CHAPITRE I
LA MORALE INDEPENDANTE. — LES VERITABLES ORIGINES DE LA MORALE INDÉPENDANTE. — PROUDHON MORALISTE.
Il en est de la philosophie comme de la politique, comme de tout ce qui est dans la dépendance de l'homme, de son esprit et de sa liberté. Les questions s'y renouvellent sans cesse. La transformation, l'évo-: lution, dirions-nous, si l'on n'avait si étrangement abusé de ce mot, c'est la loi de tout ce qui est humain.
Éternelle par ses principes, contingente par ses applications, humaine par ses interprètes, la science morale n'échappe pas à cette loi. Même dans cet ordre
d'idées où Ton pourrait croire que l'accord est facilement réalisable, il semble que rien ne soit jamais achevé. C'est là surtout que l'on sent un impérieux besoin du définitif, et là, pas plus qu'ailleurs, on ne peut l'atteindre, au moins par la science pure. Ce contrôle perpétuel, cette critique universelle, devant laquelle sont condamnés à vivre les hommes et les idées, n'épargnent pas même ces domaines réservés de l'âme. On vient remettre en question les principes les mieux établis. Quelque chose de semblable s'est vu au dixhuitième siècle; mais alors, dans ses interprètes les plus autorisés, le libre examen portait plutôt sur les formes des religions positives que sur le fond de la conscience humaine. Il semble aujourd'hui qu'il n'y ait plus de privilège même pour les axiomes de morale respectés de Voltaire, et qu'ils doivent, comme ceux de métaphysique pure, subir l'épreuve publique de la discussion à outrance. La justice, le devoir, le droit, la distinction même du bien et du mal, toutes ces idées sublimes et sacrées sont appelées du fond des sanctuaires de l'âme où elles résidaient depuis les premiers jours de l'humanité pensante, et sommées de produire leurs titres, non devant la raison que l'on soupçonne d'être leur complice et peut-être une dernière idole, mais devant l'expérience et le raisonnement, les seules puissances que l'on reconnaisse encore.
n importe qu'une doctrine philosophique, si elle veut être efficace, vive avec son temps, et pour cela elle ne doit rester étrangère à aucun de ces mouvements de l'opinion. Il faut qu'elle suive avec la plus scrupuleuse attention les problèmes dans ces transfcr-