CHAPITRE XIV
(lera, où nos sensations seront comme multipliées par les occasions de plaisir, où toutes les forces ph^-siques travailleront à notre félicité, où il faudra un jour quitter tout cela, tout ce qu*on a possédé, tout ce qu'on a aimé ? Quelle nécessité plus dure que jamais, quelle loi mille fois plus âpre qu'autrefois ! Quel désespoir de mourir, quand la vie aura été si pleine, si facile, comblée de tant de joies !
Tous ces biens terrestres, cet idéal du globe transfiguré, augmenteront indéfiniment le bien-être de l'homme; ils n'ajouteront guère à son bonheur, n'ajoutant rien à sa sécurité. L'homme aura tout autant à craindre de la mort ; il aura de même à vivre toujours avec la passion. Or, s'il y a des découvertes possibles pour la souffrance physique, imagine-t-on qu'il y en aura dans les laboratoires de l'avenir pour la souffrance morale? Toutes ces félicités matérielles, j'en ai peur, ne feront que multiplier les tentations de toute sorte, par là les occasions d'envier et de haïr. Il y aura toujours des misères, même dans ces Édens espérés ou promis, parce qu'il y aura encore des vices. Il y aura des haines et des envies farouches, parce qu'il y aura des inégalités de condition et de fortune qui survivront par la force des choses aux inégalités artificielles du droit à jamais détruites. La paresse, l'égoïsme, l'imprévoyance, la prodigalité, n'abandonneront pas ce monde. S'imagine-t-on ce dernier miracle de l'industrie, d'élever tous les hommes indistinctement au même degré d'initiative, de capacité, de moralité et de travail? — Et si les passions persistent entre les hommes d'une même nation, comment espérer qu'elles disparaissent entièrement
entre les peuples? Les peuples sont de Tétoffe dont les hommes sont faits, toujours prêts à l'emploi et à Tabus de la force. Que de fois l'humanité a recommencé ce beau rêve d'une civilisation universelle et pacifique 1 Que de fois et combien cruellement ce rêve a été interrompu! Les États-Unis de l'Europe pour préluder aux États-Unis du monde, l'état juridique commençant pour les nations, que de fois nous avons cru y toucher 1 Ce que nous avons vu de nos jours, l'humanité le reverra souvent : des explosions de barbarie au milieu d'une ère de civilisation, de paix, d'industrie; des guerres atroces succédant brusquement à des hymnes de fraternité universelle; Timpcssibilité non-seulement de garder la paix, mais de garder dans la guerre une certaine mesure d'humanité et de montrer au monde ce que c'est que cette chose, la plus belle après la paix, une victoire civilisée.
L'humanité restera ce qu'elle est au fond malgré tous les perfectionnements que la science et l'industrie apportent à la surface du globe qu'elle habite. — Est-ce un motif pour se décourager? A Dieu ne plaise ! L'homme sera toujours l'homme : ce sera la passion, c'est-à-dire l'amour et la haine; ce sera la raison avec la misère incurable de ses doutes; ce sera la liberté avec ses épreuves, ses grandeurs et ses défaillances. — Et pourtant, si nous ne pouvons changer le cœur de Thomme et ses penchants, la pensée de l'homme et ses lois, nous pouvons modifier, dans une certaine mesure et sans tomber dans la chimère, non-seulement le milieu physique, mais le milieu moral où ces éléments vivent et se déve-