CHAPITRE XI
voit SOUS la dictée d'un sombre enthousiasme qui ne voulait pas s'être trompé. Sous le coup de la guillotine, il rêvait la prolongation indéfinie de l'existence humaine, le perfectionnement sans mesure de la raison de rhomme futur, Tâge d'or enfin. C'eût été mourir deux fois que de mourir pour une chimère.
Son livre est devenu l'évangile de toute une école qui s'en inspire encore et que l'on peut bien rappeler du nom dont elle se glorifie elle-même, l'école révolutionnaire, j'entends celle qui proclame la révolution comme une institution en permanence. C'est une des prétentions de cette école de s'approprier comme un monopole l'idée du progrès. Elle a refait, elle refait tous les jours le livre de Condorcet, en y ajoutant un chapitre sur la révolution, traitée dans le style même de l'auteur de VEsquissCj honorée non pas seulement dans les inspirations de justice et de droit d'où est sortie la société moderne, mais célébrée dans ses plus tristes égarements, divinisée dans ses crimes. C'est là que l'on développe avec toute sorte de variantes cette thèse (c que l'idée doit germer dans le sang, que le sang est la rosée fécondante du progrès ». Ce n'est plHS sur le ton de l'histoire que l'on discute les hommes ou les événements de ce temps : c'est sur le ton de l'Apocalypse. La révolution devient un Sinaï. <c Révolution, révélation I » a-t-on dit dans un style sibyllin. Les hommes de la Terreur ne sont plus des hommes, ce sont des éléments, des forces supérieures de la nature et de l'histoire, irresponsables comme la nécessité.
Sauf ce chapitre, que Condorcet n^a pas eu le temps d'écrire, ses disciples répètent la leçon du mai-
tre en y ajoutant quelques vues nouvelles, quelques aperçus récents tirés des sciences positives. Ils ont pris au maître non -seulement le goût de Thyperbole et de la déclamation, son intolérance, sa prodigieuse inintelligence de Thistoire, mais sa doctrine philosophique : le développement illimité du progrès dans le temps et dans la nature de Thomme. L'irresponsabilité de rhomme et la nécessité du progrès sont devenues un dogme. Ce sont les lois générales qui font la grande œuvre, Thomme n'en est que l'ouvrier inconscient. La nature travaille pour lui; l'homme grandit, la société se transforme, comme grandissent le chêne et la forêt. Par le seul fait de vivre, l'humanité croît toujours, continûment, sans point d'arrêt, sans mouvement de recul, en raison, en science, en bien-être, en fraternité. Tout cela est le produit spontané de ces grandes lois ce nécessaires et constantes » qui se chargent de la besogne. L'historien n'a qu'à enregistrer cet accroissement d'être et de bonheur dont le philosophe a déterminé le mouvement régulier, le rhythme fatal. En même temps les inductions abondent sur l'avenir. L'esprit de prophétie se donne carrière à travers les civilisations futures dont nous ne pouvons ni fixer la mesure ni à peine concevoir l'image. C'est là le triomphe des illuminés qui se perpétuent dans l'école. On nous annonçait tout récemment encore pour le vingtième siècle l'ère de l'humanité transfigurée par Tamour. Plus de guerre, plus d'armée, plus de prisons, plus de geôliers ; partout le fer disparu « sous la forme glaive » et reforgé « sous la forme charrue, » le châtiment partout remplacé par l'enseignement, la