‹ Problèmes de morale socialeChapitre 206 sur 228 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

vaillant sans relâche, pour son compte, par les vents, les courants, la vapeur d'eau, le fluide électrique?

La raison se confond, Timagination se trouble dans ces splendeurs de l'avenir dévoilé; mais enfin, quoi qu'on fasse, ce prodigieux développement des forces physiques humanisées à notre service, cette science illimitée, créatrice d'un bien-être illimité, tout cela changera-t-il les conditions de la vie humaine dans l'ordre moral? Nous ne le pensons pas. On assure que nos plaisirs s'accroîtront dans une proportion indéterminée et que nos souffrances diminueront. La faculté de souffrir, nous dit-on, en tant qu'elle peut servir d'avertissement, gardera toute sa force, mais la nécessité de souffrir diminuera infiniment. Enfin, par une meilleure coordination de nos actions, nous arriverons à une vie plus complète. Âcceptons-en l'augure, sinon pour nous, du moins pour nos descendants; mais un doute m'assiège : tous ces plaisirs accrus, ces occasions de jouir multipliées, ces occasions de souffrir devenues plus rares, cette intensité croissante de la sensation, tout cela fera-t-il plus de bonheur? Qui peut le savoir ou le deviner dans les conditions nouvelles que créera cette transformation de notre vie?

M. de Tocqueville écrivait un jour à Pun de ses amis que, s'il^ était chargé de classer les misères humaines, il le ferait dans cet ordre : les maladies, la mort , le doute. Lequel de ces éléments disparaîtra dans la vita nuova rêvée par nos poëtes de la science, par les utopistes de la toute-puissance de l'homme? Est-ce le doute? Mais les vérités positives ont-elles jamais dissipé les ténèbres de V au-delà? La tendance

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des savants semble être de les redoubler, de les épaissir, en déclarant que notre faculté de connaître expire aux frontières du monde visible, et que le progrès, dans cet ordre d'idées, consiste à savoir ignorer seientiiiquement. On nous conduit aux bords de l'immensité pour nous donner le vertige des abîmes et Ton nous ramène brusquement en arrière. — Est-ce la maladie qui cédera devant les précautions de Thygiène future ou les inventions de la médecine? Mais quand on découvrirait tous les jours les palliatifs de la souffrance mille fois plus actifs que le chloroforme ou des agents infaillibles contre la peste, cela empêchera-t-il l'hérédité physiologique des principes de la douleur, le trouble apporté dans l'organisme par les vices et l'intempérance, l'altération des organes sous le choc de mille causes extérieures, enfin la plus grave et la plus incurable maladie, l'usure de la vie, la mort enfin? A moins d'étendre au delà de toute borne l'existence humaine, comme l'a rêvé Condorcet, il faudra bien, même alors, que l'homme meure. Et s'il est triste de mourir dans la condition actuelle de la vie, si nous disputons avec tant d'acharnement à la mort ce droit misérable et précaire de vivre qui n'est bien souvent que le droit de souffrir, si nous sommes tous comme le bûcheron de la Fontaine, demandant à reprendre notre fardeau dès que la mort veut nous en débarrasser, si lourde que soit cette corvée de jours sans joie, de nuits sans sommeil, de labeurs sans trêve et sans récompense, de deuils sans consolations, que sera-ce donc dans ce paradis terrestre reconquis par l'industrie de l'homme, où tant de bien-être abon-

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