CHAPITRE XI
le monde antique, Tautre à tracer une esquisse de rhistoire du genre humain, non plus restreinte à une seule pésiode, mais étendue à toute la suite des temps. Les deux discours sê relient entre eux par Tidée de la perfectibilité^ un mot nouveau par lequel Turgot voulait exprimer le caractère humain par excellence, l'aptitude au progrès.
Si la doctrine de la perfectibilité est vraie, il est utile de Texpérimenter sur cette période de temps que le dix-huitième siècle traitait si légèrement de barbarie, où le christianisme s'est établi et après une longue lutte a dominé. Or, Turgot n'a pas de peine à démontrer que, si la culture de l'antiquité grecque et romaine est plus brillante dans les surfaces de la société officielle, en revanche,*le christianisme s'est préoccupé le premier d'étendre l'instruction au peuple, cette partie complètement oubliée et négligée dans le monde antique ; le premier, il a établi un corps régulier d'instituteurs populaires, il a créé l'égalité des hommes, des peuples et des races devant Dieu ; il a fait de l'amour pour les autres hommes le plus grand des devoirs ; il a transformé à la longue la vie civile, les lois et les institutions qui la régissent dans le sens du bien public, qui autrefois était borné à un petit nombre d'hommes. Voilà ce que Turgot établit dans un style simple et grave, inaugurant en plein dix-neuvième siècle, en face d'une critique passionnée et négative, le principe d'une critique supérieure qui es saie de comprendre au lieu de railler, — principe qui d'ailleurs tend à prévaloir aujourd'hui parmi les esprits les plus indépendants, et qui, alors même qu'on reste en dehors d'une religion, permet d'en interpré-
ter libéralement rinfluence, d'en expliquer le succès et d'en reconnaître sinon la vérité doctrinale, au moins le rôle historique. Il est possible que ce soit là tout le christianisme de Turgot ; mais il importe de marquer cette attitude nouvelle et significative de la raison dans Tinterprétation des grands phénomènes eligieux de rhumanité.
Le second discours, qui a pour sujet « les rogrès successifs de Tesprit humain, » présente da'. s une vaste synthèse l'histoire du genre humain, expl quant les changements principaux et durables, mon rant, par l'observation des peuplades actuelles encore retenues dans les degrés inférieurs de l'état social, qu * les hommes ont dû être d'abord chasseurs, puis pasteurs, enfin agriculteurs, traçant en quelques traits les causes qui ont déterminé l'élévation graduelle de chacun de ces groupes. La loi du progrès est pour la première fois, sinon devinée dans tous ses agents et ses ressorts moteurs, du moins nettement établie comme le principe organique de Thistoire. Rien n'est moins fataliste que le point de vue où se place Turgot. Sans doute, tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient l'état présent du monde à ceux qui l'ont précédé ; mais ce sont les qualités morales et intellectuelles qui sont les principales de ces causes : c'est le courage, c'est l'intelligence, qui assurent la supériorité aux peuples et aux hommes, sans exclure pour une certaine part l'action providentielle, qui, sans gêner l'action humaine, lui fait produire tous ses résultats. Par son intelligence et sa liberté, l'homme devient ainsi l'ouvrier de sa propre histoire, non sans l'aide de Dieu.