédommagement pécuniaire (la composition), ou par la vengeance rendant le mal pour le mal (le talion) ; c'est là l'humble et grossier début de la justice future. Peine^ qui vient du latin pœna^ lequel à son tour est le mot grec ttoiv^, ne signifie pas autre chose à l'origine que compensation pour offense. Quand Achille égorge douze jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle, c'est comme compensation, iroivYj, du meurtre de son ami tué par Hector ; c'est le mot dont se sert Homère à chaque instant. Ce témoin des temps héroïques de la Grèce nous déclare qu'un meurtre était alors une affaire privée à laquelle la moralité publique n'avait rien à voir ; on dédommageait les parents du mort, et Ton allait ensuite partout tête levée. «On reçoit, dit Ajax, la compensation pour le meurtre d'un frère ou d'un fils ; le meurtrier reste parmi les siens, ayant payé une large compensation, et l'offensé, ainsi dédommagé, s'apaise

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et renonce à son ressentiment. » Au temps de laguerre de Troie, la notion de criminalité et de justice n'existait donc, suivant M. Littré, à aucun degré ; elle se forme ensuite par le progrès même de l'opinion publique, de la raison générale, des mœurs et des institutions. Elle correspond dans ses développements à la marche d'une civilisation plus avancée. Peu à peu on voit le principe barbare de la composition et de la vengeance individuelle céder le terrain et s'effacer devant la pénalité sociale. On assiste à la naissance et à l'élévation graduelle d'une administration de la justice où la punition du méfait devient le point principal, et rindemnité à celui qui en avait été la victime le point secondaire, où enfin Faction collective de la société se substitue à l'action de l'offensé. L'idée d'une «justice punissante » se forme, se développe, et prend définitivement la place de la justice primitive, « la justice indemnisante. »

Même évolution de la notion de criminalité chez les peuples les plus différents, à des époques très-éloignées l'une de l'autre. Partout dans un état social suffisamment analogue, ce que nous nommons crime en langage civilisé est considéré surtout comme un cas de dédommagement, de réparation, d'indemnité. On évalue le moins mal qu'on peut le dommage causé, et l'offenseur fournit la composition. « Chezles Germains, nous dit Tacite, on expie un homicide par un nombre déterminé de bœufs et de moutons, et toute la famille reçoit satisfaction. » C'est ce qui explique comment, au grand scandale du droit romain, parvenu aux notions supérieures de la justice civilisée, on vit la composition, le wehrgeld^ prendre place dans les codes

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