‹ Problèmes de morale socialeChapitre 193 sur 228 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

conscience, la diminution des persécutions religieuses, l'affaiblissement de l'esprit militaire, sont dus uniquement à des causes intellectuelles, la science et la discussion. La dernière raison invoquée par M. Buckle est que le sentiment moral agit sur l'individu, mais n'exerce aucune action sur la société, d'où l'on conclut qu'il n'y a pas de progrès moral, puisqu'il n'y a de progrès que là où se produit une action collective. L'histoire des développements individuels est très-curieuse pour le romancier ; elle n'intéresse pas l'historien, qui étudie l'espèce et les lois de l'espèce, non les accidents et les particularités. Or, c'est le cas des bonnes actions et des sentiments vertueux : ils honorent la personne dans laquelle ils se produisent, mais ils ne se transmettent pas ; ils ne sortent pas de la sphère individuelle de la conscience où ils sont nés et où ils sont condamnés à mourir sans laisser de postérité.

Parmi les polémiques soulevées par cette thèse en Angleterre et en France, nous en signalerons une tout spécialement. Dans un livre fort remarquable intitulé De la Conscience en psychologie et en mora^e\ M. Francisque Bouillier a pris à partie l'auteur anglais. Avec un art très-ingénieux de discussion, une psychologie fine et pénétrante, le philosophe français a produit contre M. Buckle, et d'une manière plus générale contre ceux qui nient toute espèce de progrès en morale, une argumentation qui nous a paru sur plusieurs points péremptoire. Nous reprendrons quel-

1. Complété et développé dans un livre plus récent, Morale et Progrès.

ques-uns de ses arguments, tout en nous réservant d'en agir très-librement avec eux, pour Tordre et la disposition à leur donner comme pour la mesure de vérité qu'ils nous paraissent contenir.

Un point très-important, c'est la nécessité de distinguer là où M. Buckle ne distingue pas. Pour lui, la morale, c'est indistinctement le sentiment, la doctrine, la vertu, la moralité publique ou privée, et c'est de tout cela qu'il affirme d'une manière générale qu'il n'y a pas de progrès. Rien de plus vague et de plus confus qu'un pareil mode de raisonnement. Certains éléments de la morale peuvent être et sont réellement en progrès, sans que les autres suivent, au moins d'une manière appréciable, la même loi ^d'évolution. Pour résoudre avec méthode cette question, il faut chercher d'abord, parmi les éléments très-différents, s'il y en a de telle nature que le progrès ne soit pas incompatible avec eux. Or le progrès, par sa définition même, suppose une accumulation, une transmission de forces ou de lumières incessamment croissantes, qui s'ajoutent aux forces ou aux lumières individuelles. C'est l'effort des générations antérieures capitalisé, si je puis dire, ajouté à celui des générations nouvelles. C'est la vie actuelle mettant à profit la vitesse acquise des existences antérieures, et, pour tout résumer d'un mot, l'espèce ajoutée à l'individu. Ce point de vue fournit tout naturellement un critérium pour distinguer, parmi les faits humains, ceux qui sont susceptibles de progrès ou ceux qui le sont moins. D'après cette règle, s'il y a, dans la compréhension très-large de la morale, des éléments qui semblent dépendre principalement de l'œuvre et du don individuels, le pro-

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