CHAPITRE XIV
nouveaux surgissent à Thorizon. Le droit est menacé aujourd'hui, non pas tant par des tyrannies individuelles, que par celle du nombre anonyme et irresponsable. Il n'en est pas moins vrai que la voie est désormais tracée, le but fixé. L'humanité peut bien être entravée dans sa marche, mais elle sait maintenant où elle doit tendre, et quelque trouble que puissent causer dans le monde des passions détestables, quelque obscurité qui nous menace, nous n'avons plus à craindre une nuit éternelle. M. Buckle nous dira que tout cela est l'œuvre de la science toute seule. C'est une erreur. La science n'a été ici qu'une ouvrière intelligente au service d'une maîtresse plus grande qu'elle, la conscience. N'est-îl pas visible qu'il se fait dans la suite des siècles une éducation de la raison générale sous l'influence des sentiments moraux de plus en plus épurés, délicats^ celui de la dignité humaine, de la liberté responsable, du droit des faibles devant la force? Il s'est formé parmi les peuples civilisés, à travers et en dépit d'étranges retours à la férocité primitive, un accord de jour en jour plus étendu sur les principales questions d'équité et d'humanité. Théoriquement au moins, les nations les plus civilisées s'entepdentet se comprennent sur ces questions. Qu'est-ce donc que tout cela, sinon la conscience humaine en progrès? C'est elle qui s'est exprimée dans les œuvres des jurisconsultes, dans les plus grandes voix religieuses, dans quelques beaux écrits de réformateurs et de philosophes, et qui a préparé ces prodigieuses transformations du monde. Or, bien qu'en puisse dire M. Buckle, la conception grandissante et affermie du droit n'est pas une pure décou-
verte de rintelligence, un théorème dont le géomètie d'une justice abstraite déduirait froidement les corol* laires. Ici, pour découvrir les applications et les faire passer dans les faits, il faut plus et mieux qu'une perception d'identité ou d'égalité entre deux termes ou même d'un rapport d'utilité entre les hommes; il a fallu un vif amour de l'humanité, un sentiment iÎBr cère de ce qu'elle vaut et de ce qu*on lui doit. La raison n'aurait pas suffi à cette tâche : il s'y est joint cette grande chose, vrai principe de tout progrès social, le respect de l'homme reconnu par l'homme son égal devant Dieu.
Nous avons touché les dernières limites du progrès. Au delà, il n'est plus perceptible, ou du moins, si on le rencontre encore dans quelqu'une des sphères de l'activité humaine, ce n'est pas sur la valeur ou la qualité des œuvres de l'homme qu'il agit, c'est uniquement sur les conditions extérieures de ces œuvres. Nous voulons parler de l'art, en prenant ce mot dans sa plus large extension, en y comprenant toutes les manifestations de l'activité humaine qui ne sont ni la science, ni l'industrie, ni la morale, c'est-à-dire toutes les formes de la création idéale, de la production dans la beauté, comme parle Platon, toxoç èv tû aXw. Ici l'élément personnel prévaut sur tous les autres ; rien ne le remplace ; tout au plus les facilités qu'on lui fournit pour se produire peuvent lesti-