Alexis de Tocqueville, Œuvres et correspondances médites
— Quoi qu41 en soit de Texplication, le fait n'est pas contestable; la sagesse est de ne pas l'exagérer et de le restreindre à sa juste mesure. Un certain nombre d esprits, des bouddhistes de la métaphysique à la façon de Schopenhauer, des politiques incompris, des économistes de parti ou de secte, opposent à ridolâtrie insensée du progrès le dogme non moins faux de la décadence fatale des nations après une courte époque de prospérité. 11 faut se défier de ce pessimisme, qui est une école de découragement où s'enseignent le mépris de l'humanité et l'inutilité de l'effort individuel. Gardons-nous d'incliner notre raison et notre liberté devant le fatalisme du mal, pas plus que nous ne devons les incliner devant le fatalisme du bien, jNe préparons pas cette lâche excuse à notre paresse ou à nos défaillances. Quoi qu'en disent tous ces sceptiques, et malgré les justes restrictions à faire, il reste encore une très-large part de progrès parfaitement vérifiable, régulier, continu, à moins de perturbations accidentelles ou de cataclysmes que la science devra de plus en plus prévoir, que la politique devra de mieux en mieux conjurer. Et ce progrès, il n'est pas seulement cher à ceux qui l'admirent ou qui s'y dévouent, il l'est aussi, pratiquement au moins, à ceux qui s'en servent sans y penser ni s'en étonner; il l'est même à ceux qui font profession de le mépriser. 11 est devenu partie intégrante de leur vie, de ce bonheur même qu'ils craindraient de troubler par un effort ou un soupir vers le mieux.
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en morale? De nos jours ce proljiènif esi ri^nirc (nms lii controverse avec un éclat nouveau ; on peut même dire qu'il a singulièrement avancé vers l'une ou l'autre de ces deux solutions, par la vigoureuse impulsion que lui a donnée dans un sens M. Buckle, aussi bien qv^e par les
solides réponses qui lui ont été faites. Â Theure qu'il est, les principaux arguments semblent épuisés. Il ne reste plus guère à chacun qu'à faire son choix.
M. Buckle déclare, on le sait, que le seul agent du progrès, c'est Tintelligence ; la moralité n'y est pour rien. Si l'on demande pourquoi, M. Buekle vous répondra que les vérités de Tordre moral, étant invariables, ne peuvent agir sur l'élément mobile et progressif de l'histoire; c'est l'axiome fondamental de son système. Tandis que les vérités intellectuelles sont dans un mouvement perpétuel qui est le signe même et la condition du progrès, à quoi se réduit le fonds de morale sur lequel vit le genre humain depuis- des milliers d'années ? A quelques préceptes, toujours les mêmes: « faire du bien aux autres, — sacrifier ^qs propres désirs pour obliger autrui, — aimer notre prochain comme nous-mêmes, — pardonner à nos ennemis, — réprimer nos passions, — honorer nos parents, — respecter ceux qui sont établis au-dessus de nous. » Ces préceptes et quelques autres de ce genre composent tout l'essentiel de la morale. Ils ont été connus de temps immémorial ; pas un iota n'a été ajouté par tous les sermons, les homélies ou les manuels que les moralistes et les théologiens ont été capables de produire*. La doctrine est stationnaire. Voilà un premier point que M. Buckle établit comme étant hors de contestation. — Une seconde preuve de l'inactivité de la morale, c'est que tous les progrès obtenus dans la sphère des faits sociaux, et qu'on serait tenté d'attribuer à des influences morales, comme la liberté de