‹ Problèmes de morale socialeChapitre 153 sur 228 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

c'est de ne plus être. Telle est la première leçon que nous donne en caractères saisissants Texpérience de la mobile et vivante réalité, que cette réalité soit um individu, une famille, une nation. Par une induction naturelle, nos ancêtres étendaient à chaque phase, de l'humanité et à Thumanité elle-même tout entière la même loi, la même nécessité de naître, de croître pour mourir, de s'élever pour tomber.

Cette impression, formée par le spectacle de la vie de chaque jour, se fortifiait dans leur imagination par les exemples que leur donnait périodiquement l'histoire de la grandeur d'une civilisation suivie infailliblement d'une irréparable décadence. C'était Athènesetson génie qui succombait sous la main de fer de Sparte; c'était là Grèce et toutes ses splendeurs, qui, à un jour donné, subissaient l'éclipsé fatale : l'heure arrivait où Rome faisait l'ombre sur tant de clartés ; c'était Rome ellemême, la victorieuse Rome, la maîtresse des nations, qui tombait sous le glaive des barbares, et une nuit farouche descendait sur le monde. De ces ténèbres émergeait une faible lueur qui, grandissante, annonçait l'aurore d'un jour nouveau ; mais ce jour luimême, combien d'heures allait-il durer? Ce qui paraissait certain à l'homme de l'antiquité, à 1 homme du moyen âge et même à celui du seizième siècle, c'est qu'il y avait dans le monde une alternative nécessaire de périodes de croissance et de déclin pour les sciences, pour les arts, pour les lettres comme pour les institutions, pour les états comme pour les individus.

Il fallut une longue expérience de la civilisation moderne pour que l'homme pût en constater la continuité et la suite ininterrompue à travers les guerres les plus

effroyables, les catastrophes, les chocs des peuples, — car c'est là leminent avantage de la civilisation moderne sur la civilisation antique. Elle survit à la décadence même des peuples qui en étaient les dépositaires ; elle, ne s abîme pas dans leur ruine. Ce qui la sauve de ces naufrages périodiques où elle semblait autrefois périr tout entière, c'est le caractère cosmopolite de la culture moderne, portée plus ou moins haut dans les diverses nations, mais à laquelle un grand nombre participe ; c'est aussi le caractère des sciences positives, un des principaux éléments de cette culture, qui est de s'incorporer d'une manière inébranlable dans Tesprit humain, de s'y fixer par l'exactitude des méthodes et la précision des résultats, de telle sorte qu'elles ne puissent plus périr qu'avec lui. A vrai dire, même dans les temps anciens, ces naufrages de la civilisation n'étaient ni aussi profonds, ni aussi complets qu'ils paraissaient l'être aux contemporains ou aux successeurs immédiats de ces grands cataclysmes. Une science plus profonde a retrouvé et démontré dans les ténèbres des plus bas siècles de l'histoire la transmission des œuvres et des idées de la civilisation, obstinée à vivre sous le trouble et la violence de la surface et renouant à travers l'ignorance même et la barbarie les fils de sa trame mystérieuse, si bien qu'on a pu écrire des pages éloquentes et vraies sous ce titre, qui n'est paradoxal qu'en apparence : « Du progrès dans les siècles de décadence ; » mais c'est là le dernier enseignement de l'expérience approfondie, comparée, raisonnée. Pour y parvenir, il a fallu traverser longuement, lentement, des impressions toutes contraires. Voilà pourquoi, à ce qu'il nous semble, l'humanité est

Page 1