CHAPITRE XIV
que le christianisme a donné à ces grands sentiments une vertu d'expansion, une force de propagande et un accent qui ont changé en partie la conscience du genre humain. Quant à l'identité de ces lois morales dans Tesprit de Kant ou dans celui du dernier sauvage, renvoyons une pareille fantaisie à M. Lubbock, Thomme qui connaît le mieux les sauvages, et demandons-lui ce qu'il pense d'une thèse en contradictioi^ manifeste avec celle qu'il a établie en vingt années de travaux.
Est-ce donc la même chose de poser un précepte moral d'une manière générale et abstraite ou d'en déduire tout ce qu'il contient? Quand même Caton aurait défini la justice aussi bien que Kant, cela suffit-il pour dire qu'il Ta comprise de la même manière et dans toute son étendue? Quand même on trouverait dans Sénèque le conseil de traiter humainement les esclaves, cela signifie-t-il qu'il comprît à la façon d'un Channî&g le devoir d'aimer ces malheureux et de les affranchir? Les préceptes moraux sont d'une fécondité incalculable. Ils résument sous une forme brève des trésors de justice et d'humanité que n'a pas toujours calculés celui qui les déposa pour la première fois dans l'âme humaine. On répète vainement qu'il n'y a jamais une vérité morale absolument neuve. Quand même cela serait, ce qui n'est pas, chacune d'elles, interprétée, commentée par les hommes et par les événements, peut produire tout un monde de conséquences inattendues. N'est-ce donc pas de la morale en un sens que toutes ces oonquêtes successives du droit sur la force qui constituent l'évolution des peuples dans la justice et dans la paix so-
ciale? On a conçu le droit de très-bonne heure dans le inonde ; mais combien a-t-il fallu de siècles pour en révéler les applications? L'esclavage était implicitement condamné par le christianisme, qui, en créant l'égalité morale et religieuse des hommes, en déclarant qu'une âme en vaut une autre devant Dieu^ avait posé le principe ; combien de temps cependant a-t-il fallu pour que la dernière conséquence passât dans les faits ! Or, chaque application, chaque conséquence nouvelle d'un principe moral, est une véritable découverte. C'est le droit qui a triomphé de la force dans la reconnaissance officielle de l'égalité devant la loi, dans la répudiation des privilèges, dans la proclamation de la liberté des consciences et des cultes, dans les transformations sociales qui mirent fin à l'exploitation des populations par les seigneurs, par le clergé, par le roi, aux guerres privées, permanentes, aux combats en champ-clos, aux procédures secrètes, aux pénalités arbitraires, à la question, à la torture, aux supplices, tout cela remplacé par des instructions régulières et des pénalités mesurées ^ C'est le droit de mieux en mieux reconnu et constaté qui assure à chaque citoyen la liberté de sa conscience, celle de son commerce, de son industrie, de son travail. Voilà les grands principes successivement élaborés par les siècles, consacrés par la raison générale, fixés comme les éléments nécessaires du progrès social. Certes, tout n'est pas fini; bien des dangers
1. Voyez Péloquent tableau des conquêtes du droit dans le discours de rentrée de M. Renouard, procureur général à la Cour de cassation, novembre 1872.