LIBRAIRIE HACHETTE ET C
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L'esprit mène le monde, mais le monde n'en sait rien. Le tumulte des intérêts et des passions étouffe le bruit imperceptible des idées. Ces actives et silencieuses ouvrières n'en sont pas moins toujours occupées à leur tâche ; elles font ou défont, dans leur travail infatigable, la trame vivante des consciences. Tout d'un coup on s'aperçoit que l'opinion publique, l'éducation, les mœurs, sont en train de se modifier profondément; on cherche les causes de ces grands changements. Où les trouverait-on, si ce n'est dans ces mille influences actives et variées à l'infini qui descendent des hautes sphères où s'élabore la science?
Il se forme ainsi, dans les régions élevées de l'esprit, des courants d'opinions qui bientôt deviennent irrésistibles, et entraînent la masse flottante des intelligences dans une direction déterminée. Ceux mêmes qui ne cèdent pas à ces impulsions collectives ont grand profit à en étudier le point de départ, la force et les
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résultats. Or il n'est pas douteux qu'un de ces courants d'idées n'emporte aujourd'hui les sciences morales, et avec elles un grand nombre d'esprits cultivés, dans la sphère d'attraction des sciences de la nature. On ne peut nier qu'il se révèle de toutes parts une tendance positive à faire de l'âme la dépendance de la physiologie, et à rétablir ainsi la série continue des phénomènes naturels en y rattachant de gré ou de force les manifestations, réfractaires' en apparence, de la vie et de la spontanéité libre. Le système des choses se réduit à une série de mouvements transmis et restitués, sous forme de chaleur, de lumière, d'électricité, d'actes réflexes, de sensations et d'instincts qui deviennent la pensée et la volonté. La conscience ne marque plus l'avènement inexpliqué d'un mode nouveau ; elle marque uniquement le dernier échelon de la série. Elle n'a plus, comme on le croyait autrefois, ses conditions spéciales ni ses lois distinctes; elle retombe, avec tout ce qui dépend d'elle, sous l'empire des lois universelles qui règlent le reste de la nature. La chimère du libre arbitre s'évanouit; le monde moral se révèle enfin sous son véritable aspect, comme la dernière forme et le plus haut degré du monde physique. La science positive le ressaisit tout entier en y introduisant l'ordre invariable des conditions, la détermination des résultats, le calcul des prévisions infaillibles.
C'est ce qu'on appelle, soit en raison de l'unité de son objet, le Naturalisme^ soit en raison de la détermi-
nation de tous les phénomènes qu'il embrasse, le Déterminisme^ soit en raison de la méthode qu'il em^ ploie, la même dans les diiïérents ordres de sciences, le Posilii^isme. Toutes ces écoles iront se perdre bientôt dans la doctrine de ÏÉvoltUioUy issue de M. Darwin, développée, systématisée par M. Herbert Spencer, et qui n'est rien moins qu'une tentative d'explication universelle, *la plus hardie qui ait été proposée de nos jours sur l'origine et la fm des choses. Sous quelque nom qu'on la désigne, c'est, au fond, la même tendance ; elle aspire à devenir la maîtresse de toutes les sciences. De la physique et de la chimie elle a passé dans la biologie ; la voici au centre même de la psychologie et de la morale.
Ces idées se répandent bien loin au delà des régions savantes où elles sont nées; leur propagande active, continue, ne se fait pas seulement dans les mille publications scientifiques que chaque jour voit éclore : elle se reconnaît dans les entretiens et les discussions même familières, elle se marque dans les improvisations de la tribune ou de la presse. C'est à cette influence qu'il faut, à n'en pas douter, attribuer le développement extraordinaire des théories contemporaines qui, sous les formes les plus variées, nient Torigine supérieure de la justice et la réduisent à un fait physiologique ou à un instinct.
Sous l'action lente , mais irrésistible, de ces idées, la conscience humaine se décompose et s'énerve. Par un étalage hors de propos d'arguments 8cientifi(\ues^
on ramène à douter d'elle-même; elle subit une crise profonde dont les résultats apparaissent successivement au jour et sont loin d'être épuisés. C'est là qu'il faut chercher l'origine de tant de paradoxes qui demain ne seront plus des paradoxes et deviendront, si l'on n'y prend garde, des vérités acquises : le fait élevé à la hauteur d'un principe, la force primant le droit (quel que soit d'ailleurs l'auteur de ce triste axiome) ; le nombre considéré comme dernière raison des choses et seul organe de la justice; le droit individuel sacrifié aux exigences de l'espèce ; la responsabilité morale niée scientifiquement au cœur même de l'homme et à l'origine de tous ses actes; le droit de punir enlevé à la société comme une usurpation et un mensonge ; la sanction religieuse ôtée à la conscience comme une dernière idolâtrie; le progrès réduit au rhythme fatal de l'évolution, interprété dans un sens purement industriel ; la destinée humaine expliquée par l'amélioration du bien-être et le perfectionnement de la race, unique but de l'homme en dehors des chimères transcendantes, condamnées à disparaître.
J'ai entrepris d'étudier ce mouvement d'invasion des sciences positives dans les sciences morales, et spécialement dans la morale sociale. J'ai consulté pour cela mes convictions plus que mes forces; mais du moins on reconnaîtra dans ce livre le souci passionné des grands problèmes.
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