CHAPITRE XI
cette proposition : « que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de Tunivers, sont nécessaires et constantes. Or par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de Thomme que pour les autres opérations de la nature ? » Condorcet ne fait aucune distinction entre les éléments de la nature humaine qui soiit susceptibles de progrès et ceux qui, ne pouvant ni s^accumuler ni se transmettre, restent stationnaires. De plus, il soumet le progrès social à des lois aussi fatales que celles qui régissent là nature. L'action personnelle de l'homme s'évanouit dans ce progrès qui s'opère comme le résultat forcé d'une loi mécanique. — Cela n'empêche pas Condorcet d'avoir des haines violentes et ce qui s'appellerait ailleurs des préjugés. Il a au plus haut point le fanatisme irréligieux et l'intolérance de la libre pensée. Le seul objectif dans ce récit des siècles passés, la seule loi apparente de cette démonstration historique, c'est l'alternative « du progrès ou de la décadence des lumières » mesurée d'après un fait unique, la prédominance ou l'aiTaiblissement du christianisme. Le jugement sur le moyen âge est caractéristique en ce genre, ce Epoque désastreuse où nous verrons Tesprit humain descendre rapidement de la hauteur où il s'était élevé, et l'ignorance traîner après elle, ici la férocité, ailleurs une cruauté raffinée, partout la corruption et la perfidie. A peine quelques éclairs de talent, quelques traits de grandeur d'âme ou de bonté, peuvent-ils percer à travers cette nuit profonde. Des rêveries théologiques, des impostures superstitieuses, sont le seul génie des hommes, l'intolé-
rance religieuse leur seule morale, et TEurope, comprimée entre la tyrannie sacerdotale et le- despotisme militaire, attend dans le sang et les larmes le moment où de nouvelles lumières lui permettroift de renaître à la liberté, à l'humanité et aux vertus. » C'est là du plus mauvais dix*liuitième siècle, du Voltairt. alourdi, du Diderot sans éclat. Que cette philosophie de l'histoire fait pauvre figure à côté de celle que Turgot avait inaugurée dans son discours sur le progrès par le christianisme I
Le dernier chapitre de V Esquisse est consacré à une dixième époque annoncée et prévue par Fauteur aux progrès futurs de l'esprit hulnain, que Fauteur réduit à ces trois points : égalité par le nivellement entre les nations dans l'humanité, entre les citoyens dans chaque nation, perfectionnement indéfini de Fhomme, de sa nature et de ses facultés. C'est là qu'à travers quelques conceptions raisonnables l'imagination de Fauteur Fentraine; ce n'est plus le philosophe, c'est l'illuminé du progrès. Rien ne compromet davantage une cause dans les esprits réfléchis. Ce mélange du possible et de l'impossible fatigue et irrite le lecteur, s'il a le malheur d'être quelque peu nerveux. Déjà on a souffert en voyant dérouler devant ses yeux les neuf époques du passé en traits si arbitraires et superficiels, sur un ton oratoire qui ne veut donner aucune relâche à l'admiration. Que sera-ce quand on arrivera à ce chapitre si pompeux et si chimérique ? — Pour être juste à l'égard de ce livre, il faut se souvenir des circonstances où il a été composé. Poursuivi, traqué par la tyrannie jacobine dont il avait contribué à préparer le triomphe, exalté par son péril même. Fauteur écri-