CHAPITRE XI
arrivée si tard à cette idée du progrès, qui, réduite à ses éléments les plus simples, n'est rien autre chose que l'idée de Tunité de Fespèce humaine, de Tidentité originelle de ses facultés, et par conséquent de la solidarité des générations qui se succèdent à travers les temps et des nations, qui se rejoignent à travers Tespace, unies par le même devoir et par la même loi, celle de transmettre à Favenir, en Taccroissant, le trésor de lumières et de biens accumulés par leurs pères.
Nous ne suivrons pas dans le détail Thistoire de cette idée ; elle a été retracée, pour la partie des origines, par de savants écrivains^ qui nous dispensent du soin de recommencer leur œuvre. Nous marquerons seulement à grands traits les phases principales de cette histoire jusqu'à Theure présente où des théories excessives, mais puissantes et hardies, ont complètement renouvelé la question.
Si nous voulions remonter jusqu'aux premières origines de ridée du progrès, il n'est pas douteux que c'est par le christianisme que cette idée est entrée dans le monde. Sa métaphysique est une théorie transcendante du progrès. C'est le retour par le Christ à l'idéal perdu ; c'est, comme dit saint Augustin, la reconstruction de la cité de Dieu en face de la cité des hommes par la double action de la grâce et de la liberté humaine réconciliées. Telle fut l'explication de l'histoire universelle depuis Paul Orose jusqu'à Bos* suet, manifestant les conseils de la Providence, pré'
l. Voyez M. Javary, de Vidée duprogrès et M. de Perron, Tkéo^ rie du progrès^
parant la grandeur ou la chute des empires en vue d'un seul objet, le triomphe de la vérité divine, le salut de l'homme ; mais ce n'est pas à ce point de vue du surnaturel dans l'histoire qu'il s'agit d'étudier la question, restons au point de vue naturel et social. C'est l'idée sécularisée du progrès que nous devons suivre dans l'esprit humain, le progrès conçu par l'homme en vue de son habitation sur la terre, dû perfectionnement de sa pensée, de son industrie, de sa vie en société.
Dans ce sens restreint, la première forme sous laquelle cette idée apparaît nettement à la raison de l'homme, c'est le progrès scientifique avec le chancelier Bacon. Il a conçu comme une des fins de l'activité intellectuelle l'empire croissant de Thomme sur la nature, l'application progressive des forces physiques à la vie humaine, qu'elles affranchissent d'un rude labeur, dont elles améliorent les conditions matérielles, et par contre-coup les conditions morales. Le premier (si l'on ne tient pas compte de quelques singulières analogies d'expression que l'on retrouve dans son homonyme le vieux Roger Bacon), il énonce cette grande pensée, formule de la loi du progrès, « que l'antiquité du monde, c'est le temps même où nous vivons, et non celui où vivaient les anciens, lequel était la jeunesse du monde ^ »
Pascal va venir, qui, reprenant cette pensée, peutêtre même la découvrant une seconde fois et l'agrandissant à sa taille, tracera l'admirable peinture « de
1. Bacon revient deux fois sur celte pensée, dans le de Dignitate et augmenlis scientiarum et dans le Xovum Organum.