CHAPITRE XI
nations et le succès d'un bon gouvernement se réduisent au respect religieux pour la liberté des personnes et du travail, à la conservation inviolable des droits de propriété, à la justice envers tous, que Ton peut espérer qu'un jour la science du gouvernement deviendra facile.... Le tour du monde (politique) est encore à faire ; la vérité est sur la route, la gloire et le bonheur d'être utile sont au bout. »
Les historiens, les publicistes, les politiques du dixneuvième siècle, n'ont pas été sourds à l'appel de ce noble esprit. Une des premières. Mm* de Staël y répondit par d'admirables écrits où vibre avec plus d'éloquence l'écho de ces grandes pensées. C'est de lui que procède visiblement par sa foi au progrès raisonnable, par le sentiment de la dignité humaine, par sa tolérance et son impartialité scientifique à l'égard du passé, enfin par l'austère et viril amour de l'humanité, cette école vraiment française d'où est sortie V Histoire de la civilisation en France et ey, Europe. C'est là aussi, c'est dans ce fonds solide d'espérances réfléchies, de fortes doctrines inaccessibles à l'empirisme violent ou au scepticisme frivole, que s'est formée cette race d'hommes d*£tat qui auraient fondé la liberté en France, si la fatalité révolutionnaire et l'incorrigible mobilité du tempérament national leur avaient fait crédil^de quelques années de patience. Voilà ceux qui composent à Turgot dans notre siècle une illustre postérité ; ils sont bien de sa race et de son sang.
Mais il semble que rien ne soit si difficile que de garder la mesure dès que l'on touche à ces grandes idées de liberté et de progrès , qui sont comme les ressorts de l'histoire et qui, selon qu'elles sont entre des
mains sages ou violentes, deviennent les instruments heureux ou funestes de nos destinées. Cette conception de Turgot, nous allons la voir se dénaturer promptement et produire des résultats que Turgot aurait désavoués. Elle s'enfle démesurément, s'exagère^ hors de toute proportion et va se perdre avec Condorcet dans l'infatuation et la chimère. VEsquisse d'un tableau historique de l'esprit humain^ d'autant plus vantée qu'elle est moins lue, a tout au plus le mérite d'une amplification oratoire. Les trois premiers chapitres sur l'humanité primitive, depuis la réunion des hommes en peuplades jusqu'à l'invention de l'écriture alphabétique, sont au-dessous de la critique. On y apprend que « l'invention de Tare fut l'ouvrage d'un homme de génie, et que la formation d'une langue fut celui de la société entière. » A dater de l'époque où la Grèce connut l'écriture et put nous laisser quelques monuments de son histoire et de sa pensée, Condorcet n'a plus rien à deviner ; il lui suffit « de rassembler, d'ordonner les faits et d'en tirer la suite non interrompue de l'histoire de l'espèce humaine, consi dérée uniquement dans les pays les plus éclairés de l'Europe. »
C'est ainsi que dans une séné d'époques fort arbitrairement choisies nous voyons se dérouler le tableau du progrès depuis l'âge historique de la Grèce jusqu'à la république française, comme s'il s'agissait pour l'auteur d'un, seul peuple, et que le reste de l'humanité ne comptât pas à ses yeux. Sauf la parr tie réservée au développement des sciences exactes où excellait Condorcet, ce n'est guère qu'une longue déclamation. La philosophie de ÏEsquisse tient dans